Ghaladima du Bornou se joint à l’escorte ; il se tient vis-à-vis de moi
dans un mutisme plein de morgue qui fait contraste avec la courtoisie
des gens de Hadéïdjia. Nous passons à hauteur de Garou N’Gabès pour
venir camper à Rindjia. Une température intolérable, unie à un vent
d’est plus pénible encore, et de la dernière violence, a rendu la marche
des plus fatigantes, d’autant que nous ne campons qu’à midi.
Au moment de partir de Rindjia, le lendemain, j’ai un homme malade qu’il
me faut faire porter sur un chameau. Une de mes chamelles boite, je dois
la décharger en partie. Il faut me résoudre à un sacrifice pour alléger
mes charges ; je prends le parti de me séparer de mon canot _Berton_ ;
il est de chargement difficile à cause de sa longueur ; de plus il ne
peut plus m’être d’aucune utilité. Il ne nous reste que le Komadougou à
traverser, et dans cette saison les eaux sont basses, il y a des gués
partout ; pour la route du Sahara que je veux prendre une fois arrivé à
Kouka, ce serait un luxe superflu. Cependant c’est un sacrifice qui me
peine, sans que je puisse bien m’expliquer pourquoi. Il est venu de si
loin ! J’aurais voulu pouvoir l’amener jusqu’au Tchad, quitte à l’y
abandonner. Enfin la raison parle ; entre un de mes hommes et lui je ne
puis hésiter. Et au petit jour, pendant que l’on charge, cette pensée de
l’abandonner ainsi m’obsède ; je me résous à le brûler ; je le fais
ouvrir, j’entasse au-dessous du bois sec et de la paille et je mets le
feu. La flambée superbe illumine la scène au milieu de laquelle
s’agitent les hommes entassant les charges sur les chameaux hargneux qui
beuglent lamentablement. Puis, quand les membrures ne sont plus que des
tisons informes, je donne le signal du départ. Partis à cinq heures
quarante, nous prenons campement à midi à Birnioua, dernier village du
Hadéïdjia, non loin de la frontière.
Le 3 mars, nous entrons, en sortant du village, dans une forêt où
l’hyphème domine ; bientôt la route incline à l’Ouest pour longer le
bord d’un marais de 3 à 400 mètres de large que nous passons en face de
Madia, en un point où deux îles le divisent en trois bras. Le maximum de
profondeur de l’eau n’est que de 80 centimètres.
Ce marais, qui se prolonge de quelques kilomètres encore dans l’Ouest
jusqu’à Matamou, est la ligne d’eau que Barth a marquée comme étant une
des branches du Komadougou. En réalité ce n’est qu’un marais qui peut-
être à l’époque des grandes pluies déverse son trop-plein dans le
Komadougou, mais qui, en dehors de cette époque, est sans communication
avec lui.
J’ai dit qu’une végétation abondante d’hyphème en garnissait la rive
sud, il en est de même de sa rive nord. L’hyphème d’autre part borde
toute la rive gauche du Komadougou à hauteur du marais de Madia prolongé
vers l’Est ; j’ai pu m’en rendre compte _de visu_ à Yo et par
renseignements j’ai su qu’il en était de même entre Koukaboni et Yo.
J’ajoute que le sel qu’on consomme au Bornou vient de la rive gauche du
Komadougou, de la province de Manga[30] ; j’ai dit comment on le
préparait ; or les terres salifères présentent, comme le terrain de
Dalhol dont j’ai parlé au chapitre VIII, la végétation spéciale dont
l’hyphème est le sujet le plus caractérisé.
[Illustration : A Rindjia. — Je brûle mon _Berton_.]
Si d’autre part, pour les terrains que je n’ai pas parcourus vers
l’Ouest, nous prenons la relation de Barth, nous retrouvons l’hyphème
(palmier flabelliforme) dans le Dalhol de Tessaoua, puis nous le
retrouvons à Kouraje sur les bords du Goulbi N’Rima ou Goulbi N’Sokkoto,
soit sensiblement à hauteur du cours du Komadougou-Yobé prolongé vers
l’Ouest.
En nous reportant à la théorie que j’ai émise au chapitre précité sur
l’écoulement de la mer Saharienne, on verra que les flots de celle-ci
sont venus mourir sur les bords du Komadougou et du Goulbi N’Rima,
apportant avec eux, à la baisse des eaux, les sables salifères de
transport et les semences de la végétation spéciale qui garnissait ses
bords. Entre ces rivières, le Dalhol de Tessaoua a livré passage à des
masses d’eau qui sont venues se perdre dans les bas-fonds marécageux au
nord de Kano et qui sont repérées par les marais de Koulougou et de
Madia. Autrement dit, la ligne de raccord du versoir sud et sud-est qui,
au Nord, s’appuie aux monts Toummo et aux massif du Tibesti et du
Borkou, avec le plateau central africain qui n’a pas été impressionné
par le soulèvement avant déterminé l’écoulement des eaux de la mer
Saharienne vers l’intérieur du continent, cette ligne de raccord, dis-
je, est marquée par le ruban très étroit de palmiers hyphèmes qui de
manière ininterrompue borde les rives du Komadougou, se prolonge par les
marais de Madia, passe au nord de Kano et joint à Kouraje le Goulbi
N’Rima.
J’ai dit que Madia était le premier village du Bornou. Pour l’atteindre,
j’avais suivi depuis Kano une route complètement nouvelle et exploré la
province de Hadéïdjia jusqu’alors connue de nom seulement. Ma route se
trouve comprise entre celles de Clapperton par Katagoum au Sud et celle
de Barth par Goumel et Machéna au Nord. Point intéressant, il m’a été
donné de relever en partie la rivière de Hadéïdjia qui est, je l’ai dit,
la branche principale du Komadougou-Yobé.
Je dirai tout de suite que quoique sur la carte les itinéraires semblent
se confondre et que la route des caravanes de Kano à Kouka soit immuable
depuis de bien longues années, je n’ai retrouvé de Madia à Kouka qu’un
seul point de la route de Barth, Borsari. La cause en est que les
villages de cette région se déplacent constamment à cause du manque
d’eau et de la profondeur des puits. Quand les puits se comblent, les
habitants préfèrent en creuser de nouveaux et déplacer leur village
plutôt que de les curer, par crainte des éboulements.
Les villages ne sont pas, pour cette cause, entourés de Birni ; au plus
quelques-uns ont-ils des enceintes de troncs d’arbres. Borsari seul est
pourvu d’une enceinte en terre en mauvais état.
Au moment de mon passage, tous les villages étaient en déplacement, le
Ghaladima abandonnait N’Guéleva, sa résidence, pour se construire un
nouveau village à Bakousso. Askounari aussi se reconstruisait à côté de
son ancien emplacement, Boundi n’existait plus ; lorsque je voulus me
renseigner, on ne put que me répondre que Boundi voulait dire lion et
qu’il y en avait beaucoup au nord de Bakousso. De même N’Gourou veut
dire hippopotame. Sourrikolo a disparu. Au delà de Borsari, et pour la
même cause, ma route n’a aucun point commun avec celles de Barth et de
Clapperton et cependant nos itinéraires ne peuvent être très éloignés ;
les villages se sont déplacés et ont pris le nom de l’emplacement sur
lequel ils ont été réédifiés.
De Madia, le 3 mars, je fis prévenir le Ghaladima de ma venue ; le soir
même il m’envoyait des guides pour me conduire le lendemain à Bakousso.
La distance est courte, en deux petites heures nous étions au village ;
j’eus quelque peine, par suite du peu d’état d’avancement des travaux de
construction, à obtenir un logement.
L’accueil qui m’est fait a des dehors généreux, mais ce n’est qu’une
apparence : je sens partout une réserve froide, presque hostile. Les
gens sont pleins de morgue, ils manquent de chaleur et de franchise, ils
distillent l’ennui. Le Ghaladima que j’envoie saluer et auquel je
demande audience par Makoura et Gadiéré, me fait apporter des calebasses
de nourriture très bien préparée et recherchée, mais me prévient qu’il
me recevra peut-être dans la soirée. Pendant ce temps, il se renseigne,
et, malgré les lettres des Rois de Kano et de Hadéïdjia, peut-être
n’aurais-je pas été admis à le voir si Gadiéré n’avait défendu ma cause
avec chaleur et levé les scrupules du Ghaladima en lui disant que je
voyais seul tous les jours le Roi de Kano.
Enfin, à trois heures et demie, à la rentrée du Ghaladima de la mosquée,
car c’est vendredi, on vient me chercher.
Je trouve le Roi sous une vaste tente circulaire surmontée du parasol,
insigne de sa dignité. Un bourrelet de terre marque la projection de la
tente ; le sol est battu dans ce cercle. Le Roi, sur un banc d’argile
couvert de tapis, est assis à la coutume noire ; il porte une espèce de
couronne faite d’un gros bandeau turc en étoffe dorée, par-dessus un
turban blanc formant litham ; cependant la figure est découverte ; il
est vêtu d’un lourd caftan de velours rouge, pardessus des burnous
blancs ; sur son puissant abdomen, des mouchoirs de soie à ramages
chatoyants ; c’est un colosse dans le genre du Serky de Guiouaé ou du
Naba de Yako avec lesquels il a quelque ressemblance.
La foule des courtisans, nus jusqu’au torse, tête rasée et découverte,
lui tourne le dos ; au centre, un individu armé d’une puissante matraque
terminée par une tête de 10 centimètres de diamètre me marque la place
que je dois occuper. J’apprends plus tard que ce maître des cérémonies
est en même temps l’exécuteur des hautes œuvres, Serky Diogaré.
Le Ghaladima est souriant ; je m’assieds et lui souhaite la bienvenue.
Je suis heureux de voir le chef le plus puissant du Bornou après le
Cheik. Envoyé d’une grande nation, je suis en route pour aller saluer le
Cheik dont la renommée et celle de ses ancêtres, Lamino, Oumar, sont
venues jusqu’à nous grâce aux envoyés d’autres nations qu’ils ont bien
reçus. Je demande ensuite au Ghaladima de m’assurer bonne route, un bon
guide, parlant peul autant que possible.
A ces derniers mots, des murmures se font entendre dans l’assistance ;
je m’aperçois immédiatement que j’ai fait ce que nos marins appellent
une gaffe ; il est défendu, en effet, de prononcer le mot Peul dans le
Bornou. Il y a une haine très vivace entre Bornouans et Foulbés qui,
d’ailleurs, n’englobe pas les Haoussa. Sans me déconcerter, j’en prends
prétexte pour me railler moi-même, ce qui provoque l’hilarité de
l’auditoire ; dès cet instant, j’ai partie gagnée.
Le massier, qui seul ose élever la voix, dit au Ghaladima qu’il faut
m’accorder ce que je demande. Celui-ci remue les lèvres, et toute
l’assistance de donner son assentiment. C’est accordé. Je me retire pour
envoyer aussitôt mon cadeau qui n’arrive pas dans la salle d’audience.
Aussitôt, et sans l’avoir vu, le Ghaladima m’envoie remercier.
Celui-ci, pendant toute l’audience, a souri en me regardant
attentivement ; il a toujours marqué une approbation bienveillante.
Il a eu, je le confesse, un fier mérite de me recevoir par cette
température torride ; car, malgré le jeu d’éventail de son captif, il
était ruisselant.
Le surlendemain, 6 mars, nous quittons Bakousso avec un guide peul, qui
doit me conduire jusqu’à Kargui où doit seulement, deux jours après, me
rejoindre l’envoyé officiel du Ghaladima porteur d’une lettre pour le
Cheik de Kouka.
Le Kachella de Hadéïdjia et ses hommes, ainsi que Gadiéré, me font la
conduite pendant quelques kilomètres. A hauteur de N’Guéleva, je me
sépare, non sans regret, de mes amis haoussa. Jusqu’au dernier moment
ils ont rempli avec ponctualité et courtoisie leur mission, et, l’heure
venue de la séparation, ce n’est pas sans une reconnaissance émue que je
leur serre la main. J’ai déjà eu occasion, à Bakousso, de faire la
comparaison entre les gens policés que je quitte et les rustres vaniteux
et malveillants qui désormais seuls m’entourent.
Toutefois, comme mon guide du moment est un captif peul dont les
préférences sont plutôt du côté haoussa que du côté bornouan, la
transition est ménagée et en particulier à Askounari, le 6 et le 7 mars,
l’accueil qui nous est fait est des plus aimables.
A Kargui, où nous sommes le 8 mars, sous divers prétextes, nous devons
attendre jusqu’au 13 l’arrivée du guide et de la lettre. Les caravanes
venant de l’Ouest se groupent en ce point pour franchir en nombre la
fraction de la route entre Kargui et Gambétoua, qui est dangereuse à
cause des incursions constantes des Baddés. Une escorte de cavaliers
accompagne jusqu’à Gambétoua les caravanes qui, pour cette protection,
sont obligées de payer au Ghaladima une redevance de 5 francs par
bourriquot, de 10 francs par chameau. De même les caravanes venant de
l’Est sont escortées par des cavaliers de Gambétoua.
Enfin, le 13 après midi, on se met en route. A deux heures du matin
seulement nous arrivons à Tantiari. Nous avons été retardés un peu dans
notre marche par un chameau que je dus faire abattre le lendemain.
[Illustration : A Bakousso. — Réception du Ghaladima.]
La route jusqu’à Borsari ne présente pas d’incident digne d’être noté ;
elle fut pénible à cause de l’espacement des villages et de la rareté
des puits.
A Borsari, où nous arrivâmes le 16 mars, nous étions entrés dans le
Bornou proprement dit. Le Kachella Ména y représentait le Cheik ; je
trouvai en lui un personnage affable, simple, loyal, qui, dès le premier
abord, m’inspira confiance. Après une demi-heure de conversation avec
lui, j’acceptai sans protester la décision qu’il prit à mon égard ; elle
était cependant de l’ordre le plus désagréable. Il m’engageait à rester
à Borsari jusqu’à ce qu’il eût prévenu le Cheik de ma venue ; mais il
s’engageait à obtenir de lui qu’il me laissât venir à Kouka. Je fus
gagné par la sincère franchise avec laquelle il m’affirma que de son
opinion le Cheik ferait état, tandis qu’arrivant sous les auspices du
Ghaladima j’avais grande chance pour ne pas parvenir jusqu’à la
capitale. Kachella Ména reste dans mes souvenirs comme la personnalité
la plus estimable que j’aie connue au Bornou ; avec Settima-Abd-el-
Kérim, le premier eunuque, dont j’aurai à parler plus loin, il partage
les seules sympathies durables que j’aie emportées de ce pays du Bornou,
que les Haoussa et les Foulbés appellent à juste titre la « Terre du
Mensonge ».
Ce fut pendant mes deux séjours à Kargui et à Borsari que j’arrêtai la
conduite politique que je devais tenir pour arriver enfin à Kouka. Je
vais dire comment je parvins à définir les grandes lignes dont je ne
devais pas m’écarter. Il me faut pour cela revenir un peu en arrière.
Même après mon départ de Bakousso, j’étais convaincu que la question de
mon entrée à Kouka n’avait pas fait un pas, car je savais que la
personne et les actes du Ghaladima étaient tenus en suspicion, et le
passage je ne l’avais obtenu que grâce à mes cadeaux.
Le point capital pour moi était de faire la lumière sur les causes de
l’insuccès de l’expédition européenne qui m’avait précédé d’un an au
Bornou, de manière à éviter les fautes qu’elle avait pu commettre et me
mettre en garde contre les influences qui avaient pu la desservir.
A Kargui, où je dus subir ce que j’appellerai une première quarantaine
d’observation, je fis la rencontre d’un Peul[31] qui avait fait le
pèlerinage de la Mecque et avait résidé cinq ans en Égypte.
Il se trouvait que cet homme avait justement fait la route de Kouka en
Adamaoua avec les Européens expulsés. Voici succinctement les
renseignements qu’il me donna :
« Les blancs, au nombre de deux avec cinquante hommes, armés de fusils à
tir rapide, et soixante-dix porteurs, sont venus d’Adamaoua porteurs
d’une lettre du Roi de ce pays. Ils ont eu le tort d’arriver jusqu’à
Kouka sans demander à entrer. On les a fait arrêter et camper au dehors
et on leur a demandé l’objet de leur venue. Ils se sont dits porteurs
d’une lettre de leur Roi pour le Cheik et que leur intention était
seulement de venir faire le commerce. Je ne sais ce qui se passa
exactement, ajouta le Peul, mais ils firent de très nombreux cadeaux au
Cheik et à tous les grands ; ils donnaient à pleines mains à qui venait
les voir ; de plus, chaque jour, entre quatre et six heures, ils se
livraient à des exercices militaires. Toujours est-il que le Cheik qui
est très timoré en prit ombrage ; il leur fit rendre tous leurs cadeaux
et leur donna l’ordre d’avoir à reprendre au plus vite la route de
l’Adamaoua. »
Ce récit ne fit que me confirmer dans mes pressentiments, que c’était de
la mission Mizon qu’il s’agissait. Mais les causes réelles de
l’expulsion, je ne les voyais toujours pas.
Quelques jours après, à Borsari, où je subissais une deuxième
quarantaine d’observation, j’obtins d’un autre Peul, que je pris comme
deuxième interprète pour la route, des renseignements plus précis, qui
me furent très précieux, car ce fut sur eux que je basai ma conduite.
Cet homme était un captif de Shérif Shassimi, le consul des Arabes à
Kouka, qui jouit auprès du Cheik d’une grande influence et qui fut le
principal acteur de toute cette affaire qui se termina par l’expulsion
des blancs.
Il me dit en substance que les Arabes voyaient de très mauvais œil
l’arrivée des blancs pour faire le commerce à Kouka, parce qu’ils ne
manqueraient pas de leur enlever en peu de temps le marché. Ils mirent
tout en œuvre, Shérif Shassimi en tête, pour les faire expulser. Ils
déclarèrent faux les cachets que portait la lettre des blancs, puis ils
firent ressortir au Cheik qu’avec les énormes ressources dont ils
disposaient, ils auraient bientôt fait de se créer un groupe de
partisans à la tête desquels ils s’empareraient du pays, que la preuve
que leurs intentions n’étaient pas pacifiques était les exercices
militaires auxquels ils se livraient chaque jour.
Enfin, ajoutèrent-ils, les blancs ne viennent au Bornou que dans un
but : ils savent par leurs précédents explorateurs que le Tchad contient
de l’or et du corail, et ils désirent s’emparer de ces richesses.
Toutes ces fables n’eurent qu’un trop facile crédit auprès du Cheik
indécis et timoré ; il expulsa sur-le-champ les Européens en leur
envoyant quelques cadeaux après leur avoir retourné les leurs.
Mais un fait que me révéla mon narrateur, dans sa candeur, fait qui
était de la plus haute importance, c’est que le lendemain du départ des
blancs, tous les Arabes firent un cadeau collectif à Shérif Shassimi
pour le remercier d’avoir fait chasser les Européens.
De ce jour seulement je pus démêler quelque chose ; je savais où il me
fallait chercher des alliés.
Je pus déblayer rapidement la situation ; je savais où me renseigner.
Les Arabes n’ont d’influence que par Shérif Shassimi dont la sœur est la
première femme du Cheik ; mais cette puissance elle-même a des points
faibles, et j’eus vite fait de les déterminer. D’autre part, je savais
que le péché mignon du Roi était l’avarice, et que ce n’était pas sans
regrets pour les cadeaux qu’il avait dû rendre, qu’il avait obéi aux
suggestions du Shérif. Enfin cette immixtion des Arabes dans les
affaires du Bornou n’avait pas dû avoir lieu sans froisser l’orgueil des
confidents du Roi. D’enquête en enquête j’arrivai à me faire une idée
très nette des causes qui avaient déterminé l’expulsion des Européens,
et des moyens que je devais employer pour obtenir au contraire un
résultat favorable à mes desseins.
Je ne tardai pas à remarquer, dès les premiers jours de mon séjour à
Borsari, la suspicion dont mes moindres actes étaient l’objet ; tout le
long du jour j’étais espionné, mes hommes étaient suivis, on tentait de
les faire causer et, presque chaque jour, des figures nouvelles venaient
pour repartir le lendemain, se dirigeant vers Kouka.
Enfin, grâce à la bonne impression que j’avais faite sur Kachella Ména,
et à l’opinion qu’il acquit au bout de quelques jours que mes desseins
n’avaient rien de ténébreux, que le but pour lequel j’étais en route
était bien celui que je lui avais indiqué, grâce aussi aux
renseignements qui lui parvinrent par les caravanes qui venaient de
Kano, l’interdit qui pesait sur moi fut enfin levé.
Lorsque arriva le 29 mars, le Diakadia (homme de confiance) du Cheik,
chargé de juger en dernier ressort de la décision à prendre à mon égard,
il ne put, devant les bons rapports qui lui furent faits unanimement,
qu’envoyer le lendemain au Cheik un cavalier pour le prévenir qu’il se
mettait en route avec moi pour la capitale.
Le Diakadia, que je dois présenter au lecteur parce qu’il fut mon hôte
pendant tout mon séjour au Bornou, était un captif de Cheik Ashim qui
l’avait pris en affection et élevé. Malam-Issa était court, trapu et
d’autant plus ridicule dans sa petite taille, qu’à l’instar des gens du
Bornou qui veulent jouer au personnage, il accumulait vêtements et
amulettes pour se donner l’apparence de l’embonpoint. Sa physionomie
sombre et inquiète, au regard méfiant, le faisait paraître beaucoup plus
âgé qu’il n’était en réalité, car à peine avait-il vingt-cinq ans ; au
moral, dénué de scrupules et cupide, il était fat, inintelligent, sans
énergie. Certainement ces qualités négatives n’eussent pas suffi, même
au Bornou, à lui assurer auprès du Cheik quelque faveur, mais il était
le frère de Malam-Adam, par contraction Maladam, captif grand favori de
Cheik Ashim, le seul homme qui eût une réelle influence sur le Cheik,
qui possédât sa confiance illimitée.
Nous faillîmes, dès le premier jour, entrer en lutte par la stupidité du
Diakadia ; fort heureusement que Kachella Ména intervint pour le calmer
et lui montrer qu’il était dans son tort.
Le 31 mars, nous quittâmes enfin Borsari ; j’avais, dès la veille,
témoigné à mon aimable hôte ma reconnaissance par un cadeau généreux. Le
premier jour, nous campons à Madou. Nous éprouvons tout de suite
quelques difficultés pour la nourriture ; le Ramadan, grand jeûne
musulman, a commencé le 29 au soir, à l’apparition de la nouvelle lune,
et il est très difficile de faire manger les hommes pendant le jour.
Malgré l’entremise de Malam-Issa, les habitants prétextent le rigorisme
de leur foi pour se soustraire à l’obligation de subvenir aux besoins
des hôtes du Cheik ; or il est admis que le jeûne n’est pas d’obligation
pour le voyageur, qui a la faculté de le faire à une date ultérieure,
pourvu qu’il l’accomplisse dans l’année.
De Madou, l’étape suivante se fait à Koukaboni. C’est en avant de ce
village que nous traversons le Komadougou ; ses eaux, presque mortes,
arrosent une grande plaine marécageuse où il se divise en une infinité
de bras. Son lit principal a 60 mètres de large environ, l’eau est
profonde de 50 centimètres.
Le lendemain, 2 avril, nous campons à Diggaé, non loin d’une autre
branche du Komadougou que je vais reconnaître.
C’est un immense marécage qui, pendant la saison des pluies, est
alimenté par une rivière, desséchée en ce moment, et que la route
traverse à Messéri, à deux jours de marche de Diggaé. Cette rivière
vient du sud de la province de Kerrékerré ; elle joint le grand
Komadougou à Badou.
A partir de Diggaé, la route jusqu’à Kouka ne présente plus le moindre
intérêt ; elle traverse un grand plateau argilo-sablonneux, sans
ondulations, où les villages se réduisent à des hameaux de culture
disséminés un peu partout ; la route elle-même n’est pas fixe, souvent
les guides s’égarent. Cette région est d’une grande fertilité, c’est le
grenier de Kouka pour les céréales, mil et maïs principalement ; on y
fait aussi beaucoup d’élevage de chevaux, chameaux et moutons ; les
bœufs ont presque disparu, ils étaient là en quantité presque
innombrable.
Les puits sont d’une très grande profondeur, j’en ai trouvé un de 38
mètres (puits de Gotofo). Leur construction exige un tel travail et les
éboulements sont si fréquents, que les habitants prennent des
précautions, inusitées ailleurs, pour tirer de l’eau.
L’ouverture des puits, revêtue de rondins, est un carré de 50
centimètres de côté environ. Il est défendu à une personne seule de
tirer de l’eau, parce qu’elle ne pourrait remonter le seau que par
mouvements brusques, au cours desquels l’eau, rejaillissant sur les
parois, pourrait les détremper et faciliter les éboulements. Deux
personnes se faisant face doivent remonter le seau sans imprimer
d’oscillations à la corde. On comprend que cette méthode soit fort
longue quand il s’agit d’abreuver les animaux ; elle est aussi très
fatigante, parce que les hommes ne peuvent déployer de force, par suite
de la position que les bras doivent conserver.
Après Diggaé, nous campons à Dagaltaré, situé à quelques kilomètres au
sud de Kars-Eggomo, ancienne capitale du Bornou, détruite par les
Foulbés au commencement du siècle.
Le lendemain, nous gagnons Gogoro en passant par Messéri ; le 5 avril,
nous sommes à Gotofo ; le 7, à Karna.