En route pour Sokkoto. — Entrée dans la ville. — Visite au Oiziri. —

L’audience du Lam-Dioulbé. — Étude ethnographique de la race peule. —

Définition du Soudan. — Ses limites, ses divisions. — Torodo ou

Toucouleurs. — La dynastie haoussa. — Liste chronologique des Empereurs

de Sokkoto. — Le nationalisme haoussa. — Mon escorte est fatiguée. —

Symptômes de relâchement. — L’Empereur m’oblige à lui vendre des

marchandises. — Changement imposé d’itinéraire. — Conséquences heureuses

de la dette contractée vis-à-vis de moi par l’Empereur. — Je remonte ma

caravane. — Le traité de Sokkoto. — Le départ pour Kano. — Désertion

d’un de mes hommes. — L’arrivée à Gandi. — Bandawaky, roi de Gandi. —

Boubakar, mon guide. — Je mets mon bateau sur la rivière. — Désertion

d’Aldiouma. — La route de Dampo à Kaoura. — Les exorcismes pour l’entrée

dans la brousse. — La ligne de partage d’eaux des bassins du Niger et du

Tchad. — Les mauvais procédés de Boubakar. — Entrée dans Kano.

Katami, situé à peu de distance du Mayo-Kabbi, n’était certes pas un

endroit fort agréable, car nous y fûmes dévorés par les moustiques ;

mais il nous sembla un véritable paradis. Enfin, fait unique depuis plus

de cinquante jours, nous pouvions goûter quelques instants d’un vrai

repos, fait d’une détente complète de corps et d’esprit. L’avenir

n’était pas assuré encore, mais du moins nous nous trouvions au milieu

de gens relativement civilisés, ou nous les jugions tels par le

contraste. Nous pûmes aussi nous procurer un peu de poisson frais, luxe

qui ne nous avait pas été permis depuis Say.

Dans de telles dispositions d’esprit, je fis séjour à Katami le

lendemain ; mes pauvres animaux, terrassés par l’hivernage, en avaient

le plus grand besoin. Comble de bonheur, l’hivernage lui-même était

terminé ; nous avons eu en effet la dernière tornade, la veille du

départ d’Argoungou, et nous allions pouvoir, avec du beau temps, aborder

des pays nouveaux.

Qui n’a éprouvé combien est grande l’influence du ciel sur le moral ? La

chose qui semble la plus aisée par un beau jour ensoleillé se présente

hérissée de difficultés insurmontables par un temps pluvieux ou couvert

seulement. C’est que le soleil joue dans la nature le rôle de grand

illusionniste, qu’il habille de couleurs chatoyantes les objets les

moins faits pour séduire l’œil ou l’esprit hors de sa présence. Un rayon

de soleil suffit à transformer en un paysage ravissant une mare infecte,

flanquée de quelques arbres chétifs ; la roche nue, inculte, terne et

grise, s’irise des couleurs du prisme et semble une mosaïque

inimitable ; le moindre monticule se hausse à la taille d’une montagne ;

la végétation la plus banale se nuance de teintes délicates ; l’homme

semble meilleur, la femme plus belle, le danger est plus loin ; la plus

légère satisfaction est une joie, le travail est un plaisir ; la plus

petite difficulté vaincue vous fait sonner à l’oreille comme un chant de

victoire, et le pauvre voyageur esseulé, loin de la terre natale, est

heureux d’avoir un témoin de son dur labeur, qui dissipe pour lui les

ténèbres de la route et lui met au cœur le rayon d’espoir qui l’aidera à

persévérer sans faiblir.

Donc le beau temps est revenu, avec lui l’horizon s’est éclairci. Le 14

au matin, nous nous remettons en route pour gagner Silamé, également

situé aux bords du Mayo-Kabbi. Nous trouvons à profusion vivres de toute

nature, en particulier des œufs et des poulets dont nous sommes sevrés

depuis Guiouaé.

Je puis aussi, et fort heureusement, trouver des bourriquots à loyer

pour gagner Sokkoto ; mes pauvres animaux sont à leur fin.

Le lendemain, toujours longeant la rive gauche du fleuve, nous venons

camper à Diékanadou, d’où nous partons le jour d’après pour arriver à

Louakoby.

En ce point, je me trouve à une petite journée de marche de Sokkoto.

Dans la journée nous entendons des salves de coups de fusil qui

signalent, me dit-on, l’arrivée, dans la ville, de l’Empereur venant de

Vourno où il réside de préférence.

Quoique des dunes de sable courent parallèlement à la rive gauche du

fleuve, les terres n’en sont pas moins très fertiles et couvertes des

cultures les plus variées ; les mils sont coupés, mais les niébés

(haricots), les ignames, les patates, le manioc, les arachides couvrent

des superficies de terrain considérables et s’étendent en tout cas de

manière ininterrompue le long du chemin, jusqu’à la capitale.

Dans l’après-midi, j’expédie Makoura, avec un Peul que j’ai pris à

Katami pour interprète haoussa, à Sokkoto, pour informer le Lam-Dioulbé

de mon approche et lui demander l’hospitalité.

A la nuit faite, craignant que mes animaux ne puissent supporter la

chaleur du jour, nous nous mettons en route pour abréger l’étape du

lendemain. J’acquiers une fois de plus, à mes dépens, la conviction que

les marches de nuit en terrain non connu sont de pures folies ; même

dans les conditions les plus favorables, on déploie un effort décuple

pour un résultat insignifiant. De huit heures à minuit, nous dûmes

peiner durement pour faire quelques kilomètres. En fin de compte, je dus

camper au bord du chemin, parce que mes animaux attestaient, en refusant

de se relever quand ils tombaient, de leur résolution de ne pas

continuer plus longtemps l’expérience.

En ce point, qui fort heureusement n’était pas éloigné d’un village de

culture, j’attendis le retour de mon interprète qui vers midi arrivait,

la figure radieuse, accompagné d’un envoyé du Serky N’Kabbi, frère de

l’Empereur. J’ai dit que ce titre porté par l’héritier présomptif, qui

avait sous ses ordres les pays frontières de l’Ouest, devait surtout

avoir toute sa signification, quelques mois après, par la prise

d’Argoungou.

Au nom de l’Empereur, le Serky N’Kabbi me faisait saluer et m’invitait

au plus vite à entrer dans Sokkoto, où une installation était préparée

pour me recevoir.

Nous faisons une petite marche dans la soirée et le lendemain matin, dès

le jour, nous entrions dans la ville. Droit nous poussons à la demeure

du Serky N’Kabbi, qui, après un bout de visite où il se montre très

gracieux, me fait conduire auprès du Oiziri (grand vizir), lequel a

pourvu à mon logement à peu près au centre de la ville.

L’installation, sans être luxueuse, est suffisante ; notre groupe de

cases est sur la voie qui conduit à la porte de Kano.

Sokkoto est une grande ville, pourvue d’une enceinte en forme de

rectangle, constituée par des murs en pisé de 5 à 6 mètres de hauteur

environ. Cette enceinte est mal entretenue, elle tombe en ruine sur

plusieurs points ; mais pendant mon séjour l’Empereur passait chaque

matin l’inspection d’une partie de l’enceinte et surveillait les travaux

qu’il avait prescrits pour son relèvement. A l’intérieur de cette

muraille, la ville est bâtie sans aucune symétrie, les cases sont sans

élégance ni propreté ; quelques constructions en pisé sont les demeures

du Roi ou des grands, mais elles-mêmes sont mal entretenues. De nombreux

terrains vagues existent ; les uns, desquels on a extrait les terres

pour les constructions voisines, sont couverts d’excavations qui se

transforment en cloaques infects à la fin de la saison des pluies, les

autres sont destinés à servir de terrains de culture en cas de siège.

Les palais du Lam-Dioulbé, du Oiziri, du Serky N’Kabbi, que j’ai

visités, sont au-dessous de toute description ; on m’en donna pour

raison que l’Empereur faisait de Vourno sa résidence accoutumée, qu’il

n’était venu à Sokkoto que pour réunir la colonne destinée à opérer

contre Argoungou.

[Illustration : De Sokkoto à Kaoura.]

Le lendemain, je vais voir le Oiziri qui, de la façon la plus aimable,

me met à l’aise, me parle de ma route, me demande l’objet de ma mission.

C’est un homme de quarante-cinq à cinquante ans, tête fine, un peu

ascétique. Il est fils de la sœur de l’Empereur. Je lui remets les

traités qu’il lit avec la plus grande facilité ; il retient ceux de

Ouro-Guéladjio et de Say pour les envoyer immédiatement au Lam-Dioulbé

qui doit me recevoir le jour même. Bientôt en effet on vient me

chercher. Quand j’arrive au palais, l’audience publique est terminée,

l’Empereur s’est retiré chez lui ; il faut aller chercher le chef des

eunuques, qui seul a le droit de pénétrer dans les appartements privés.

On me fait entrer dans une salle en assez mauvais état d’entretien, où,

sur un banc d’argile, l’Empereur est assis. Tête difficile à définir, au

milieu des turbans et du voile (litham) qui lui cache le bas du visage ;

les yeux sont vifs et intelligents. Aussitôt après les salutations, il

me dit avoir lu les traités, celui de Ouro-Guéladjio en particulier, et

qu’il me fera le semblable. Puis il me dit le plaisir qu’il éprouve à

savoir que je suis venu de si loin pour le visiter. Il me parle ensuite

d’Argoungou et, soulevant son turban, il me montre ses cheveux qui ne

sont pas rasés comme il est de coutume chez les chefs musulmans ; il me

dit qu’il a fait serment de ne pas se faire raser la tête tant qu’il

n’aura pas pris Argoungou.

[Illustration : Vue de Sokkoto.]

Je lui demande de me donner, en quittant Sokkoto, des guides pour

Vourno, Katzéna, Zinder et Kouka. J’ajoute que je prendrais volontiers

une lettre de lui pour le Sultan d’Adamaoua, pour le cas où, de Kouka,

je voudrais revenir par le Sud. Ces diverses demandes me sont sur

l’instant accordées et l’Empereur ajoute : « Tu es ici chez toi ; le

jour où tu voudras partir, fais-moi prévenir, je te dirai adieu. »

Sur cette parole, je prends congé et rentré à mon logis je fais porter à

l’Empereur, au Oiziri et au Serky N’Kabbi les cadeaux que je leur

destine. J’ouvre à cette occasion une caisse zinguée où sont de

merveilleuses soieries, des caftans brodés, des brocarts d’or et

d’argent. Au retour de mon interprète, j’apprends que tous ont été

satisfaits, l’Empereur en particulier.

L’impression que j’ai retirée de ces visites, c’est que ces hommes sont

d’un niveau intellectuel très élevé, qu’ils sont très polis et, chose

plus rare, bien naturels. Mais ils appartiennent à une race dont j’ai

déjà entretenu le lecteur et dont je veux lui parler plus longuement

ici. C’est la race peule.

Les Peuls, appelés aussi Poul, pluriel Foulbés, Fellata, Fellani,

Foulfouldé, sont disséminés un peu partout dans les bassins du Sénégal,

du Niger et même du Tchad, des rives de l’Atlantique au Chari ; dans le

Soudan occidental[19], ils ne descendent guère au-dessous du 9e

parallèle ; dans le Soudan central, on les trouve jusqu’au delà de la

Bénoué en Adamaoua et dans la région de N’Gaoundéré jusque sur la Haute-

Sangha. Dans le Soudan oriental, on en trouve des groupes isolés, dans

le bassin du Chari et dans le Ouaday.

Au physique, le Peul n’a pas l’apparence d’un noir ; le teint est rouge

brun, la taille élancée, flexible, les extrémités sont fines, les

attaches nerveuses ; le facies est sensiblement celui de la race

caucasique, le nez est presque toujours aquilin, le front haut et

large ; les cheveux très fins n’ont pas l’apparence laineuse ; longs,

ils ne sont pas broussailleux ; la femme n’a point le sein en poire de

la négresse.

Au moral, le Peul se différencie encore plus de ses congénères noirs :

il a l’esprit subtil, fin, délié ; il saisit toutes les nuances, il est

apte à toutes les besognes. Très policé, il séduit par l’urbanité de ses

manières, de son langage, qui n’a d’inflexions rudes que ce qu’il faut

pour rendre l’énergie de la pensée. Il a grand souci de l’hospitalité et

l’exerce largement, mais il vaut mieux être son hôte que son ennemi, car

il n’est pas dans ce cas de ruses et de pièges insidieux qu’il n’emploie

pour vous perdre. Il est en outre d’une ténacité dans ses desseins,

d’une endurance aux fatigues, d’une sobriété dans sa nourriture vraiment

admirables. L’instinct de domination apparaît dans ses moindres actes ;

mais il sait aussi se plier aux nécessités, se faire humble et rampant

pour arriver à ses fins. Pasteur, il n’aime que le bétail dont il vit ;

les produits de ses troupeaux lui permettent de s’assurer par l’échange

les céréales qui lui manquent, les étoffes qu’il ne tisse pas ; mais,

pour acquérir le bétail convoité, il n’est pas de sacrifice qu’il ne

fasse à son humeur ou à ses goûts. Vagabond par nature, il est partout,

il n’est nulle part ; le sol ne l’attache pas, il ne le cultive pas.

Ce qui frappe dans cette race singulière, c’est l’identité de

l’individu, quel que soit le degré de l’échelle sociale où vous le

preniez : perdu dans la brousse ou assis sur le trône d’un grand empire,

c’est le même homme. Musulman, il l’est parce qu’il a été le propagateur

de l’islamisme en Afrique, mais son fanatisme n’a rien d’intolérant. Les

Peuls sont souvent des voisins gênants et de voisinage désagréable pour

les chefs de pays où ils établissent leurs campements, car ils sont

grands pillards, de bœufs surtout, mais ils arrivent toujours à

s’imposer et à se faire respecter, quel que soit leur nombre. Ils

couvrent le Soudan d’un réseau de campements à mailles larges ici,

serrées ailleurs ; mais il est inouï de voir combien ils sont renseignés

sur toutes choses, principalement sur les questions politiques. Ils

vivent entre eux, sans se mélanger aux noirs ; ils ont des coutumes très

patriarcales, — leur organisation est celle de la tribu. Leur vie de

famille est pure et chaste : souvent ils n’ont qu’une femme, jamais ils

n’en prennent plus de trois. Ils prennent grand souci de leurs alliances

pour conserver la race.

Les femmes sont très belles, mais aussi très coquettes ; elles ont

d’étranges qualités de séduction ; toutes les passions se lisent dans

leurs grands yeux profonds, mais aussi elles sont moqueuses, souvent

acariâtres. Les enfants sont pliés de bonne heure à une obéissance

absolue.

Le noir, parlant du Peul, dit : « Cherche parmi eux, tu ne trouveras

jamais un imbécile ; » de la femme peule, il dit : « Laisse entrer une

Peule comme captive dans ta maison, elle en sera demain maîtresse. »

Le Peul a du mépris pour le noir, il le juge comme un être inférieur ;

qu’il soit petit ou grand, c’est pour lui un aabé (barbare, étranger).

Il n’hésite jamais à venir au-devant de l’Européen ; d’ailleurs une de

leurs légendes est qu’eux-mêmes sont blancs.

La race que je viens de dépeindre est la race peule pure, la race des

pasteurs. Nous étudierons ci-après les croisements de cette race mère.

Mais une question doit être élucidée, si possible, avant d’aller plus

loin. D’où vient ce peuple, qui n’est certainement pas originaire des

régions africaines où il est aujourd’hui fixé ? La question est très

controversée et les ethnographes ne sont pas d’accord. Le général

Faidherbe lui-même, dans sa préface sur les idiomes de la Sénégambie, se

déclare impuissant à trancher cette question. Il penche toutefois à leur

reconnaître une origine asiatique, « parce que seuls, dit-il, ils

possèdent dans leurs troupeaux le bœuf à bosse et le mouton à nez

busqué, originaires du plateau central de l’Asie ».

Quand, à eux-mêmes, on pose cette question, ils répondent par des

légendes confuses ; cependant ils reconnaissent que le berceau de leur

race ou du moins la région d’où elle a rayonné est le Fouladougou, pays

situé au nord-est de Kita. Ce que l’on sait historiquement toutefois,

c’est que les Foulbés possédaient vers le quatorzième siècle un grand

empire, dont la capitale était Melle. Ils ont vraisemblablement rayonné

de cette région vers les voisines, moins par la puissance des armes

peut-être que grâce à leurs habitudes nomades. Ainsi ils ont atteint les

pays Djoloffo en Sénégambie, le Fouta-Djallon aux sources du Sénégal, le

Macina et le Haoussa vers l’Est. Que ce soit par la conquête ou par

leurs migrations, ils ont fortement imprimé leurs passages dans ces

diverses régions, et nombre d’entre eux se sont fixés à demeure dans ces

pays et s’y sont mélangés à la population autochtone, tout en conservant

toujours et partout la suprématie, ce qui tendrait à établir qu’ils ont

dû s’imposer par la force des armes. La plus importante des races

métisses issues du croisement des Foulbés et des populations noires est

la race toucouleur, dont le berceau a été le Toro (Fouta sénégalais).

C’est une race guerrière et fanatique qui possède les défauts du Peul et

du Ouoloff, sans avoir leurs qualités, la forfanterie du Ouoloff, sans

en avoir la bravoure unie à la finesse souvent fourbe du Peul. Le

Toucouleur a chassé les Peuls du Fouta sénégalais et c’est avec les

Toucouleurs que le prophète El-Hadj-Oumar, Toucouleur lui-même, a fait

la conquête de l’empire de Ségou. Les Toucouleurs sont appelés Torodo ;

ils sont considérés par les Foulbés comme la caste noble entre toutes ;

la vérité, c’est qu’ils possèdent des qualités essentiellement

dominatrices, que le timide pasteur s’est habitué à respecter. Les

Torodo sont encore répandus dans l’est du Macina, dans le Yagha et le

Torodi. Les Foulbés sont partout dans la Sénégambie, dans la boucle du

Niger ; ils vivent au sud du Macina, entre San et Lanfiéra ; ils sont

dans le Liptako, dans le pays de Say, dans le Dafina, dans le nord du

Moussi. Du Macina et du Dafina, peu à peu ils descendent vers le Sud, en

s’immisçant au milieu des populations bobos. Lors de mon voyage j’en

trouvai jusqu’auprès de Boussoura ; or il y avait quelques années

seulement que, sortant du Dafina, ils avaient passé la Volta et déjà ils

avaient pris une très grande influence sur ces natures simples et

timides que sont les Bobos. Les Foulbés tiennent le Haoussa sous leurs

lois. L’Empereur de Sokkoto, le Roi de Gando et tous leurs grands

vassaux sont d’origine peule.

La dynastie de l’empire haoussa, d’origine torobé, remonte au

commencement du siècle seulement. Vers 1802, un marabout peul vénéré

habitait le Koni (pays à hauteur de Vourno sur la rive droite du Gaulbi

N’Rima) ; il leva l’étendard de la révolte contre le Roi haoussa du

Gober et appela ses frères à la guerre sainte contre les infidèles

Goberoua. Il s’appelait Othman, fils de Fodia. Ses débuts furent

malheureux ; mais, soutenu par son frère Abd-Allah et surtout par son

fils Mohammed-Bello, non seulement il soumit le Gober, mais encore tous

les pays de nationalité haoussa : Kabbi, Zamfara, Kano, Zozo, Baoutchi

et Gando. Il fit même plus, il pénétra en 1808 jusque dans le Bornou et

chassa le Sultan de sa capitale, Kars-Eggomo. Cette capitale qui, sous

le Cheik Lamino, a été remplacée par Kouka, était située non loin des

rives du Komadougou-Yobé, à l’est de Borsari.

A sa mort, vers 1817, il divisa son empire en deux parties[20].

A son fils Mohammed-Bello échurent avec le titre de Lamido-Dioulbé ou

Lam-Dioulbé (terme peul) ou de Serky-Mouselmin (terme haoussa),

signifiant tous deux Commandeur des Croyants, le Kabbi où il établit à

Sokkoto sa capitale, le Koni, le Zamfara, le Katzéna, le Kano, le Gober,

le Marodi, le Kazaourei, le Messaou, le Hadeïdjia, le Baoutchi, le

Goudjba et le Zozo.

A son frère Abd-Allah fut attribué avec le titre de Serky N’Gando tout

le pays de Gando entre Niger et Bénoué.

Les Empereurs de Sokkoto, successeurs d’Othman dan Fodia, sont dans

l’ordre chronologique :

Mohammed-Bello (1817 à 1832). C’est sous le règne de ce prince qu’eurent

lieu à Sokkoto les voyages de Clapperton ; Atikou, fils d’Othman

(1832-1837) ; Aliou, fils de Mohammed-Bello (1837-1855). Sous son règne

eut lieu le voyage du célèbre explorateur allemand Barth, partant de

Kouka pour aller à Tombouctou par Sokkoto et Gando, et revenant à Kouka

par ces mêmes points ;

Hamadou, fils d’Atikou (1855 à 1862) ; Aliou-Karami, fils de Mohammed-

Bello (1862-1863) ; Aboubakar, fils également de Mohammed-Bello

(1863-1868) ; Amadou-Rafai, fils de Cheik-Ousman, fils de Bello

(1868-1873) ; Madiou-boun-Diabolou, fils de Bello (1874-1879) ; Oumar,

fils de Mohammed-Bello (1879-1891) ; Abdherraman, fils d’Aboubakar,

monté sur le trône en 1891, actuellement régnant.

On se rend compte par cette liste que l’ordre de succession tel que le

prescrit la loi musulmane a été sévèrement maintenu. Cheik-Oumar, fils

de Mohammed-Bello, étant mort avant d’accéder au trône, a été remplacé

par son fils devenu héritier de ses droits, puis l’ordre normal a été

repris parmi les fils de Mohammed-Bello, et après la mort du dernier le

trône est échu à Abdherraman, parce que les lignées d’Atikou, d’Aliou et

d’Aliou-Karami étaient épuisées.

Le Sultan Abdherraman était monté sur le trône au mois de mars 1891 dans

des conditions particulièrement défavorables. L’audace sans cesse

croissante du roi d’Argoungou (de nationalité haoussa, il ne faut pas

l’oublier), qui s’était affirmée l’année précédente par le pillage de

tous les villages des deux rives du Mayo-Kabbi jusqu’à Louakoby aux

portes de Sokkoto, et plus récemment par la prise de Gandé, n’avait pas

été châtiée et faisait courir de grands périls à la couronne.

J’extrais de mon journal les lignes suivantes, qui résument la situation

politique au moment de mon arrivée à Sokkoto :

« 19 octobre, jour où j’ai eu ma première audience du Lam-Dioulbé.

« Le roi, âgé de cinquante-cinq ans environ, est jeune au pouvoir ; il

n’a pas eu le temps de s’affirmer ; il a gardé Sokkoto comme capitale de

nom, mais il réside à Vourno. Il est arrivé la veille de mon entrée,

pour réunir soi-disant une formidable colonne : on en parle beaucoup

dans la province intéressée et l’on semble y croire ; ici on en parle

peu et l’on y croit, je pense, encore moins.

« Comme sur l’autre rive, la domination peule est ici très chancelante.

D’abord, les vainqueurs se sont alliés beaucoup avec la population

haoussa et il est à peu près impossible de retrouver trace pure de

l’élément conquérant ; de plus, une longue période d’inertie et une

relative prospérité commerciale ont émoussé et le fanatisme religieux et

l’humeur guerrière. En outre, aux premiers temps de la dynastie, mais

surtout depuis Aliou, on a pris la coutume de se désintéresser aussi

bien des attaques du Gober que de celles du Kabbi, tant qu’elles ne

touchaient point l’élément conquérant, analogie complète avec ce que

j’ai vu dans le Yagha. A la suite d’un pillage de bœufs au détriment de

Goungoungou fait par les gens du Torodi, le Roi du Yagha et les Torodo

de Zebba répondaient d’une façon méprisante : « A quoi bon s’en

inquiéter ? Ce ne sont que des Tarkas[21] (Peuls non Torodo). Oh, si

l’on s’attaquait au Lamorde[22], nous nous lèverions. » Ici on a fait de

même depuis longtemps, on s’est désintéressé des pillages et attaques du

Roi d’Argoungou, parce que Sokkoto n’avait, semblait-il, rien à en

redouter ; mais les actes d’audace de l’an dernier, puis la razzia

récente de Gandé ont enfin réveillé les maîtres. Ils ont compris que les

populations se désaffectionnaient d’eux, de jour en jour, davantage,

parce qu’ils ne remplissaient point leur devoir et ils craignent

aujourd’hui très sérieusement que les Haoussa du Kabbi indépendant ne se

substituent à eux. Ils sentent un réveil du sentiment national maté

autrefois par la conquête, mais qui, depuis, s’est relevé en même temps

que s’affaiblissaient et le prestige et la vitalité du vainqueur.

« D’où réaction ; le Roi a juré de détruire Argoungou, mais ce qu’il

sent lui, à la frontière, on le méconnaît dans les provinces, et la

colonne en formation est à l’état de mythe. Fait caractéristique, la

langue peule est bannie aussi bien des relations officielles que des

relations journalières. Le Peul qui me sert d’interprète est rabroué par

le moindre Haoussa sans qu’il ose regimber, tout comme dans le Maouri ou

le Kabbi. On veut faire, on le sent, du nationalisme haoussa, mais je

crains bien qu’il ne soit trop tard, et le Roi, malgré ses promenades

militaires de chaque jour autour du tata, ne paraît pas être à la taille

du rôle qu’il devrait jouer pour conjurer la ruine, prochaine suivant

moi, de son empire. »

Nous avons vu dans le chapitre précédent comment, grâce à son énergie

persévérante, le Lam-Dioulbé Abdherraman, donnant démenti aux pronostics

ci-dessus, put conjurer le péril qui menaçait l’empire, comment il

s’empara d’Argoungou vers mars 1891 et fit rentrer sous ses lois le

Kabbi, le Maouri et le Djerma.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 17 / 32 段