pas jusqu’au jour où Madiou vient et, dans le plus grand secret, me
confie que le Roi devient aveugle, qu’il me faut le soigner. Je vais
faire visite au Roi une après-midi. Je pénètre dans les parties les plus
reculées du palais ; seuls, quelques eunuques silencieux veillent aux
portes ; un grand calme, une fraîcheur délicieuse planent dans
l’atmosphère comme alanguie ; une lumière discrète, tamisée par les
grands arbres, repose la vue fatiguée par la réverbération des grandes
cours qui précèdent les appartements intimes. A la consultation, Madiou
assiste seul avec Makoura, mon interprète, et Gadiéré, traducteur de
haoussa, captif de Madiou. Le Roi devient aveugle, la chose est
certaine ; un œil est complètement perdu par la cataracte, l’autre prend
le même chemin. Je me retire après avoir constaté que rien n’est à
tenter pour guérir le mal, car le Roi est déjà âgé ; il a de soixante-
cinq à soixante-dix ans. Je compose une potion à l’iodure de potassium
et la donne à Madiou en lui disant que le Roi doit en prendre par jour
une cuillerée à bouche. Je pense que ce dépuratif pourra enrayer le
développement du mal en améliorant l’état général.
Cela fut en effet, et un mieux notable se produisit ; mais je dus
attendre plus de deux mois encore à Kano ce résultat, ne me doutant pas
que les retards systématiques que l’on apportait à mon départ n’avaient
d’autre but que celui de voir l’effet de ma médication. Il y avait aussi
une autre cause, mais que j’ignorais alors. Nous le verrons plus loin.
Motiver le retard, d’ailleurs, était simple ; le courrier envoyé au Lam-
Dioulbé n’était pas de retour, et maintenant on considérait comme
ignominieux pour la bonne renommée de l’Empereur et du Roi de Kano de me
laisser partir sans me payer ; puis le courrier avait été arrêté par les
Goberoua dans la forêt de Goudomi. Après un nouveau temps, on se
résolvait à envoyer un autre courrier, cela le 4 février ; il rapporta
la réponse du Lam-Dioulbé le 15.
Mon séjour à Kano put me permettre d’étudier à loisir cette ville, qui
est la capitale commerciale du Soudan central.
[Illustration : Plan de Kano.]
Kano, dont le plan est ci-après, est une très grande ville entourée d’un
Birni (enceinte) de 7 à 8 mètres de hauteur. Dans sa grande largeur,
Kano mesure environ 8 kilomètres de diamètre, mais toute cette immense
surface de terrain n’est pas couverte de constructions ; en particulier
les parties ouest et nord-ouest sont dépourvues de maisons.
A Kano, comme dans presque toutes les villes du Haoussa entourées d’une
enceinte, les constructions sont en terre, de forme rectangulaire, à
toiture plate. Les maisons des Arabes, des grands personnages et des
riches commerçants haoussa sont à un étage.
Kano est incontestablement la métropole commerciale du Soudan central ;
tous les peuples du Soudan et du Sahara s’y donnent rendez-vous. Le
Touareg du Sahara y coudoie l’homme du Bornou et du Ouaday, le
commerçant arabe traite affaires avec les indigènes des deux rives du
Niger, de la Bénoué et du Tchad. Kano est, en outre, sur la route du
pèlerinage ; tous les musulmans du Soudan central et occidental qui se
rendent à La Mecque passent par cette ville.
Toutes les terres, dans un rayon de plus de 100 kilomètres autour de
Kano, sont en culture, pour permettre de nourrir l’immense population
fixe et flottante. J’estime la première à cinquante ou soixante mille
habitants ; la deuxième, je ne puis la chiffrer, même approximativement,
mais je ne crois pas être au-dessus de la vérité en fixant à deux
millions le nombre des individus qui sont temporairement dans une année
appelés à Kano par leurs affaires.
Le marché de Kano est journalier, et, sur l’immense place où il se
tient, on trouve tous les animaux, toutes les productions, les produits
de toutes les industries du Soudan et beaucoup d’articles européens. La
foule qui encombre le marché, acheteurs et vendeurs, peut s’élever
chaque jour à trente mille personnes.
Toutes les affaires se traitent en cauries ; l’argent cependant
passerait très aisément ; il y est connu, mais il est rare, et les
Arabes l’accaparent. Les transactions de quelque importance ne se font
pas directement entre le vendeur et l’acheteur, il y a toujours un
courtier intermédiaire qui est payé par le vendeur. Toutefois, quand la
vente se fait à l’intérieur d’une maison, le propriétaire de celle-ci,
qu’il soit présent ou non au marché, a droit à la commission due au
courtier. Les courtiers, à l’ouverture du marché, règlent le cours
suivant l’abondance ou la rareté des produits demandés ; ils sont
responsables devant le chef du marché du prix des marchandises qu’ils
vendent ; l’acheteur n’a pas à se préoccuper que le vendeur soit
satisfait ou non : si le courtier a vendu, l’acheteur peut contraindre
le vendeur à livrer.
Les cauries, difficiles à transporter (50000, soit 50 francs, forment la
charge d’un bourriquot), ne représentent guère qu’une monnaie de
compte ; la plupart du temps, les produits estimés à une valeur
déterminée s’échangent directement les uns contre les autres.
C’est à Kano que se traitent toutes les opérations commerciales un peu
importantes dans un immense rayon de territoire. Mais ce n’est pas
seulement par son commerce que Kano brille d’un éclat incomparable,
c’est aussi par son industrie propre, _industrie toute soudanienne_.
C’est d’abord l’industrie du vêtement ; on peut dire que Kano vêt les
deux tiers du Soudan et presque tout le Sahara central et oriental.
Chaque année de nombreuses caravanes partent de Kano, s’en vont à
Salaga, au Gandjia, au Ouorodougou même, chercher la noix de kola
qu’elles échangent contre les tissus de Kano.
La teinturerie est très renommée et, en particulier, certains pagnes
nommés _tourkédis_ teints à l’indigo pur, puis lustrés, font prime sur
tous les marchés du Soudan et du Sahara.
Kano est encore célèbre par ses brodeurs et par son industrie de
peausserie. Tous les cuirs baptisés du nom de maroquins, teints en jaune
ou en rouge, sont préparés et teints à Kano, et sont, de ce point,
exportés vers la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc. Les
peaux de bœuf admirablement tannées et assouplies sont indispensables à
toutes les caravanes, tant de l’intérieur que du désert ; enfin, les
peaux de bouc de Kano, ou outres à eaux, sont recherchées au point que
jamais une caravane ne partira de Kouka, par exemple, avant d’avoir fait
venir de Kano sa provision de peaux de bouc (or la distance de Kouka à
Kano est de plus de 600 kilomètres).
L’importance de Kano est donc capitale, et je n’ai cité que ce qui a
trait à l’_industrie indigène_. Les transactions sur la noix de kola que
Kano envoie chercher à la côte occidentale sont immenses, mais
difficiles à chiffrer ; cette noix est ensuite transportée de Kano
jusqu’à Kouka et de là au Ouaday et à Khartoum.
Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’est la noix de kola, qui s’est même
introduite depuis quelques années dans la pharmacopée européenne. La
noix de kola est produite par un arbre appelé _Sterculia cola_, il croît
entre le 6° 30′ et le 11e ou 12e degré de latitude nord. On trouve les
kolas sur la Gambie, dans le Niokolo, dans le pays des Timénés, aux
abords de la Mellacorée, mais les plus célèbres viennent du Ouorodougou
et du Gandjia. Les fruits, analogues à un marron comme grosseur moyenne,
sont contenus dans une coque présentant quelque similitude extérieure
avec celle de la noix ordinaire ; ils y sont réunis par trois ou quatre,
à la manière des châtaignes dans leurs pelons. Le kola présente
généralement sur son pourtour une raie noire, quelquefois deux, qui
permet de le diviser sans le rompre.
La grosseur du kola est très variable : on en voit de la grosseur d’une
châtaigne ordinaire, tel celui du Niokolo : d’autres atteignent la
grosseur de la moitié du poing. La couleur générale est rouge brique
foncé, mais dans certaines contrées, dans le Ouorodougou en particulier,
il y a toutes les teintes intermédiaires entre le rouge et le blanc. Le
kola du Ouorodougou se consomme surtout dans les bassins supérieurs du
Niger et du Sénégal. Dans les pays bambaras, la noix de kola joue un
grand rôle dans la vie ordinaire ou dans la vie publique ; la couleur,
dans ce cas, a une grande importance : le kola blanc est toujours un
signe d’amitié, d’hospitalité. Demandes de mariage, acceptation ou
refus, défi, déclaration de guerre, marque de soumission, etc., se
traduisent par l’envoi d’un nombre de kolas de couleur déterminée.
Je veux parler ici spécialement du kola du Gandjia, qui est, lui,
uniformément rouge et qui, moins fin souvent que le kola du Ouorodougou,
est cependant de préférence acheté par les caravanes de Kano, parce
qu’il se conserve plus longtemps.
J’ai dit ci-dessus l’itinéraire suivi par ces nombreuses caravanes ;
j’ai dit aussi les tribulations sans nombre que sont obligés de subir
les malheureux traitants qui vont si loin à la recherche de ce précieux
produit. Ce que je veux dire maintenant, ce sont les soucis de tous les
instants, les soins méticuleux dont le commerçant est obligé d’entourer
sa marchandise pour pouvoir l’amener à Kano, à Khartoum même, dans des
conditions qui lui en assurent la défaite facile et rémunératrice.
C’est à Kano que se confectionnent les paniers destinés au transport des
kolas. Ces paniers sont des sortes de corbeilles dont l’ossature est
formée de fortes branches d’osier ; ils ont la forme d’un tronc de
pyramide à base carrée ; les faces et le fond sont garnis en cuir.
Chacun de ces paniers contient de trois à quatre mille kolas ; deux
paniers sont la charge d’un bourriquot.
Pour que le kola puisse se conserver frais, et traité avec soin il peut
rester deux et trois ans en cet état, il lui faut une température humide
et surtout qu’il ne soit pas exposé à l’air. Si « le vent entre », comme
disent les Haoussa, le kola est perdu, il s’ouvre suivant la ligne de
séparation dont j’ai parlé plus haut, comme s’il allait germer, puis se
dessèche, se ride, devient dur comme un morceau de bois. Dans cet état,
il a perdu 90 pour 100 de sa valeur.
Les soins employés pour le conserver frais sont les suivants : au moment
de faire le panier, on garnit le fond et les parois de feuilles
fraîches, feuilles de cé (karité) de préférence ; ces feuilles, on les
mouille légèrement, puis on tasse les kolas dans le panier en les
aspergeant d’eau ; on a soin de laisser le moins de vides possible, puis
au-dessus on place une nouvelle couche de feuilles fraîches et humides,
pardessus lesquelles on met encore du vieux linge mouillé ; enfin, on
ficelle fortement avec une bonne corde, de telle sorte que le dessus du
panier, quand il est fermé, présente l’apparence d’une pelote de laine.
Tous les quatre ou cinq jours au plus, il faut renouveler cette
opération, qui se complique encore de ce fait qu’à chaque fois il faut
faire un triage pour éliminer les kolas simplement piqués comme d’une
tache de rouille, car, enfermés avec les kolas sains, ils les
gangréneraient.
De ce que nous avons dit des fatigues de route et de ce que l’on vient
de lire au sujet des soins de tous les instants dont la marchandise doit
être entourée, on peut se rendre compte que le métier des caravaniers
n’est exempt ni de fatigues ni de périls.
Quelle est la récompense de leur peine ? Au Gandjia, l’un dans l’autre
les kolas valent de 5 à 7 cauries ; dans le Mossi, ils valent de 40 à
50 ; à Say, de 70 à 80 ; à Sokkoto, 100 ; à Kano, de 120 à 140 cauries ;
à Kouka, de 200 à 250 et 300 cauries. Malgré cette majoration
considérable des prix, les caravaniers, tout compte fait, ne gagnent pas
plus de deux fois la valeur qu’ils ont engagée dans l’entreprise.
Quelles sont maintenant les vertus de ce fruit qui, on peut le dire sans
exagération, est la clef de voûte du mouvement commercial du Soudan ?
Le noir attribue au kola toutes les propriétés bienfaisantes ; il lui
est aussi indispensable que la chique de bétel à l’Indou et à
l’Annamite, que l’opium au Chinois, que la cigarette à l’Espagnol, que
le chien à l’aveugle.
Le noir prétend que le kola l’empêche de souffrir de la faim, lui fait
trouver bonne l’eau la plus détestable, lui donne l’endurance à la
fatigue, restaure même certaines de ses facultés quand elles sont
affaiblies.
Pour mon compte personnel, j’ai dû renoncer à son usage parce que deux
noix de kola me donnaient une agitation fébrile, mais je ne lui ai
jamais trouvé aucune vertu spéciale, sinon d’offrir quelque analogie
avec le café. Les Arabes ont bien cette impression, puisqu’ils appellent
le kola « gaoua Soudan » — café du Soudan. — Toutefois, à raison d’une
astringence très marquée qu’il possède, le kola, quand on l’a mastiqué
un moment, fait paraître fraîche et savoureuse une eau de qualité
médiocre.
Les analyses scientifiques qui en ont été faites ont révélé dans sa
composition la présence d’une forte proportion de tanin et d’un
alcaloïde analogue à la caféine ou à la théine. Des produits qui en ont
été tirés je n’ai rien à dire, l’usage seul peut en démontrer la valeur.
Ce qui est incontestable, c’est que, dans le Soudan entier, le kola est
l’objet de luxe par excellence, accessible à peu près à toutes les
bourses. Un homme qui se respecte doit toujours avoir sur lui un kola à
partager avec son interlocuteur, voire même son esclave. C’est la prise
de nos grands-pères, c’est le cadeau que tout le monde peut donner, que
personne ne peut refuser sans une excuse valable. Avec un kola on voit
s’évanouir d’elles-mêmes des difficultés qui avaient résisté à tous les
efforts appuyés de cadeaux ; on se réconcilie avec son guide, quand il
trouve qu’on le fait partir de trop grand matin ; on calme un créancier
irrité ; on se débarrasse d’un solliciteur importun ; on enlève un
marché indécis ; on soutire un renseignement précieux ; on ferme la
bouche à un braillard ; on gagne le sourire d’une jolie femme ; on peut
même capter les bonnes grâces d’un eunuque.
C’est assez dire que c’est la panacée universelle, et la puissance
commerciale de Kano repose en grande partie sur les millions de kolas
dont son marché est approvisionné.
Une autre branche importante du commerce de Kano, ce sont les captifs.
Je dis à dessein captif et non esclave, car l’esclavage a été, s’il
n’est plus, une plaie tout européenne. L’esclavage tel que les Arabes et
les Européens, à leur exemple, l’ont compris, implique l’idée
d’infériorité morale de la race asservie ; de là, à traiter comme un vil
bétail les malheureux noirs, il n’y avait qu’un pas ; il a été franchi.
On connaît les horreurs de la traite qui transportait de l’autre côté de
l’Océan des milliers d’infortunés destinés à ne jamais revoir le sol qui
les avait vus naître. Toute leur vie, ils devaient peiner durement sous
le fouet du farouche et cruel commandeur. Serfs attachés à une glèbe
étrangère, leur descendance était, à perpétuité, vouée au même servage,
sans espoir de relèvement. Plus impitoyable encore, l’Arabe pousse la
barbarie jusqu’à les priver des attributs de la virilité pour en faire
les gardiens féroces de son harem.
Au Soudan, la captivité n’a rien de commun avec ces barbares coutumes.
Le captif est toujours un prisonnier de guerre ; la vente des
prisonniers couvre les frais de guerre du vainqueur. Guerre souvent
inique, je le veux bien ; mais le spectacle que nous offre l’Europe,
dans son histoire, ne nous permet pas d’être juges trop sévères en la
matière. Toujours, c’est aussi vrai, le plus fort mange le plus faible ;
mais n’est-ce point là une loi d’humaine nature, que cet instinct de
domination qui force le plus faible à courber le front sous la loi du
plus fort ?
[Illustration : Une fille et son amie à Kano.]
Ce qui fait, au Soudan, que le captif est presque toujours traité avec
douceur, c’est que son sort peut être partagé le lendemain par son
propre maître ; aussi est-ce en général avec résignation qu’au bout de
quelque temps il accepte la perte de sa liberté. Une autre raison qui
porte le maître à se montrer clément est que souvent la population
servile est en plus grande proportion que la population libre, dans les
grands centres comme Kano, ainsi qu’autour des grands chefs. A Kano, la
population libre ne forme certainement pas le cinquième de la population
totale de la ville.
Il n’est pas sans exemple qu’une révolte générale des captifs ait
interverti les rôles ; le plus connu de ces exemples est rapporté par
Raffenel dans son Histoire des Bamanas (Bambaras). A Ségou, au siècle
dernier, les captifs révoltés mirent sur le trône un Diara captif comme
eux et massacrèrent le Roi, un Kourbari-Massassi, et toute sa famille.
La situation du captif est digne de pitié, lorsqu’il est encore à l’état
de prisonnier, c’est-à-dire tant qu’il n’a pas été acheté.
Après la razzia ou l’expédition de guerre, la population du village est
emmenée par le vainqueur ; les vieillards sont sacrifiés ; ou on les
tue, ou on les abandonne ; la population mâle adulte est enchaînée ; les
femmes, les enfants suivent, et le vainqueur regagne son territoire.
Souvent, dans ces marches de retour très rapides, de nombreuses victimes
succombent, les femmes et les enfants surtout, tant par suite de la
fatigue que par manque de nourriture. Impitoyablement les traînards sont
massacrés. Rares sont ceux qui réussissent à s’enfuir.
Arrivé au village, chacun prend son bien, qui pour le garder, qui pour
le vendre. Des marchands sont là bientôt, comme des oiseaux de proie,
qui viennent acheter la marchandise humaine pour la porter sur les
marchés où ils peuvent en trouver le meilleur prix. C’est presque
toujours les fers aux mains et portant de pesants fardeaux que les
malheureux font ces routes souvent fort longues. On les voit passer
hâves, chétifs, couverts de plaies et de vermine, nus ou vêtus de
quelques lambeaux d’étoffe, marchant à pas pressés, poussés par le
maître et par ses captifs plus durs que lui-même bien souvent, jetant de
temps en temps en arrière un regard défiant, aiguillonnés par la crainte
de voir s’abattre sur leur échine la dure lanière de cuir. Et ainsi, ils
parcourent des distances énormes, nourris tout juste à ne pas mourir de
faim, pour arriver à un marché le plus lointain possible, car le
marchand a le souci de les dépayser pour s’en défaire mieux. Un captif
offre plus de sécurité au maître qui l’achète, quand il est éloigné de
son pays d’origine, car il y a moins de chances pour qu’il tente de
s’échapper.
Au marché finissent en général les tribulations du captif, mais elles
ont duré plusieurs mois déjà. A partir de ce moment, le marchand,
intéressé à le faire valoir, le nourrit bien, lui donne aussi un
vêtement ; chaque jour on le conduit au marché, jusqu’à ce qu’il soit
vendu.
Sa condition est dès lors celle du commun ; les premiers temps, par
défiance, le maître pourra lui conserver des fers, mais pour les lui
enlever aussitôt que son attitude l’aura rassuré.
Il s’occupe des cultures, des réparations aux habitations ; son travail
est celui des enfants de la maison. S’il est intelligent, il s’élève
vite au-dessus de sa condition, son maître l’associe à ses affaires, à
son commerce, lui donne la gestion de ses intérêts, souvent de
préférence à ses propres fils. Comme première récompense, son maître lui
donne une femme, puis des esclaves, bientôt il est lui-même
propriétaire. S’il vient à avoir de la famille, son sort est
définitivement fixé, il ne peut plus être vendu, pas plus que ses
enfants. En faisant prospérer les affaires de son maître, il fait les
siennes propres, et, si sa bonne étoile l’a conduit sous le toit d’un
Roi ou d’un chef de pays, il peut prétendre par son assiduité, son
travail, son dévouement aux plus hautes destinées.
Dans tous les pays musulmans du Soudan, en effet, les grandes charges,
les grands commandements territoriaux ou aux armées sont entre les mains
des captifs qu’on appelle captifs de la couronne, ou grands captifs. Au
Bornou, en particulier, ils sont tout-puissants. La raison de cet état
de choses réside dans la suspicion dans laquelle les chefs tiennent
généralement leurs parents les plus proches. Le proverbe arabe ne dit-il
pas : « On t’a dit beaucoup de mal de moi ? Ce ne peut être que mon
frère ou mon oncle. »
La captivité doit être envisagée au Soudan comme une nécessité sociale
et économique. Sociale, parce que la rémunération du travail ne peut se
faire qu’avec les produits du sol et que chacun, ayant la terre à sa
disposition, peut cultiver suivant ses besoins, sans aliéner sa liberté,
puisqu’il n’obtiendrait en échange que ce que son propre travail peut
lui donner.
Si la main-d’œuvre servile n’était point, comme la main-d’œuvre
mercenaire ne peut exister, il n’y aurait pas de société, mais bien des
individualités sans cohésion.
Je sais que cet état, idéal chimérique de certains, peut hanter le
cerveau de quelques rêveurs qui y voient la suprême égalité ; je
regrette d’avoir à constater que, même dans les pays les plus arriérés,
ces utopies n’ont pas cours, et que le principe d’autorité a toujours
prévalu dans toute organisation sociale, quelque rudimentaire que j’aie
pu la rencontrer ; il est jugé indispensable, ne serait-ce que pour la
protection du droit le plus sacré, le droit au travail.
Or, si l’on veut bien s’en rendre compte, du seul exercice de ce droit,
l’inégalité prend naissance, à cause de la différence de production
fatale entre les individus. Mais je crois que je m’égare dans des
discussions hors de propos. Je terminerai en disant que la nécessité
économique est de même ordre que la première, puisque la terre et ses
produits ne pouvant être une rémunération, l’industrie et le commerce ne
sauraient ni prendre naissance ni prospérer.
On peut entrevoir toutefois, et à brève échéance, je crois, la fin de
cet état de choses ; c’est lorsque la fortune mobilière se présentera
sous une forme à la fois transportable, facilement transmissible et
négociable ; autrement dit, quand la marchandise monnaie sera d’un usage
courant.
A ce moment, en effet, le loyer du travail sera possible, et la
captivité disparaîtra d’elle-même. Il suffit, pour s’en rendre compte,
de considérer que le captif, s’il est un luxe, est aussi une lourde
charge. Au maître incombent sa nourriture, les soins de maladie ; s’il
meurt, le capital qu’il représente est perdu ; c’est pis encore si par
accident il devient infirme.
Déjà, dans les pays voisins de la côte, les noirs ont compris tous les
avantages de la domesticité libre ; ils savent qu’ainsi ils peuvent
exiger du travail en échange du salaire et qu’ils ne sont pas obligés de
nourrir, pendant de longs mois, une bouche inutile.
Cette transformation économique qui doit déraciner du sol africain cette
plaie ignoble de la captivité, c’est à l’Europe de la mener à bonne
fin ; mais toutes les sociétés anti-esclavagistes briseront leurs
efforts contre l’inéluctable nécessité, tant que la question économique
n’aura pas été tranchée.
Le siècle à l’aurore duquel nous serons bientôt, tiendra à honneur de
rendre à l’Afrique cet immense bienfait en juste compensation de l’œuvre
d’infamie des siècles qui l’ont précédé.
J’aurai terminé avec le commerce de Kano quand j’aurai dit quelques mots
de la caravane au sel et du mouvement commercial vers la Tripolitaine.
Chaque année, vers le mois de septembre, part de l’Aïr ou Asben (région
montagneuse du Sahara central) une caravane de trois à quatre mille
chameaux appelée aïri. Cette caravane, chargée de céréales et de dattes,
se rend à Bilma (sud de l’oasis de Kawar au nord du Tchad) pour y
échanger son chargement contre le sel renommé qui s’y recueille. L’aïri,
chargée de sel, fait retour à Tintelloust[27] et se dirige ensuite sur
Zinder et Kano.
A Zinder, une partie de la caravane se porte sur Katzéna et Sokkoto.
L’aïri arrive à Kano vers janvier et là prend, pour les transporter vers
Ghadamès, les produits des négociants arabes. Ce sont des plumes
d’autruche, un peu d’ivoire et des maroquins bruts.
Ces Touaregs sont des Kel-Oui ; ils se chargent des transports pour un
prix convenu à l’avance, et la plupart du temps les Arabes
n’accompagnent pas les caravanes. Au Bir-Assiou, situé à la frontière de
leur territoire, les Kel-Oui remettent leur chargement aux Touaregs-
Asgueurs, lesquels assurent le transport jusqu’à Ghadamès[28].