blancs qui, venus d’Adamaoua l’année précédente, avaient dû y retourner
sans être autorisés à séjourner dans le Bornou. Cette certitude, je
l’acquis d’un Européen établi depuis de longues années à Kouka et dont
j’ai déjà cité le nom.
Giuseppe Valpréda, connu au Bornou sous le nom de Mohammed-el-
Mouselmani, était un Piémontais originaire de Monte-Caliéri, ainsi que
je l’appris par sa conversation. Parti de Tripoli en 1869 avec
Nachtigal, comme domestique, il avait séjourné avec lui à Mourzouk, puis
l’avait accompagné dans sa mémorable autant que périlleuse exploration
du Tibesté. Il était arrivé à Kouka en même temps que Nachtigal en 1871.
Là il avait créé à son maître de multiples soucis et finalement l’avait
trahi. Voici en quelles circonstances.
Industrieux, actif et surtout excellent cuisinier, Giuseppe s’était fait
bien venir, grâce à ses divers talents, du Cheik Oumar et de son
ministre de l’époque, Lamino, lequel était un gastronome distingué.
Se croyant sûr d’une rapide fortune, il se sépara de Nachtigal avec
retentissement, en allant trouver le Cheik pour lui dire qu’il souffrait
de servir un chrétien alors qu’au fond du cœur il était musulman et ne
demandait qu’à le prouver en se convertissant. Le bon Cheik Oumar perça
à jour la mauvaise action, mais ne s’opposa pas au changement de
religion de Giuseppe, qui prit le nom de Mohammed-el-Mouselmani.
Lorsque, peu de temps après, Lamino vint à mourir, la rumeur publique
accusa Nachtigal de l’avoir empoisonné, parce qu’il l’avait visité
pendant sa courte maladie. Mohammed fut un des plus acharnés contre son
ancien maître. C’est alors que Cheik Oumar, pour soustraire Nachtigal à
une fausse situation, lui donna les moyens d’aller visiter le Kanem et
le Borkou.
Mohammed, qui avait cru tirer la fortune de son apostasie, ne put jamais
acquérir la moindre influence ; il soignait les jardins, entretenait les
fusils apportés par Nachtigal, faisait quelques plats de gala.
Glanant ici ou là, il eut deux ou trois femmes données par le Cheik,
puis des esclaves qu’il vendit et dont il envoya le produit à Tripoli.
Au temps de Cheik Bokar, il eut un instant de faveur ; il l’accompagnait
à la guerre ; mais sa fortune s’effondra à la mort de celui-ci. Depuis,
il comptait chaque jour de moins en moins ; il habitait contre le mur du
palais une petite maison et on le considérait comme le captif du Cheik.
Déçu dans ses espérances et l’âge ayant modéré ses ambitions, le mal du
pays s’empara du malheureux qui par tous les moyens essaya de quitter le
Bornou pour rentrer à Tripoli. Il n’avait pas compté avec la situation
qu’il s’était faite tant par son apostasie que par la position où il
s’était placé de ne vivre que des présents du Cheik. Lorsqu’il parla de
vouloir partir avec une caravane, on lui répondit que musulman il ne
pouvait quitter la terre d’Islam ; il eut beau protester que son but
était de retourner à Tripoli qui était du domaine du Sultan de
Constantinople, on persista à croire qu’il voulait rentrer au pays des
chrétiens. Il mit tout en œuvre pour faire trancher ce point de dogme ;
il intéressa à sa cause le consul d’Italie à Tripoli qui, à son tour,
obtint l’intervention du Waly auprès du Cheik ; enfin le Cadi, disposé
par des dons appropriés, sur le serment que fit Mohammed de rester
musulman et de ne pas quitter Tripoli, décida que la loi ne s’opposait
pas à ce qu’il pût sortir du pays qui avait vu sa conversion.
Ce premier nœud tranché, Mohammed se prépara, mais au dernier moment
tous ses projets s’en furent à vau-l’eau.
Captif du Cheik, tout ce qu’il possédait ou avait reçu devait faire
retour à la couronne, y compris ses enfants eux-mêmes, puisqu’ils
étaient nés de captives qu’on lui avait données et qu’il avait épousées
(il avait deux garçons de treize et quinze ans) ; il lui fallait aussi
restituer les esclaves, chevaux, bœufs qu’il avait vendus et dont le
produit, on le savait, avait pris la route du Nord. Mohammed m’avoua à
moi avoir expédié plus de 8000 talaris.
Incontestablement c’était la loi du pays et il ne pouvait venir à l’idée
de personne que les revendications du Cheik ne fussent pas justes. Mais
Mohammed ne l’entendait pas ainsi ; il était avare ; il ne sut pas se
résigner à un sacrifice de quelque importance qui lui eût permis de
sauver la plus grosse partie de ses économies. Au contraire, il se mit à
vendre tout ce qui pouvait lui rester, jusqu’à son cheval, et il
attendit les événements. Zaggar, auquel j’en ai parlé pendant la route,
me dit que si Mohammed avait voulu faire venir de Tripoli la valeur de
2000 bouters en marchandises, il fût parti quand il aurait voulu. Au
contraire, Mohammed prétendait que le Cheik devait lui organiser sa
caravane. Quant à ses enfants, il ne s’en souciait aucunement.
Mon arrivée à Kouka sembla à Mohammed le salut si longtemps attendu. Dès
le lendemain, il me faisait tenir un mot en italien de piètre sorte,
dans lequel péniblement je pus lire : « Un malheureux Italien depuis
vingt-quatre ans prisonnier au Bornou vous salue ; il a la fièvre, il
vous prie de lui envoyer de la quinine. »
J’envoyai par le porteur 3 grammes de quinine qu’il s’empressa de
vendre.
Le lendemain, il était chez moi. Je vis un homme âgé déjà, il avait
cinquante-sept ans, bronzé comme un Arabe du Sahara, figure cauteleuse
de paysan madré au regard fuyant. Il venait se mettre à ma disposition
pour toute besogne dont je voudrais le charger, même ma cuisine. Quel ne
fut pas mon étonnement de voir qu’il avait presque totalement oublié sa
langue mère, au point qu’il me devenait impossible d’user de ses
services, même au cas où j’aurais voulu l’utiliser comme interprète !
[Illustration : Le Salam de Baïram.]
A la longue seulement, la lumière revint dans son esprit et au moment de
mon départ, ayant eu l’occasion de causer avec moi presque chaque jour,
il avait à peu près réussi à se rendre intelligible. Mais accord des
adjectifs, pluriel des substantifs, conjugaison des verbes s’étaient
pour jamais effacés de sa mémoire. Le premier jour, en me saluant au
départ, il me dit : « Sono Italiano e christiano. » Pauvre malheureux,
il n’était plus ni l’un ni l’autre.
Ce fut Mohammed qui me permit de me convaincre que les Européens
expulsés l’année précédente étaient des agents de la Royal Niger
Company. Les premiers temps il s’était borné à m’affirmer que c’étaient
des Anglais porteurs pour le Cheik « d’una lettera della Regina
d’Ingleterra » ; mais, très édifié sur les connaissances géographiques
qui constituaient son bagage, j’attendais des preuves. Un jour que, dans
une promenade à Gaouanqué, je discutais ce sujet avec lui, il me dit
avoir vu sur un des papiers remis au Cheik : _Ral Nig. Cy_, qu’il me
traça sur un bout de papier. Je fus ébranlé, mais j’exigeai des preuves
plus probantes ; alors il me dit avoir pris des empreintes à la cire des
boutons d’uniforme des soldats. J’obtins qu’il me les montrât et alors
le doute ne me fut plus permis. Ces empreintes très nettes permettaient
de lire en exergue : « Royal Niger Company Chartered », et au centre du
bouton sur une étoile à trois branches : « Pax, Jus, Ars » ; au dos, il
y avait la marque de fabrique Firmin’s Sons, London.
C’était bien M. Charles Makintosh qui était venu à Kouka ; j’appris son
nom par un de ses agents peu de temps après ; mais Mizon ?
A quelque temps de là, je devais être fixé sur son compte. Un Peul vint
à Kouka, par la route d’Adamaoua, et à peine arrivé se mit en relations
avec mon interprète qui un jour me le présenta. Que venait-il faire au
Bornou, fut ma première question.
« Rien que te voir, me répondit-il et me mettre à ton service ; je
connais bien les blancs, j’ai été longtemps au service de Charley à
Ibbi ; pour le moment, la traite est arrêtée, et, ayant appris ton
arrivée au Bornou, je me suis mis en route pour venir.
— Mais Charley, lui dis-je, connaît donc mon arrivée ici ?
— Oui, me dit-il, il l’a sue par Bandawaky et Boubakar. Il a été bien
étonné, car lui on l’a mis à la porte l’an dernier. Il croyait si peu à
ta réussite qu’il t’attendait par la route de Kano au Mauri et qu’il
avait fait préparer à Ibbi une très vaste installation pour te recevoir.
— Mais Charley ne me connaît pas.
— Si, il te connaît bien ; il disait de toi : « Le blanc qui est à Kano
a fait pour y venir une longue route ; ce n’est pas un homme de ma
nation, mais je veux bien le recevoir. »
On le voit, l’homme était stylé, je n’avais pas besoin d’en savoir plus
long pour connaître le motif de sa venue. En tout cas, si ce qu’il m’a
dit est la vérité, je ne puis qu’être reconnaissant à M. Charles
Makintosh de ses bonnes intentions.
Non moins intéressants et non moins précis furent les détails que le
Peul me donna sur la mission Mizon.
« Les blancs étaient, me dit-il, d’une nation différente des Anglais et
ne les fréquentaient point. Ils vinrent à Yola avec un bateau à vapeur.
Puis, après quelques jours, ils remontèrent jusqu’à Garoua et de ce
point ils partirent avec leur navire pour _chercher de l’eau vers
l’Est_ ; mais ils furent arrêtés par la terre, et revinrent à Garoua au
bout de huit jours.
« Ils redescendirent ensuite à Yola où ils furent les hôtes de Malam-
Dibérou (Sultan d’Adamaoua), pendant plusieurs mois. Enfin ils partirent
par terre cette fois pour se diriger vers N’Gaoundéré qu’ils ont quitté
ensuite pour se diriger vers le Sud-Est, afin d’atteindre un grand
fleuve qui devait les conduire à la mer, où ils embarqueraient pour
regagner leur pays. »
C’était net et précis ; la recherche de la communication entre la Bénoué
et le Chari par les marais de Toubouri avait échoué ; Mizon et ses
compagnons s’étaient rabattus au Sud vers le Congo.
Mon Peul ajouta à ces détails d’autres non moins complets sur les
missions allemandes de Morgen et Zintgraff, et me donna les itinéraires
très précis du Kaméroun à la Bénoué.
Ces derniers faits se passaient les 6 et 7 juillet 1892. Quelques jours
après, le Peul avait disparu ; il y a présomption qu’il ait fait comme
M. Ch. Makintosh, l’année précédente, qu’il soit reparti par la route
qui l’avait amené.
Avant de parler des incidents qui marquèrent mon départ pour le Sahara,
il me reste à dire quelques mots des habitants du Bornou, des Arabes et
du commerce de Kouka.
Les gens du Bornou sont gras et taciturnes ; ils aiment la bonne chère
et les femmes. Propriétaires d’un sol riche et fertile, au cours d’une
longue période de paix, leurs qualités militaires se sont peu à peu
atrophiées et ils seraient incapables de résister, malgré leur nombre, à
l’attaque d’un ennemi un peu entreprenant. Peu à peu, grâce à l’état de
choses que j’ai exposé, qui amenait les Cheiks à confier les grandes
charges à leurs captifs, les gens libres se sont désintéressés des
affaires publiques et du métier des armes ; tous les grands
commandements sont aux mains des captifs et les guerriers sont eux-mêmes
de condition servile, situation qui aurait de l’analogie avec celle d’un
État européen qui n’aurait que des mercenaires étrangers à sa solde pour
la défense du territoire national.
Le fond de la population du Bornou est de race kanori, sur laquelle
s’est greffée une population kanembou venue du Kanori au temps de Cheik
Lamino et à sa suite.
Les Arabes, au Bornou, peuvent se diviser en deux catégories : les
sédentaires et les marchands. Certaines tribus arabes venues du Ouaday
sont fixées sur le sol du Bornou, dans le Kérikéri à l’Ouest, à
l’embouchure du Chari à l’Est. Ces tribus se livrent pour la plupart à
l’élevage, mais en particulier les Choas du sud du Tchad. Là, dans les
plaines basses de l’estuaire, d’innombrables troupeaux de bœufs et de
moutons sont, pour les Choas, une source de grande richesse. Les
moutons, en particulier, sont célèbres à cause de leur taille et de la
qualité de leur viande. J’ai eu chez moi certains sujets qui mesuraient
1 mètre au garrot.
Les Arabes marchands sont, pour la presque totalité, des traitants des
maisons européennes et arabes de Tripoli et de Mourzouk. Ils importent à
Kouka des marchandises d’Europe et exportent des cuirs, de l’ivoire et
des plumes d’autruche. Au moment où ce dernier article était très
demandé sur les marchés européens, il s’est fait un chiffre d’affaires
très considérable et l’on cite des traitants qui ont fait de grandes
fortunes. Mais, comme il est difficile de suivre les cours des marchés
européens, les Arabes, séduits par la perspective de grands profits, se
sont jetés à corps perdu dans la spéculation sur ce produit ; il en est
résulté, par suite de la baisse en Europe, des catastrophes très
sérieuses.
C’est au cours de ces spéculations, de date relativement récente, que
l’argent monnayé s’est définitivement implanté sur le marché de Kouka.
Kouka est une grande ville double, orientée de l’Ouest à l’Est et située
dans une grande plaine sablonneuse, à 14 kilomètres environ des rives du
Tchad.
La ville de l’Ouest est réservée aux traitants arabes et au peuple ; la
ville de l’Est est la ville royale, qui contient les palais du Cheik et
de sa famille et les demeures des grands dignitaires.
Entre les deux villes s’étendait autrefois un emplacement libre où se
tenait le marché journalier, ce qui se fait encore aujourd’hui ; mais
cet espace s’est peu à peu couvert de constructions ; si bien que,
n’étaient deux enceintes spéciales autour des deux villes, avec le
marché, elles n’en formeraient qu’une seule. Une immense artère nommée
Dendal, de 60 à 80 mètres de large environ, traverse dans toute leur
longueur la ville de l’Ouest et le marché, pour venir aboutir à la
moitié de la ville de l’Est devant le palais du Cheik.
Kouka s’étend environ sur 3 kilomètres de longueur, mais sa largeur
n’est guère que de 2 à 300 mètres. A l’extrémité de la ville de l’Ouest
se tient le grand marché hebdomadaire, tous les lundis.
Kouka est le seul marché du Soudan où les affaires se traitent en argent
(thaler Marie-Thérèse). Il n’y a pas de monnaie divisionnaire ; on
parfait les payements avec des cauries.
Le talari suit un cours journalier qui s’établit au début du marché ; sa
valeur varie de 135 à 160 retals. Le retal vaut 33 cauries, mais on ne
paye jamais qu’à 32, l’acheteur se réservant le trente-troisième comme
courtage pour avoir compté les cauries.
Les procédés commerciaux et les produits sont sensiblement les mêmes
qu’à Kano, mais il y a en outre à Kouka un grand marché de chevaux et
chameaux.
J’estime la population de Kouka à cinquante ou soixante mille habitants.
Le Bornou est, je l’ai dit, terre d’Islam, mais les croyants ne font pas
de prosélytisme ; ils sont, en général, assez tolérants. La majorité,
ayant à sa tête le Cheik, suit le rite tidiani ; les Quédirch sont assez
nombreux ; les Senoussi sont connus de nom seulement.
Un fait rare dans les sociétés noires en général, plus rare encore dans
les pays musulmans — il vaudrait mieux dire peut-être que nous le
croyons tel — fait que j’ai pu constater en tout cas au Bornou, est
l’importance du rôle de la femme dans la vie privée et même politique.
Je crois que cet état de choses a été importé par les Kanembou,
population saharienne en somme, et j’ai déjà eu l’occasion de dire, dans
mon étude sur les Touaregs, l’indépendance grande dont jouit la femme
dans le Sahara. Il en est de même chez les Toubbous, tant à Kawar que
dans le Tibesti. En tout cas, à Kouka, la femme est très libre et
indépendante ; elle participe même aux affaires publiques. La Maguira,
Reine mère, a la haute main sur de nombreux territoires, aussi bien que
la première femme du Cheik, et toutes deux ont place au Conseil en
certaines circonstances. Nous verrons que j’ai pu me servir utilement de
cette grande influence de la Maguira pour sortir du Bornou.
J’ai dit quelle était devenue ma situation après un mois de séjour,
comment j’avais dû fermer ma caisse, comment j’attendais, embusqué, une
occasion de frapper un coup qui m’ouvrirait les portes de ma prison.
Vers la fin de juillet, j’apprends que le Roi a accordé le départ à
Zaggar et à Tarouni pour le douzième jour de la lune, soit le 6 août.
Je fais vendre 100 gros d’or en cachette chez un Arabe, et fais
immédiatement préparer les provisions de route pour soixante-dix jours.
C’est du couscous de blé. Ce blé vient au bord du Tchad dans toute la
contrée où l’on peut irriguer facilement.
Le 1er août, je suis prêt ; il ne me manque que des animaux. A la
caravane doit se joindre un riche négociant de Gatroun, Marabat-el-Hadj-
Ali, auquel, depuis deux mois, le Roi a promis de me confier ; mais
comme six jours restent avant le départ et qu’il n’en a rien fait, il ne
me faut plus perdre de temps.
Je fais sortir des cadeaux pour une valeur de 3000 francs environ, pour
le Cheik et son entourage, et j’y joins un cheval que le Cheik fera
vendre pour distribuer des kolas aux membres du Conseil. Les cadeaux du
Cheik sont de telle nature que, connaissant son faible, je sais qu’il ne
peut les refuser.
Lorsque le partage est fait, j’envoie mon interprète avec Malam-Issa
porter le tout au palais. Il dira au Roi que c’est là mon salammat
(présent de congé) et rien de plus.
Il se produit ce que j’attendais, un vrai coup de théâtre. Le Cheik est
surpris et se trouve en fausse posture. Maladam est furieux à en prendre
un coup de sang. Settima, aussitôt qu’il reçoit son cadeau, représente
au Cheik qu’il manque aux traditions en ne tenant pas la parole qu’il
m’a donnée. Quant à la Maguira, elle entre en violente colère et fait au
Cheik une scène terrible : « Tu as sali ton nom, lui dit-elle, en ne
tenant pas tes promesses, et le blanc vient de te faire honte en
t’envoyant un salammat, alors que c’est toi qui lui en dois un. »
Le bouc émissaire de toute l’affaire est Maladam. En ville, la nouvelle
se répand comme une traînée de poudre. « Quoi, le blanc que l’on disait
ruiné a pu faire à tout le monde des cadeaux si merveilleux ! A quoi
pense le Roi de se faire donner une si rude leçon ? »
Je ne perds pas mon temps à écouter aux portes. Dans la soirée même je
vends 100 nouveaux gros d’or pour acheter des chameaux, des cordes, des
bâts, des outres, tout le matériel enfin qui me manque.
J’emploie les journées avec une activité fiévreuse. Bientôt je suis à la
tête de huit bons chameaux et du matériel pour en garnir douze. Rien ne
me manque. Mohammed me fait des tortillons de pain biscuité ; j’ai de la
viande conservée dans des vases en cuir pleins de beurre fondu. J’achète
des poulets, etc.
Le 6 août enfin, Maladam vient chez moi pour me dire que « les paroles
sont finies », que je partirai avec Marabat que le Cheik va faire
appeler pour me confier à lui. En attendant, il m’apporte 100 thalers
pour acheter ce qui me manque. Je remercie ; lui parti, je compte les
pièces : il y en a 80 ; je renvoie le présent, car je trouve singulière
cette manière d’agir. Au soir on me rapporte la somme complète, cette
fois, et je donne 20 pièces à Maladam comme toukouna.
Le 11, je suis appelé au palais ; Maladam en sort pour me dire de le
suivre. Nous nous dirigeons vers la ville de l’Ouest. En chemin il me
dit que Marabat a décliné l’honneur de répondre de moi ; qu’il est
vieux, infirme et presque aveugle ; que dans ces conditions le Cheik a
décidé de demander à Maïna[36] Adam, le personnage le plus important et
le plus riche de l’oasis de Kawar, de me donner son fils comme guide
jusqu’à Zeyla (Mourzouk). Maïna Adam est établi à Kouka comme traitant.
Nous arrivons chez lui, et là on doit débattre les conditions : il lui
faut à la fois un cadeau du Roi et de moi-même. Le cadeau du Cheik est
arrêté à deux chameaux (50 pièces) et un très beau boubou.
Le lendemain, Maïna Adam vient chez moi avec Maï, son fils, homme de
quarante à quarante-cinq ans environ, tête fine et énergique, abord
franc et bien ouvert ; il me plaît beaucoup. Nous tombons d’accord à 40
talari, que je verse immédiatement. Alors Maïna Adam me parle d’Idris
(Nachtigal) et de Moustapha-Bey (Rholfs) qu’il a connus à leur passage.
Puis, prenant une attitude très digne, il nous fait lever, son fils et
moi, me met la main dans la sienne et me confie à lui dans ces termes :
« Je te donne à mon fils ; il te guidera fidèlement ; tu n’as à craindre
d’égarer un seul de tes hommes ou de tes chameaux. Il te gardera de tout
mal, sauf de celui dont l’homme ne peut se préserver lui-même : la pluie
du ciel ou l’épine du chemin. »
Puis, nos mains restant unies, il prononce une courte prière.
Tout est définitivement réglé. Le 12 août, je reçois du Cheik 100
tourkedis, cinquante toubous, deux chameaux, un cheval arabe que mes
hommes baptisent Kouka, puis des pâtisseries. Je fais moi-même mes
cadeaux à mes amis. Le 13, je suis reçu par le Cheik en audience de
congé. Les choses se passent très cordialement. Je remercie sincèrement
le Cheik de son hospitalité, de sa générosité et fais des vœux pour la
prospérité du Bornou.
Je profite du reste de la journée pour faire visite à mes quelques amis
et pour distribuer des secours aux pauvres. Grâce à quelques mesures
énergiques, la scène est moins ignoble qu’à Kano.
Le soir, je vais faire visite à Maladam. Il est tout miel et sucre ; il
me demande si je reviendrai. Je réponds : « Non ». Puis la conversation,
intentionnellement dirigée par lui, tombe sur la religion. Il me dit
qu’il est étonné de voir un chrétien posséder aussi bien le Coran et en
appliquer les préceptes : « N’as-tu pas fait la charité aujourd’hui ? me
dit-il. — C’est vrai, mais elle aussi prescrite par notre religion. — Je
crois, ajoute-t-il, qu’au fond tu es musulman, mais que tu crains de
faire ta profession de foi. Après-demain, avant de partir, tu viendras
me voir ; je t’accompagnerai sur la route ; mais en chemin nous
entrerons dans la mosquée. » Je n’ai garde de répondre ; mais dès en
rentrant j’expédie chez Settima pour porter les faits à sa connaissance
et lui dire de prévenir le Cheik que je n’hésiterai pas à faire usage de
mes armes, soit que Maladam veuille me faire entrer à la mosquée, soit
qu’il veuille me gratifier du Salut des lances. Settima me fait répondre
le lendemain qu’il veillera à ce que je n’aie rien à redouter ; en même
temps il m’envoie un chameau.
Le 14, on met la dernière main aux préparatifs. Je règle mes serviteurs
et fais un superbe cadeau à Malam-Issa.
Toutefois j’ai peine à trouver le sommeil, tant je redoute pour le
lendemain la haine de Maladam.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XIII
=De Kouka à Kawar=
Départ de Kouka. — Kachella Ary-Maïna me guide pour sortir de la
capitale du Bornou. — Effondrement de Maladam à la vue du Kachella. — Je
prends un dernier congé des hommes du Bornou. — Le cap a changé en route
vers le Nord. — Réunion de la caravane à Yo. — Barroua. — Aux bords du
Tchad à N’Diédi et à N’Guegmi.
La caravane quitte les bords du Tchad. — Bir-Métimé. — Bir N’Gourtougou.
— Bedouaran, la limite des pluies tropicales. — La « Tintoumma ». — « Il
y a des diables dans la Tintoumma, qui prennent plaisir à égarer le
voyageur. » — Agadem. — Dibbéla. — Les dunes mouvantes entre Dibbéla et
Zau-Kébir. — Je suis très souffrant d’un point de côté. — Arrivée à Zau-
Kébir. — Zau-Saghaïr. — Une alerte. — Bir-Mousketoun. — Arrivée à Bilma.
Considérations générales sur les routes dans le Sahara. — Chameaux et
chameliers. — Les dunes et la route de Kouka à Kawar. — La polaire. — Le
chameau et ses maladies.
L’oasis de Kawar. — Récolte du sel. — Les Toubbous-Dirkou et les
Toubbous-Reschad. — Maï et Maïnas. — La zouaïa senoussi de Chimendrou. —
Départ pour Arigny. — Anay.
Le 15 août, à quatre heures du matin, tout le monde est sur pied ; on
arrime, on bâte, on charge. A six heures, tout est paré ; on se met en
route pour aller prendre le chemin qui longe le mur de la ville de
l’Ouest[37], chemin que nous devions suivre jusqu’à l’extrémité nord du
mur ; c’est en ce point que prend la route de Kawar.
Au moment où le convoi s’ébranle et où je me dispose à en prendre la
tête, Malam-Issa me rappelle que Maladam m’attend. Je lui réponds que je
n’ai pas le temps. Il expédie un homme à son frère et me suit. Arrivé au
mur de la ville, nous tournons à droite, et je puis voir des masses de
cavaliers qui, ventre à terre, se portent vers la route de Kawar ; c’est
l’escorte de Maladam qui va se placer. Je m’arrête alors et, à haute
voix, car la foule nous faisait cortège, je dis à Malam-Issa de bien
prévenir son frère que si l’on tente de m’honorer du Salut des lances,
je recevrai la charge mon revolver au poing. En même temps, j’ordonne de
charger les armes. Malam-Issa, tout interdit, se précipite au galop sur
la route, au-devant de son frère.