A partir de ce moment commencent les tiraillements. Je suis reçu par le

Cheik en audience, le lendemain du Salam de Baïram ; il me dit qu’il

m’accepte comme envoyé du Roi des Français et que, lorsqu’une caravane

se formera pour Mourzouk, je partirai avec elle. Je devais attendre plus

de trois mois et demi cet heureux moment. Je n’aurais pas eu à me

plaindre, si la date de ce départ n’avait été sans cesse reculée sous

des prétextes divers, sans causes véritables. Des Arabes, en effet,

désiraient partir pour rentrer à Tripoli ; leurs charges étaient prêtes

dès le commencement de mai et leurs chameaux achetés.

Voici comment s’organise le départ d’une caravane : deux ou trois

traitants arabes ont épuisé leurs marchandises et acheté leurs

produits ; ils vont trouver leur consul, Shérif Shassimi, lui portent un

présent pour lui et un autre destiné au Cheik, pour demander à celui-ci

de leur accorder la permission de se mettre en route pour Mourzouk à une

date indiquée, distante de deux ou trois mois. Une fois que cette

autorisation leur est octroyée, ils se mettent à la préparation de leur

caravane, achètent des chameaux, les engraissent, font préparer des

peaux de bouc pour l’eau, des bâts, etc. Quinze jours avant le jour

indiqué pour le départ, la caravane sort en dehors des murs de la ville,

pour faire ses derniers préparatifs, procéder à l’arrimage des charges.

Pour obtenir cette nouvelle autorisation, il faut appuyer la demande de

sortie de quelques cadeaux et souvent, malgré promesses, cette

autorisation est différée. Une autre cause vient souvent enrayer le

départ, qui ne tient point, celle-là, à l’âpreté au batchich du Cheik ou

de son entourage. Les traitants arabes se jalousent fort entre eux et se

jouent de fort mauvais tours. Au moment où la caravane semble sur le

point de partir, un traitant qui ne devait pas en faire partie va

trouver Shérif Shassimi, jamais les mains vides, bien entendu, et lui

fait valoir qu’il voudrait bien partir, mais qu’il doit se préparer ;

qu’en conséquence, il demande au Cheik de vouloir bien retarder le

départ de la caravane pour lui permettre de s’y joindre. Jamais cette

demande n’est écartée ; sous prétexte que les caravanes sont rares,

qu’il faut être le plus nombreux possible pour la traversée du Sahara,

le Cheik donne son assentiment et fixe une autre date. La raison

véritable est qu’une joute à coups de cadeaux va s’engager ; chacun va

faire jouer ses influences dont il faudra aiguillonner le bon vouloir.

Et ainsi on a vu des caravanes rester près d’un an sans pouvoir quitter

le Bornou, alors que le départ en avait été fixé par promesse

solennelle.

Telle était ma situation. Je savais que deux Arabes, Zaggar et Tarouni,

voulaient partir, qu’ils avaient, depuis un mois déjà, demandé le

départ. Chaque fois que j’en parlais au Cheik, il me disait d’attendre,

qu’il n’avait pas sous la main un homme sûr auquel il pût me confier,

mais que je partirais bientôt. Je tentai par tous les moyens

d’intéresser Maladam à ma cause, même Shérif Shassimi ; je dus bientôt

reconnaître que c’étaient des puits sans fond, que tout l’or d’un

Rothschild n’eût pas comblés.

Un propos qui me revint me fit mettre sur mes gardes et adopter une

tactique différente. A l’occasion de la Pâque musulmane (Tabaski),

furieux de voir le Cheik ajourner sans cesse l’exécution de sa promesse,

je fus à l’audience sans lui faire porter le plus léger cadeau, alors

qu’en cette circonstance il est de coutume de donner, même à ses amis,

la Tabaski indiquant en même temps le commencement de l’année nouvelle.

Dès le lendemain, le bruit courut en ville que ma caisse était vide, que

dès lors je ne pourrais partir que si le Cheik voulait bien m’en donner

les moyens.

Ce propos me fit faire de salutaires réflexions ; je connaissais

l’avarice de Cheik Ashim et son amour immodéré des présents. Si j’allais

un jour me trouver à sa merci, parce que je me serais ruiné à le gaver,

lui et son entourage, il me deviendrait impossible de quitter le Bornou.

Sa générosité était trop parcimonieuse pour me mettre entre les mains

une caravane organisée.

Cette réflexion me conduisit à analyser les causes qui avaient amené les

longs séjours au Bornou de Barth et de Nachtigal. Je ne tardai pas à

définir qu’ils avaient d’abord été ruinés par des procédés d’extorsion

analogues à ceux qu’on employait vis-à-vis de moi, et qu’ils n’avaient

pu en sortir que grâce à des envois d’Europe qu’ils avaient dû attendre

pour payer leurs dettes, et grâce aussi à la générosité légendaire de

Cheik Oumar, qui toutefois avait su faire attendre l’heure de ses

largesses.

C’est ici le moment de parler de l’hospitalité au Bornou que les

voyageurs, mes prédécesseurs, ont élevée à la hauteur d’une institution

que grands et petits savent respecter. Mes illustres devanciers, je ne

crains pas de le dire, ont été les jouets d’une singulière illusion que

je crois devoir dissiper.

Il est hors de doute qu’au premier moment le voyageur qui arrive à Kouka

et est reçu par le Cheik, est surpris par les formes de l’hospitalité.

Le Bornou est un pays très riche où la vie est large et facile ; bétail,

poisson, céréales, chevaux, chameaux sont en abondance. Encore au moment

où je m’y trouvais, la vie était d’un bon marché extraordinaire. Les

provisions affluent dès le premier jour sous toutes formes ; mais, si

l’on compare les dons de bienvenue aux cadeaux qu’a donnés le voyageur,

on se rend aisément compte qu’ils ne représentent qu’une somme infime.

De mon temps, alors que l’argent était devenu infiniment moins cher

qu’au temps de Nachtigal et surtout de Barth, 100 kilogrammes de mil

valaient 1 bouter (3 fr. 75 à Tripoli), un cheval de 12 à 14, un chameau

de 15 à 20.

Ce qui doit amener la ruine du voyageur inexpérimenté, ce sont les

cadeaux multiples faits à tout propos, fêtes, audiences, etc., au Cheik

ou à son entourage. Ils ne sont jamais rendus sous forme de provisions,

jusqu’au départ du voyageur, moment où le Cheik et ceux qu’il a

gratifiés sont tenus, _d’après la coutume du pays_, de lui rendre sous

la forme de provisions de route ou d’animaux la valeur des présents

reçus. Cela est vrai pour les envoyés des chefs, mais ne l’est point

pour les Européens.

Il faut ajouter à cette première cause de ruine la passion du toukouna

(batchich). Chaque fois qu’un captif apporte à votre maison un présent,

si petit soit-il, une calebasse de nourriture, un poulet, etc., il pose

à terre auprès de vous l’objet ou l’animal et attend. La coutume est de

lui donner un toukouna. C’est peu de chose pour l’homme du pays ; de

l’Européen il est en droit de tout exiger et celui-ci est sûr d’être

gratifié d’une injure ou d’un geste de mépris, en donnant à l’esclave

dix fois la valeur de ce qu’il apporte.

J’ai vu donner 2 bouters à des captifs qui apportaient la nourriture du

soir ; ils s’en retournaient mécontents.

Or qu’on veuille considérer la situation du voyageur qui est

inexpérimenté, qui, de plus, est seul, presque sans prestige. Séduit par

ces apparences généreuses, il donne volontiers, de peur de déplaire ou

de se faire taxer d’avarice dans un pays où l’on a la main si largement

ouverte, et il se ruine.

Pour Nachtigal et Barth qui n’avaient, ni l’un ni l’autre, l’expérience

des pays Noirs, c’est ce qui arriva ; de plus, venus par le Sahara, ils

furent agréablement surpris de l’abondance de toutes choses qui

contrastait avec les privations qu’ils venaient de subir. Un jour vint

où ils ne pouvaient sortir du Bornou que si le Cheik leur en fournissait

les moyens. Et ce jour, malgré la générosité bien véritable de Cheik

Oumar, ils l’attendirent longtemps.

Dès que j’eus les yeux ouverts sur le péril, j’employai des moyens

radicaux ; je fermai résolument ma caisse ; dès ce jour plus de

cadeaux ; comme toukouna, je donnais ce qui me plaisait ; au moindre

geste de dédain, Badaire reprenait l’objet ou l’argent donné et ne

rendait plus. Par ce moyen, je m’affranchis des exigences des captifs ;

ceux-ci, il est vrai, se vengèrent en ne m’apportant qu’une faible

proportion de ce qu’on les chargeait de me remettre.

Je fis plus : pour ne pas me ruiner, je fis mine de l’être, et chaque

jour je faisais vendre de menus objets, tout juste de quoi acheter des

vivres ; nous connûmes ainsi des jours de misère. Mais la tactique porta

les fruits que j’attendais. Après deux mois, il fut bien avéré que tout

ce qui me restait se réduisait à 100 gros d’or que j’avais offert de

vendre pour connaître le prix que j’en pourrais tirer. Or, en réalité,

j’en avais 300 qui, même au prix dérisoire où je vendis plus tard, 1

thaler et demi le gros, devaient me mettre en main 450 bouters, et il me

restait de très belles marchandises et objets précieux pour une somme au

moins double.

Le résultat que j’avais escompté se produisit ; il pouvait se présenter

une caravane, on était persuadé que je ne pourrais me joindre à elle,

faute de pouvoir me gréer en temps convenable si le Cheik ne me donnait

pas provisions de route et animaux.

J’avais, en coupant court à mes largesses, acquis la haine du grand

favori Maladam, et il ne rêvait rien moins que me retenir et même plus

encore, tant son outrecuidance était grande. Je dirai tout à l’heure

comment je réussis à déjouer les intrigues de mon ennemi et à sortir du

Bornou, laissant une réputation de libéralité qui mit le Cheik dans un

grand embarras et le contraignit à me laisser partir.

Auparavant je désire donner quelques détails sur le Bornou, ses

habitants et sa capitale.

Le Bornou est situé presque en entier dans le bassin du Tchad[34] ; il

est borné à l’Ouest par l’empire haoussa, au Nord par le Sahara, à l’Est

par le lac Tchad et le Chari qui le sépare du Baghirmi, au Sud par

l’Adamaoua.

[Illustration : De Borsari à Kouka.]

Le Bornou est arrosé par le Komadougou-Yobé et ses affluents. Cette

rivière se jette dans le Tchad à quelques kilomètres à l’est de Yo. En

dehors de cette rivière, le Tchad ne reçoit à l’Ouest et à l’Est aucun

tributaire. Sur sa rive sud, au contraire, on trouve le Komadougou de

N’Gala et le grand fleuve qui à lui seul l’alimente, le Chari-Logone.

Le Tchad est, nous l’avons dit, un lac sans issue, formé par le Chari.

Nous avons expliqué dans la théorie de la mer Saharienne comment il

semblait logique d’admettre qu’autrefois le lac n’était probablement

qu’une expansion du Chari qui devait en sortir vers l’Est pour rejoindre

le Nil aux environs de Berber, comment le soulèvement, partant des

sources du Nil pour aboutir à l’Atlas, a eu pour double effet d’amener

l’écoulement des eaux de la mer Saharienne et de séparer le Tchad de son

exutoire naturel, le Nil.

Les contours du Tchad sont peu connus, sauf du côté de l’Ouest et sur

une partie de sa rive sud. Ses eaux n’ont été parcourues que par un seul

Européen jusqu’à ce jour ; c’est Overweg, le compagnon de Barth qui est

mort sur ses rives. Par lui, on sait que le lac est parsemé d’un grand

nombre d’îles, habitées par une population de pêcheurs qui n’ont encore

aujourd’hui que des relations assez tendues avec les habitants de la

terre ferme et vivent dans une indépendance à peu près absolue du

Bornou ; ce sont les Boudouma.

Je ne m’étendrai pas sur l’historique du Bornou que Barth et Nachtigal

ont traité de manière à ne rien laisser à désirer à ceux que ces études

spéciales intéressent. Je me bornerai à donner quelques détails sur la

dynastie régnante dont Cheik Ashim est le cinquième représentant.

On sait que la race des anciens Rois du Bornou, tombée à un degré de

décrépitude difficile à dépeindre, fut impuissante au commencement du

siècle à conjurer la ruine du pays, qui fut envahi par les Foulbès. Ils

détruisirent la capitale Kars-Eggomo, située non loin des rives du

Komadougou-Yobé, dans la province du Bornou propre.

Un chef kanembou, El-Amin-el-Kameni (surnommé Lamino), releva l’épée

tombée des mains du monarque fainéant et chassa les Foulbès qu’il

poursuivit jusqu’à Kano. Peu à peu son autorité issue de ses victoires

s’affirma au détriment de celle du Roi qui, réduit à l’état de rouage

encombrant, fut peu à peu absorbé, puis disparut. Lamino fonda Koukaoua,

à 14 kilomètres environ à l’ouest du Tchad, dans une grande plaine de

sables où se trouvaient en grand nombre des kouka (baobab), d’où le nom

de la ville, Koukaoua (cité des baobabs), par contraction Kouka. Au

temps de Cheik Lamino, la mission anglaise, commandée par Denham,

composée de Clapperton et Oudney, parvint au Bornou en partant de la

Tripolitaine et révéla l’existence du lac Tchad aux géographes européens

(1823-1824).

Le successeur de Lamino fut son fils Cheik Oumar, qui monta sur le trône

vers 1838. Quoique n’ayant plus à compter avec la dynastie nationale,

puisqu’il en avait fait disparaître le dernier représentant, Oumar,

considéré comme un usurpateur, se contenta du titre religieux de Cheik

qu’avait porté son père et que ses successeurs conservèrent, il n’osa

pas prendre celui de Sultan.

Le règne de Cheik Oumar fut très long ; c’était un monarque bon et

généreux, mais malheureusement très faible, qui ne sut pas maintenir les

qualités viriles de la population. De la fin de son règne date la

décadence du Bornou.

Dans les dernières années de sa vie, il avait donné toute sa confiance à

un homme de grande valeur intellectuelle et morale qui était son premier

eunuque. Settima-Abd-el-Kérim, que j’ai pu connaître et juger à Kouka,

était de par ses fonctions le gardien des traditions ; c’était à lui

qu’incombait la haute responsabilité de la transmission du pouvoir en

cas de mort du souverain, et cette transmission doit se faire

conformément aux prescriptions du Coran. Celui-ci a édicté que l’ordre

de succession est du frère au frère plus jeune, à son défaut au fils de

celui-ci. Le fils ne peut succéder à son père qu’en cas d’extinction des

autres branches. Or Cheik Oumar avait un frère que j’ai connu à Kouka et

qui s’appelait Abba Nas. Cheik Oumar exigea sous serment de Settima-Abd-

el-Kérim que la couronne ne sortirait pas de sa descendance directe et

il désigna l’ordre dans lequel ses fils devaient se succéder.

A la mort de Cheik Oumar (1881), Settima remit le turban à Boubakar,

fils aîné et préféré de Cheik Oumar. Cheik Bokar, comme on l’appelle

plus généralement, était adoré dans le Bornou, à cause de son caractère

franc et généreux ; c’était un guerrier heureux et habile. Son avènement

fut accueilli avec enthousiasme ; malheureusement il mourut au bout de

trois ans et demi de règne, alors qu’il préparait une expédition contre

le Ouaday.

Settima désigna pour lui succéder son frère Cheik Birahim qui ne régna

qu’un an ; puis, à la mort de celui-ci, il investit Cheik Ashim qui

occupait le trône depuis neuf ans environ au moment de mon séjour à

Kouka.

Cheik Ashim était âgé de cinquante à cinquante-cinq ans ; il était

honnête homme et fervent musulman. Il avait une physionomie intelligente

et ouverte, éclairée par un regard doux et profond. C’était un penseur

doublé d’un philosophe et d’un lettré, mais il était d’une extrême

mollesse, aimait la bonne chère et les femmes ; il était incapable d’un

acte d’énergie. Je crois qu’il était généreux de nature, mais il était

obligé de refréner ses penchants à cause des charges énormes qui

pesaient sur sa liste civile.

Il n’avait pas moins de quatre palais dont un situé entre Kouka et le

Tchad appelé Gaouaugué, quatre cents femmes et trois cent cinquante

enfants dont cinquante fils en état de monter à cheval. Ajoutez à sa

descendance directe son oncle, ses frères et les fils de ses frères qui

vivaient sur la cassette royale, et l’on peut comprendre qu’une sage

économie devait être de rigueur dans l’administration de ses biens. Il

détestait non seulement la guerre, mais même le mouvement. Une fois par

an il allait dans la ville de l’Ouest pour faire lire un Coran à la

grande mosquée, la veille de la fin du Ramadan ; une autre fois il

sortait de la ville pour le Salam de Baïram ; enfin il faisait un séjour

de trois semaines à Gaouaugué. Le reste du temps il restait enfermé avec

Maladam, ses femmes et ses livres. Il avait la passion des montres.

Jamais il ne prit part à une expédition, et, quoique de tous les côtés

de l’empire vinssent des marques de désobédience des grands vassaux,

indices précurseurs d’une tourmente prochaine, il persistait à rester

dans son inaction. Il avait souvenance de la chute de la dynastie

légitime et il craignait le succès d’un général heureux. Un homme en

particulier lui semblait redoutable, qu’il tenait systématiquement en

dehors des affaires et des grands commandements à cause de la popularité

dont il jouissait ; c’était Abba[35] Kiari, fils de Cheik Bokar. Cheik

Ashim savait que Settima-Abd-el-Kérim avait fait à Cheik Bokar le même

serment qu’à Cheik Oumar, de donner la couronne à sa descendance directe

après la mort de Cheik Ashim ; aussi l’un et l’autre étaient-ils

englobés dans une même haine et le Cheik se fût certainement défait

brutalement de Settima et d’Abba Kiari s’il n’avait craint une révolte

générale de la population.

Le Cheik était impopulaire ; on disait de lui que le seul souvenir que

l’histoire enregistrerait de son règne serait d’avoir mis le mil à bon

marché, faisant allusion au prix fixe qui avait été imposé par lui sur

le marché de Kouka, pour empêcher l’accaparement de cette céréale, base

de la nourriture de la population.

Un moment, pendant mon séjour, le Cheik songea à une révolution de

palais qui eût consisté à remplacer Settima-Abd-el-Kérim par le tout-

puissant Maladam, de manière que celui-ci fût chargé, à sa mort, de la

transmission de la couronne. Il n’eut pas l’énergie de mettre la chose à

exécution, et, comme il eut la faiblesse de pressentir quelques

personnages à ce sujet, on fit des gorges chaudes de son projet.

« Maladam, disait-on, a bien des attributs que Settima ne possède plus,

mais Settima pourrait lui donner bien d’autres qualités qu’il ne possède

pas. »

Ce dernier avis était le mien. J’avais eu dès le premier jour l’idée que

Settima était le seul homme sur lequel je pusse faire quelque fonds et

je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour communiquer avec lui. Il me

fut interdit d’aller le voir ; mon interprète même ne put pénétrer chez

lui et lui parler ; mais, par un intermédiaire que je voyais

constamment, je lui faisais savoir indirectement tout ce que je croyais

nécessaire de porter à sa connaissance.

J’engageai bien vite la lutte contre Maladam, qui eut à supporter de moi

de terribles assauts qui ébranlèrent même sa faveur ; Settima marquait

les coups : nous étions alliés, parce que nous avions le même ennemi. Un

jour que dans une audience du Cheik je venais de rabrouer Maladam devant

tout le Conseil et de mettre le Cheik lui-même dans une situation

fausse, Settima, qui s’était placé en face de moi contre un pilier, me

donna des marques d’approbation qui ne me laissèrent aucun doute sur le

concours que je pourrais attendre de lui, le cas échéant. Ce n’était pas

une illusion, je devais en faire l’expérience. Si je suis sorti de

Kouka, si je n’ai pas été traîné à la mosquée par Maladam pour y faire

profession de foi musulmane, si je n’ai pas été attaqué par lui-même à

la tête de ses troupes le jour où j’ai pris la route de Tripoli, je le

dois à Settima-Abd-el-Kérim et à lui seul.

Ce que je viens de dire du Cheik et de son entourage témoigne

suffisamment de l’état de décadence dans lequel se trouvait le Bornou.

Faiblesse du pouvoir, compétitions des princes, intrigues continuelles

qui paralysaient les bonnes volontés, avaient pour résultat une

véritable anarchie qui se faisait sentir bien plus encore dans les

provinces éloignées que dans la capitale. Le Roi de Zinder n’avait

depuis longtemps payé aucun tribut ; on n’osait l’exiger, il eût fallu

employer la force et le Cheik y répugnait de crainte d’un insuccès. Le

Ghaladima traitait les affaires non en vassal soumis, mais de puissance

à puissance ; le Ouaday commettait des pillages constants dont on ne lui

demandait aucun compte. Les gens du Ouaday inspiraient au Cheik timoré

une véritable terreur ; à dix dans Kouka ils faisaient la loi. Je vis ce

spectacle singulier d’une caravane venue du Ouaday au mois de juillet,

dont les hommes, au marché, frappaient les femmes, poignardaient les

habitants inoffensifs sans qu’on osât réprimer leurs déportements. La

guerre contre le Ouaday eût été la guerre populaire entre toutes ;

c’était le cheval de bataille d’Abba Kiari et la population tout entière

voyait en lui le chef qui tirerait vengeance des vexations restées

depuis si longtemps impunies.

Au Sud-Est, du côté du Baghirmi, un péril plus grand encore menaçait

l’empire ; il devait fondre sur lui peu de temps après mon départ. On me

montra un jour au palais le fils du Ban du Baghirmi qui venait d’arriver

à Kouka. Je demandai l’objet de sa venue, on me dit que c’était pour

implorer le Cheik afin d’obtenir du secours contre un puissant chef de

bandes de l’Est qui, en quelques années, avait pillé les provinces les

plus riches du royaume et qui, à ce moment, faisait ses préparatifs pour

se porter sur la capitale du Baghirmi.

El-Hadj-Mohammed, le Peul que j’avais trouvé à Kargui et qui m’avait si

fort aidé pour arriver jusqu’à Kouka, grâce à la précision de ses

renseignements, était dès les premiers jours entré à mon service comme

deuxième interprète. C’était un homme intelligent et droit, qui avait

beaucoup vu et retenu. Il avait fait le pèlerinage de la Mecque et, pour

se rendre à la ville sainte, avait longtemps séjourné dans le Ouaday, le

Kordofan, à Khartoum, puis au Caire. Il avait l’esprit très juste, on

pouvait attacher toute créance à ses dires. Chaque matin il arrivait et,

deux heures durant, nous faisions la conversation quand je ne

l’utilisais pas pour le règlement des affaires. Par lui, je savais tous

les bruits de la ville, les nouvelles du dehors, par lui je pus définir

les intrigues qui se nouaient à la cour, intrigues dont j’étais souvent

le pivot, à cause de la guerre ouverte qui régnait entre Maladam et moi.

El-Hadj-Mohammed me définit ainsi la situation du Baghirmi.

Lorsque Gordon eut réoccupé Khartoum comme délégué du Khédive, il se mit

en devoir de donner la chasse aux marchands d’esclaves. Ceux-ci, des

Arabes, avaient des bandes armées nombreuses qui opéraient des razzias

dans les régions arrosées par le Bahr-el-Gazal et le Chari, razzias dont

ils venaient vendre les produits à Khartoum. Une de ces bandes,

comptant, dit-on, plusieurs milliers de fusils, était commandée par un

certain Zoubir. Gordon l’aurait attiré, puis fait disparaître et aurait

ensuite agi de même avec son fils. Rabba, l’homme de confiance de

Zoubir, aurait repoussé toutes les ouvertures et se serait établi avec

ses bandes dans le Dar-Banda et le Dar-Fertit. L’occupation de Khartoum

par les Mahdistes n’avait guère modifié sa situation, parce que tout ce

qu’il pouvait envoyer à Khartoum, ivoire ou esclaves, était confisqué et

que la poudre dont il avait besoin était accaparée par le Mahdi. Par

suite de ces événements Rabba se trouvait emprisonné et la puissance de

sa bande qui reposait sur son armement diminuait sans cesse. C’est alors

que successivement il s’adressa au Ouaday et au Baghirmi pour demander

qu’on lui ouvrît une route vers le marché de Kouka afin de s’y

approvisionner. Mais les Rois de ces pays, sentant le danger,

refusèrent, craignant d’augmenter la puissance de leur turbulent voisin

qui avait déjà ravagé leurs plus riches provinces. Rabba fit son choix,

et, le Baghirmi lui offrant la proie la plus facile en même temps que la

route la plus courte, il ouvrit les hostilités contre lui. Telle était

la cause de la venue à Kouka du fils du Ban du Baghirmi. Cheik Ashim ne

sut pas voir que la conquête du Baghirmi pouvait avoir des conséquences

désastreuses pour le Bornou ; il refusa le secours qui lui était

demandé.

Nous avons appris depuis, en Europe, que Rabba mis en appétit, après

avoir pris le Baghirmi, s’était emparé de Kouka, et que Cheik Ashim

battu s’était enfui vers Zinder. J’ai cru saisir dans la confusion des

noms qu’Abba Kiari en avait profité pour se substituer à Cheik Ashim.

D’après El-Hadj, Rabba avait bien songé au marché de Yola où la présence

des Anglais lui eût permis de largement se munir d’armes et de

munitions, mais cette voie lui était fermée à la suite, disait El-Hadj,

du massacre par Rabba de deux Européens qui venaient du Sud. Je pensai

sur l’instant qu’il s’agissait de Crampel dont j’étais étonné de ne

pouvoir obtenir aucune nouvelle.

En ce qui touchait les autres missions européennes, je fus plus heureux.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 24 / 32 段