Argoungou, où j’arrivai à deux heures et demie, le 24 septembre, est un

village énorme, le plus grand que j’aie vu depuis Sikasso, entouré d’un

très fort tata dont le développement total est de près de 6 kilomètres ;

il est à peu près inexpugnable par le fait de sa situation.

Pour faire le siège d’Argoungou, ce ne sont point les hommes qui

manqueraient au Lamido-Dioulbé de Sokkoto, et le temps, d’un autre côté,

n’est pas un facteur à faire entrer en ligne de compte au pays des

noirs ; mais la colonne qui devrait faire le siège d’Argoungou devrait

être nombreuse, car le village, à l’inverse de toutes les autres villes

fortes du Haoussa, n’a pas de vide ; il contient une population que

j’estime à vingt mille habitants qui, tous ou presque tous, seraient des

défenseurs actifs, car au premier signal les bouches inutiles

gagneraient l’Arewa et le Djerma.

[Illustration : Le Serky N’Guiouaé revenant de la prise de Gandi.]

La plage est largement approvisionnée par les immenses rizières du lit

du Mayo et en outre elle ne saurait être coupée de l’Arewa vers l’Ouest

sans que l’armée haoussa ait enlevé les trois seuls villages qui

constituent le Kabbi indépendant, Sassagoua, Goulma, Zaoua, villages

très forts, très peuplés, largement approvisionnés, séparés de l’Arewa

par une région déserte de 35 à 40 kilomètres sans eau, même en

l’hivernage de cette année. Nous avons beaucoup souffert de ce fait dont

je n’avais pas été prévenu, dans la longue marche de Léma à Sassagoua.

Le tata d’Argoungou est à l’Ouest, en bordure sur le fleuve même qui,

aux hautes eaux, atteint en ce moment 12 à 14 kilomètres de largeur ; à

l’Est, 60 kilomètres le séparent des premiers villages de la route

Gando-Sokkoto. Au Sud-Est, sur la route de Gando, il y a 45 kilomètres

sans village ; au Nord-Est, la distance est de 90 kilomètres environ

jusqu’à Sokkoto, avec une partie déserte de 35 kilomètres environ.

Or, pour subsister, l’armée assiégeante, d’après les explications

détaillées que je viens de donner, devrait, on le voit, tirer ses vivres

de Gando ou de Sokkoto. Supposons cette armée de quarante mille hommes

seulement, on peut se rendre compte du nombre immense de porteurs qui

seraient nécessaires et qui, sauf sur la route de Sokkoto, mais laquelle

est longue, auraient de grands espaces à parcourir sans eau.

Affamer la place, comme le font habituellement les noirs, au moyen d’un

blocus qui va tous les jours se resserrant, est à peu près impossible du

côté du Mayo, pour les raisons que j’ai exposées ; Argoungou resterait

donc en communications avec ses greniers d’hommes et

d’approvisionnements : l’Arewa et le Djerma.

Si je me suis longuement étendu sur la force d’Argoungou, c’est pour

bien faire saisir ce qui semble à première inspection une anomalie ;

avec ses quatre villages seulement, le roi d’Argoungou est le chef

souverain du Djerma, de l’Arewa, du Dendi, parce que, en butte depuis la

fondation de l’empire haoussa par Othman Fodia, aux menaces et

entreprises de tous les Lam-Dioulbés, il y a victorieusement résisté, et

qu’il est le vrai boulevard de la résistance de tout le pays entre Mayo-

Kabbi et Niger contre la domination peul. J’ai omis de dire que le

Djerma est peuplé par les Souhraïs, et que les habitants de l’Arewa et

du Kabbi sont des Haoussa.

Non seulement, sous son chef actuel, Argoungou a pu défier les

tentatives d’agression des Haoussa, mais il n’est pas d’année qu’il

n’inflige quelque sanglant outrage au Lamido-Dioulbé de Sokkoto. L’année

dernière, le Serky N’Kabbi s’est avancé jusqu’à 20 kilomètres de

Sokkoto, forçant tous les villages à fermer leurs portes, mais ne

trouvant personne pour l’arrêter en rase campagne ; cette année, c’est

la prise de Gandé qui a eu dans tout le Haoussa, ainsi que j’ai pu en

juger depuis, un retentissement capable d’ébranler le trône du Lamido-

Dioulbé.

Celui-ci a compris qu’il fallait à tout prix en finir ; il a juré de ne

plus se raser la tête qu’il n’ait pris Argoungou et il a convoqué dans

ce but le ban et l’arrière-ban de ses forces.

Pour revenir à mon arrivée à Argoungou le 24 septembre, ce ne fut qu’à

la tombée de la nuit que je pus prendre, après la venue de Badaire, le

campement qui me fut assigné à 200 mètres en dehors du village.

Mon premier acte fut de protester énergiquement, disant que j’étais un

envoyé venu pour voir le Roi et que tous les chefs chez lesquels je

m’étais arrêté au cours de ma longue route m’avaient donné l’hospitalité

auprès d’eux dans leur village.

Mon indignation, qui fut prise au sérieux par les hommes du Roi, était

pure comédie, mais comédie bien préméditée pour les causes que je vais

exposer.

Le Serky N’Kabbi est très redouté et l’opinion générale est qu’il est

capable de tous les crimes ; il a tué son propre fils, de même aussi son

principal chef de colonne, pour les motifs les plus futiles ; un autre

de ses fils qu’il paraissait affectionner beaucoup, il l’a rendu

infirme ; toutes choses parfaitement exactes, puisque le Roi s’est donné

la peine de s’excuser à moi de ces actes, en invoquant la raison d’État.

Mais pour les gens du pays et pour les caravaniers haoussa en

particulier, entrer à Argoungou, c’est entrer dans l’antre du lion.

Pendant mon séjour forcé à Guiouaé, de différents côtés, des gens que

j’avais intéressés à ma cause par des cadeaux, et aussi les principaux

dioulas de la caravane, me donnèrent les conseils suivants pour mon

séjour à Argoungou :

Ne pas accepter l’hospitalité du Roi s’il me la donne dans le village,

parce qu’un beau jour il me fera attaquer et piller ; camper au

contraire en dehors du village, non loin de la caravane ; j’aurai en

outre l’avantage, de cette manière, de ne pouvoir être affamé, parce que

je pourrai toujours m’approvisionner au marché de la caravane. Si le Roi

me fait appeler, n’y pas aller ; j’entrerais dans son palais pour n’en

pas sortir.

Il avait, disait-on, le projet de faire de ma peau une fois tannée un

tapis pour recouvrir le banc d’argile qui lui sert de trône.

Ces avis, inspirés évidemment par une terreur sans pareille, étaient

unanimes ; la chose transpira et le Roi de Guiouaé, lors de son retour,

s’empressa de démentir de lui-même tous ces racontars, en me disant que

je n’avais rien à craindre en allant à Argoungou, que le Roi

m’attendait.

Après avoir mûrement réfléchi et m’être avec soin renseigné sur le

personnage, je sentis qu’il me fallait prendre position dès mon arrivée,

que sinon on me mettrait le pied sur la gorge et que le moindre dommage

qui pourrait m’arriver serait perte de temps d’une part, extorsion de

cadeaux sous toutes les formes, de l’autre.

Comme certainement les conseils qui m’avaient été donnés étaient connus

du Serky N’Kabbi, la plus grande faute que je pouvais faire était de les

suivre ; d’un autre côté, mon but n’était-il pas de voir le Roi et

d’essayer d’obtenir de lui la promesse écrite que les mauvais

traitements, les vexations de tous genres qui avaient marqué ma route

depuis Say seraient à l’avenir épargnés aux caravanes des Français ?

Mon premier acte est donc de demander l’hospitalité dans l’intérieur du

village. Surprise des hommes du Roi, qui déclarent qu’il est impossible

d’accéder à ma demande.

Le lendemain, on vient me demander les cadeaux que je dois faire au Roi.

Je réponds qu’en effet je suis chargé de porter au puissant Roi

d’Argoungou des cadeaux de la part du Chef des Français, mais que, ces

cadeaux, je les remettrai en personne. « Mais, me dit-on, c’est contre

tous les usages ; le Roi te recevra quand il voudra, dans huit jours,

dix jours, certainement pas avant ; mais le cadeau doit être fait le

jour même de l’arrivée. — Moi, je suis un envoyé ; ma mission est de

voir le Roi, pour lui porter la parole que j’ai reçue et lui présenter

les cadeaux qui m’ont été remis pour lui. Si je ne dois point voir le

Roi, pas de cadeaux. »

Les hommes du Roi sont interloqués ; ils se refusent à aller porter même

ma réponse et, toute la journée, emploient tous les moyens, la menace

même, pour me faire céder ; mais je tiens bon. Enfin on informe le Roi

et à la nuit je reçois la réponse de tenir les cadeaux prêts, qu’il me

recevra de bonne heure le lendemain.

En effet, le 26 au matin, j’entre dans Argoungou pour aller à l’audience

du Roi ; j’ai eu soin d’emporter avec moi les traités.

On me conduit dans une des dépendances du palais ; on m’y installe

commodément et bientôt, par l’intermédiaire du premier ministre,

commence un interminable va-et-vient qui ne dure pas moins de deux

heures. Finalement, le Roi demande à voir les traités ; il les garde

pour se les faire lire tout de suite, puis il demande les cadeaux ; on

les porte, rien ou à peu près ne trouve grâce devant lui ; je m’y

attendais. Toutefois le Roi va me recevoir ; j’ai promis de changer ce

qui ne convient pas, car on y a mis des formes très correctes ; mais la

lecture des traités prend grand temps, les marabouts sont de parfaits

ignorants, c’est à tout moment qu’on vient demander l’explication de tel

ou tel passage. Je déclare au bout de deux heures que je ne puis

attendre davantage, que le Roi me fasse appeler quand la lecture des

traités sera terminée. Je sors du palais pour traverser une foule

littéralement ahurie de m’avoir vu entrer et sortir du palais sans

aucune arme, avec mon interprète pour unique escorte.

Les racontars vont bientôt leur train et me sont rapportés ; il faut que

j’aie des grigris bien puissants pour faire preuve de pareille audace.

Le soir, le Roi m’envoie dire qu’il a lu les traités et qu’il ne demande

pas mieux que de m’en donner un semblable, mais à la condition que je

reprendrai ou la route de Say ou la route du Noufé par le Dendi (route

du Sud). Je ne réponds pas ; je verrai le Roi le lendemain et tâcherai

de le convaincre. Mais non, il est inutile que je retourne au Palais, je

n’ai qu’à remettre les cadeaux que j’ai promis de changer, et le Roi me

renverra les traités, si je persiste à prendre la route de Sokkoto.

Je refuse, je porterai moi-même les cadeaux au Roi. De nouveau on cède

et, le lendemain, je rentre dans le palais. Avant tout, j’exige la

remise des traités ; si le Roi consent à en faire un, le marabout du Roi

viendra le faire à mon camp ; puis, sur l’assurance formelle que je vais

voir le Roi dans un instant, je montre les nouveaux cadeaux. Ils ne

trouvent point grâce ; le Roi veut un autre beau fusil (j’en ai déjà

donné un la veille), de l’argent, de la poudre. Je fais la sourde

oreille ; puis, quand je me suis bien assuré que le Roi n’ose se décider

à me recevoir parce qu’il craint ma puissance plus ou moins occulte

(n’a-t-il pas déjà la preuve de ma veine dans la récente affaire de

Gandé ?), lorsque je me suis bien assuré que j’ai le dessus de la

situation, je me décide à frapper un grand coup. Je déclare aux

ministres qui sont autour de moi que je n’ai pas l’habitude d’être

berné, que deux fois, sur le désir du Roi, je suis venu pour le voir,

que désormais je change d’avis et que je ne remettrai plus les pieds au

palais. Cela dit, appuyé d’un geste de violente colère qui les fait

s’enfuir épouvantés, je quitte seul le palais, laissant mon interprète

ramasser les cadeaux pour les rapporter au camp.

Pour le coup, c’est de la terreur que j’inspire ; je suis arrivé à mes

fins ; c’est pour moi le seul moyen de dominer ces brutes.

De la journée je ne revois les hommes du Roi ; le lendemain seulement

ils viennent timidement me demander le complément des cadeaux. Non,

rien. Je donnerai le fusil au Roi contre le traité. Les pourparlers

s’engagent sur ces nouvelles bases, mais le Roi est inflexible ; un

traité, si je dois prendre la route de Sokkoto, il ne peut y consentir,

car je le montrerai au Lamido-Dioulbé ; or il doit stipuler la liberté

de route pour les caravanes ; le Lamido-Dioulbé et tout le Haoussa y

verraient de sa part une concession envers eux. Non jamais ! Jamais !

Je me rends bien compte que je n’obtiendrai rien. Je suis d’ailleurs

autorisé à partir par la route qu’il me conviendra, à prendre même celle

de Sokkoto.

Prendre la route de Dendi ou celle de Say, c’est tourner le dos au but,

je ne puis y consentir ; essayer de gagner l’Adar, il faut traverser le

Mayo-Kabbi, et sans guide, sans pirogues ; comment entreprendre ce

passage ? Me faudra-t-il donc partir sans avoir obtenu aucun résultat,

après d’aussi pénibles efforts ? Non, je reste : je vais attendre les

événements. Conduite méritoire, je vous l’affirme. Depuis Léma, je n’ai

pu dormir ; à Sassagoua, à cause des moucherons ; à Argoungou, à cause

des moustiques et des moucherons qui y sont en quantité invraisemblable.

On enfume le camp toutes les nuits et malgré cela même nos hommes ne

dorment pas. Badaire et moi, nous passons nos nuits assis dans notre

pliant. Le jour, les hommes dorment et se ressentent ainsi moins de la

fatigue ; mais c’est à peine si nous pouvons voler une heure ou deux de

sommeil.

En outre, mon dioula ne vend rien ou à peu près ; les vivres sont rares

et hors de prix, il n’y a pas un poulet dans tout Argoungou.

Le premier jour, le Roi m’a envoyé, chose qui paraîtra singulière, un

superbe porc de plus de 100 kilogrammes.

Enchantés sur l’instant, nous voyons en perspective grillades, jambons,

saucisses et le reste. Mais, horrible malechance, ces animaux se

ressentent de l’immonde nourriture à laquelle ils sont condamnés,

nourriture dont on pourra se faire idée quand j’aurai dit que de sept

heures du soir à sept heures du matin les portes d’Argoungou sont

hermétiquement closes, que nul n’en peut sortir, et que les fosses fixes

ou mobiles, les égouts collecteurs sont choses absolument inconnues.

Argoungou est certainement la plus immonde des agglomérations noires

qu’il m’a été donné de voir.

Le fait est toutefois digne de remarque que cette ville est peut-être la

seule dans l’Afrique centrale où le porc existe. Il y en a par centaines

et ils sont énormes, preuve qu’au point de vue de la graisse, la

quantité peut remplacer la qualité de la nourriture.

Deux jours se passent pendant lesquels j’essaye, par de petits moyens,

de faire revenir le Roi sur sa décision : peine perdue. Mais, chaque

fois que les hommes du Roi viennent au camp, ils me mandent d’aller voir

un de ses fils qui est malade. Je refuse avec persévérance ; avec non

moins de persévérance ils insistent en faisant finalement les offres les

plus capables de me séduire ; le Roi donnera deux chameaux ; puis les

offres montent, je vois qu’il y tient beaucoup. Un point capital est de

savoir si je peux quelque chose à l’état du jeune homme ; le troisième

jour je me laisse fléchir et, sans rien demander, je me rends au

village.

Le fils du Roi, jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, robuste

gaillard, bien sain, a été victime, il y a un peu plus d’un an, d’un

terrible accident. Un jour qu’il faisait froid, il s’était assis contre

le mur d’une case ; c’était pendant l’hivernage ; à la suite d’une forte

tornade survenue dans la journée, la terre de la muraille avait été

détrempée. Pour se réchauffer, il fit apporter et plaça entre ses jambes

un canari en terre, rempli de braise : tout à coup le mur de la case

s’effondra et l’ensevelit à moitié, brisant le canari. A ses cris on

survint, et on le dégagea. Mais la partie interne des cuisses était

profondément brûlée et aussi toute la jambe gauche, derrière

principalement, de la fesse au mollet.

Soigné tout de suite, l’enfant guérit assez vite ; mais, de peur de le

faire souffrir, on s’était trop facilement rendu à son caprice des

premiers jours, de ne pas vouloir étendre la jambe gauche, si bien que,

lorsque les cicatrices furent fermées, il était infirme ; la jambe

gauche était collée à la cuisse. Seulement alors le Roi, informé, vint

le visiter ; lors qu’il vit l’ineptie commise par ceux auxquels était

commis le soin de sauver son enfant, il n’hésita pas : prenant le pied,

il ramena brusquement la jambe à sa position normale ; fort

heureusement, l’ankylose des os du genou n’avait pas eu le temps de se

produire.

Les chairs furent profondément déchirées ; mal soignée, la plaie qui en

résulta ne pouvait guérir depuis un an ; de plus, par suite du manque

forcé d’exercice, l’articulation semblait ne plus vouloir fonctionner.

Par tous il était considéré comme incurable, et la conduite du Roi était

très fortement blâmée, parce que, à envisager son état présent et celui

de l’année précédente, on trouvait que cet état avait été aggravé par la

brutalité du Roi.

Je fis un nettoyage complet qui me demanda près de trois heures, puis

trois pansements successifs à la teinture d’iode. Les résultats sur ce

sujet jeune et sain furent surprenants ; le quatrième jour, j’étais

certain d’une guérison complète et rapide ; j’autorisai mon malade à

marcher un peu avec une béquille, car mon premier souci avait été de

rétablir le jeu de l’articulation et j’y avais réussi. Sans prévenir

personne, je n’y retournai pas le soir comme de coutume, le lendemain

pas davantage ; le Roi m’envoya supplier dix fois dans la journée.

Refus. Il était bien établi désormais qu’en continuant mes soins, la

plaie pouvait guérir et que le jeune homme pourrait marcher comme par le

passé. C’était ce que je voulais forcer tout le monde à bien

reconnaître ; mais je déclarai ne vouloir continuer le traitement

qu’autant que le Roi me donnera ce que je suis venu chercher : une

lettre dans laquelle il prendra l’engagement que librement et, en toute

sécurité, nos caravanes pourront circuler du fleuve de Say à la

frontière haoussa.

Deux longs jours s’écoulent sans que le Roi consente à accepter mon

ultimatum ; il faut les instances réitérées de la mère du jeune homme

qui entrevoit la guérison assurée de son fils, la pression unanime de

l’entourage du Roi ; il faut enfin que chez ce dernier la certitude de

la guérison de l’enfant qu’il est unanimement accusé d’avoir rendu

infirme contre-balance le sacrifice d’amour-propre qu’il doit faire pour

revenir sur sa parole.

Enfin, le 4 octobre, j’entre en possession de la lettre qui stipule les

conditions que j’ai posées. C’est bien là le maximum des concessions

possibles de la part d’un tyran dont le récent succès de Gandé a encore

surexcité la morgue. Jamais je n’eusse pu réussir, sans le soin que

j’avais eu dès le début, de prendre un empire absolu sur son esprit

superstitieux.

En retour, je dois soigner le fils du Roi et donner un beau fusil.

Entre temps, je ne puis acheter aucun animal, ni bourriquot, ni

chameau ; car ces derniers, assez nombreux en saison sèche, succombent

très rapidement ici en hivernage, à cause des mouches et des

moustiques ; pour cette cause, on les envoie pendant cette saison dans

les pâturages de l’Adar. Il faudra à nouveau charger les deux chevaux

pour gagner Sokkoto.

Quant à la direction à prendre, je n’ai le choix qu’entre deux routes,

celle de Gando et celle de Sokkoto. La première sud-est est à écarter,

la seconde seule reste. Quant à gagner l’Adar, il n’y faut pas songer ;

d’abord, il faudrait traverser le Mayo-Kabbi ; mon petit bateau ne peut

me servir, j’aurais à faire un trop grand nombre de transbordements qui

nécessiteraient deux ou trois jours pendant lesquels je serais sans

défense contre le plus faible parti de pillards ; de plus, il me

faudrait, sans guide, traverser une zone frontière déserte d’une

soixantaine de kilomètres, pour arriver dans un pays sur lequel je suis

mal renseigné, dont je n’ai pu, par aucun moyen, me ménager l’accès,

puisque Adar, d’une part, Kabbi, Arewa et Djerma se pillent

mutuellement, l’avantage toutefois restant toujours aux Maures de

l’Adar ; enfin, je n’ai pas d’interprète.

Pour toutes ces raisons, la route de Sokkoto s’impose ; je puis la

prendre sans guide, car, une fois hors de la zone frontière déserte,

j’arrive en pays haoussa très peuplé, et puis j’ai la caravane dont je

pourrai suivre les traces pour traverser la zone frontière.

C’est dans ces conditions, tous les animaux de selle chargés, Badaire,

Makoura et moi-même à pied, que nous nous mettons en route le 10

octobre, à dix heures et demie du soir. Je suis obligé de marcher de

nuit, parce que la route est longue et que l’état de fatigue de mes

animaux me rend la marche impossible de jour.

J’ai reconnu dans la journée la route jusqu’au point où, entrant dans la

brousse, elle devient unique. Pénible, assurément, cette marche où

alternativement mon interprète et moi nous nous relayons pour chercher

le sentier enfoui au milieu de hautes herbes de 4 et 5 mètres de haut ;

il y a près d’un an qu’aucune caravane n’est passée par ce chemin et

j’ai voulu prendre l’avance de la nuit sur celle qui nous suivra demain,

afin de ne pas faire à sa suite une marche que sa longueur rendrait

impossible pour mes animaux.

A cinq heures du matin, je campe, bêtes et gens renâclant. Nous faisons

de nouveau une marche de nuit, le soir du 11, celle-ci très courte, car

la route nous est barrée par une rivière dont le passage nous demande

deux heures et demie le lendemain. Enfin, le 12, à midi, j’arrive à

Katami, premier village du Haoussa ; mais les derniers animaux ne sont

au camp qu’à quatre heures.

Enfin nous avons atteint le territoire du puissant Empereur de Sokkoto ;

je ne sais ce que l’avenir m’y réserve ; mais, ce dont je ne puis

douter, c’est que les cinquante jours qui viennent de s’écouler

compteront parmi les plus durs du voyage.

Pour n’y plus revenir dans la suite, je vais donner ici le récit

succinct des événements qui, à peu de temps de là, modifièrent l’état

politique du Djerma, du Maouri et du Kabbi.

A mon arrivée à Sokkoto, je trouvai sur le trône un nouvel Empereur, le

Lam-Dioulbé Abdherraman.

Son avènement remontait à huit mois à peine. En homme énergique et

conscient de la situation de l’empire, il avait juré de tirer vengeance

des humiliations continuelles que le Roi d’Argoungou infligeait à son

autorité. Il avait fait serment de ne pas se raser la tête sans avoir

pris Argoungou et, au moment de mon arrivée, la prise récente de Gandé

avait encore aggravé ses griefs contre son farouche voisin. Il avait

donné des ordres pour convoquer le ban et l’arrière-ban de ses troupes,

prescrit à chacun de ses vassaux et au Roi de Gandé lui-même de lui

envoyer leurs contingents.

La lettre que je lui portais d’Ibrahima-Guéladjio, qui l’assurait de son

dévouement, le mit au comble de la joie.

Ce ne fut pas chose aisée que la réunion de cette colonne dont le point

de concentration indiqué était Kaoura, pour le Haoussa. Ibrahima devait

amener les contingents de la rive droite du Niger (Liptako, Yagha,

Torodi, Say).

En février, la colonne haoussa put se mettre en mouvement. Pendant que

l’Empereur se portait sur Argoungou par l’Est, le Roi de Gandé

l’attaquait par le Sud et le frère de l’Empereur par le Nord. Après les

premières escarmouches, on se résolut à faire le siège de la place. De

son côté Ibrahima-Guéladjio avait passé le Niger et était entré dans le

Djerma. Aussitôt le Djermakoy fit défection et, s’alliant à Ibrahima, se

porta avec lui contre le Maouri. Le Serky N’Guiouaé fut défait et tué

aux environs de Sassagoua, et l’investissement d’Argoungou se trouva

complété par les troupes d’Ibrahima qui s’établirent sur la rive droite

du Mayo-Kabbi.

Il semblait qu’il en était fait d’Argoungou ; mais une panique se mit

parmi les troupes haoussa qui repassèrent la frontière. Avec une rare

énergie, l’Empereur refusa de rentrer à Sokkoto, réunit une nouvelle

colonne et, de nouveau, se porta sur Argoungou, qui peu après succomba.

Nama, le Roi du Kabbi vaincu, fut exécuté. Makaroui, celui de ses fils

que j’avais soigné et guéri, fut tué au début du siège par un de mes

hommes, déserteur de mon escorte.

Le frère de l’Empereur et son héritier présomptif qui, par tradition

ancienne, portait le titre de Serky N’Kabbi, réunit sous son autorité le

Kabbi-Haoussa et le Kabbi indépendant, et fit d’Argoungou sa capitale.

Je ne sais comment furent partagés le Maouri et le Djerma. Ils furent,

m’a-t-on dit, attribués au Roi de Gandé. En tout cas, Ibrahima-Guéladjio

fut largement pourvu aux dépens du Djerma.

Ces divers renseignements me parvinrent à Kouka vers le mois de mai

1892.

Ainsi se trouva vérifiée une prophétie qui courait à Argoungou, pendant

mon séjour, qui était dans la bouche de tous, inventée probablement à

plaisir par les marabouts du Roi, pour me le rendre hostile :

« Argoungou tombera au pouvoir du Lam-Dioulbé, le jour où un blanc

venant de l’Ouest y trouvera passage pour se rendre à Sokkoto. »

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE IX

=De la frontière haoussa à Kano=

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 16 / 32 段