Tripoli, ont le monopole du commerce par le Sahara ; mais ce mouvement
n’est, à mon avis, que le cinquième du mouvement commercial de Kano,
qui, par conséquent, est, pour la plus grande part, aux mains des
Haoussa.
Mon séjour à Kano, en dehors de la préoccupation incessante que j’avais
de continuer ma route, n’eut rien de bien pénible. J’avais réussi à
prendre dans l’esprit du Roi, de Madiou et de la population en général,
une situation exceptionnelle. J’étais maître d’aller et venir à ma
fantaisie et partout j’étais l’objet de prévenances et d’amabilités. Je
revis à son passage, alors qu’il se rendait à Yola, Bandawaky, frère du
Lam-Dioulbé, Roi de Gandi. Je lui dis les ennuis que m’avait causés
Boubakar, lequel, par surcroît, s’était enfui de Kano avec la traite.
Je reçus aussi la visite de deux agents indigènes de la Royal Niger
Company. L’un venait de la Bénoué ; il n’avait pu arriver à Sokkoto que
le jour où j’en sortais muni du traité ; il me joignit à Kano, mais les
embûches qu’il me tendit étaient vraiment trop faciles à démasquer pour
que je m’y laissasse prendre. Un beau jour il disparut, fatigué de
l’insuccès de ses perfidies. Un autre était ou se disait être le fils de
Kossoko, Roi de Lagos ; il parlait bien l’anglais. Je n’eus qu’à lui
offrir de me porter une dépêche à Kotonou pour qu’il s’empressât de
partir avec mon papier, croyant tenir des renseignements de la plus
haute valeur. Cette dépêche parvint en France six mois après que j’y
étais moi-même arrivé ; le Gouvernement voulut bien, sur mon avis, payer
quand même au messager le prix convenu, 100 francs.
Si je parle de ces faits, c’est seulement pour montrer que je n’ai pas
ignoré les agissements de la toute-puissante Compagnie. Celle-ci s’est
défendue avec ses moyens ; je n’en discuterai pas la valeur ; elle a
tenté de me devancer à Sokkoto, à Kano, à Kouka, dans le but évident de
me faire fermer les portes ; elle n’y a pas réussi, je me contente de ne
pas lui en tenir rancune.
C’est aussi à Kano que j’appris la venue à Kouka et l’expulsion de M.
Charles Makintosh, représentant de la Royal Niger Company dans la
Bénoué. Ce fait, très important pour moi, eut une grande influence sur
la suite de mon voyage ; mais en quittant Kano, et même longtemps encore
après mon arrivée à Kouka, j’étais convaincu que l’Européen qu’on me
signalait était mon camarade Mizon, parti de France presque en même
temps que moi et qui, lui aussi, on le sait, avait le Tchad pour
objectif.
Voici dans quelles circonstances ce fait vint à ma connaissance :
Un jour que Madiou était chez moi, c’était le 6 janvier 1892,
l’obsédante demande de médicaments revint sur le tapis ; c’était chez
lui une passion, mais la seule que je lui ai découverte, je dois le
dire. Il voulait pour le Roi de l’iodure de potassium et il m’en restait
très peu. Ne voulant point lui en donner, je lui dis, me rappelant une
parole de Mizon qui m’avait promis de me laisser à Kouka des
médicaments, que je lui en enverrais aussitôt arrivé au Bornou.
« Mais, me dit Madiou, qui donc te donnera à Kouka des médicaments ?
— Un de mes amis a dû y arriver, qui doit m’en laisser.
— Non, dit Madiou, Kouka est fermé aux Européens depuis l’année
dernière. »
Je le pressai de questions, étonné de le trouver aussi affirmatif, alors
que, déjà interrogé discrètement par moi, à diverses reprises, il avait
éludé de répondre.
Comptant obtenir ce que je lui refusais obstinément, Madiou me fit le
récit suivant :
« Il y a exactement douze mois, des blancs sont arrivés à Koukaoua,
venant de l’Adamaoua ; ils ont fait au Cheik des cadeaux considérables ;
ils ont aussi beaucoup donné dans son entourage. Ils avaient beaucoup de
porteurs et de nombreux fusils.
« Dix jours après leur arrivée, le Cheik a réuni ce qu’il avait reçu
personnellement, a fait rassembler ce qui avait été distribué au dehors
et a fait reporter le tout en donnant l’ordre aux blancs de reprendre au
plus vite la route par laquelle ils étaient venus, c’est-à-dire celle de
l’Adamaoua.
« Puis le Cheik envoya au roi d’Adamaoua une lettre lui disant qu’il
était libre d’avoir commerce avec les blancs, que quant à lui ce n’était
point son désir, et de ne plus leur ouvrir à l’avenir, la route de
Koukaoua. »
Pour préciser la date, Madiou me dit que cette lettre, transmise par le
roi de l’Adamaoua au Lam-Dioulbé, arriva à Kano quelques jours après la
mort de ce dernier (Lam-Dioulbé Oumarou, prédécesseur de Lam-Dioulbé
Abdherraman, actuellement régnant), laquelle survint quinze jours avant
le Ramadan, c’est-à-dire fin de mars 1891.
Ces renseignements me furent confirmés avec la même précision par un
Arabe qui est celui auquel j’ai confié mon courrier deux jours après.
Ils étaient rigoureusement applicables à la mission Mizon, celle-ci
ayant parfaitement pu arriver à Kouka dans les premiers jours de 1891.
Sur la nationalité de ces Européens, je ne pus être fixé.
De ce jour-là seulement, je compris que le principal obstacle à mon
départ n’était point le payement de ma dette, mais bien la crainte de
déplaire au Cheik du Bornou. Dix fois déjà, Madiou m’avait déconseillé
d’aller à Kouka, il voulait à tout prix que je partisse pour Yola. Les
différents courriers envoyés au Lam-Dioulbé n’avaient que cet objet, et
cela est si vrai que, lorsque, par une indiscrétion, j’eus connaissance
de la réponse du Lam-Dioulbé qui parvint à Kano le 15 février, il était
dit dans cette lettre au Roi de Kano de me donner un guide et des
lettres pour la route qu’il me conviendrait de prendre. Or, quand le Roi
me fit appeler pour me la communiquer, il ne me parla que du règlement
de la dette, mais ajouta :
« Tu pourras partir quand tu voudras, je vais te donner une lettre et un
guide pour le Roi d’Adamaoua. »
Je me récriai vivement, et, voyant ma volonté bien arrêtée, le Roi
déclara qu’il me donnerait guide et lettre seulement pour le Ghaladima
du Bornou dont la résidence N’Guéleva est à la frontière.
Jamais, ni le Roi ni Madiou n’auraient consenti seuls à me laisser
prendre la route du Bornou, et, si le Liam-Dioulbé y a consenti dans la
forme évasive que j’ai citée, c’est qu’il n’a pas pensé que
l’interdiction pût s’appliquer à la personne d’un envoyé du Roi des
Français aux Rois du Haoussa et du Bornou. On a surtout craint de
mécontenter le Cheik, qui n’avait pu évidemment que viser le cas des
commerçants européens. La suite du récit montrera la vérité de cette
supposition.
J’ai dit que, le 8 janvier, je confiai à un Arabe, dont le frère
quittait Kano, un volumineux courrier. Je l’adressai au Consul général
de France à Tripoli pour le faire parvenir au Ministre ; contre remise,
le porteur devait recevoir 250 francs.
Dans les derniers jours de mai, ce courrier était entre les mains de M.
Destrées, qui paya ma traite. Dans les premiers jours de juin, le
Gouvernement, ma famille et mes amis étaient tranquillisés sur mon sort,
car depuis un an on était sans nouvelles ; mon courrier de Lanfiéra,
comme je le sus ensuite, ne parvint que plus tard.
Cette longue période d’inaction à Kano ne fut guère favorable à la santé
de Badaire pas plus qu’à la mienne. Badaire eut une très grave rechute
de dysenterie dont j’eus grand’peine à le sauver. Sa convalescence fut
facilitée heureusement par les vivres de toute nature que nous pouvions
trouver, œufs, viande, volaille. Je pus acheter à un prix modique de
magnifiques dindons importés de Tripoli par les Arabes ; Kano est la
seule ville où j’en ai trouvé. Quant à moi, j’eus une bronchite grave et
un très douloureux rhumatisme articulaire.
Les derniers jours furent consacrés aux préparatifs et aux visites. Le
Roi et Madiou se montrèrent particulièrement aimables et généreux.
J’avais une superbe caravane de sept chameaux, quelques chevaux et des
bourriquots.
Avant de quitter Kano, voulant remercier la population et aussi faire
plaisir à mes hommes, je fis ce qu’on appelle une charité.
L’aumône est recommandée très expressément par le Coran ; aussi les gens
riches qui veulent se conformer à son esprit font, à l’occasion de
certaines fêtes religieuses ou de famille, la charité aux pauvres. Tous
les vendredis, le Roi fait distribuer des vêtements et des vivres. A cet
effet, on envoie au marché où les malheureux se tiennent habituellement
et on prévient que tel jour, à telle heure, il sera fait la charité dans
telle maison. Un marabout est habituellement chargé des distributions ;
cet homme est obligé d’enlever ses vêtements qui sortiraient à l’état de
loques des mains des faméliques qui se précipitent vers lui comme à
l’assaut, malgré les captifs apostés qui font pleuvoir de toutes leurs
forces les coups de fouet sur les échines qui sont à leur portée.
Je fis prévenir la veille au marché, et le lendemain, dès le jour, il y
avait en rangs pressés dans la rue, devant ma porte, cinq ou six cents
misérables. Toutes les infirmités et difformités étaient là
représentées. Je donnai des cauries et des vêtements.
Jamais je n’ai vu spectacle plus écœurant ; mes hommes, tous équipés
d’une grande musette, prenaient les cauries dans la cour, pour les
répartir dehors entre les pauvres.
A peine avaient-ils franchi la porte qu’ils étaient assaillis,
bousculés, frappés même par des jeunes gens et des captifs tous très
ingambes d’ailleurs, qui cherchaient à s’emparer du bien destiné aux
pauvres. Lorsque par hasard un des distributeurs avait réussi, à force
de lutter, à donner quelques cauries à un malheureux, c’était celui-ci
qui, à son tour, était dépouillé, jeté à terre, maltraité. Armés de
triques et de fouets, Badaire, Makoura et moi frappions à tour de bras
sur tout ce qui se présentait à notre portée, échine, tête, bras,
jambe ; c’était en vain ; il fut impossible d’arrêter même pour quelques
minutes le pillage éhonté auquel se livrait cette bande de misérables.
L’intervention énergique d’un chef captif de Madiou, vigoureusement
appuyée par nous trois, laissa un moment de répit, grâce auquel
plusieurs pauvres purent être gratifiés d’une obole, mais ce fut de
courte durée.
Au total on distribua 200000 cauries et cinquante vêtements. Mais
j’étais dégoûté pour longtemps de faire la charité.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE XI
=De Kano à Kouka=
Le départ de Kano. — Le Roi me donne un guide pour Hadéïdjia et le
Ghaladima du Bornou. — Les Touaregs tentent de m’enlever mes chameaux. —
La rivière de Hadéïdjia et le Komadougou-Yobé. — L’arrivée au Birni-
Hadéïdjia. — Le Roi me donne une escorte pour entrer dans le Bornou. —
Je brûle mon canot _Berton_. — Le marais de Madia. — Hyphème et mer
Saharienne. — Entrée dans le Bornou. — La réception du Ghaladima à
Bakousso. — La première quarantaine d’observation à Kargui. — Le
Kachella de Borsari. — Deuxième quarantaine d’observation. — Malam-Issa,
Diakadia du Cheik du Bornou, vient nous prendre pour nous conduire à
Kouka. — Le Komadougou à Koukabon. — La marche vers Kouka. — Pénible
arrivée à Kalitoua. — Départ pour Kouka. — Le Salut des lances. — Nous
campons au marché extérieur.
J’ai dit que le 15 février le courrier envoyé au Lam-Dioulbé par le Roi
de Kano était de retour. Aussitôt les derniers préparatifs de départ
furent faits et, sur ma demande formelle, le Roi m’accordait de prendre
la route du Bornou ; mais, au lieu de me donner un guide pour Kouka, il
se bornait à m’assurer le passage jusqu’à N’Guéleva, résidence du
Ghaladima du Bornou. Pour atteindre la frontière, le guide devait
d’abord me conduire au Roi de Hadéïdjia qui, lui, devait, sur le vu de
la lettre du Roi de Kano, me donner une lettre pour le Ghaladima.
Je vis une marque de la faveur du Roi dans le choix qu’il fit du guide
qu’il me donna. Gadiéré était son nom, c’était le captif de Madiou dont
j’ai eu à parler déjà. Je l’avais vu chaque jour pendant mon séjour à
Kano et rien ne pouvait m’être plus agréable que d’avoir une personne de
connaissance sur le dévouement de laquelle je savais pouvoir compter.
A cette marque d’intérêt véritable je fus très sensible ; mais ce ne fut
que par la suite, en arrivant à Hadéïdjia, que je fus appelé à me rendre
un compte exact de l’honnêteté des procédés du Roi de Kano et de son
favori à mon égard. J’avais eu beaucoup à souffrir de leurs lenteurs, de
leurs atermoiements ; mais je dois reconnaître que, sans leurs bons
offices, je ne serais jamais entré dans le Bornou.
Madiou me disait la veille de mon départ cette parole que je pris sur
l’instant pour une vantardise, car il m’avait souvent montré qu’il en
était prodigue, et qui cependant était une absolue vérité : « S’il est
possible désormais à un blanc d’arriver à Kouka, tu y parviendras avec
le guide du Roi de Kano et la lettre dont il sera porteur. »
C’était donc dans les meilleures conditions que, le 19 février au matin,
je quittais Kano après avoir pris de Madiou et de mes amis un cordial
congé. Lorsque nous eûmes franchi les portes du Birni, je poussai un
réel soupir de soulagement et cependant dans les murs de la grande ville
j’avais joui d’une sécurité complète. Je laissais derrière moi de
grandes sympathies ; l’avenir, d’autre part, n’avait rien de bien
engageant, mais le point fixe était devant et chaque minute devait me
rapprocher du but assigné à mes efforts. L’homme est ainsi fait que le
changement le séduit, et n’a pas le tempérament de voyageur qui ne voit
pas une suprême satisfaction à toujours pousser de l’avant vers
l’inconnu, sans souci de l’œuvre accomplie la veille. Demain, c’est
l’inconnu ; demain et l’inconnu l’attirent.
La première marche fut courte, ce qui est le cas général quand on quitte
un lieu où l’on a fait un séjour de quelque durée. Les charges faites à
la hâte sont toujours à revoir à l’étape, mais la situation se
compliquait du fait que mes hommes faisaient l’apprentissage de la
conduite et du chargement des chameaux.
Au campement que je pris dans la matinée à une dizaine de kilomètres de
la ville, une aventure désagréable faillit m’advenir ; les Touaregs de
l’Aïri, qui avaient leurs chameaux aux pâturages dans les environs,
tentèrent de m’enlever les miens. Fort heureusement, allant à
l’abreuvoir dans la journée, je pus m’apercevoir du guet-apens qu’ils
tramaient et, grâce à une active surveillance pendant la nuit, leurs
embûches furent déjouées.
[Illustration : De Kortaoua à Gambétoua.]
Le stratagème qu’ils emploient et qu’il peut être utile de connaître est
le suivant : ils poussent dans le bill (troupeau de chameaux aux
pâturages) un chameau dressé à ne pas se laisser approcher, et le berger
qui le poursuit fait mine de ne pouvoir s’en emparer. Devant l’inanité
de ses efforts, le berger du bill accepte sans défiance de laisser
l’animal au milieu des siens jusqu’à l’heure du retour au campement. Le
Touareg insinue que l’animal rentrera avec les autres et qu’alors il
pourra s’en emparer aisément. Puis, généralement il disparaît, laissant
son chameau à la garde du berger inconscient. Celui-ci ramène le bill
et, la plupart du temps, surtout en pays tranquille comme les environs
de Kano, n’a pas le soin d’entraver ses chameaux en rentrant. Le Touareg
n’a pas reparu, mais on sait qu’il viendra à un moment quelconque et
l’on n’a garde de s’en inquiéter. La nuit vient, tout repose au camp, le
Touareg veille ; posté à quelque distance de là, il s’arme d’une flûte
spéciale dont tous les chameaux du Sahara connaissent très bien les
modulations et en sourdine tire des sons auxquels les animaux ne peuvent
résister ; instantanément, le fugitif en tête, c’est lui qui donne le
branle, ils sont debout et s’acheminent vers l’endroit où le séducteur
est tapi. Une demi-heure après, le bill entier a disparu, pour ne plus
revenir, dans les profondeurs de la nuit ; quand le propriétaire
s’aperçoit du rapt, le bandit a plusieurs heures d’avance et rarement
peut être rejoint.
En allant à l’abreuvoir dans la journée, je fus étonné de voir un
Touareg poursuivre au milieu de mon troupeau un chameau noir ; en
suivant le manège de l’homme et de l’animal, je fus surpris du peu
d’habileté que montrait le propriétaire à reprendre le fugitif ; j’avais
là deux hommes sûrs auxquels je prescrivis de se défier. A la rentrée du
bill, le chameau noir était parmi les miens ; le Touareg suivait à
distance, semblant attendre que les animaux fussent parqués.
Immédiatement je fis expulser l’intrus à coups de fouet. L’instant
d’après, deux Touaregs venaient sans façon s’installer auprès des feux ;
je leur fis dire d’avoir à s’éloigner du camp et de ne pas en approcher
pendant la nuit s’ils ne voulaient recevoir un coup de fusil. Gadiéré me
prévint alors de bien veiller et me mit au courant du stratagème que ma
seule méfiance m’avait fait éventer. A la nuit faite, de divers côtés
les flûtes firent entendre les sons les plus séduisants ; on dut veiller
et longtemps, parce que, malgré leurs entraves, les chameaux tentaient
de s’échapper. Vers minuit enfin, le calme se fit, les Touaregs lassés
avaient abandonné la partie.
Nous les revîmes le lendemain, guettant l’occasion propice ; ils en
furent pour la fatigue de la marche qu’ils durent faire pour nous suivre
à distance.
Les jours suivants, la route se poursuivit sans incident notable, sauf
des lenteurs et des fatigues causées par la maladresse et l’inexpérience
de mon personnel.
Nous faisons étape ainsi successivement à Diézaoua, Yatirei, puis le 22
février auprès de Kortaoua, sur les bords d’une grande rivière qui est
celle qui passe à Birni-Hadéïdjia. Cette rivière vient de Yangada, passe
au sud de Kano à Odil, puis auprès de Kortaoua, de là à Birni-
Hadéïdjia ; elle n’est autre que le Komadougou-Yobé, le seul affluent
important du Tchad avec le Chari-Logone. Une autre branche importante du
Komadougou passe à Katagoum, les rivières de Hadéïdjia et de Katagoum se
réunissent dans le pays baddé au sud-ouest de Borsari. Le Komadougou
formé par leur réunion, je devais le traverser plus tard dans le Bornou
entre Madou et Koukaboni. J’aurai l’occasion d’en reparler.
Je m’aperçois que j’ai négligé un peu de faire la description du pays
traversé. La vérité est que depuis Lanfiéra l’aspect général du terrain,
sauf aux abords des grands cours d’eau, Sirba, Niger, Mayo-Kabbi,
rivière de Gandi, est d’une uniformité parfaite. Partout des argiles
sablonneuses que recouvre une végétation toujours la même depuis les
rives de l’Océan. C’est un immense plateau courant à une altitude
moyenne de 4 à 500 mètres, à peine sillonné de quelques rides et où par
places affleurent des roches de forme tubulaire comme celles des bassins
supérieurs du Sénégal et du Niger. Cette immense superficie, au
demeurant peu arrosée, ne donne que des productions en petit nombre ; ce
sont : le mil dans ses différentes espèces, les niébés (haricots), un
peu de riz, le coton, du manioc, des patates, des courges, etc.
D’apparence désolée pendant la saison sèche, la campagne présente des
aspects luxuriants en hivernage ; les terres sont couvertes d’abondantes
moissons. C’est aussi une région favorable à l’élevage ; des bœufs y
paissaient par milliers, mais l’épizootie a anéanti les troupeaux. Dans
le Mossi, dans le Liptako et le Yagha, on fait grand élevage de beaux et
bons chevaux ; ceux-ci sont peu nombreux dans le Haoussa, mais le Bornou
en produit des quantités considérables qui sont vendues sur les marchés
de Kano et de Kouka.
A partir de Kortaoua la rivière de Hadéïdjia fait une courbe dans le sud
et la route la quitte pour se diriger droit sur le Birni. Sur le plateau
qu’elle traverse les eaux sont rares et de mauvaise qualité, les puits
profonds. Le seul village de Rindyem où nous faisons étape, en partant
de la rivière, est entouré d’une enceinte en terre ; les autres,
d’apparence assez misérable d’ailleurs, n’ont pour toute défense que des
palanques formées de troncs d’arbres non équarris. Plus on s’éloigne de
Kano, plus les apparences du bien-être et du confortable disparaissent ;
la population est pauvre, les infirmes sont en quantité considérable.
Les étapes à Dandouzé, Coloni, Kokodji ne présentent aucun intérêt. Nous
rencontrons cependant d’assez nombreux campements de Foulbés porteurs. A
quelques kilomètres de Kokodji nous entrons au village de Yalo, sur le
territoire de Hadéïdjia. Ouro-Gako est notre première étape ; le
lendemain 27 février, dans la matinée, nous sommes à Karbo, pauvre
bourgade avec un mauvais puits, d’où j’expédie Makoura et Gadiéré à
Birni-Hadéïdjia pour saluer le Roi. Le soir, je viens camper à Boulacori
où je trouve un confortable relatif dont nous étions sevrés depuis le
départ de Kano. Ce sont des œufs, des poulets et du bon lait dont j’ai
le plus grand besoin, car j’ai eu au long de la route une fièvre
bilieuse grave ; or j’ai dû marcher, faute de pouvoir m’arrêter dans des
villages qui n’offraient aucune ressource.
Le 28 février, nous arrivons à Birni-Hadéïdjia, capitale du Hadéïdjia.
La ville assez grande, au moins à en juger par ses dimensions
extérieures, car je n’y suis pas entré, est située sur la rive gauche de
la rivière dont j’ai parlé plus haut. Elle est entourée d’une muraille
en terre, très élevée, en fort bon état d’entretien. Tout autour de
l’enceinte se développe un très beau bois de mimosas. Sous les ombrages,
d’innombrables écoliers de tout âge ânonnent tout le long du jour des
versets du Coran qu’ils ne sont pas destinés à comprendre. L’étude du
Coran, en effet, pour la majorité des élèves des marabouts se borne à un
exercice de mémoire analogue à celui de nos enfants de chœur et de nos
chantres qui psalmodient dans nos églises les hymnes et cantiques latins
dont ils ne comprennent un seul mot.
La rivière qui, je l’ai dit, n’est autre que la rivière de Kortaoua,
couvre la ville au Sud-Est et à l’Est ; son cours se continue ensuite
dans la direction du Nord-Est ; dans le pays baddé, région frontière du
Bornou, elle se réunit à la rivière de Katagoum, pour former le
Komadougou-Yobé qui se jette dans le Tchad à une dizaine de kilomètres à
l’est du village de Yo.
Sous les murs de Birni-Hadéïdjia la rivière a 200 mètres de large
environ ; elle coule dans un lit de gravier et sable. Au moment de mon
passage, il n’y avait plus d’eau que par endroits, et cependant, quand
plus tard je l’ai traversée à Koukaboni, j’ai trouvé une nappe d’eau
courante. Ce fait semble une anomalie qui n’est susceptible d’être
expliquée qu’en admettant des trajets souterrains qui, aux basses eaux,
réunissent entre eux les différents biefs[29].
D’après les indications de Barth, la carte porte un troisième cours
d’eau comme constituant, avec les deux autres, le réseau du Komadougou.
J’ai eu occasion de traverser, entre Birnioua et Madia, ce que Barth a,
par renseignement, porté comme une rivière. J’en parlerai quand le récit
sera arrivé en ce point.
La réception qui me fut faite à Hadéïdjia fut des plus courtoises, grâce
à la lettre du Roi de Kano et à l’entremise de Gadiéré. Après une
journée de repos, je demandai à continuer ma route et, chose
inaccoutumée, non seulement ma demande reçut accueil favorable du Roi,
mais encore celui-ci tint très exactement son engagement.
Le Roi donna une lettre pour le Ghaladima du Bornou ; mais, en outre, il
adjoignit à Gadiéré un de ses Kachellas (capitaine) et six cavaliers
d’escorte.
« Les gens du Bornou, me fit-il dire, par son premier ministre, ne sont
pas honnêtes ; ils manquent de bonne foi. Au lieu d’un guide, le Roi te
donne un de ses Kachellas et une escorte. Si par ce qu’ils verront à
N’Guéleva (résidence du Ghaladima), ils pensent que ta sécurité ne peut
être menacée, ils reviendront après que, _devant eux_, le Ghaladima
t’aura mis en route avec ses hommes ; s’ils jugent qu’ils ne peuvent
faire fond sur la parole du Ghaladima ou si celui-ci te refuse la route
de Kouka, ils te ramèneront ici. »
L’acte du Roi était d’autant plus méritoire que les gens de son
entourage montraient un grand scepticisme : « Mais, disaient-ils, que
va-t-il faire au Bornou, ce blanc, puisque le Cheik ne veut pas en
recevoir ? »