village énorme, le plus grand que j’aie vu depuis Sikasso, entouré d’un
très fort tata dont le développement total est de près de 6 kilomètres ;
il est à peu près inexpugnable par le fait de sa situation.
Pour faire le siège d’Argoungou, ce ne sont point les hommes qui
manqueraient au Lamido-Dioulbé de Sokkoto, et le temps, d’un autre côté,
n’est pas un facteur à faire entrer en ligne de compte au pays des
noirs ; mais la colonne qui devrait faire le siège d’Argoungou devrait
être nombreuse, car le village, à l’inverse de toutes les autres villes
fortes du Haoussa, n’a pas de vide ; il contient une population que
j’estime à vingt mille habitants qui, tous ou presque tous, seraient des
défenseurs actifs, car au premier signal les bouches inutiles
gagneraient l’Arewa et le Djerma.
[Illustration : Le Serky N’Guiouaé revenant de la prise de Gandi.]
La plage est largement approvisionnée par les immenses rizières du lit
du Mayo et en outre elle ne saurait être coupée de l’Arewa vers l’Ouest
sans que l’armée haoussa ait enlevé les trois seuls villages qui
constituent le Kabbi indépendant, Sassagoua, Goulma, Zaoua, villages
très forts, très peuplés, largement approvisionnés, séparés de l’Arewa
par une région déserte de 35 à 40 kilomètres sans eau, même en
l’hivernage de cette année. Nous avons beaucoup souffert de ce fait dont
je n’avais pas été prévenu, dans la longue marche de Léma à Sassagoua.
Le tata d’Argoungou est à l’Ouest, en bordure sur le fleuve même qui,
aux hautes eaux, atteint en ce moment 12 à 14 kilomètres de largeur ; à
l’Est, 60 kilomètres le séparent des premiers villages de la route
Gando-Sokkoto. Au Sud-Est, sur la route de Gando, il y a 45 kilomètres
sans village ; au Nord-Est, la distance est de 90 kilomètres environ
jusqu’à Sokkoto, avec une partie déserte de 35 kilomètres environ.
Or, pour subsister, l’armée assiégeante, d’après les explications
détaillées que je viens de donner, devrait, on le voit, tirer ses vivres
de Gando ou de Sokkoto. Supposons cette armée de quarante mille hommes
seulement, on peut se rendre compte du nombre immense de porteurs qui
seraient nécessaires et qui, sauf sur la route de Sokkoto, mais laquelle
est longue, auraient de grands espaces à parcourir sans eau.
Affamer la place, comme le font habituellement les noirs, au moyen d’un
blocus qui va tous les jours se resserrant, est à peu près impossible du
côté du Mayo, pour les raisons que j’ai exposées ; Argoungou resterait
donc en communications avec ses greniers d’hommes et
d’approvisionnements : l’Arewa et le Djerma.
Si je me suis longuement étendu sur la force d’Argoungou, c’est pour
bien faire saisir ce qui semble à première inspection une anomalie ;
avec ses quatre villages seulement, le roi d’Argoungou est le chef
souverain du Djerma, de l’Arewa, du Dendi, parce que, en butte depuis la
fondation de l’empire haoussa par Othman Fodia, aux menaces et
entreprises de tous les Lam-Dioulbés, il y a victorieusement résisté, et
qu’il est le vrai boulevard de la résistance de tout le pays entre Mayo-
Kabbi et Niger contre la domination peul. J’ai omis de dire que le
Djerma est peuplé par les Souhraïs, et que les habitants de l’Arewa et
du Kabbi sont des Haoussa.
Non seulement, sous son chef actuel, Argoungou a pu défier les
tentatives d’agression des Haoussa, mais il n’est pas d’année qu’il
n’inflige quelque sanglant outrage au Lamido-Dioulbé de Sokkoto. L’année
dernière, le Serky N’Kabbi s’est avancé jusqu’à 20 kilomètres de
Sokkoto, forçant tous les villages à fermer leurs portes, mais ne
trouvant personne pour l’arrêter en rase campagne ; cette année, c’est
la prise de Gandé qui a eu dans tout le Haoussa, ainsi que j’ai pu en
juger depuis, un retentissement capable d’ébranler le trône du Lamido-
Dioulbé.
Celui-ci a compris qu’il fallait à tout prix en finir ; il a juré de ne
plus se raser la tête qu’il n’ait pris Argoungou et il a convoqué dans
ce but le ban et l’arrière-ban de ses forces.
Pour revenir à mon arrivée à Argoungou le 24 septembre, ce ne fut qu’à
la tombée de la nuit que je pus prendre, après la venue de Badaire, le
campement qui me fut assigné à 200 mètres en dehors du village.
Mon premier acte fut de protester énergiquement, disant que j’étais un
envoyé venu pour voir le Roi et que tous les chefs chez lesquels je
m’étais arrêté au cours de ma longue route m’avaient donné l’hospitalité
auprès d’eux dans leur village.
Mon indignation, qui fut prise au sérieux par les hommes du Roi, était
pure comédie, mais comédie bien préméditée pour les causes que je vais
exposer.
Le Serky N’Kabbi est très redouté et l’opinion générale est qu’il est
capable de tous les crimes ; il a tué son propre fils, de même aussi son
principal chef de colonne, pour les motifs les plus futiles ; un autre
de ses fils qu’il paraissait affectionner beaucoup, il l’a rendu
infirme ; toutes choses parfaitement exactes, puisque le Roi s’est donné
la peine de s’excuser à moi de ces actes, en invoquant la raison d’État.
Mais pour les gens du pays et pour les caravaniers haoussa en
particulier, entrer à Argoungou, c’est entrer dans l’antre du lion.
Pendant mon séjour forcé à Guiouaé, de différents côtés, des gens que
j’avais intéressés à ma cause par des cadeaux, et aussi les principaux
dioulas de la caravane, me donnèrent les conseils suivants pour mon
séjour à Argoungou :
Ne pas accepter l’hospitalité du Roi s’il me la donne dans le village,
parce qu’un beau jour il me fera attaquer et piller ; camper au
contraire en dehors du village, non loin de la caravane ; j’aurai en
outre l’avantage, de cette manière, de ne pouvoir être affamé, parce que
je pourrai toujours m’approvisionner au marché de la caravane. Si le Roi
me fait appeler, n’y pas aller ; j’entrerais dans son palais pour n’en
pas sortir.
Il avait, disait-on, le projet de faire de ma peau une fois tannée un
tapis pour recouvrir le banc d’argile qui lui sert de trône.
Ces avis, inspirés évidemment par une terreur sans pareille, étaient
unanimes ; la chose transpira et le Roi de Guiouaé, lors de son retour,
s’empressa de démentir de lui-même tous ces racontars, en me disant que
je n’avais rien à craindre en allant à Argoungou, que le Roi
m’attendait.
Après avoir mûrement réfléchi et m’être avec soin renseigné sur le
personnage, je sentis qu’il me fallait prendre position dès mon arrivée,
que sinon on me mettrait le pied sur la gorge et que le moindre dommage
qui pourrait m’arriver serait perte de temps d’une part, extorsion de
cadeaux sous toutes les formes, de l’autre.
Comme certainement les conseils qui m’avaient été donnés étaient connus
du Serky N’Kabbi, la plus grande faute que je pouvais faire était de les
suivre ; d’un autre côté, mon but n’était-il pas de voir le Roi et
d’essayer d’obtenir de lui la promesse écrite que les mauvais
traitements, les vexations de tous genres qui avaient marqué ma route
depuis Say seraient à l’avenir épargnés aux caravanes des Français ?
Mon premier acte est donc de demander l’hospitalité dans l’intérieur du
village. Surprise des hommes du Roi, qui déclarent qu’il est impossible
d’accéder à ma demande.
Le lendemain, on vient me demander les cadeaux que je dois faire au Roi.
Je réponds qu’en effet je suis chargé de porter au puissant Roi
d’Argoungou des cadeaux de la part du Chef des Français, mais que, ces
cadeaux, je les remettrai en personne. « Mais, me dit-on, c’est contre
tous les usages ; le Roi te recevra quand il voudra, dans huit jours,
dix jours, certainement pas avant ; mais le cadeau doit être fait le
jour même de l’arrivée. — Moi, je suis un envoyé ; ma mission est de
voir le Roi, pour lui porter la parole que j’ai reçue et lui présenter
les cadeaux qui m’ont été remis pour lui. Si je ne dois point voir le
Roi, pas de cadeaux. »
Les hommes du Roi sont interloqués ; ils se refusent à aller porter même
ma réponse et, toute la journée, emploient tous les moyens, la menace
même, pour me faire céder ; mais je tiens bon. Enfin on informe le Roi
et à la nuit je reçois la réponse de tenir les cadeaux prêts, qu’il me
recevra de bonne heure le lendemain.
En effet, le 26 au matin, j’entre dans Argoungou pour aller à l’audience
du Roi ; j’ai eu soin d’emporter avec moi les traités.
On me conduit dans une des dépendances du palais ; on m’y installe
commodément et bientôt, par l’intermédiaire du premier ministre,
commence un interminable va-et-vient qui ne dure pas moins de deux
heures. Finalement, le Roi demande à voir les traités ; il les garde
pour se les faire lire tout de suite, puis il demande les cadeaux ; on
les porte, rien ou à peu près ne trouve grâce devant lui ; je m’y
attendais. Toutefois le Roi va me recevoir ; j’ai promis de changer ce
qui ne convient pas, car on y a mis des formes très correctes ; mais la
lecture des traités prend grand temps, les marabouts sont de parfaits
ignorants, c’est à tout moment qu’on vient demander l’explication de tel
ou tel passage. Je déclare au bout de deux heures que je ne puis
attendre davantage, que le Roi me fasse appeler quand la lecture des
traités sera terminée. Je sors du palais pour traverser une foule
littéralement ahurie de m’avoir vu entrer et sortir du palais sans
aucune arme, avec mon interprète pour unique escorte.
Les racontars vont bientôt leur train et me sont rapportés ; il faut que
j’aie des grigris bien puissants pour faire preuve de pareille audace.
Le soir, le Roi m’envoie dire qu’il a lu les traités et qu’il ne demande
pas mieux que de m’en donner un semblable, mais à la condition que je
reprendrai ou la route de Say ou la route du Noufé par le Dendi (route
du Sud). Je ne réponds pas ; je verrai le Roi le lendemain et tâcherai
de le convaincre. Mais non, il est inutile que je retourne au Palais, je
n’ai qu’à remettre les cadeaux que j’ai promis de changer, et le Roi me
renverra les traités, si je persiste à prendre la route de Sokkoto.
Je refuse, je porterai moi-même les cadeaux au Roi. De nouveau on cède
et, le lendemain, je rentre dans le palais. Avant tout, j’exige la
remise des traités ; si le Roi consent à en faire un, le marabout du Roi
viendra le faire à mon camp ; puis, sur l’assurance formelle que je vais
voir le Roi dans un instant, je montre les nouveaux cadeaux. Ils ne
trouvent point grâce ; le Roi veut un autre beau fusil (j’en ai déjà
donné un la veille), de l’argent, de la poudre. Je fais la sourde
oreille ; puis, quand je me suis bien assuré que le Roi n’ose se décider
à me recevoir parce qu’il craint ma puissance plus ou moins occulte
(n’a-t-il pas déjà la preuve de ma veine dans la récente affaire de
Gandé ?), lorsque je me suis bien assuré que j’ai le dessus de la
situation, je me décide à frapper un grand coup. Je déclare aux
ministres qui sont autour de moi que je n’ai pas l’habitude d’être
berné, que deux fois, sur le désir du Roi, je suis venu pour le voir,
que désormais je change d’avis et que je ne remettrai plus les pieds au
palais. Cela dit, appuyé d’un geste de violente colère qui les fait
s’enfuir épouvantés, je quitte seul le palais, laissant mon interprète
ramasser les cadeaux pour les rapporter au camp.
Pour le coup, c’est de la terreur que j’inspire ; je suis arrivé à mes
fins ; c’est pour moi le seul moyen de dominer ces brutes.
De la journée je ne revois les hommes du Roi ; le lendemain seulement
ils viennent timidement me demander le complément des cadeaux. Non,
rien. Je donnerai le fusil au Roi contre le traité. Les pourparlers
s’engagent sur ces nouvelles bases, mais le Roi est inflexible ; un
traité, si je dois prendre la route de Sokkoto, il ne peut y consentir,
car je le montrerai au Lamido-Dioulbé ; or il doit stipuler la liberté
de route pour les caravanes ; le Lamido-Dioulbé et tout le Haoussa y
verraient de sa part une concession envers eux. Non jamais ! Jamais !
Je me rends bien compte que je n’obtiendrai rien. Je suis d’ailleurs
autorisé à partir par la route qu’il me conviendra, à prendre même celle
de Sokkoto.
Prendre la route de Dendi ou celle de Say, c’est tourner le dos au but,
je ne puis y consentir ; essayer de gagner l’Adar, il faut traverser le
Mayo-Kabbi, et sans guide, sans pirogues ; comment entreprendre ce
passage ? Me faudra-t-il donc partir sans avoir obtenu aucun résultat,
après d’aussi pénibles efforts ? Non, je reste : je vais attendre les
événements. Conduite méritoire, je vous l’affirme. Depuis Léma, je n’ai
pu dormir ; à Sassagoua, à cause des moucherons ; à Argoungou, à cause
des moustiques et des moucherons qui y sont en quantité invraisemblable.
On enfume le camp toutes les nuits et malgré cela même nos hommes ne
dorment pas. Badaire et moi, nous passons nos nuits assis dans notre
pliant. Le jour, les hommes dorment et se ressentent ainsi moins de la
fatigue ; mais c’est à peine si nous pouvons voler une heure ou deux de
sommeil.
En outre, mon dioula ne vend rien ou à peu près ; les vivres sont rares
et hors de prix, il n’y a pas un poulet dans tout Argoungou.
Le premier jour, le Roi m’a envoyé, chose qui paraîtra singulière, un
superbe porc de plus de 100 kilogrammes.
Enchantés sur l’instant, nous voyons en perspective grillades, jambons,
saucisses et le reste. Mais, horrible malechance, ces animaux se
ressentent de l’immonde nourriture à laquelle ils sont condamnés,
nourriture dont on pourra se faire idée quand j’aurai dit que de sept
heures du soir à sept heures du matin les portes d’Argoungou sont
hermétiquement closes, que nul n’en peut sortir, et que les fosses fixes
ou mobiles, les égouts collecteurs sont choses absolument inconnues.
Argoungou est certainement la plus immonde des agglomérations noires
qu’il m’a été donné de voir.
Le fait est toutefois digne de remarque que cette ville est peut-être la
seule dans l’Afrique centrale où le porc existe. Il y en a par centaines
et ils sont énormes, preuve qu’au point de vue de la graisse, la
quantité peut remplacer la qualité de la nourriture.
Deux jours se passent pendant lesquels j’essaye, par de petits moyens,
de faire revenir le Roi sur sa décision : peine perdue. Mais, chaque
fois que les hommes du Roi viennent au camp, ils me mandent d’aller voir
un de ses fils qui est malade. Je refuse avec persévérance ; avec non
moins de persévérance ils insistent en faisant finalement les offres les
plus capables de me séduire ; le Roi donnera deux chameaux ; puis les
offres montent, je vois qu’il y tient beaucoup. Un point capital est de
savoir si je peux quelque chose à l’état du jeune homme ; le troisième
jour je me laisse fléchir et, sans rien demander, je me rends au
village.
Le fils du Roi, jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, robuste
gaillard, bien sain, a été victime, il y a un peu plus d’un an, d’un
terrible accident. Un jour qu’il faisait froid, il s’était assis contre
le mur d’une case ; c’était pendant l’hivernage ; à la suite d’une forte
tornade survenue dans la journée, la terre de la muraille avait été
détrempée. Pour se réchauffer, il fit apporter et plaça entre ses jambes
un canari en terre, rempli de braise : tout à coup le mur de la case
s’effondra et l’ensevelit à moitié, brisant le canari. A ses cris on
survint, et on le dégagea. Mais la partie interne des cuisses était
profondément brûlée et aussi toute la jambe gauche, derrière
principalement, de la fesse au mollet.
Soigné tout de suite, l’enfant guérit assez vite ; mais, de peur de le
faire souffrir, on s’était trop facilement rendu à son caprice des
premiers jours, de ne pas vouloir étendre la jambe gauche, si bien que,
lorsque les cicatrices furent fermées, il était infirme ; la jambe
gauche était collée à la cuisse. Seulement alors le Roi, informé, vint
le visiter ; lors qu’il vit l’ineptie commise par ceux auxquels était
commis le soin de sauver son enfant, il n’hésita pas : prenant le pied,
il ramena brusquement la jambe à sa position normale ; fort
heureusement, l’ankylose des os du genou n’avait pas eu le temps de se
produire.
Les chairs furent profondément déchirées ; mal soignée, la plaie qui en
résulta ne pouvait guérir depuis un an ; de plus, par suite du manque
forcé d’exercice, l’articulation semblait ne plus vouloir fonctionner.
Par tous il était considéré comme incurable, et la conduite du Roi était
très fortement blâmée, parce que, à envisager son état présent et celui
de l’année précédente, on trouvait que cet état avait été aggravé par la
brutalité du Roi.
Je fis un nettoyage complet qui me demanda près de trois heures, puis
trois pansements successifs à la teinture d’iode. Les résultats sur ce
sujet jeune et sain furent surprenants ; le quatrième jour, j’étais
certain d’une guérison complète et rapide ; j’autorisai mon malade à
marcher un peu avec une béquille, car mon premier souci avait été de
rétablir le jeu de l’articulation et j’y avais réussi. Sans prévenir
personne, je n’y retournai pas le soir comme de coutume, le lendemain
pas davantage ; le Roi m’envoya supplier dix fois dans la journée.
Refus. Il était bien établi désormais qu’en continuant mes soins, la
plaie pouvait guérir et que le jeune homme pourrait marcher comme par le
passé. C’était ce que je voulais forcer tout le monde à bien
reconnaître ; mais je déclarai ne vouloir continuer le traitement
qu’autant que le Roi me donnera ce que je suis venu chercher : une
lettre dans laquelle il prendra l’engagement que librement et, en toute
sécurité, nos caravanes pourront circuler du fleuve de Say à la
frontière haoussa.
Deux longs jours s’écoulent sans que le Roi consente à accepter mon
ultimatum ; il faut les instances réitérées de la mère du jeune homme
qui entrevoit la guérison assurée de son fils, la pression unanime de
l’entourage du Roi ; il faut enfin que chez ce dernier la certitude de
la guérison de l’enfant qu’il est unanimement accusé d’avoir rendu
infirme contre-balance le sacrifice d’amour-propre qu’il doit faire pour
revenir sur sa parole.
Enfin, le 4 octobre, j’entre en possession de la lettre qui stipule les
conditions que j’ai posées. C’est bien là le maximum des concessions
possibles de la part d’un tyran dont le récent succès de Gandé a encore
surexcité la morgue. Jamais je n’eusse pu réussir, sans le soin que
j’avais eu dès le début, de prendre un empire absolu sur son esprit
superstitieux.
En retour, je dois soigner le fils du Roi et donner un beau fusil.
Entre temps, je ne puis acheter aucun animal, ni bourriquot, ni
chameau ; car ces derniers, assez nombreux en saison sèche, succombent
très rapidement ici en hivernage, à cause des mouches et des
moustiques ; pour cette cause, on les envoie pendant cette saison dans
les pâturages de l’Adar. Il faudra à nouveau charger les deux chevaux
pour gagner Sokkoto.
Quant à la direction à prendre, je n’ai le choix qu’entre deux routes,
celle de Gando et celle de Sokkoto. La première sud-est est à écarter,
la seconde seule reste. Quant à gagner l’Adar, il n’y faut pas songer ;
d’abord, il faudrait traverser le Mayo-Kabbi ; mon petit bateau ne peut
me servir, j’aurais à faire un trop grand nombre de transbordements qui
nécessiteraient deux ou trois jours pendant lesquels je serais sans
défense contre le plus faible parti de pillards ; de plus, il me
faudrait, sans guide, traverser une zone frontière déserte d’une
soixantaine de kilomètres, pour arriver dans un pays sur lequel je suis
mal renseigné, dont je n’ai pu, par aucun moyen, me ménager l’accès,
puisque Adar, d’une part, Kabbi, Arewa et Djerma se pillent
mutuellement, l’avantage toutefois restant toujours aux Maures de
l’Adar ; enfin, je n’ai pas d’interprète.
Pour toutes ces raisons, la route de Sokkoto s’impose ; je puis la
prendre sans guide, car, une fois hors de la zone frontière déserte,
j’arrive en pays haoussa très peuplé, et puis j’ai la caravane dont je
pourrai suivre les traces pour traverser la zone frontière.
C’est dans ces conditions, tous les animaux de selle chargés, Badaire,
Makoura et moi-même à pied, que nous nous mettons en route le 10
octobre, à dix heures et demie du soir. Je suis obligé de marcher de
nuit, parce que la route est longue et que l’état de fatigue de mes
animaux me rend la marche impossible de jour.
J’ai reconnu dans la journée la route jusqu’au point où, entrant dans la
brousse, elle devient unique. Pénible, assurément, cette marche où
alternativement mon interprète et moi nous nous relayons pour chercher
le sentier enfoui au milieu de hautes herbes de 4 et 5 mètres de haut ;
il y a près d’un an qu’aucune caravane n’est passée par ce chemin et
j’ai voulu prendre l’avance de la nuit sur celle qui nous suivra demain,
afin de ne pas faire à sa suite une marche que sa longueur rendrait
impossible pour mes animaux.
A cinq heures du matin, je campe, bêtes et gens renâclant. Nous faisons
de nouveau une marche de nuit, le soir du 11, celle-ci très courte, car
la route nous est barrée par une rivière dont le passage nous demande
deux heures et demie le lendemain. Enfin, le 12, à midi, j’arrive à
Katami, premier village du Haoussa ; mais les derniers animaux ne sont
au camp qu’à quatre heures.
Enfin nous avons atteint le territoire du puissant Empereur de Sokkoto ;
je ne sais ce que l’avenir m’y réserve ; mais, ce dont je ne puis
douter, c’est que les cinquante jours qui viennent de s’écouler
compteront parmi les plus durs du voyage.
Pour n’y plus revenir dans la suite, je vais donner ici le récit
succinct des événements qui, à peu de temps de là, modifièrent l’état
politique du Djerma, du Maouri et du Kabbi.
A mon arrivée à Sokkoto, je trouvai sur le trône un nouvel Empereur, le
Lam-Dioulbé Abdherraman.
Son avènement remontait à huit mois à peine. En homme énergique et
conscient de la situation de l’empire, il avait juré de tirer vengeance
des humiliations continuelles que le Roi d’Argoungou infligeait à son
autorité. Il avait fait serment de ne pas se raser la tête sans avoir
pris Argoungou et, au moment de mon arrivée, la prise récente de Gandé
avait encore aggravé ses griefs contre son farouche voisin. Il avait
donné des ordres pour convoquer le ban et l’arrière-ban de ses troupes,
prescrit à chacun de ses vassaux et au Roi de Gandé lui-même de lui
envoyer leurs contingents.
La lettre que je lui portais d’Ibrahima-Guéladjio, qui l’assurait de son
dévouement, le mit au comble de la joie.
Ce ne fut pas chose aisée que la réunion de cette colonne dont le point
de concentration indiqué était Kaoura, pour le Haoussa. Ibrahima devait
amener les contingents de la rive droite du Niger (Liptako, Yagha,
Torodi, Say).
En février, la colonne haoussa put se mettre en mouvement. Pendant que
l’Empereur se portait sur Argoungou par l’Est, le Roi de Gandé
l’attaquait par le Sud et le frère de l’Empereur par le Nord. Après les
premières escarmouches, on se résolut à faire le siège de la place. De
son côté Ibrahima-Guéladjio avait passé le Niger et était entré dans le
Djerma. Aussitôt le Djermakoy fit défection et, s’alliant à Ibrahima, se
porta avec lui contre le Maouri. Le Serky N’Guiouaé fut défait et tué
aux environs de Sassagoua, et l’investissement d’Argoungou se trouva
complété par les troupes d’Ibrahima qui s’établirent sur la rive droite
du Mayo-Kabbi.
Il semblait qu’il en était fait d’Argoungou ; mais une panique se mit
parmi les troupes haoussa qui repassèrent la frontière. Avec une rare
énergie, l’Empereur refusa de rentrer à Sokkoto, réunit une nouvelle
colonne et, de nouveau, se porta sur Argoungou, qui peu après succomba.
Nama, le Roi du Kabbi vaincu, fut exécuté. Makaroui, celui de ses fils
que j’avais soigné et guéri, fut tué au début du siège par un de mes
hommes, déserteur de mon escorte.
Le frère de l’Empereur et son héritier présomptif qui, par tradition
ancienne, portait le titre de Serky N’Kabbi, réunit sous son autorité le
Kabbi-Haoussa et le Kabbi indépendant, et fit d’Argoungou sa capitale.
Je ne sais comment furent partagés le Maouri et le Djerma. Ils furent,
m’a-t-on dit, attribués au Roi de Gandé. En tout cas, Ibrahima-Guéladjio
fut largement pourvu aux dépens du Djerma.
Ces divers renseignements me parvinrent à Kouka vers le mois de mai
1892.
Ainsi se trouva vérifiée une prophétie qui courait à Argoungou, pendant
mon séjour, qui était dans la bouche de tous, inventée probablement à
plaisir par les marabouts du Roi, pour me le rendre hostile :
« Argoungou tombera au pouvoir du Lam-Dioulbé, le jour où un blanc
venant de l’Ouest y trouvera passage pour se rendre à Sokkoto. »
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE IX
=De la frontière haoussa à Kano=