en pantalon rouge (insigne du service du Cheik), suivi de deux
fantassins armés de fusils qui, sans me dire un mot, se porte en avant
de moi et prend la route pour me guider. Je reconnais cet homme ; c’est
le Kachella Ary-Maïna. Il ne peut être là que par ordre.
Nous sortons ainsi de la ville au milieu des marques de sympathie de la
population. Arrivés sur le chemin, Maï vient se joindre à moi ; il ne
doit me rejoindre que le soir avec ses animaux. Nous marchons pendant
500 mètres environ sans incident ; tout à coup, à un détour du chemin,
j’aperçois en bataille deux cents cavaliers et Maladam en avant d’eux.
Je vois le geste qu’il fait pour porter sa troupe en avant, quand,
ventre à terre, passe auprès de nous un cavalier qui joint Maladam et
lui dit quelques mots. Celui-ci baisse sa main levée, regarde
attentivement dans notre direction et aperçoit Kachella Ary-Maïna.
Je le vois s’effondrer littéralement dans sa selle. Le coup était pour
lui inattendu. Il comprend que le Cheik, conseillé par Settima, a pris
ses précautions pour l’empêcher de faire une sottise. Il avait si bien
combiné son plan, cependant. On savait que le Salut des lances n’était
pas fait pour m’effrayer ; mais un cavalier maladroit, emporté par son
cheval, pouvait, comme par accident, me percer de sa lance ! Qu’eût pu
dire le Cheik ? Un kéfir de moins ! Et Maladam était vengé. Fort
heureusement que le Cheik et Settima avaient au cœur des sentiments plus
nobles et un plus grand respect des lois de l’hospitalité.
[Illustration : Sortie de Kouka. — Maladam m’attend avec un fort parti.]
Quand je suis à 50 mètres de Maladam et de sa troupe, je me porte au-
devant de lui et le salue. Je le regarde en face à ce moment ; il est
blanc de rage. Il me rend mon salut et, faisant faire une conversion à
sa troupe, prend la route devant le convoi. Un kilomètre plus loin, il
arrête et fait placer son escorte sur le flanc droit du chemin. Kachella
Ary-Maïna toujours seul, et sans lui adresser un mot ou un regard, se
met à la même hauteur sur le flanc gauche. Le convoi défile, je reste en
arrière ; je dis adieu à Maladam, le prie de saluer le Cheik de ma
part ; puis, me portant vers Kachella Ary-Maïna, je le salue et le prie
de remercier le Cheik et Settima. A ce dernier nom, le Kachella,
impassible jusque-là, ne peut s’empêcher de sourire et me souhaite bon
voyage. Quand je me retourne, Maladam et son escorte ont disparu dans un
tourbillon de poussière.
Une heure après, nous campions à Daouergou, où il était convenu que
devait nous rejoindre Maï dans la soirée.
Déjà les Arabes et Marabat étaient partis, mais ils ne pouvaient quitter
Yo sans l’arrivée de Maï, qui était leur guide comme le mien.
Mohammed a été autorisé à m’accompagner jusqu’à l’étape ; il semble
triste, et je ne puis m’empêcher de songer à la destinée de ce
malheureux qui, vraisemblablement, ne pourra revoir la terre natale.
Certes, il a commis une grande faute, car il a trahi son maître ; mais
l’expiation est terrible. Le mal du pays l’a saisi ; s’il ne réussit à
entrer dans la première caravane, il mourra. J’ai essayé de
m’entremettre pour lui, mais je dus reconnaître que le mélange de nos
deux causes ne pouvait avoir qu’un résultat nuisible pour tous les deux.
Au retour à Tripoli, j’ai tenté d’apitoyer Ahmet-Rassim-Pacha, le digne
Waly, sur son cas ; il m’a promis d’écrire au Bornou. C’était le seul
service véritable que je pouvais rendre à cet infortuné.
Malgré l’aridité que pourra présenter peut-être la relation, je ferai
pour la traversée du Sahara la copie textuelle de mon journal de route.
Je crois que c’est le seul moyen de donner les renseignements que j’ai
recueillis, sans rien omettre.
Je renvoie Makoura à Kouka avec son chameau acheter dix boubous, un
kilogramme de savon.
Mohammed reste jusqu’à deux heures et refuse de manger, affectant une
nostalgie un peu de commande peut-être, mais avec fonds de vérité. Il me
dit que le Roi a expédié un homme à Yo parce que les Arabes, refusant de
partir avec moi, avaient pris les devants pour faire caravane à part.
Or, un instant après, arrive un Toubbou avec un chameau, qui,
aujourd’hui seulement, part rejoindre la caravane. Mohammed devait me
donner jusqu’à la fin de faux renseignements.
Je lui souhaite au départ un retour prochain en Europe.
Enfin nous avons changé le cap et chaque pas sur cette direction va nous
rapprocher de la patrie et de ceux que nous aimons !
Dans l’après-midi, en inventoriant le sac de cuisine, Badaire trouve
huit cartouches. J’étais absent ; à mon retour Sine, mon cuisinier, a
disparu ; je le fais en vain chercher jusqu’au soir.
Maï, parti à Kouka, rentre vers quatre heures. Makoura revient à la nuit
avec dix boubous, un entonnoir, deux musettes en cuir. Kachella Ary-
Maïna, me rapporte-t-il, était bien là par ordre du Roi ; on a dit à
Makoura (Malam-Issa) que c’était pour voir si Maladam me ferait un
cadeau, mais la vérité est ce que j’avais pensé : Maladam avait mauvaise
idée en tête ; Settima l’a empêché de la mettre à exécution en faisant
envoyer Ary-Maïna. Pas signe de vie du Roi. Tant mieux !
16 août. — Nuit tranquille. On charge, mais pour le départ on attend
Maïna Adam, qui arrive à six heures.
Départ à six heures vingt. Nouvelles protestations de fidélité de mon
guide. J’ai d’ailleurs entière confiance en Maï au moins jusqu’à Kawar,
et je ne crois pas me tromper. Pendant la première demi-heure, je
cherche Sine qui, à mon avis, est caché et n’a pas été à Kouka. Je
prends enfin congé de Maïna Adam, qui adresse seul à son fils ses
dernières recommandations. La route est mauvaise, les chameaux glissent
sans cesse, on est obligé d’avoir un conducteur par animal. Hier, en
examinant mes chameaux, Maï a constaté que deux avaient le dem (maladie
du sang, coup de sang) ; il leur a donné de la graine de moutarde du
pays. Il a défendu de donner du mil aux animaux.
En route, vaguant un peu, je blesse deux biches sans pouvoir les
prendre. Mon nouveau cheval est une très bonne et vigoureuse monture.
Nous campons à neuf heures à N’Gouroua. A midi arrive un supplément de
Toubbous avec six chameaux. Maï en a sept très chargés. Son père m’a
demandé de lui prendre deux peaux de bouc à porter à N’Guegmi.
Maï vient me voir et me dit que nous mettrons deux jours encore pour
aller à Yo, que la rivière est haute, mais que probablement par Settima
(homme du Roi) nous trouverons des embarcations. Il faudra acheter à Yo
du blé (du grain, je pense, veut dire Maï, car nous ne nous comprenons
pas très bien). A Yo, il y a du poisson, mais bien plus à N’Guegmi.
A compter de ce point, les chameaux étant entraînés, on marchera matin
et soir.
Ma santé semble s’être rétablie comme par enchantement avec l’exercice
et le grand air, mais que de mouches et de moustiques !
Un peu de pluie et beaucoup de vent, de neuf heures à deux heures et
demie, mais le temps est couvert et orageux. Je doute de pouvoir établir
la position de Barroua si ce temps continue.
17 août. — Les moustiques ne nous ont guère facilité le sommeil. On
charge à quatre heures trente ; à cinq heures trente, on est en route.
Grâce au temps, relativement sec, le terrain n’est pas trop mauvais.
Vers dix heures et demie, après avoir causé avec Maï qui me dit que, si
l’on marche bien, nous serons demain à Yo, je m’éloigne pour chasser ;
mais je suis pris par des marais et ne puis rejoindre la route qu’à deux
heures, après avoir payé 5 francs à des bergers pour me guider. En ce
point, je ne sais si oui ou non la caravane est passée ; à l’inspection
des traces, je finis par définir qu’elle est en arrière. A deux heures
quarante, je suis au camp, mais en route, par suite des réactions
violentes de mon cheval, mon étui de revolver s’est ouvert et j’ai perdu
ce dernier. La caravane a campé à dix heures quarante-cinq.
Au camp, tout le monde est en l’air, on est parti à ma recherche ;
enfin, à cinq heures et demie seulement, Maï rentre. J’achète 10 francs
une chèvre que je fais tuer pour tous, Toubbous et nous.
18 août. — Nuit horrible, des moustiques à foison malgré le vent. Réveil
à quatre heures trente. Départ à cinq heures quarante-cinq. Marche
plutôt lente ; il fait très lourd, les terrains inondés se multiplient.
A neuf heures quarante-cinq, nous campons sous la menace d’une tornade.
Grand vent avec accompagnement de pluie. A midi arrivent huit chameaux,
qui joignent la caravane, puis, vers trois heures, Malam-Issa amenant à
Maï trois captifs, dont un Samonné (castrat), de la part de Maladam. Il
vient me saluer et me dit que Sine a prétendu que je l’avais renvoyé et
battu.
Il va passer la nuit et repartira pour Kouka demain matin. Je suppose
que les captifs sont pour remplacer les chameaux promis par le Roi. Il
est venu sur Sokkoto[38] ; j’eusse autant aimé ne pas voir sa banale
figure.
19 août. — Je dois, à cause des moustiques, passer partie de la nuit
dans mon fauteuil. Au matin, Malam-Issa, après m’avoir salué au passage,
repart pour Kouka. A six heures, on se met en route ; la marche est
horrible, les terrains inondés se succèdent sans interruption. A dix
heures et demie, nous passons un marais de 1 mètre de profondeur ; à
neuf heures et demie, l’hyphème fait à nouveau son apparition ; enfin, à
dix heures et demie, nous arrivons à Yo et au Komadougou. Le courant de
celui-ci est nettement accusé vers le Tchad ; sa profondeur est de
1m,50 ; on a quelque difficulté pour le passage. Les tentes des Arabes
sont sur la rive gauche. Zaggar se jette à la nage pour aider au passage
des chameaux.
Dès une heure quarante-cinq, le passage est terminé ; quand Maï est sur
cette rive, j’envoie Makoura saluer avec lui Marabat, chef de la
caravane ; puis je distribue entre Maï et les Arabes les quartiers d’une
biche que j’ai tuée le matin. J’achète deux énormes poissons secs de 20
kilogrammes pour 15 retals, soit moins de 50 centimes. Maï est campé
plus à l’Ouest ; je le joindrai demain. On a volé deux chameaux à la
caravane ; l’homme du Cheik, Settima, est à leur recherche. Tout le
monde nous fait bonne figure ; il faut espérer que la chose durera.
Enfin, nous avons franchi le grand affluent du Tchad ; à la même époque,
il y a un an, j’arrivais au bord du Niger.
Nous avons trouvé l’hyphème en grande abondance, une heure environ avant
l’arrivée à Yo ; mais il domine surtout sur la rive gauche du fleuve.
20 août. — Nous faisons séjour ; j’achète un peu de mil et de blé, aussi
un peu de riz, ces dernières denrées à des prix exorbitants ; par
compensation, le poisson est pour rien. On remet en état les peaux de
bouc.
La caravane, définitivement constituée et réunie à Yo, se compose de :
1o Maï, mon guide, avec quatre chameaux et deux chevaux ;
2o Ma caravane avec douze chameaux et deux chevaux ;
3o Marabat-el-Hadj-Ali avec trente-cinq chameaux et un cheval ;
[Illustration : Le passage du Komadougou à Yo.]
4o Zaggar avec dix-sept chameaux et un cheval ;
5o Tarouni avec quatre chameaux et un cheval ;
6o Quelques Toubbous avec six chameaux.
Total : soixante-dix-huit chameaux, sept chevaux et quelques moutons ;
Trente hommes en état de combattre ;
Trente jeunes esclaves.
Le soir, Maï me dit que le chef du fleuve exige 30 pièces pour le
passage de ma caravane. Je l’envoie les chercher à Kouka. Maï m’a
emprunté 2 pièces remboursables à Kawar ; il me paraît intéressé plus
que de raison, étant données mes marques de générosité. Zaggar abat un
chameau qui a mangé des oignons ; Maï m’envoie une épaule de mouton ;
nous sommes en grande abondance de chair.
21 août. — Départ à cinq heures et demie. La route est horrible, plus
mauvaise encore que les jours précédents. Nous campons à onze heures,
après avoir franchi un marais très mauvais. La caravane est en entier
réunie. Marabat paraît bien impatient. Les Arabes laissent marcher leurs
chameaux à la mode du Nord, en kaflacad, c’est-à-dire libres, tandis que
ceux des Toubbous et les miens, ou sont conduits à la main, ou sont
attachés les uns derrière les autres.
Ces deux jours passés, le temps a été beau et les soirées d’une
limpidité rare en cette saison. Il serait bien à désirer qu’il en soit
ainsi quelques jours encore, pour me permettre de prendre les latitudes
de Barroua et de N’Guegmi, puisque les longitudes me sont impossibles.
L’hyphème a disparu dès la deuxième heure de marche.
22 août. — Nuit bonne. On lève le camp à cinq heures vingt pour camper à
neuf heures quinze à Barroua ; marche lente : 10 à 12 kilomètres.
J’ai fait hier après midi visite à tous les membres de la caravane.
Marabat est malade : il a la diarrhée ; je lui envoie du bismuth et deux
pilules d’opium. Il m’a envoyé ce matin, avant le départ, un bon litre
de lait de chamelle.
Barroua, situé sur un groupe de deux mamelons qui surplombent la plaine
d’une dizaine de mètres, est en ruine. C’est une misérable agglomération
sans aucune importance : tata ruiné en terre noire de marigot.
En m’éloignant sur le flanc de la colonne, j’ai vu des biches à foison ;
mais impossible d’en abattre une seule.
Le bois manque totalement à Barroua ; nous avons dû en apporter du
campement d’hier.
Je n’ai aucun moyen de déterminer Barroua, malgré la lettre de mes
instructions.
1o Mes chronomètres sont arrêtés[39] ;
2o Toute distance lunaire est impossible, la lune étant à son vingt-
huitième jour ;
3o Le temps, sauf ces trois jours derniers, s’est maintenu constamment
couvert.
J’obtiens dans la nuit une latitude par Véga.
23 août. — Départ à cinq heures cinq minutes ; la marche est
excellente ; à six heures et demie nous sommes en vue du Tchad que nous
côtoyons jusqu’à onze heures quarante, heure à laquelle nous campons à
N’Diédi.
Le temps menaçant au départ a crevé vers sept heures et demie, et une
heure durant nous avons eu une petite pluie.
Marche : 26 kilomètres au Nord-Nord-Ouest.
Une tornade menace à la nuit, mais se réduit à un vent violent et frais
qui assure à tous une bonne nuit.
24 août. — Départ de N’Diédi à cinq heures vingt. Marche très bonne ; on
est à N’Guegmi, au bord du lac, à onze heures dix.
Nous avons eu en route plusieurs échappées très nettes sur le Tchad.
L’eau est franche, le lac est dans son lit. N’Guegmi est situé sur le
bord même du Tchad, en dedans d’une presqu’île qui détermine deux anses,
dont celle que nous avons longée doit être fermée en saison sèche.
Longue conversation avec Zaggar. Au sujet de Maï, il me dit que c’est un
homme sûr, mais âpre au gain ; je me suis aperçu de ce dernier défaut à
diverses reprises, et aujourd’hui en particulier.
Marabat, qui m’a envoyé du lait hier, m’en envoie ce soir encore pour me
remercier de ce que je lui ai donné pour sa diarrhée.
Ambre et grands anneaux d’argent forment la parure ordinaire des femmes
kanembou des bords du Tchad. Beaucoup sont réellement jolies.
25 août. — Séjour à N’Guegmi. Je dois infliger une leçon à Maï, qui
s’est chargé d’acheter pour moi poisson et mil et qui le prend avec un
sans-gêne par trop grand. Il veut me vendre une brebis impotente à un
prix d’éléphant ; je la refuse ; il en arrive à me l’offrir. Il
m’emprunte 3 pièces, total 5, toujours payables à Kawar.
[Illustration : Campement des bords du lac Tchad près du village de
N’Guegmi.]
Pendant le séjour à N’Guegmi, on revoit les charges, on abreuve les
animaux, on fait des achats de poisson sec pour toute la route. Ces
poissons proviennent du lac ; ce sont des carpes énormes ; j’en ai
acheté de plus de 70 centimètres de long et de 40 de large.
Les pêcheurs se bornent à couper la tête et la queue ; ils les ouvrent
ensuite, enlèvent la grosse arête du milieu et les laissent sécher au
soleil, sur le sable.
Ainsi préparée, la chair possède un goût âcre extrêmement désagréable et
qu’il est impossible de faire disparaître, même par un séjour prolongé
dans l’eau froide ou chaude. A l’apparence et au goûter on dirait assez
bien de la morue de mauvaise qualité.
En dehors de l’approvisionnement nécessaire pour la route, les caravanes
emportent toujours un certain stock de poisson pour échanger à Kawar, et
même dans le Fezzan, contre des dattes. C’est une marchandise de très
facile défaite, les habitants en étant très friands ; mais je crois que
la raison vraie de l’estime de ces gens pour le poisson séché du Tchad a
pour cause la rareté excessive de la viande de boucherie.
26 août. — Départ, à cinq heures dix, des bords du Tchad. Nous entrons
dans des dunes fixes ; la route varie du Nord 20 degrés au Nord vrai. A
peu de distance nous traversons des formations crétacées qui affleurent
par larges bancs.
De cinq heures cinquante à six heures quarante, nous traversons des
lougans, où le mil est peu prospère, les derniers mils du Soudan ! A
neuf heures vingt-cinq, après une marche bonne, nous campons ; le puits
n’est pas loin ; nous y irons ce soir.
Dunes de sable fixes, végétation peu florissante, acacias, tamaris,
caparis soddata. Mais tout est vert, il semble même qu’il a dû pleuvoir
beaucoup cette nuit ; au campement, nous avons eu à peine quelques
gouttes d’eau.
A midi trente-cinq, on se remet en route pour gagner le puits ; à une
demi-heure du campement, sur la gauche de la route, dans un bas-fond,
est un emplacement de puits qui doit être le Bir-Azi. A trois heures
quarante, on campe au Bir-Métimé (toubbou), Bir-el-Mam pour les Arabes.
C’est un cirque au milieu des dunes qui, assez abruptes au Nord, ont une
pente très douce du côté du Sud. Les puits assez nombreux qui s’y
trouvent contiennent une eau fortement saline ; ils sont creusés par les
indigènes qui viennent laver les terres pour en extraire le sel
(manda) ; il s’y trouve de nombreux vestiges de moules et de fourneaux.
Le guide craint que nous ne trouvions pas d’eau au Bir-Koufeï ; nous
devons gagner Bedouaren (Belgadjifari) en trois jours (et j’arrivai le
quatrième). Emport de vingt-quatre peaux de bouc d’eau.
Je suis le médecin de la caravane ; outre Marabat, Tarouni est venu me
demander de la quinine, puis Zaggar me demande de soigner son cheval.
27 août. — Séjour le matin pour achever de remplir les outres.
Départ à midi dix. Nous passons Bir-Alo (desséché) à cinq heures, et à
cinq heures vingt nous prenons campement. Tornade qui ne donne que peu
d’eau, et aussi un peu de pluie durant la nuit. J’ai perdu beaucoup
d’eau en route ; nous avons emporté vingt-quatre peaux, mais beaucoup
fuient ; on a chargé deux chameaux avec huit outres ; mais, lorsqu’il en
est ainsi, les peaux se drainent et laissent perdre beaucoup. Je fais
faire le plein le soir ; distribution faite, il reste quatorze outres
pleines.
28 août. — Départ laborieux à quatre heures quarante ; à huit heures
trente-cinq, on campe au Bir-Koufeï, qui est desséché ; formations
calcaires, ou mieux calcaires desséchés.
Maï, qui, hier, a voulu m’emprunter des peaux vides, veut aujourd’hui
une peau pleine ; je la lui refuse.
Zaggar a perdu son cheval, d’une indigestion de mil, je crois.
Je finis, sur les instances de Maï, par lui donner une outre avant le
départ, parce qu’il m’affirme que nous serons à l’eau le lendemain ; il
veut changer la route, parce que ses peaux n’ont pas tenu l’eau, et que
Marabat, dont la caravane marche dans le plus grand désordre, n’en a
guère.
A midi quinze, on part ; à trois heures vingt, nous passons le Bir-
Outâma (à sec) ; ce n’est qu’à huit heures que nous campons.
29 août. — A onze heures et demie, réveil ; à minuit vingt, on est en
route. Enfin, à neuf heures vingt, nous campons au Bir N’Gourtougou
(toubbou), Karoungou (arabe), mais le puits s’est effondré ; il reste
une mare qu’on a tôt fait d’assécher. Cela me rappelle assez bien
Gastiatbé.
[Illustration : De Kouka à Bir-Meschrou.]
Malgré les récriminations des hommes, qui ont été des plus mous, je suis
arrivé avec six peaux de bouc. On ne saurait négliger cette précaution
d’arriver avec de l’eau au puits, quitte à la jeter une fois qu’on s’est
assuré que le bir (puits) n’est pas mat (mort), comme disent les
Arabes ; sans cette précaution, on pourrait se trouver dans un grand
embarras avant d’avoir terminé les travaux de curage ou de réfection.
Ce cas est assez commun sur cette route où il ne passe guère plus de
deux caravanes par an.
Maï pense gagner Bedouaran demain dans la matinée, mais on partira après
midi, pour marcher partie de la nuit.
Décidément, c’est bien de la dure route !
A deux heures quinze, on reprend la marche, pour camper à sept heures
dix au fond d’une dépression où il n’y a plus d’eau, mais où des mares
devaient exister il y a quelques jours encore. La végétation forestière
s’éclaircit peu à peu, les graminées seules subsistent, mais prennent
déjà l’apparence de la végétation des terrains de sable.
30 août. — A minuit cinquante, on se remet de nouveau en marche ; vers
quatre heures du matin, les arbres disparaissent, pour ne laisser qu’une
maigre végétation herbacée et quelques tamaris.
Grandes dunes, toujours de même direction Est-Ouest. Sable dur ; dans
les bas-fonds, formations calcaires par bancs. Nous arrivons ainsi à
Bedouaran (toubbou), Belgadjifari (arabe), à neuf heures cinq.
Tout le monde est épuisé par cette marche ultra-rapide. Depuis le 27, à
midi, nous avons fait, avec les lacets, plus de 160 kilomètres ; les
hommes et les animaux n’ont pu reposer. Marabat est mécontent et a
affecté de ne plus vouloir continuer, mais Maï a été inflexible. Il est
arrivé à onze heures. Il a beaucoup d’enfants ; il a dû en mettre sur
les chameaux. Mais il est merveilleux de voir comment les bambins ont
supporté cette marche énorme ; il est des enfants de cinq et six ans,
beaucoup de huit à douze ans, qui l’ont faite sans fléchir. Mes hommes,
à moi, sont amollis ; ils ne pensent qu’à se gorger d’eau.
On fait boire les chameaux après midi ; l’excessive maladresse et la
négligence de mes hommes provoquent des incidents désagréables.
31 août. — Tout le monde se lève après une bonne nuit de repos.
Nous avons eu dans la journée d’hier, vers quatre heures, un coup de
simoun.
En causant, Zaggar et Maï me disent que c’est ici une mauvaise station,
à mi-route de Kawar, à sept jours des Touaregs, autant du Kanem. De
même, Agadem n’est pas sûr ; quand, sur un de ces points ou en route, on
trouve des gens, on ne parlemente qu’à coups de fusil.
Ici les puits sont au nombre de deux ; un troisième, comblé, revêtu en
bois ; on a curé le meilleur, mais l’eau en est bonne.
Jusqu’ici, et pendant une journée encore, la route est marquée, mais
dans la Tintoumma on ne marche qu’en se dirigeant par les étoiles.
Maï compte mettre trois jours et deux nuits pour gagner Agadem. On
devait partir demain matin ; on ne partira que demain à midi.
Plus de bois à trouver ; on marche sans cesse.
La limite des pluies régulières est bien portée d’après Clapperton ;
d’ailleurs le point de Bogghechimga me semble être N’Gourtougou.
J’attribuerais volontiers la formation de ces bancs de calcaires récents
à ce fait que le fond de la mer Saharienne était tapissé, comme le
Pacifique, de bancs de coraux (madrépores) qui, lors du soulèvement
général, sont venus presque à la surface, recouverts seulement d’une
couche de sable, variable comme épaisseur.
Les eaux du ciel, drainées par les dunes, pénétrent jusqu’à cette
couche ; grâce à leur légère activité, elles attaquent cette couche
calcaire. Lorsque le soleil pompe de nouveau cette eau, elle remonte
sous forme de vapeur au travers de la couche de sable ; cette vapeur est
chargée d’acide carbonique et aussi de carbonate de chaux qui se dissout
dans les eaux qui sont restées à la surface du sol ; celles-ci
évaporées, les carbonates et bicarbonates se déposent. Il se forme, en
un mot, une sorte d’agglutination de sable et de chaux. Si je puis mieux
m’exprimer, je dirai que c’est une sorte de pétrification des sables.
1er septembre. — Dès le matin je fais remplir vingt-six peaux de bouc,
tout ce que je possède.
Départ à dix heures cinquante-cinq ; à midi quinze paraissent les
premières touffes de hâd[40] ; la végétation forestière n’a plus que
quelques très rares représentants ; elle disparaît complètement vers six
heures, heure à laquelle nous entrons dans la Tintoumma, vaste plaine de
sable ondulée, avec une végétation très claire de hâd et d’herbe à
panache[41]. Nous campons à sept heures cinquante-cinq à un beau memnep
(acacia) isolé ; la route a été Nord vrai.
Le chameau de Settima arrive à bout de forces ; je n’en serais pas
fortement embarrassé si je n’avais un de mes hommes à faire porter et si
je ne devais prendre de l’eau en quantité, car les hommes sont d’une
faiblesse extrême contre la soif.