A ce moment, Malam-Issa, fatigué par la lenteur de mon convoi, dont

presque tous les animaux, grâce à l’inexpérience de mes hommes, sont

blessés, voulant d’autre part faire son Ramadan, ce qui en route était

pour lui fort pénible, Malam-Issa, dis-je, veut brusquer les dernières

étapes. Il a envoyé prévenir le Cheik et il faut pour lui que nous

soyons le surlendemain à Kaliloua, village à quelques kilomètres de

Kouka. Nous étions arrivés à Karna très péniblement à dix heures. A deux

heures et demie du matin, nous partions pour camper seulement à dix

heures quarante-cinq à Bamassou. En ce point, le Diakadia me demande de

repartir l’après-midi et lui-même partant à deux heures me dit qu’il

m’attendra à Kaliloua.

A cinq heures on se met en route ; bientôt le guide hésite, nous sommes

dans une immense plaine dans laquelle rien ne peut servir de repère ;

nous nous égarons pendant que deux de mes chameaux refusent tout

service. Dès que la nuit est faite, nous marchons à l’aventure. Je

prends ma boussole, et nous cheminons au travers de la plaine morne. On

tire des coups de fusil qui restent sans réponse. Nous trouvons

cependant un chemin et, bientôt après, un homme de Malam-Issa qui vient

au-devant de nous pour nous guider ; mais à son tour il se perd et

pendant une heure et demie encore nous errons sans pouvoir nous

retrouver. Enfin, un grand rideau d’arbres apparaît, nous sommes à

Kaliloua ; il est dix heures et demie. Au milieu de l’obscurité, on

campe comme on peut ; bêtes et gens qui, depuis quarante-huit heures,

marchent sans trêve, sont éreintés. J’ai deux hommes en arrière avec mes

chameaux ; vers le matin, j’envoie leur porter à manger et les relever.

Mais le jour n’est pas levé que les environs du village sont en grande

rumeur. Des cavaliers arrivent ventre à terre, qui pressent Malam-Issa

et moi-même de nous mettre en marche. Je déclare vouloir attendre le

retour de mes hommes et malgré leurs protestations j’attends en effet.

Je ne m’explique pas l’excitation de tous ces gens ; l’un d’eux, devant

mon calme, fait mine de vouloir forcer mes hommes à charger les animaux

sans mon ordre ; je suis obligé d’aller à lui et de lui indiquer

clairement par une mimique des plus expressives qu’il outrepasse ce

qu’il sera de ma volonté de supporter.

[Illustration : Devant Kouka. — Le Salut des lances.]

Enfin, vers huit heures et demie, mes hommes sont de retour ; on

charge ; à neuf heures, nous sommes en marche. A peine sommes-nous

sortis du village, que Malam-Issa se porte à ma hauteur et me dit que je

dois marcher seul avec lui ; que mes hommes doivent, avec Badaire,

rester en arrière, à petite distance. Croyant voir dans cette demande un

cérémonial convenu, je me rends à ses désirs. Au bout d’une demi-heure

de marche, à une centaine de mètres, j’aperçois tout à coup une escorte

de cent cinquante cavaliers environ barrant la route. Toutes les

notabilités militaires du Bornou sont là, dans les costumes les plus

fantastiques, depuis la cote de mailles et les casques des Sarrasins

jusqu’aux lourds costumes ouatés, couronnés de coiffures étranges ; les

chevaux sont tous enveloppés de caparaçons ouatés.

Aussitôt qu’ils nous aperçoivent, la ligne s’ébranle et se lance en

désordre à la charge ; Malam-Issa a soin de se reculer et en un instant

je me trouve entouré ; j’ai cinquante fers de lance à moins de 10

centimètres de la poitrine et de la figure ; les cavaliers prennent leur

mine la plus farouche, en agitant horizontalement leur arme, pour me

lancer d’un ton retentissant le « Lalé Laloua » de bienvenue, auquel je

réponds par des « Oussé, Oussé » (salut, salut) que je sens devenir

malgré moi de moins en moins fermes à mesure que la scène se prolonge.

Cet exercice est d’autant plus dangereux que les chevaux s’excitent et

que Guéladjio lui-même s’émeut.

Enfin, cette scène grotesque qui avait bien duré deux minutes prend fin

et l’escorte nous précédant, exécutant de furibondes fantasias, nous

nous remettons en marche à très rapide allure.

Heureusement j’avais été prévenu faiblement par Malam-Issa, mais de

manière sérieuse par Abdallah, qui m’avait même laissé entendre que

cette démonstration de très grand honneur, que l’on appelle le Salut des

lances, serait poussée très loin, pour mettre à l’épreuve mon sang-

froid ; non prévenu, j’eusse été tenté de m’affranchir violemment peut-

être de cet hommage d’un goût plus que douteux.

En arrivant au marché extérieur, vers dix heures, je n’eus pas à me

méprendre sur l’impression produite par le calme que j’avais conservé ;

je trouvai un empressement des plus marqués à m’être agréable. Mais, en

même temps, j’eus le regret d’apprendre que, vu l’heure tardive,

l’entrée en ville était remise au lendemain. Malam-Issa fut obligé de

s’incliner aussi devant l’ordre du Cheik ; il ne fut pas autorisé à

rentrer en ville et dut prendre son cantonnement à côté du mien.

Il ne me vint pas à la pensée que cet ordre pût remettre en question mon

entrée dans la capitale ; le Cheik m’avait envoyé chercher à dix jours

de marche ; il ne pouvait se déjuger sans m’avoir vu.

Ce fut pour tous une journée et une nuit de repos, dont nous avions

grand besoin.

Enfin, le but de mes efforts était atteint, la traversée d’Afrique, de

l’Océan au Tchad, rêvée autrefois par Barth, était un fait accompli.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XII

=Séjour à Kouka=

Entrée à Kouka. — Ma réception par le Cheik. — Le Salam de Baïram. — Ma

situation à Kouka. — La formation d’une caravane pour Tripoli. —

L’hospitalité au Bornou. — Je ferme ma caisse. — La haine de Maladam.

Géographie physique et politique du Bornou. — La dynastie du Cheik

Lamino. — Cheik Ashim. — Décadence du Bornou. — Settima-Abd-el-Kérim. —

Rabba et le Baghirmi. — Danger imminent que Cheik Ashim ne sait pas

voir.

Mohammed-el-Mouselmani. — J’acquiers la conviction que la mission

européenne venue l’année précédente était de nationalité anglaise et

composée d’agents de la Royal Niger Company. — Les nouvelles de la

mission Mizon.

Kanori et Arabes. — Le commerce de Kouka. — Influence de la femme au

Bornou. — La Maguéra.

Je mets le Cheik dans l’obligation de me laisser partir. — Fureur de

Maladam. — J’organise ma caravane. — Maïna Adam me donne Maï, son fils,

pour me conduire à Mourzouk. — Audience de congé du Cheik. — Visite à

Maladam qui parle de me conduire à la mosquée pour faire profession de

foi musulmane. — Je prends mes mesures pour me garder des menaces et des

rancunes du grand favori.

Le 10 avril était le jour mémorable qui devait voir mon entrée dans la

capitale du Bornou.

J’extrais de mon journal de marche le récit de cet événement.

10 avril. . . . . . . . . . . Malam-Issa, dès le jour, me presse pour

charger ; cependant ce n’est qu’à six heures quarante-cinq qu’on se met

en mouvement. Une foule énorme nous environne bientôt. Je marche

derrière Malam-Issa, Badaire à ma droite, Makoura à ma gauche, les

tirailleurs en ligne, en arrière de nous, baïonnette au canon, le convoi

suit. Bientôt l’escorte s’ébranle, et la scène de la veille, un peu plus

calme toutefois, car le Diakadia a trouvé lui-même sur mon observation

que c’était outré, se renouvelle. Enfin l’on se forme, les cavaliers

sont sur deux lignes, les lanciers en première, les hommes munis de

sabres en seconde ; entre les deux lignes, des hommes à pied munis de

javelots en fer des Tédas[32] ; derrière la deuxième ligne, l’orchestre.

En arrière, notre petite troupe conserve le même ordre. Tout Kouka est

sur le Dendal, la grande artère qui, traversant la ville de l’Ouest,

aboutit dans celle de l’Est, au palais du Roi. Il y a quarante mille

personnes pour le moins. Le cortège est imposant, salué tout au long du

parcours par les ouloulous des femmes. Celles-ci se taisent quand

j’arrive à leur hauteur ; mais, si je lève la main en disant « Oussé,

Oussé », alors c’est une frénésie dont tout le monde s’égaye. Cette

entrée triomphale qui arrache à Badaire l’exclamation : « On payerait

cher pour voir cela sur le boulevard ! » se termine enfin devant le

palais du Roi, où les différentes lignes et nous-mêmes, enfin, chargeons

sur la porte. En avant de celle-ci sont massés tous les frères du Roi,

coiffés du tarbouch sans turban, et les courtisans tête nue. Un certain

nombre de porte-massues répondent à notre « Oussé, Oussé, Lalé ! » en

brandissant leurs triques, puis de nouveau les lanciers m’entourent pour

renouveler le Salut des lances. Le Cheik, que l’on est ainsi supposé

saluer, regarde la scène avec ses femmes, de derrière les fenêtres

grillées de l’étage du palais.

Le premier eunuque, Settima, sort pour dire à Malam-Issa de me faire

camper chez lui. L’escorte entière nous précède. Nous campons en dehors

de la ville de l’Est ; c’est assez grand, sinon très confortable ;

toutefois ma propre case est fort belle ; il faudra faire seulement de

la propreté.

Dieu ! quelle quantité de poussière nous avons avalée pendant cette

marche ! Les hommes me disent que, pour eux, la marche déjà très pénible

l’a été plus encore de ce fait que sous le sable ils rencontraient

quantité d’immondices fraîches déposées de la nuit, puis recouvertes à

la manière des chats.

[Illustration : Entrée à Kouka.]

A peine installé, Malam-Issa arrive pour parler de la question

importante. Maladam, me dit-il, me recevra à la nuit et me conduira au

palais du Cheik. Je devrai me munir des cadeaux que je compte donner à

l’un et à l’autre.

Cette double proposition me surprend, et tout de suite je prends

nettement position. Je sais bien qu’on est dans le mois de Ramadan, et

que, pour les musulmans fervents comme le Cheik et son entourage, le

jeûne est très pénible et ne permet guère de traiter dans le jour les

affaires sérieuses ; la nuit est préférable, parce que l’homme a pu se

restaurer et prendre des forces. Mais je sais ma situation précaire et

j’ai déjà suffisamment pris contact avec le pays pour savoir que la

moindre concession peut engager l’avenir.

Je réponds à Malam-Issa que je veux bien voir son frère le soir, mais

que je me refuse absolument à être reçu par le Cheik en audience privée.

Je suis un envoyé, et, comme tel, j’exige d’être reçu en audience

publique et solennelle. Je ne veux pas qu’on puisse dire que j’ai vu le

Cheik entre deux portes ; ce serait indigne et de la grande nation que

je représente et du Cheik lui-même. Quant aux cadeaux, je ne remettrai

ce que je veux donner que quand le Cheik m’aura reçu et reconnu pour son

hôte.

Je termine en disant : « Ces conditions sont formelles ; si elles ne

sont pas acceptées, je sortirai du Bornou. »

Au soir, on me prévient qu’il sera fait comme je le désire, et vers dix

heures Malam-Issa vient me chercher pour me conduire chez son frère.

Cette visite ne me permet guère de juger mon hôte ; à l’apparence, c’est

un homme jeune qui semble grisé par sa faveur ; l’expression de sa

physionomie, sans être antipathique, révèle un caractère inquiet et

soupçonneux. Sa rondeur est affectée, sa susceptibilité de parvenu qui

n’a pas l’habitude du maniement des hommes et des affaires est sans

cesse en éveil. Il veut bien me dire que le Cheik a approuvé ma manière

de voir, mais qu’il ne pourra me recevoir le lendemain lundi, qui est le

jour où les audiences chôment ; que le mardi aura lieu ma présentation ;

que, pour les cadeaux, je les remettrai à mon heure. Je sors, gardant

une impression plutôt défavorable de l’homme et de ses moyens ; je ne me

trompais pas.

Dans la journée, de chez le Roi est venu le repas du soir ; c’est la

cuisine arabe très proprement présentée dans des vases en bois.

Le lendemain arrive le présent d’hospitalité du Cheik : cinq grands

vases bornouans en cuir renfermant un beurre fondu excellent, cinq pots

de miel, quatre grands moutons du Choa, 100 kilogrammes de blé, 100

kilogrammes de riz et, le soir, un superbe bœuf de boucherie, présent

d’une grande valeur, car les bœufs sont rares et ont décuplé de valeur

par suite de l’épizootie. Puis, le soir encore, la nourriture préparée

vient du palais.

Le lendemain, 12 avril, avait lieu ma réception par le Cheik. Jamais

Kouka ne vit autant de frais pour un nazarra (chrétien).

Dès six heures, Malam-Issa vient me dire de me tenir prêt, et de me

munir, avant de partir, de la lettre que je dois avoir pour le Cheik. Je

lui réponds que j’ai multiples preuves de l’objet de ma mission, mais

que je ne possède qu’une lettre collective adressée à tous les chefs des

pays que je devais traverser au cours de ma route, que malheureusement

elle est en français. « Cela n’empêche, emporte-la, me dit Malam-Issa.

— Mais je ne pourrai la lire à l’audience.

— Tu la remettras, on la lira sans toi. »

Tant de présomption me laisse rêveur ; seul, l’ancien domestique de

Nachtigal dont je parlerai plus loin pouvait afficher la prétention de

la lire, mais j’avais été à même déjà de juger de l’étendue de ses

connaissances et je pouvais être tranquillisé, ma lettre ne courrait

aucun risque entre ses mains.

J’emporte donc ma lettre et le traité de Sokkoto.

A sept heures, nous partons ; nous descendons de cheval à quelques

mètres de la porte du palais, auprès de laquelle on me fait asseoir au

dehors. Je vois ainsi arriver toutes les notabilités du Bornou, car la

convocation pour le Conseil du jour est générale. Le protocole veut que

les grands dignitaires arrivent à cheval et descendent d’autant plus

près de la porte du palais que leur rang est élevé. Ainsi les membres de

la famille royale font avancer leur monture jusqu’à lui mettre la tête

dans la porte, puis les distances s’accroissent à mesure que

l’importance du personnage diminue. Deux ou trois captifs, souvent plus,

accompagnent à pied le dignitaire à toutes les allures de son cheval ;

au moment où il s’arrête, l’un d’eux saisit la bride de la main gauche

en même temps qu’il prend l’étrivière de la main droite en présentant

son échine, de manière que son maître, après avoir passé la jambe droite

au-dessus de la selle, puisse se laisser majestueusement aller jusqu’au

contact de la partie la plus dodue de son individu et ainsi prendre

terre sans secousse. Parfois deux ou trois autres captifs aident le

mouvement en soutenant de leurs bras le ventru personnage.

Ainsi, successivement, arrivent les membres de la famille royale,

coiffés du simple tarbouch sans turban ; eux seuls conservent leur

coiffure pour entrer au palais ; les autres courtisans doivent enlever

turban et bonnet, ainsi que leurs armes, leurs sandales, et laisser leur

canne.

Une seule physionomie me frappe dans ce long défilé, c’est celle de

Settima-Abd-el-Kérim, le premier eunuque ; il me fixe longuement en

passant, je fais de même, et j’ai comme l’impression que c’est la seule

personnalité du Bornou.

Bientôt, sur un affût monumental, on amène devant le palais une pièce de

canon ; l’affût est en bois grossièrement équarri, l’essieu en bois, les

roues de bois plein ; la pièce repose à plat sur la crosse ; gravement

sort du palais un homme qui la charge.

J’attends longtemps ainsi ; le Roi ne sort toujours pas. A neuf heures

enfin, son entrée est signalée. Un moment après, le chef de pièce met le

feu, le coup part, et, l’affût restant sur place, c’est la pièce qui est

projetée à 4 ou 5 mètres en arrière et se trouve à plat sur le sol. On

la remet sur son affût, et il n’en est plus question. Honneur

exceptionnel qui m’est fait, car très rarement on la tire.

Mais bientôt je m’impatiente ; le Cheik expédie toutes les affaires

avant de me recevoir ; il y a près de deux heures que je suis là en

proie à une curiosité gênante, mais peu bruyante toutefois. Je me lève

et me dirige vers mon cheval. A ce moment, Malam-Issa arrive, je vais

être reçu à l’instant.

A neuf heures dix, j’entre. Deux soldats en uniforme sont à la porte, au

port d’armes, très régulier d’ailleurs. Mohammed-el-Mouselmani est passé

par là ; dans le portique, foule nombreuse, puis deux autres

sentinelles, pantalon court, veste rouge avec bordure de galons jaunes.

Dans la cour où je pénètre, vingt hommes sur deux rangs sont au port

d’armes ; à droite et à gauche, la foule des courtisans ; enfin une

grande tente est dressée en avant de la salle où se tient le Roi. Au

milieu de la tente, dans une allée laissée libre, on me fait asseoir ;

le premier rang de chaque côté jusqu’au Cheik assis au fond sur un banc

élevé de 60 centimètres environ, est formé de tous les princes du sang

uniformément vêtus de boubous bleus, d’étoffe européenne agrémentée de

quelques traits de broderie seulement, et coiffés du tarbouch sans

turban. Eux seuls d’ailleurs sont couverts. Le Roi, vêtu entièrement de

soie blanche, turban blanc et litham, est assez distant de moi pour que

je ne puisse distinguer qu’un masque bienveillant.

Je m’assieds et salue, puis j’expose en ces termes le but de ma

mission :

« Je suis chargé par le Roi des Français de venir visiter et saluer le

puissant Cheik du Bornou Cheïkou Ashim dont la renommée est venue

jusqu’à lui par les voyageurs qui ont visité son grand-père Cheïkou

Lamino (El-Amin) et son père Cheikou Oumar. Comme jamais aucun homme de

ma nation n’est venu au Bornou, mon Chef m’a envoyé pour que

connaissance fut liée et bonne amitié en résultât.

LE CHEIK. — C’est bien ; tu es ici chez toi, considère-toi au Bornou

comme dans ton propre pays.

MOI. — Je n’ai pas de peine à me faire illusion, car la magnifique

hospitalité dont tu m’as honoré m’a beaucoup touché.

LE CHEIK. — Tu es venu ici avec le bien, tu ne trouveras que le bien.

MOI. — Merci ; je désirerais obtenir de toi, pour retourner vers celui

qui m’a envoyé, la route de Tripoli, moyennant que tu m’assures de bons

guides.

LE CHEIK. — Lorsque je t’aurai donné mon présent de congé, je

t’assurerai la route que tu désires. »

Puis je me retirai, sachant que rien ne pouvait mieux disposer en ma

faveur qu’une visite très courte.

L’impression générale fut toute en ma faveur et les Arabes eux-mêmes se

sentant impuissants durent désarmer, au moins pour un temps.

Ce que j’avais prévu pour mes lettres arriva, le traité de Sokkoto fut

lu par le Roi, mais ma lettre d’introduction resta inviolée. On fut bien

obligé de confesser qu’on ne pouvait la déchiffrer et, le 17, elle me

fut rendue pour que j’en fisse lecture à un marabout qui l’écrirait en

arabe.

[Illustration : A Kouka. — Ma réception par le Cheik.]

Voici le texte exact de la lettre qui se trouve entre les mains du Cheik

de Bornou :

Cette lettre a été écrite à Paris, capitale de la France, le vingt-

neuvième jour du mois de Moharrem 1308.

Elle est adressée par le Vizir Étienne au nom du Roi Carnot au Capitaine

Monteil.

« Je t’ai choisi parce que tu connais bien les noirs et que tu as depuis

longtemps vécu au milieu d’eux, pour faire le voyage suivant :

« Tu te rendras à Saint-Louis (Sénégal) pour de là gagner Ségou, puis

les États de Tiéba, Fama du Kénédougou (_suit l’énumération de tous les

pays, avec noms des chefs, que j’ai traversés jusqu’à Say_). De Say tu

te rendras auprès du Lam-Dioulbé de Sokkoto, Abdherraman, fils de

Mohamed-Bello, fils d’Othman-don-Fodia. Après l’avoir salué, tu lui

demanderas de traverser ses États et une lettre pour te rendre auprès du

Cheik du Bornou Cheikou Ashim.

« Le Bornou est un grand pays, ses Rois sont de grands Rois. Beaucoup de

voyageurs sont allés à Koukaoua qui y ont été bien reçus, mais ils

n’étaient point de notre nation, c’est pourquoi je te donne l’ordre à

toi de t’y rendre.

« Rhaïs-Khalil (Denham), Raïs-Abdallah (Clapperton) sont allés au temps

de Cheikou Lamino, ils ont assisté à la bataille de N’Gala qu’il a

gagnée sur le Baghirmi, et à leur retour ont rapporté que non seulement

c’était un grand guerrier, mais aussi un grand savant, un Roi juste,

honnête et généreux.

« Abd-el-Kérim (Barth), Mustapha-Bey (Rholfs), Idris (Nachtigal) ont

visité Cheikou Oumar en son temps ; ils ont rapporté qu’il possédait

toutes les vertus de son père.

« Cheikou Ashim, qui a pour ascendants de tels hommes, ne saurait

différer d’eux et je suis convaincu que tu seras bien reçu de lui quand

tu viendras le saluer de la part du Cheik de la grande nation française.

« Ta mission accomplie auprès de lui, tu lui demanderas de revenir vers

moi par la route la plus courte, celle de Tripoli, moyennant qu’il

t’assure de bons guides.

« Par ordre :

« _Signé_ : ÉTIENNE. »

« _P. S._ — Je sais que tu as cherché en vain un exemplaire d’Alif-

Lahila (Mille et une Nuits), je t’en donne un que j’ai tiré de ma

bibliothèque et que tu remettras à Cheikou Ashim en mon nom.

« Par ordre :

« _Signé_ : ÉTIENNE. »

J’ai ajouté ce dernier paragraphe à dessein ; Cheikou Ashim est un fin

lettré, il avait, je l’avais appris, fait chercher de tous côtés cet

ouvrage, il l’avait même demandé à Stamboul sans pouvoir l’obtenir ;

rien ne pouvait lui faire plus de plaisir.

Le soir même, les cadeaux sont portés chez le Cheik et chez Maladam. Ils

s’en déclarent fort satisfaits ; l’exemplaire d’Alif-Lahila fait en

particulier les délices du Roi. Je fais aussi, sur le conseil de Malam-

Issa, porter un cadeau à Settima-Abd-el-Kérim, appelé aussi Settima-

Malam, et à la Maguira (Reine mère). Malam-Issa est le seul mécontent de

ce que je lui donne, mais je n’en ai cure.

A partir de ce jour, le temps s’écoule sans grand intérêt. Je fais

surveiller le départ des caravanes, mais de toute manière aucune ne peut

se mettre en route avant la fin du Ramadan.

La fin du grand jeûne est marquée par une grande fête religieuse. Le

matin, le Cheik quitte son palais et, en grande pompe, sort de la ville,

pour faire, en présence du peuple et de l’armée qui l’imitent, le Salam

de Baïram. J’en extrais le récit de mon journal.

28 avril. — J’avais envoyé complimenter le Cheik à l’occasion de la fin

du Ramadan et lui avais fait un fort beau cadeau.

En remerciant Makoura, il lui avait dit : « Dis au capitaine que demain

il verra ce que c’est que la puissance du Bornou. »

29 avril. — Vers six heures, on entend le tam-tam du Cheik qui sort du

palais ; au moment où nous débouchons du marché, plusieurs lignes de

cavaliers précédant le Cheik sont passées déjà. Il y a là six cents

chevaux environ, les lignes sont espacées de 5 à 6 mètres ; on marche

avec assez d’ordre. Toute la maison du Cheik et les grands captifs sont

là ; devant lui marche son porte-lance, puis un porteur de cassolette ;

enfin, lui-même, son cheval tenu par deux esclaves habillés de rouge,

pendant qu’un autre tient ouvert sur sa tête un grand parasol bleu.

Après avoir traversé le cortège, nous nous arrêtons, et, quand le Cheik

arrive à notre hauteur, nous nous portons vers lui et je le salue en

brandissant mon bâton. Il me répond en prenant par le canon son pistolet

qu’il agite. Nous saluons ensuite Maladam qui marche immédiatement

derrière le Cheik. Pour répondre à la foule, ce soin d’élever et

d’agiter le pistolet est dévolu généralement au captif qui tient la

bride de droite.

Nous sortons ainsi de la ville vers le Nord, le long du mur de la ville

de l’Ouest.

A 200 mètres du mur, une tente est dressée pour le Cheik, à l’intérieur

de laquelle il se tiendra jusqu’au moment du Salam ; on nous fait placer

derrière les chevaux de main et les chameaux de selle du Cheik ; en

arrière de nous est l’infanterie, et, sur les ailes, la cavalerie en

masses profondes.

Des enseignes multicolores sont devant les compagnies de cavalerie, de

grands étendards sont fichés en terre autour de la tente royale ; l’un

d’eux, vert avec des inscriptions et de nombreuses amulettes, est

l’étendard royal, celui du Cheik Lamino.

Il y a là une masse de cinq à six mille chevaux et de quatre à cinq

cents fantassins armés de fusils ; sans compter les nombreux porteurs de

javelots.

Le Salam est des plus imposants ; le Cheik le fait devant la tente sous

la direction du Cadi ; le peuple entier, en rangs pressés, suit le

rythme des mouvements. L’armée n’y participe pas, les cavaliers restent

à cheval ; nous faisons comme eux.

Trois quarts d’heure après a lieu le retour en ville et au palais ; le

Cheik me fait mettre à quelques pas de lui, sur sa droite. Un esclave

blanc, à cheval, porte son winchester. J’ai appris que c’était un

Levantin, qu’un marchand arabe avait importé et vendu au Cheik pour

10000 bouters[33] (37500 francs, valeur réelle à Tripoli).

Je salue le Cheik quand il rentre du palais et regagne ma maison.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 23 / 32 段