la route, il prit de propos délibéré une avance sur le convoi, destinée
à me forcer quand même à faire une étape beaucoup trop longue, parce
qu’il voulait arriver le jour même aux portes de la ville, alors que
l’état de fatigue de mes animaux me défendait de le faire. Je finis par
le joindre très au loin sur la route, et là son insolence fut telle que
je lui signifiai son congé. Il le prit de très haut, en affectant de
rire de mes menaces, et sa verve moqueuse ne connut plus de limites
quand il me vit les mettre à exécution. J’arrêtai en effet le convoi sur
place dès qu’il m’eut rejoint, et le laissai, lui, continuer sa route.
Aussitôt qu’on a mis bas les charges, je fais rapidement déjeuner
Makoura, lui donne des vivres pour le lendemain, et, lui remettant en
main le traité de Sokkoto, je l’expédie avec mon cheval à Kano, pour
demander au Roi l’hospitalité.
Boubakar, furieux de ma résolution, attend Makoura sur la route et lui
déclare qu’il l’empêchera d’entrer dans Kano.
Le lendemain, 23 novembre, je me remets en marche avec le convoi, de
manière à me rapprocher de Kano, pour attendre le retour de mon
interprète. Nous prenons campement vers dix heures au bord de la route,
sous un superbe ficus où se tient en permanence un petit marché. Cet
endroit s’appelle Rini-Asbenaoua, parce qu’il sert régulièrement de
point de ralliement aux gens d’Asben quand ils entrent dans Kano ou en
sortent. Birni N’Kano est devant nous à 600 mètres dans l’Est.
J’avais compté trouver mon interprète au plus loin en ce point ; je
campe un peu inquiet, redoutant les mauvaises menaces de Boubakar.
Mes inquiétudes toutefois se calment, quand j’apprends par des passants
que Makoura est entré en ville, mais qu’il ne pourra être de retour que
le lendemain, parce que dans la matinée il a dû aller à l’audience du
Roi, lequel ne se trouve pas en ville, mais bien à un village de
plaisance appelé Fanisao, situé à quelques kilomètres dans le Nord-Est.
Enfin, vers quatre heures et demie, Makoura arrive radieux ; l’ordre du
Roi est d’entrer dans Kano le soir même. Pendant que j’envoie chercher
les animaux et qu’on les charge, je me fais raconter les incidents du
jour et de la veille.
La veille, Boubakar et Makoura ont fait la route ensemble, l’un suivant
l’autre ; mais, comme ils arrivaient dans l’après-midi devant les portes
du Birni, Boubakar s’est arrêté dans une case voisine de l’enceinte, de
manière à n’entrer que le lendemain. Makoura a voulu continuer, mais
s’est vu barrer la route par le Serky N’Kofer (maître de la porte) qui,
prévenu par un homme que Boubakar avait envoyé au-devant, lui a déclaré
que les hommes du blanc n’entreraient point sans le guide du Lam-
Dioulbé. Force fut à Makoura de faire comme Boubakar, de s’arrêter. Le
lendemain, ils entrèrent de concert dans Kano et se rendirent auprès de
Madiou, intendant général du Roi et son factotum. Malgré les plaintes de
Boubakar, dont la rage fit explosion, il suffit à Makoura de montrer la
lettre portant le cachet du Lam-Dioulbé, pour qu’aussitôt Madiou se
prosternât très humblement et donnât l’ordre de les conduire tous deux
immédiatement à Fanisao, auprès du Roi. Boubakar ne s’attendait pas à ce
coup de théâtre ; il ignorait que j’eusse une lettre du Lam-Dioulbé ; sa
morgue tombant aussitôt, il partit avec Makoura, en lui demandant de ne
rien dire au Roi.
A l’audience, Boubakar fut appelé à parler le premier, pour rendre
compte de sa mission ; il ne put le faire sans élever quelques
récriminations. Le Roi dit alors à Makoura son étonnement que je ne me
fusse pas entendu avec Boubakar ; mais, quand, l’instant d’après, ayant
pris la lettre, il vit le cachet du Lam-Dioulbé, alors toute l’assemblée
de se prosterner, pendant que le Cadi recevait la lettre des mains du
Roi. Celui-ci, l’ayant lue à haute voix, arriva au passage où le Lam-
Dioulbé me recommandait au Roi de Kano dans les termes les plus
emphatiques pour l’amour-propre de ce dernier, avec force formules
d’honneur et d’affection. A ce moment, me dit Makoura, le Roi et
l’assemblée furent pris d’un vertige véritable, et, au milieu d’une
explosion d’enthousiasme, le Roi, rendant à Makoura la lettre, lui donna
l’ordre d’aller me chercher sur-le-champ, qu’il était honteux que Mon
Importance pût se morfondre dans l’attente, qu’il voulait que le soir
même, à quelque heure que ce fût, j’entrasse dans Kano.
A cinq heures quarante-cinq, nous passons la porte du Birni, mais ce
n’est qu’à six heures et demie que nous arrivons au cantonnement que
nous prenons péniblement aux lanternes.
Je me couche, harassé de corps et d’esprit, mais je puis m’endormir
bercé par cette douce pensée qu’une seule grande étape me sépare encore
du but : le Tchad.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE X
=Séjour à Kano=
La visite au Roi à Fanisao. — Madiou, intendant du Roi. — Je suis
harcelé par mes créanciers. — Nouvelle audience du Roi. — Le palais de
Kano. — Je suis obligé de vendre de l’or, mais je me venge sur Madiou. —
Je soigne le Roi. — Mon départ est différé sous divers prétextes.
Kano métropole commerciale du Soudan. — Sa population, son marché. —
Industrie de Kano. — Son commerce. — Monographie du kola. — La captivité
au Soudan. — Transformation économique que peut seule amener sa
disparition. — L’aïri ou caravane au sel. — Le mouvement commercial de
Kano avec la Tripolitaine par le Sahara.
Divers incidents de mon séjour à Kano. — Les agents de la Royal Niger
Company. — Madiou, en quête de médicaments, me donne des détails précis
sur l’expulsion du Bornou, d’Européens venus l’année précédente à Kouka.
— Quels sont ces Européens ? — Je puis enfin me rendre compte des vrais
motifs qui retardent mon départ. — Le Roi de Kano n’aurait pas voulu me
laisser prendre la route du Bornou. — Je finis par obtenir guide et
lettre pour le Ghaladima du Bornou.
J’expédie, par Tripoli, un courrier en France. — Je fais la charité.
Je vais parler de mon séjour à Kano, qui se prolongea malgré moi au delà
de mes prévisions. J’avais bien compté que le règlement de mes affaires
demanderait quelque temps, mais je n’aurais jamais cru être, pour cette
cause, retenu pendant trois mois et demi.
Ma première audience du Roi eut lieu le lendemain, j’en extrais le récit
de mon journal.
« 24 novembre. — De bonne heure, Madiou me fait prévenir de me tenir
prêt à partir pour aller voir le Roi à Fanisao. A six heures et demie,
je suis chez Madiou, avec lequel je m’entretiens un instant ; il me
désigne alors l’homme qui va me conduire au Roi.
« Nous partons ; je suis étonné de la propreté des rues et plus encore
de voir de nombreux bourriquots chargés d’un double couffin plein
d’ordures. Je me renseigne et j’apprends que ce sont des individus qui
achètent ces immondices pour les porter dans leurs lougans[23]. Nous
traversons le marché, désert à ce moment, mais fort propre, quoique bien
des toits de cases soient ruinés. Je remarque de nombreux ruisselets et
nombre de mares, mais toujours bien dégagés, pas d’immondices. Après le
marché, nous dirigeant vers la porte nord, nous traversons le quartier
arabe ou des Tourankés, nom donné aux agents des maisons arabes de
Ghadamès en résidence à Kano.
« Toutes les maisons sont fort belles et propres, à deux étages pour la
plupart ; elles ont un aspect confortable. Beaucoup sont fermées par des
portes lamées de fer ; d’autres, ouvertes, laissent voir des vestibules
bien bétonnés, souvent couverts de tapis, sur lesquels sommeillent des
Arabes douillettement enveloppés de couvertures.
« Nous poursuivons et sortons enfin du Birni après avoir traversé une
sorte de terrain de vaine pâture. Nous prenons la route de Damagharam.
Une heure vingt après, nous entrons dans Fanisao. Partout, le long du
chemin et dans la ville, un grand va-et-vient de cavaliers.
« On me conduit dans une maison où l’on remise nos chevaux, puis nous
nous acheminons vers le palais auquel on accède par une large avenue
bordée de belles maisons en terre, très bien entretenues. L’entrée en
est monumentale. Après avoir franchi le vestibule d’entrée, à l’ombre
sous un auvent on me dit d’attendre. Nos gens pénètrent à l’intérieur.
« Deux longues heures durant, je vois défiler devant moi une quantité
innombrable de gros turbans, puis les fils du Roi, conduits comme un
pensionnat. Enfin je m’impatiente et déclare mon intention formelle de
partir sur l’instant ; on ne m’a pas laissé emporter mon pliant et je me
morfonds debout au milieu des griots.
« Cette menace m’ouvre enfin la porte. Après avoir traversé une très
grande cour remplie de gens en attente, j’entre dans une vaste salle où
foule de gros turbans sont debout et, d’une voix grave, lancent à tout
instant : Seun ! Seun ! entrecoupant de temps à autre d’une exclamation
différente, bientôt suivie de nouveaux Seun ! Seun ! Disons tout de
suite que le Roi, dans une alcôve voisine, est en train de revêtir, pour
me faire honneur, un superbe pantalon, un superbe boubou, un superbe
turban ; c’est ce que témoignent les courtisans en disant : « Le roi met
un beau pantalon. Superbe ! superbe !... Le Roi met un beau boubou.
Superbe ! superbe ! »
« Après ce petit lever, tout le monde s’accroupit, on me dit d’avancer.
Je ne sais toujours où je suis, et, gravement, je salue un individu face
auquel on m’a fait asseoir et qui, non moins gravement, ne me répond
pas. Je prononce la formule de salut, que Makoura traduit en peul et
Boubakar en haoussa ; alors, à mon étonnement, une puissante voix, mais
venant de gauche, me rend mon salut ; je tourne la tête et j’aperçois
très vaguement le Roi assis sur un banc d’argile élevé dans une alcôve
sombre.
« Après les compliments d’usage, le Roi déclare qu’il me sera envoyé un
beau mouton et cent cinquante kolas. Il rentrera, me dit-il, dans cinq
jours à Kano, après avoir expédié au Lam-Dioulbé son fils, le Ghaladima,
avec la colonne dont le Lam Dioulbé a tant besoin ; il n’a pas reçu
encore l’homme du Lam-Dioulbé, mais il fait partir sa colonne,
cependant.
« Je prends congé : je retourne à la case où nous sommes descendus ; là
je dois attendre pour voir le Ghaladima. On vient enfin me chercher.
« J’entre tout de suite. Le Ghaladima est un homme de trente-cinq à
quarante ans, sans rien de bien remarquable, c’est le fils aîné du Roi
et son successeur désigné.
« Le Roi a bien un frère, mais ce frère a été destitué par le Lam-
Dioulbé Oumar.
« Nous rentrons enfin à Kano ; il est deux heures trente quand je suis
de retour au cantonnement. »
J’ai omis de dire qu’à l’audience du Roi on a lu la partie du traité
dans laquelle le Lam-Dioulbé m’adresse à ses différents lieutenants. Le
passage où l’Empereur me recommande au Roi de Kano, haut et puissant
monarque, a provoqué, comme la veille, le grand enthousiasme de
l’assistance.
Le lendemain, je fais porter les cadeaux qui reçoivent bon accueil.
Je passe la journée à installer mon monde, mes animaux, mes bagages. Je
compte passer quelques jours à Kano pour me ravitailler, donner un repos
bien gagné, me refaire une caravane avec des chameaux ; car, dès cet
instant, mon idée arrêtée est de prendre pour le retour une des routes
du Sahara et je veux habituer mes hommes à la conduite et au chargement
des chameaux ; puis je demanderai au Roi de me donner, suivant les
ordres du Lam-Dioulbé, la route de Kouka.
Je ne me doutais guère, en faisant ces projets, qu’un long temps se
passerait avant que je pusse les mettre à exécution.
Mon mauvais génie à Kano, du moins je le crus longtemps, fut Madiou.
Madiou, de son vrai nom Aliou, était, comme origine, un Saratedjio, nom
que les Foulbés donnent aux habitants des pays frontières du Haoussa et
du Bornou : Katagoum, Hadeïdjia, Goudjeba. Il avait d’abord étudié pour
devenir marabout, puis, lassé de la profession, il était venu s’établir
à Kano comme commerçant. Peu à peu, ses affaires avaient prospéré ;
grâce à son intelligence et à son activité, il était devenu très riche.
Mohammed-Bello, alors héritier présomptif, fréquentait chez lui, et
largement Aliou lui ouvrit sa maison en même temps que sa bourse.
Lorsque le Roi son frère fut déposé par le Lam-Dioulbé Oumar, Mohammed-
Bello monta sur le trône et, aussitôt, pour reconnaître les services que
lui avait rendus Aliou, le prit pour trésorier, intendant général
(Mohadji, Madié).
« Cette charge est, à Kano, des plus importantes. Le trésorier est
chargé de la rentrée des impôts et de toutes les dépenses de la maison
du Roi. Jamais cette fonction n’est attribuée à un membre de la famille
royale, de crainte que les ressources considérables mises aux mains de
l’intendant général ne soient détournées de leur emploi au profit
d’agissements politiques. C’est généralement un des grands captifs du
Roi, dévoué à sa personne et habile homme d’affaires, ou encore, comme
dans le cas présent, un négociant connu pour sa probité et ses
aptitudes. L’intendant général a à sa libre disposition tous les revenus
de la province ou du royaume, car l’organisation que j’expose ici est
commune à tous les pays foulbés et haoussa, également au Bornou ; il a
en même temps l’administration de la maison du Roi et quelquefois, comme
c’était le cas pour Madiou, celle de la liste civile. Une fonction de si
grande importance crée en faveur du titulaire une situation privilégiée,
qui pourrait avoir de graves inconvénients, tels que concussions,
détournements, etc., si la législation n’y avait pourvu.
L’intendant général prend possession, à son entrée en charge, du palais
qui lui est assigné ; il s’y installe, comme nous dirions, avec sa
chemise pour tout apport, mais il en sort de même ; sa fortune
personnelle dont il confie l’administration à un tiers ne peut
s’accroître en aucune manière pendant toute la durée de ses fonctions ;
riche ou pauvre il est arrivé, tel il sortira. Généralement l’intendant
change à la mort du Roi ; comme sa place est toujours enviée, il est
rare que le nouveau Roi ne nomme pas un Madié pris dans son entourage.
L’autre se retire et bien heureux si les accusations portées contre son
administration par ceux qui l’ont jalousé au moment de sa faveur,
n’amènent pas sa propre ruine.
Ce revers de la médaille est compensé largement par les honneurs, les
satisfactions d’amour-propre qui environnent le titulaire de cette haute
charge ; il a grand état de maison, nombreuse escorte ; les clients
attachés à sa fortune lui font une cour plus nombreuse quelquefois que
celle de l’héritier présomptif. Mais souvent aussi s’accumulent contre
lui les haines des membres de la famille royale, quand il n’est pas
assez habile pour garder une certaine retenue ; s’il se laisse griser
par sa faveur passagère, son sort est à l’avance marqué, il payera,
peut-être de la vie, son intempérance et son orgueil.
Madiou (contraction de son titre et de son nom) était un habile homme
entre tous, très attaché au Roi, très entendu en toutes les questions
commerciales, qui avait pris au contact des Arabes un vernis de
civilisation composite ; mais il était menteur et fourbe. C’était le
personnage le plus fuyant qu’on puisse imaginer, banal à n’avoir ni
qualités ni défauts saillants. J’ai tout tenté pour le séduire pendant
les deux premiers mois ; j’étais désespéré de n’arriver à rien. Chaque
jour il venait passer deux ou trois heures avec moi, s’entretenir de
tout et de rien ; je ne pus jamais l’intéresser à mes affaires, malgré
les offres les plus alléchantes. Combien de fois ne l’ai-je pas mis à la
porte en l’accablant d’injures de toutes sortes, lui reprochant
amèrement sa mauvaise foi, sa duplicité ! Le lendemain, sinon le jour
même, il revenait sans prétexte s’asseoir à la même place, comme si rien
ne s’était passé entre nous.
Un jour, sans cause, il m’envoyait pour mes hommes ou pour moi-même des
charges de cauries, des dindons, du tabac, du café ; l’instant d’après
il me faisait menacer de me faire emprisonner si je ne voulais payer mes
dettes qu’il s’était engagé sur sa parole d’honneur à liquider.
Le règlement de mes dettes fut en effet le gros souci des premiers
temps. J’avais parlé, dès mon arrivée, à Madiou de la traite du Lam-
Dioulbé dont Boubakar était porteur ; cela n’avait pas paru digne de son
intérêt, pas davantage que de celui du Roi auquel il me disait en avoir
parlé. Boubakar, de son côté, préférait se payer lui-même sur ma créance
en touchant une forte commission, plutôt que de s’en remettre à ma
générosité ; aussi au bout de quelques jours vint-il m’annoncer qu’il ne
pouvait trouver pour la traite que la moitié de sa valeur.
Je refuse d’accepter et fais prévenir Madiou. Celui-ci ne veut entendre
parler de rien. Toutefois, comme le lendemain il m’envoie 200000
cauries, je puis régler deux de mes créanciers qui ne sont pas Haoussa.
Mais bientôt mes autres créanciers s’impatientent et je suis le premier
à reconnaître qu’ils n’ont pas tort ; mais, comme je sens que céder est
me mettre en mauvaise situation, que l’on s’empressera de ne pas me
payer et que n’étant plus couvert par cet engagement je serai à la merci
de Madiou, je déclare à ces gens que je suis incapable de les payer tant
que la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur ne m’aura pas
été remboursée. Je leur donne le conseil d’aller trouver le Roi pour
porter plainte contre moi.
Cela ne fait nullement le compte de Madiou, qui me fait informer que le
Roi, suivant la loi, me fera mettre en prison jusqu’à parfait payement.
C’est complet ; je réponds que j’attendrai l’exécution de cette menace.
La crise est à l’état aigu, je l’ai poussée à ce point pour forcer le
Roi à intervenir. Le résultat est obtenu. Le 9 décembre, je me rends au
palais, à l’audience du Roi.
« A neuf heures et demie[24], on vient me prendre, et, accompagné de
Makoura, je me rends au palais. Celui-ci est situé dans la partie est de
la ville. Dégagé sur tout son pourtour, sa façade est en bordure d’une
grande place. Cette façade est constituée par un mur de 7 à 8 mètres de
haut en excellent état d’entretien ; une seule porte monumentale donne
accès dans l’intérieur. Devant cette porte sont deux ficus sous lesquels
attendent les chevaux des grands qui sont entrés dans le palais. Je mets
pied à terre sous l’un d’eux.
« La porte franchie, nous traversons une première cour d’une quarantaine
de mètres de longueur, puis une deuxième porte donne accès dans une
autre cour de 100 mètres environ de longueur sur 50 de large.
« Au milieu est une grande case ronde dans laquelle on me prie
d’attendre. Un quart d’heure après, Madiou vient me chercher et à sa
suite nous entrons dans le palais.
« Nous franchissons une porte formant vestibule ; dans les entre-piliers
qui soutiennent les terres sont engrangées d’énormes quantités de foin ;
nous en sortons pour pénétrer dans une petite cour intérieure sur
laquelle ouvre la salle d’audience. Tout est d’une propreté méticuleuse,
il faut reconnaître que cet ensemble a grand air.
« Les gens sont somptueusement vêtus de pantalons et de boubous
artistement brodés, par-dessus lesquels sont jetés de beaux manteaux de
drap importés de la côte par les Arabes. Leur habillement est complété
par un énorme turban qui n’est pas sans être quelque peu ridicule et
dont la dimension marque l’importance du personnage.
« Les Haoussa sont les premiers à reconnaître d’ailleurs que
l’exagération de leur coiffure est souvent grotesque, car on dit d’un
sot prétentieux : « Il fait son gros turban. »
« Le vestibule fourmille de monde, de solliciteurs qui attendent à la
sortie un personnage influent, de captifs à l’air important qui gardent
les sandales et la canne de leur maître, de prisonniers enchaînés qui
attendent leur condamnation, assassins ou voleurs de profession, écume
de toutes les grandes villes, en Afrique comme ailleurs.
« Le rideau de la salle d’audience se lève pour nous laisser entrer. Je
me trouve dans une grande case ronde en terre, de proportions que je
n’ai pas vues encore. La masse des terres est contenue par des arceaux
de bois très artistement établis. Le diamètre est de 10 à 12 mètres à
l’intérieur, la hauteur au cintre est de 7 à 8. La salle est
parfaitement éclairée et le sol est si admirablement damé qu’on dirait
du bitume. Le Roi est assis au fond, sur une estrade recouverte d’un
tapis de laine sur lequel sont empilées, bien pliées, sept à huit
couvertures. Il porte un grand turban blanc et le litham[25] ; il est
vêtu d’un superbe boubou bleu, très finement brodé, par-dessus lequel
est jeté un très beau manteau vert ; passé à son bras gauche, retenu par
un bracelet de cuir, est un poignard touareg à fourreau et poignée
d’argent.
« De chaque côté du trône et en avant sont rangés, dans l’ordre de leur
dignité, les membres de la Faada (Conseil).
« Je m’assieds face au Roi qui, après les premières salutations, me
demande l’objet de ma visite.
« Je suis venu te saluer, lui dis-je, et ensuite t’entretenir de mes
affaires. »
« Mon interprète n’a pas achevé cette phrase qu’avant sa traduction en
haoussa, le Roi part à fond de train pour me dire qu’il est impuissant à
intervenir, qu’il ne peut obliger les gens à acheter vingt ce dont ils
ne veulent donner que dix, que je dois me résigner.
« Je proteste qu’il n’y a pas là une dette ordinaire ; que c’est une
dette du Lam-Dioulbé et que lui, Roi de Kano, ne peut s’en
désintéresser. Si telle avait été la pensée du Lam-Dioulbé, que sa
signature pût être protestée, il eût accepté l’offre que j’avais faite,
à Sokkoto, de lui abandonner mes marchandises. Mais, comme le règlement
de cette affaire m’a obligé contre mon gré à venir à Kano, je serai payé
intégralement ou bien je passerai aux profits et pertes, mais je
n’accepterai aucune transaction.
« On refuse de faire honneur à la signature de l’Empereur ! » ajoutai-je
enfin ; « libre au Roi de Kano de laisser salir le nom du Lam-Dioulbé !
Moi, je n’ai qu’une parole ; je payerai les gens qui ne m’ont fait des
avances que parce qu’ils connaissaient le crédit que j’avais sur Kano. »
« Un moment de stupeur de l’auditoire suit cette violente réplique. Le
Roi prend enfin la parole pour dire :
[Illustration : Palais du Roi à Kano.]
« Attends encore ; je vais envoyer des cavaliers au Lam-Dioulbé avec une
lettre ; s’il me dit de te payer, je le ferai.
« — Inutile. Le Lam-Dioulbé a mieux à faire que de s’occuper de
semblable vétille (je faisais allusion à la colonne en formation) ;
j’abandonne ce qui m’est dû. »
« Puis, me levant, je me retire. »
De retour chez moi, je fais appeler un Arabe auquel je propose de l’or à
vendre et qui, le couteau sous la gorge, me le paye 7000 cauries le gros
au lieu de 15000, prix courant ; mais il m’est indispensable de montrer
à tous qu’un Français tient ses engagements.
Je vends 100 gros[26] d’or et aussitôt j’envoie convoquer pour le
lendemain mes créanciers.
Ce coup droit atteint Madiou et le Roi dans leur sentiment le plus
intime ; c’est nier à la fois la richesse et la générosité du Roi de
Kano.
Mon or n’est pas vendu que Madiou accourt ; il a su que j’ai convoqué
mes créanciers, il veut savoir comment je les payerai. Il me demande si
j’ai de l’or à vendre, qu’il me le payera le double des Arabes ; je
refuse.
Mais je lui avais promis des médicaments deux jours avant ; il me les
demande. Je lui déclare que, dans ma situation précaire, la générosité
doit être bannie ; que, ces médicaments, je ne puis désormais que les
lui vendre.
« Combien ? dit Madiou.
— 600000 cauries (600 francs). » C’est le montant actuel de mes dettes ;
c’est un prix exorbitant ; il y a bien pour 5 francs, valeur réelle, de
quinine, de salicylate de soude, etc.
« Accepté, » dit Madiou, à ma stupéfaction.
Je dois reconnaître que c’était perdre la partie en beau joueur. Le Roi
ne pouvait se déjuger, puisqu’il avait dit devoir consulter le Lam-
Dioulbé ; mais Madiou avait trouvé le moyen habile de me permettre le
payement de mes dettes. Il règle, en effet, mes créanciers, le
lendemain.
Il n’y a plus de temps à perdre ; maintenant il faut partir.
Madiou est tout miel et sucre ; il me redemande des médicaments pour le
Roi ; je lui en donne, et le Roi m’envoie un chameau en me faisant dire
que ce n’est pas là son présent de congé, mais seulement le commencement
de ma caravane. Quelques jours après, des Touareg m’amènent, de la part
de Madiou, deux chameaux à vendre. Je déclare ne pouvoir acheter que si
Madiou veut avancer les fonds sur la somme qui m’est due. C’est accepté.