Chaque jour, deux fois, une nourriture très abondante était apportée de
la part du Oiziri, mon hôte. Vers midi, c’était le dégué ; le soir, du
touho à la viande.
Malgré le grand désir de donner quelque repos à mon personnel surmené,
je sentais que le séjour de Sokkoto pouvait avoir des inconvénients. Mes
hommes, quoique Bambaras pour la plupart, parlaient le peul. Ils avaient
été très travaillés dans les pays foulbés de la rive gauche par le désir
de ne pas aller plus loin ; à Ouro-Guéladjio, je vis le moment où la
défection de Baba amenait une désertion en masse. Les fatigues et les
périls de la dernière partie de la route, le séjour à Argoungou, fait
d’insomnie et d’abstinence, avaient achevé d’user leur résistance, et je
sentais que la tentation était forte pour eux de renoncer. Deux
sentiments les tenaient encore ; le premier était tout de loyauté : ils
considéraient comme honteux de rompre sans cause l’engagement qui les
liait à ma fortune ; ils savaient qu’ils se fermaient à jamais le retour
au Soudan ou dans leur village ; le second, plus intéressé, était la
certitude qu’ils n’obtiendraient de moi un centime de la solde qu’ils
avaient acquise.
Quoi qu’il en soit, il eût été inhabile de ma part de ne pas compter
avec le caractère très volage du noir et je pris immédiatement mes
mesures pour organiser le départ.
Pour cela, il me fallait tout d’abord acheter des animaux. Je me heurtai
dès le début à une difficulté insurmontable. Sokkoto n’est pas une ville
de commerce ; on n’y vit que du Roi et des grands. Dès qu’une affaire de
quelque importance est à traiter, on va à Kano.
Tout ce que mon dioula (traitant) put faire, en onze jours, fut de
réunir 33000 cauries en vendant à vil prix de l’argent et de la soie.
Un événement que je n’avais pu prévoir vint me tirer de cette mauvaise
situation, mais au prix d’un sacrifice qui me fut des plus pénibles.
Le Lam-Dioulbé, je l’ai dit, avait été enchanté de son cadeau. Le
lendemain, il me fit demander de m’acheter des étoffes semblables à
celles que je lui avais données. Je répondis en posséder encore, mais
que je ne voulais pas les vendre ; que je n’étais pas un commerçant, que
je faisais bien débiter de la pacotille, mais dans l’unique but de faire
vivre mon monde. J’ajoutai toutefois que j’avais coutume, quand un Roi
me faisait semblable demande, de lui donner ce qu’il désirait et qu’en
échange je recevais ce qui pouvait m’être utile pour la route. Pour le
présent, ce qui m’était indispensable était d’avoir des animaux, des
chameaux de préférence, et des vêtements pour habiller mes hommes.
Ceci posé, j’envoyai au Lam-Dioulbé un stock de très belles étoffes qui
pouvaient lui plaire, ce qui arriva ; mais, en me les renvoyant, il me
faisait dire que je n’avais qu’à fixer le montant, qu’il prendrait
volontiers tout ce que je lui avais fait montrer, sans en discuter le
prix ; que, quant au payement, il était au regret de ne pouvoir me
régler immédiatement, qu’il me donnerait une traite sur Adamaoua ; qu’à
Yola un homme de confiance qui m’accompagnerait vendrait des esclaves et
me verserait le montant de ma dette.
Désespéré de la tournure que prenait cette affaire de si peu
d’importance cependant, je ne fais qu’un bond chez le Oiziri. Je lui
explique d’abord que je n’ai envoyé des marchandises que pour permettre
au Lam-Dioulbé de choisir celles qu’il pouvait désirer, que je ne puis
me dessaisir de tout, il doit le comprendre, étant donnée la route qui
me reste à faire ; que d’autre part, le payement qui m’est proposé ne
peut me convenir, car il m’éloigne de la route que le Lam-Dioulbé m’a
permis de prendre, soit celle de Vourno, Katzéna et Zinder. Si j’ai
accepté de vendre, c’est pour acheter des chameaux et des vêtements à
Sokkoto, pour pouvoir continuer ma route.
Le Oiziri est de mon avis, je n’ai qu’à vendre mes marchandises et à
acheter ce qui m’est nécessaire ; mais il doute que j’y parvienne, car
Sokkoto n’est pas une ville de commerce. « Quant au Lam-Dioulbé, me dit-
il, il n’a rien ; au pouvoir depuis un an, il a donné son propre bien et
ce qui lui venait de la succession de son prédécesseur, pour se faire
une clientèle et rallier le plus de monde possible autour de lui. Car,
tu ne l’ignores pas, ajoute-t-il, les temps sont graves, » faisant
allusion à l’expédition projetée.
Deux jours encore on s’agite sans obtenir de résultats : je n’ai ni
crédit ni ressources ; de plus l’Empereur a été séduit ; son idée est
arrêtée, il lui faut mes marchandises. De guerre lasse je propose de les
abandonner. On se récrie en disant qu’on ne manquerait pas de raconter
que le Lam-Dioulbé a abusé des lois de l’hospitalité pour me piller.
Enfin je me vois contraint d’accepter la solution suivante : le Lam-
Dioulbé fera une traite de soixante-douze captifs sur Yola, mais l’homme
qui m’accompagnera négociera cette traite à Kano et me payera le montant
de ma dette. Pour permettre cette opération, il a fallu quintupler le
chiffre qui m’était dû. Un esclave à Yola est estimé 100000 cauries : ma
dette étant de 1200000, c’était un total de douze esclaves ; pour
permettre la négociation à Kano, on a dû faire la traite de soixante
esclaves pour le montant de la dette. Personnellement, en outre, le Lam-
Dioulbé me donnait 1 million de cauries, soit dix esclaves, et 200000 à
mon interprète, soit deux esclaves, au total donc, soixante-douze
esclaves.
Si j’ai insisté sur ce point, c’est pour montrer à quel degré sont
développées les connaissances de commerce et le crédit dans le Haoussa.
Cette solution qui n’était pas pour me plaire eut cependant une
conséquence inattendue et pour moi des plus heureuses. Le lendemain,
sans avoir eu à m’en inquiéter, je trouvai sur la place le crédit le
plus large _sur Kano_. Affluèrent immédiatement des gens, qui avec des
bourriquots, qui avec des chevaux, pour me proposer leurs animaux
_payables à Kano_. Moyennant des reconnaissances de la somme convenue
pour l’animal, payable à Kano, je pus remonter en quelques jours une
très belle caravane. Mes créanciers devaient faire la route avec moi ou
me retrouver à Kano.
Pendant ce temps, sans que j’eusse eu besoin d’en faire le rappel, la
promesse que m’avait faite le Lam-Dioulbé, au sujet du traité,
s’accomplissait ; le 28 octobre, il était signé. C’était à la fois un
traité très complet, en même temps qu’un sauf-conduit dans lequel
l’Empereur me recommandait à tous ses grands vassaux et aussi au Cheik
du Bornou, mais en particulier de manière expresse à Mohammed-Bello, Roi
de Kano, à Dibaïri, fils d’Aliou-Adama, Roi d’Adamaoua.
L’année précédente, les Anglais avaient envoyé à Sokkoto en même temps
qu’à Kouka ; leurs envoyés parvinrent alors que le Sultan Oumar était
encore sur le trône ; mais le Oiziri était en fonctions, car il détenait
cette haute charge depuis neuf ans au moment de mon séjour à Sokkoto ;
il a pu m’affirmer que l’Empire n’avait d’engagement d’aucune sorte avec
la Société royale du Niger.
Le jour même, je fais de très beaux cadeaux à l’occasion de la signature
du traité et, dans l’après-midi, je vois le Roi en audience de congé. Je
remercie le Lam-Dioulbé, au nom du Roi des Français, de sa bonne
hospitalité, et l’assure que d’autres viendront après moi entretenir les
bonnes relations désormais ouvertes entre les deux pays.
Je sors du palais pour aller chez le Oiziri, dont je prends congé dans
les formes les plus cordiales de part et d’autre.
Le 29 octobre, au matin, a lieu le départ ; un guide donné par le
Oiziri, porteur de la traite de l’Empereur, doit me conduire jusqu’à
Gandi où réside le frère du Lam-Dioulbé. Celui-ci me donnera un guide
pour Kano, où il sera chargé de négocier la traite.
Les sentiments dont quelques-uns de mes hommes étaient animés se font
jour au départ. Je constate en particulier la mollesse et la mauvaise
volonté de l’un d’entre eux auquel je fais une observation. Il le prend
sur un ton insolent que je réprime tout de suite en lui infligeant pour
punition de porter son ballot d’effets. Mais, au sortir des portes, le
passage est difficile, et, pendant les deux premiers kilomètres, les
animaux inexpérimentés se déchargent les uns après les autres. Mon
homme, profitant de ce que le convoi est disséminé sur un long parcours,
s’esquive et ne revient pas ; après deux heures de marche, son absence
prolongée me semble louche, je reviens en arrière avec Badaire, au galop
des chevaux, mais nous ne pouvons l’apercevoir. Aussitôt campé, j’envoie
Makoura à Sokkoto prévenir le Oiziri que, si l’homme est entré à
Sokkoto, je ne puis le contraindre à revenir, mais que je désire que ses
armes et ses munitions me soient renvoyées. Le Oiziri me fait la
promesse ; elle n’a jamais été tenue. J’appris plus tard que cet homme
prit part au siège d’Argoungou dans les troupes de l’Empereur ; il était
habile tireur et tua plusieurs chefs importants, entre autres Makaroui,
le fils du Roi d’Argoungou.
Le lendemain, sans m’arrêter davantage, je continue la route. Celle-ci
longe le cours du Goulbi N’Gandi ou rivière de Bakoura. Nous faisons
étape à Riri, à Koundous. Entre ce point et Gandi, nous sommes obligés
le même jour de traverser trois fois la rivière, dont la largeur moyenne
est de 50 mètres et la profondeur de 0m,70.
Le 1er novembre, nous sommes à Gandi. Bandawaky, Roi de Gandi, frère du
Lam-Dioulbé, ainsi que je l’ai dit, me donne l’hospitalité.
C’est un homme de quarante à quarante-cinq ans, à l’œil intelligent, au
visage fin, quoique dénotant un peu la fourberie. Il est gendre du
Oiziri, lequel lui délègue une partie des fonctions extérieures qui
ressortissent à sa charge et qu’il ne peut exercer lui-même.
L’empire haoussa est divisé en provinces qui ont chacune leur chef
portant le titre de Serky. Dans la province, le Serky a droit de haute
et basse justice, fait les levées de troupes, reçoit les impôts. La
dignité est héréditaire dans la même famille, sauf ratification du choix
par l’Empereur, qui donne l’investiture.
Auprès du Serky se trouve un Ghaladima, sorte de lieutenant nommé par
l’Empereur, mais toujours choisi parmi les héritiers éventuels les plus
proches, quand ce n’est pas l’héritier présomptif lui-même.
Les Serky des provinces doivent à l’Empereur obéissance complète, lui
fournissent un contingent armé et entretenu à leurs frais pour ses
expéditions, lui payent en outre un tribut annuel prélevé sur la rentrée
des impôts. En dehors de ces liens de vassalité, ils administrent leur
province de manière à peu près indépendante. Toutefois l’Empereur se
réserve le contrôle de leur administration et, à cet effet, aux
titulaires des grandes charges de la cour ressortissent un certain
nombre de provinces qu’ils ont mission d’inspecter, dont ils
centralisent les affaires pour en rendre compte à l’Empereur.
Ainsi du Ghaladima, héritier présomptif de l’empire, dépendent les
provinces de Katzéna, Kazaourei, le Magazingara (environs de Magami
N’Didi), le Kabbi.
Sokkoto et Vourno sont sous l’administration spéciale du Serky N’Kabbi.
Le Serky N’Saffara, fils du Lam-Dioulbé, surveille le Zamfara et le
Daoura.
Le Oiziri a la haute main sur les provinces de Kano, Zozo et Adamaoua.
Étant données les occupations multiples du Oiziri, celui-ci délègue
partie de ses pouvoirs à Bandawaky, Roi de Gandi, à la fois son gendre
et frère du Lam-Dioulbé. Sa charge principale est d’aller hâter sur
place la rentrée des impôts de Kano, du Maouri et de l’Adamaoua. Chaque
année, Bandawaky se met en route pour faire cette tournée, qui dure sept
à huit mois. Je devais plus tard le retrouver à Kano, d’où il partit
pour Yola.
Bandawaky, exécutant les instructions qu’il avait reçues, me donna un
guide qui devait m’accompagner à Kano et y négocier la traite dont j’ai
parlé.
L’homme qu’il choisit s’appelait Boubakar ; je fus surpris d’entendre
cet homme me parler anglais, fort mal à la vérité, mais de manière
suffisante toutefois pour me faire comprendre les choses les plus
simples. Lorsque je lui demandai des explications, il me présenta un
livret signé du capitaine Lansdale, qui l’avait engagé pour le Congo
belge où il avait servi deux ans et demi. Boubakar, nonobstant sa
connaissance des Européens, était un piètre personnage ; il me créa
mille soucis qui attiédirent fort ma générosité à le récompenser.
Le 3 novembre, au matin, nous quittons Gandi pour gagner Dampo où se
détache la route directe de Kano par Kaoura.
Le premier jour, nous faisons étape à Yassakoua. En ce point, je
m’aperçois que plusieurs animaux sont assez grièvement blessés pour que
je ne puisse continuer à les charger. Une idée me vient alors, bien
malheureusement comme on va le voir, d’utiliser le cours de la rivière.
D’après la carte de Lannoy, construite sur les données rapportées de
leur voyage par MM. Staundinger et Ernst Hartrat, la rivière de Gandi
était portée comme venant du Sud par Kaoura, Birni N’Goga, Gora, Dampo
et Yassakoua. Ayant appris qu’à Kaoura seulement je pourrais trouver des
animaux, j’entrepris de faire transporter par mon canot _Berton_,
jusqu’en ce point, les bagages que ne pouvaient porter mes animaux.
Malgré les protestations de Boubakar, je mis ce projet à exécution.
Le 4 au matin, je mis mon canot à l’eau et y fis transporter mes
cantines et divers bagages, puis, le confiant à Aldiouma, mon chef
d’escorte, je lui donnai pour instruction de le conduire jusqu’à Dampo
où je devais faire étape le jour même. De retour au village, pensant
qu’Aldiouma serait insuffisant en cas d’accident, je lui envoyai pour
l’accompagner mon meilleur engagé, Mamady-Konaté, puis, faisant charger,
nous nous acheminâmes vers Dampo où nous arrivions à dix heures.
Je prends campement dans l’intérieur du village et vers deux heures, un
peu étonné de ne pas voir arriver Aldiouma, j’envoie au bord de la
rivière. Rien n’est en vue.
Vers quatre heures, j’envoie deux de mes hommes, avec mission de
descendre la rivière ; ils reviennent à la nuit, n’ayant vu ni hommes,
ni bateau.
Accompagné de Boubakar, de mon interprète et de deux hommes, je pars à
mon tour à huit heures du soir par la route qui m’a amené. Celle-ci est
obligée de s’écarter un peu de la rivière, à cause de marais qui se
rencontrent entre Dampo et Yassakoua. Par les marais, nous allons à la
rivière ; on tire des coups de fusil, je lance des fusées avec ma canne-
fusil. Rien ! J’avoue qu’à ce moment la peur me tient autant pour mes
hommes que pour mes cantines qui renferment mes papiers et mes
chronomètres. Qu’est-il advenu ? C’est l’idée fixe qui me poursuit,
pendant que nous nous acheminons vers Yassakoua. Nous nous approchons
des portes qui sont fermées, nous essayons de parlementer avec le
cerbère ; il s’y refuse ; nous tirons des coups de fusil qui restent
sans réponse ; à plusieurs reprises, je tire des fusées. Rien ne se
signale.
Il ne nous reste qu’une ressource, attendre là le jour ; mais, avant de
nous coucher, je tente un dernier appel en tirant coup sur coup les six
cartouches de mon revolver, puis quelques fusées. Tout à coup nous
percevons un bruit faible, mais qui a la résonance d’une arme à feu, à 5
ou 600 mètres à peine du côté de la rivière. Nous nous précipitons
aussitôt dans la direction, en tirant de nouveaux coups de fusil
auxquels on répond de la même direction. Enfin nous arrivons et je
trouve Mamady-Konaté gardant sur la berge les bagages qu’il a sortis du
bateau.
[Illustration : A Yassakoua. — Aldiouma a déserté.]
Mon premier mot est, en arrivant auprès de lui :
« Et Aldiouma ? »
Mamady hésite, puis en détournant la tête répond :
« Il a déserté.
— Aldiouma a déserté, dis-je en proie à la plus grande surprise.
Pourquoi ? »
Et Mamady de persister à répondre :
« Aldiouma y a parti. »
S’il était une désertion à laquelle je pouvais m’attendre, certes, ce
n’était pas celle de cet homme auquel j’avais toujours accordé une
absolue confiance et qui m’avait donné de nombreuses preuves
d’attachement. J’appris alors qu’Aldiouma avait trouvé à Gandi un homme
originaire comme lui du Toro, qui lui avait laissé entendre qu’il serait
bien mieux au repos à Gandi que d’aller courir les aventures à la suite
d’un infidèle. Aldiouma s’était laissé ébranler et le hasard avait voulu
que je lui fournisse le lendemain une occasion propice. Certainement, si
je ne l’avais pas laissé seul, il ne fût pas parti.
Il fallait cependant sortir de situation. Boubakar y pourvut. Au passage
il avait vu, campés sous les murs de Tombo, des Asbenaoua (dénomination
sous laquelle les Haoussa désignent les Touareg noirs de l’Asben (Aïr)
et de l’Aden), il fut les trouver et leur proposa de leur louer leurs
bourriquots. Quand il fallut convenir du prix, ce fut chose malaisée ;
ils émirent des prétentions léonines auxquelles je dus souscrire en
partie.
A sept heures du matin, nous arrivons à Dampo.
On vide les cantines, tout a été mouillé, et les quelques clichés
impressionnés qui me restent ont bien chance d’être perdus. C’est ce qui
arriva.
J’eus à cet égard une malechance absolue. Je n’ai pas rapporté de mon
voyage une seule photographie. J’avais, de Sikasso, expédié un certain
nombre de clichés en boîtes bien fermées et j’avais eu soin de noter
dans la lettre d’envoi que les clichés expédiés étaient impressionnés
seulement et non développés ; j’indiquais en outre la personne à
laquelle il fallait les remettre à Paris pour les développer. La
division du travail a voulu qu’en arrivant à Paris la lettre fût remise
à un bureau, pendant que les clichés allaient à un autre ; on ouvrit des
deux côtés : mais il n’est pas besoin de dire que les épreuves furent si
mal impressionnées de ce procédé qu’elles n’en revinrent pas.
J’ai dit au chapitre précédent que mon appareil me fut dérobé à
Tambokiré ; c’étaient les épreuves que j’avais prises de Sikasso à
Tambokiré qui furent perdues à Yassakoua.
Je pris juste le temps à Dampo de me convaincre que la rivière venait du
Sud, de Bakoura, ainsi que je l’ai dit au chapitre précédent. Craignant
le mauvais effet de la désertion de la veille, je fis rapidement
détruire quelque matériel pour alléger mon convoi ; je fis charger mon
cheval et à deux heures et demie nous partions de Dampo pour Yankaïoua
où nous campions le soir.
De ce point, en cinq jours nous gagnons Kaoura, en passant par Rini,
Gora, Diambako, Magami N’Didi et Birni N’Goga.
A Birni N’Goga, nous avons traversé la rivière de Kaoura et, remontant
sa rive droite, nous avons rencontré sous les murs de Kaoura un affluent
venant du Sud-Est. Kaoura est bien sur la rive droite, à l’inverse de ce
que portent les cartes sur les indications du voyage de M. Staundinger.
Je profite de la présence à Kaoura d’une caravane qui se rend à Kano,
pour acheter, toujours contre du papier remboursable à Kano, les animaux
qui me sont nécessaires. Nous nous y arrêtons deux jours, pendant
lesquels je suis en proie à une rechute du mal qui m’avait déjà terrassé
à Zebba.
Kaoura est une assez grande ville, munie d’une enceinte (Birni) ; elle
est la capitale de la province de Zamfara. Le Lam-Dioulbé Oumar y est
mort l’année précédente et s’y trouve enterré.
A Kaoura, les caravanes se dirigeant sur Kano s’attendent de manière à
se trouver en nombre pour franchir la forêt de Goundoumi, qui s’étend de
Modomawa à Yanmaïtoumati, pendant la traversée de laquelle elles se
trouvent en butte aux pillages des cavaliers du Gober et du Marodi. La
situation ne s’est pas modifiée depuis le temps de Barth, on le voit.
Le 14 novembre, au matin, nous partons de Kaoura pour faire étape à
Modomawa.
[Illustration : A Modomawa. — Je force le passage.]
Le 15, au matin, la caravane entière se met en route ; nous tenons la
queue. Arrivée à l’entrée de la forêt, elle s’arrête ; les femmes et les
porteurs posent leurs charges et les marabouts de la caravane se portent
sur le chemin pour s’y mettre en prière. Ces prières sont accompagnées
de mômeries et d’exorcismes, de signes cabalistiques tracés sur le
sable. Les marabouts et le Madougou, la tête couverte, restent un temps
très long à ces exercices ; pendant ce temps, mes animaux se déchargent
avec entrain. Un conflit de plusieurs membres de la caravane avec mes
hommes m’irrite ; ils veulent contraindre ceux-ci à enlever leurs
sandales et, comme ils ne se comprennent pas mutuellement, les Haoussa
tentent d’employer la violence. Nous ne sommes pas longs à les
éloigner ; mais, pour éviter une rixe probable, je fais mettre ma troupe
en route, et, poussant en avant, je m’engage sur le chemin, au milieu
des marabouts effarés de cette profanation.
J’appris qu’ils en furent quittes pour recommencer ; le rituel veut que,
les prières étant terminées, les femmes passent les premières, puis les
porteurs, tout le monde déchaussé ; les cavaliers doivent aussi mettre
pied à terre. Comme les Haoussa ne sont rien moins qu’intolérants, la
réconciliation fut bientôt faite.
La marche fut pénible ; toutefois, ayant trouvé de l’eau vers trois
heures et demie, je m’arrêtai malgré les protestations du Madougou ; la
caravane alla camper une heure plus loin. Nous avons, au cours de la
marche, passé auprès des ruines de Kiaoua, ancienne capitale du Zamfara.
Le lendemain, on part à quatre heures et demie ; à huit heures, nous
traversons le Goulbi N’Dourou qui n’est autre que le Goulbi N’Rima,
lequel se réunit à Tozei à la rivière de Kaoura. Ce n’est qu’à deux
heures quarante-cinq que nous arrivons au petit village de Dourou. La
nuit, il fait un froid excessivement vif.
Le 16, on est en route à six heures et demie ; nous parcourons ce jour-
là une superbe forêt, véritable forêt vierge, la première que j’aie vue
au cours de mon voyage. A trois heures et demie, nous sommes enfin à
Yanmaïtoumati ; les animaux sont très fatigués de ces trois jours à
toute vitesse ; quant aux Goberoua, il n’y en a pas eu trace. Cependant
les attaques ne sont pas de pures légendes, car une caravane qui nous
suivit à cinq ou six jours fut assaillie, et, pendant mon séjour à Kano,
trois cavaliers envoyés en courrier au Liam-Doulbé, pour mes affaires,
furent enlevés.
Yanmaïtoumati, comme aussi Gardio, le village qui suit, est entouré d’un
large fossé de plus de 10 kilomètres de développement ; il enceint le
village et ses champs pour mettre les habitants à l’abri des entreprises
du Gober et du Marodi, qui se servent surtout de cavaliers pour leurs
razzias.
[Illustration : De Sokkoto à Kano.]
Ce sont ces fossés que Barth a signalés comme des canaux, dans les
villages de la même région qu’il a traversés un peu au nord de la route
suivie par moi-même.
Les étapes suivantes qui se parcourent sans incident notable, mais à
petites journées, sont : Gardio, Moussaoua, Kourkoudian.
A la sortie de ce village, le 20 novembre, nous passons par un col peu
élevé par rapport au village, mais dont la cote est 665. Ce col est
situé sur une arête rocheuse qui est la ligne de partage des eaux entre
le bassin du Niger et celui du Tchad. Kourkoudian, à la cote 650 mètres,
est le point le plus élevé de la route entre Say et Koukaoua. Ce jour-là
nous campons à N’Goya. Le lendemain, laissant à notre droite le grand
village de Tchanono, entouré d’un Birni, nous venons camper à Yangada.
Le 22 novembre, nous partons de Yangada. Je constate que plus nous
approchons de Kano, plus mon guide met ses soins à être désagréable. Il
a toutes les exigences et joue au tyranneau ; il s’imagine que seul il
peut me ménager une bonne réception du Roi, et à l’avance, en bon
Haoussa d’ailleurs, il a supputé le revenant bon que ses services
pourraient lui rapporter. Mais ses façons de protecteur ne sont pas sans
lui créer avec moi des conflits dans lesquels il est furieux de n’avoir
pas le dessus. A Magami N’Didi, son village, par lequel il m’a contraint
à passer, alors que la route véritable est au Nord, puis à Moussaoua où
il m’a contraint à m’arrêter, nous avons eu de sérieuses prises de
langue qui se sont liquidées pour lui par des humiliations. Les motifs
futiles en apparence n’ont pas pour cause unique l’aigreur de son
caractère orgueilleux ; ce qu’il comptait, c’était m’exploiter sous
toutes formes, en m’imprimant la conviction que je ne pourrais entrer
dans Kano si tel n’était son bon plaisir, et plus la distance se
rapprochait, plus croissaient ses exigences inassouvies.