Peu habitués à entendre pareil langage, ils se retirèrent furieux,

menaçant de la voix et du geste. Je n’en pris cure, mais j’installai, la

nuit venue, un service sérieux de surveillance, aussi bien pour la garde

des bagages que des animaux. Je doublai mes sentinelles et pris le parti

de veiller une partie de la nuit. Vers neuf heures, le fils du chef

revenait chercher le cadeau dédaigné. Je ne le lui rendis qu’à la

condition qu’il me servirait de guide le lendemain. Il m’objecta que je

devrais attendre le départ de la caravane, laquelle, faute de s’être

entendue avec le village, ne pourrait encore continuer sa route.

Je trouvais gênant le voisinage de celle-ci qui attirait tous les gens

en quête d’un mauvais coup à faire ; je désirais même m’en affranchir

pour gagner l’Arewa ou Maouri, où je pouvais être assuré d’une meilleure

protection de la part de l’autorité, et 30 kilomètres au plus m’en

séparaient, que je voulais franchir au plus vite. J’insistai donc,

promettant à cet homme un cadeau en argent, s’il voulait me guider le

lendemain ; il consentit. Pendant ces pourparlers, un de ses hommes,

assis contre la tente qui couvrait les bagages, réussissait à me voler

mon petit appareil photographique ; je ne m’en aperçus que le lendemain.

J’ai dit que la maladie des bœufs sévissait encore, mais elle tirait à

sa fin ; toutefois, un Djerma intelligent, qui possédait encore quelques

têtes de bétail, craignant de les perdre, suivait la caravane et chaque

jour abattait un animal pour le vendre en détail. Je fis marché dans la

journée avec lui pour un petit bœuf ; mais, lorsque je voulus le lui

payer, il me déclara préférer n’être payé qu’à Argoungou, et en argent.

Le lendemain, nous partons avec le fils du chef du village, laissant à

Tambokiré la caravane haoussa. A neuf heures, nous sommes au village de

Torso, où mon guide refusant d’aller plus loin m’oblige à camper. Comme

je poursuis mon idée de sortir du Djerma au plus tôt, j’envoie un cadeau

au chef du village en lui demandant un guide pour l’après-midi. Il

accepte mon cadeau et me fait promesse d’un guide qui viendra en même

temps m’apporter la nourriture pour mes hommes.

Mon camp n’est pas installé que je sens que ces bonnes dispositions sont

mensongères. En effet, l’attitude de la population est des plus

malveillantes ; à tout propos naissent des difficultés que j’ai

grand’peine à calmer. Vient mon marchand de bœuf de la veille, qui me

réclame le prix de son animal ; pour éviter des contestations, je le

règle à un prix supérieur à celui convenu. L’instant d’après, c’est un

certain Salé, jeune homme audacieux, chef d’un village voisin, qui me

réclame insolemment un tribut de passage ; je l’éconduis, puis fais de

même d’un deuxième.

Sur ces entrefaites étaient venus les fils de l’ancien Roi, prédécesseur

du Djermakoy actuel, qui m’avaient offert, pour me guider, leurs

services à un taux très élevé ; ils veulent me persuader que partir sans

la caravane haoussa serait une imprudence ; je maintiens ma décision de

partir le soir, trouvant qu’ils mettaient une réelle impudeur à vouloir

traire deux vaches à la fois.

Je suis d’autant plus pressé de partir que je sens la situation de plus

en plus tendue avec le village. Vers deux heures, le factotum du chef,

qui devait me servir de guide et qui avait exigé à l’avance ses arrhes

et les avait reçues, revient apportant le repas de mes hommes, mais à

mon grand étonnement, en même temps, le cadeau du chef. Le voyant venir,

j’avais donné l’ordre de chercher les animaux au pâturage ; toutefois,

je ne puis m’empêcher de demander une explication. Cet homme me dit

qu’avant tout une question est à régler et il me représente mon marchand

de bœuf qui n’accepte plus son prix et veut davantage ; j’ai beau

protester que j’ai déjà donné plus que je ne devais, mais comme je veux

partir, j’ajoute 2 francs. Cette affaire réglée, il faut, me dit-on,

régler le tribut de Salé et des chefs voisins ; le chef lui-même enfin

trouve son cadeau insuffisant. Je m’insurge tout de bon cette fois et

fais charger. Alors Salé et d’autres se jettent au milieu de mes hommes

et des bagages et veulent employer la violence pour empêcher le

chargement ; à bout de patience, je saisis mon revolver et, l’appuyant

sur le front de Salé, je lui fais comprendre que, s’il ne sort pas de

mon camp, je lui brûle la cervelle. Pour un instant le calme revient,

mais les têtes sont fort échauffées. Pendant ce temps, craignant de se

trouver mêlé à une mauvaise affaire, mon Peul Ahmadou prend son arc et

ses flèches et s’enfuit. Que faire sans interprète au milieu de ces

forcenés que j’hésite, les voyant sans armes, à éloigner à coups de

fusil ? Je suis le conseil d’un sage, qui me dit qu’aller voir le chef

du village est le plus sûr moyen d’arranger les choses. Je me rends à

cet avis ; le chef est tout miel et sucre : c’est un malentendu, les

choses vont s’arranger, il est tard déjà, il me demande de rester à mon

camp jusqu’au lendemain.

Le soir revient l’obsédante question du cadeau ; il ne faut rien moins

que de l’or, des assiettes, des gobelets, etc. Finalement on s’arrête à

une pièce de flanelle blanche et 5 francs que je donnerai le lendemain

quand le guide sera au camp. Salé revient à la charge, je le renvoie.

7 septembre. — Je voulais tenter de profiter de la nuit pour partir ;

mais ma seule ressource comme guide eût été mon interprète peul qui

n’aurait pas manqué, aux premiers préparatifs, de s’enfuir pour prévenir

le village. Réflexion faite, j’ai chance, en partant, d’avoir le

lendemain sur les bras les villages de la route ; je me résous à rester,

fidèle au principe que j’ai toujours maintenu, de sortir de jour et la

tête haute.

Au matin, je fais charger ; le factotum du chef arrive, qui, de nouveau,

refuse le cadeau arrêté la veille ; cette fois c’en est trop, c’est un

parti pris de renchérir sur chacune de mes concessions. En route ! Nous

nous mettons en marche pour tourner le village ; celui-ci nous est caché

par un pli de terrain ; j’entends bientôt le tam-tam et les habitants

sortent en armes du village, qui avec arcs et flèches, qui avec une

lance, qui avec un bâton. Je fais charger les armes, et, le convoi bien

groupé, nous continuons à avancer. Je suis résolu à attendre l’attaque,

car je ne me sens pas le courage de faire exécuter le feu sur cette

centaine d’inconscients auxquels des femmes et des enfants sont mêlés et

qui n’ont pas même à m’opposer un fusil à pierre.

Au moment où je pousse droit sur un des assaillants qui me tient en joue

à cinq ou six pas, son arc bandé, le chef du village s’élance vers moi,

les bras au ciel, attestant que c’est chose ridicule que ce qui va se

passer et me conjurant d’arrêter.

Je me rends au désir de l’hypocrite et, sur-le-champ, par

l’intermédiaire d’Ahmadou qui avait trouvé bon d’esquisser une deuxième

fuite, on reprend la question du cadeau. Malgré tout l’esprit de

conciliation que j’y veux mettre, on ne peut arriver à s’entendre. Je

comprends qu’il me faut ruser pour éviter une effusion de sang inutile

qui pourrait avoir pour effet de me fermer définitivement la route. Je

déclare que, ne pouvant nous entendre, je vais changer mon camp que je

trouve défectueux et qu’on reprendra les pourparlers quand j’aurai

installé mon nouveau campement. Mon but est de profiter de la situation

pour me rapprocher d’une mare que j’ai reconnue et dont la position,

beaucoup plus rapprochée de la route que je dois suivre, présente cet

avantage qu’en y prenant position j’aurai tourné le village.

Cette manœuvre s’exécute sans incident. Je m’installe et entoure mon

camp d’une corde pour défendre l’approche des bagages.

Bientôt la foule grossit, devient menaçante ; ce n’est plus le village

seul que j’ai sur les bras, mais bien tous les villages environnants qui

ont rallié à l’appel du tam-tam. Les hommes sont assis sur les bagages,

les armes prêtes ; j’ai mon revolver à portée de ma main, pendant que je

parlemente pour les cadeaux. J’entreprends de gagner Salé, qui me semble

le plus accessible ; j’y réussis par quelques concessions et l’instant

d’après il me débarrasse d’un braillard qui fait mine de se jeter sur

moi, mais que j’attends au bout de mon revolver. Plusieurs objets sont

volés, que Salé fait restituer. Toutefois, l’horizon est des plus

sombres ; sûrement les coups de fusil partiront avant la fin de la

journée. Des rixes éclatent à tout instant, suscitées par entente entre

eux pour provoquer un désordre à la faveur duquel ils se livreront au

pillage. Le règlement même des cadeaux sur lesquels ils sont obligés de

transiger, parce que la caravane haoussa est signalée et qu’ils ont hâte

d’aller l’exploiter, n’amène qu’une détente passagère. Mon Peul, un

instant revenu, s’enfuit à nouveau. Nous sommes à la merci du plus

futile incident qui mettra l’un de nous aux prises avec un de ces

forcenés, qui ont l’intuition que la voie de fait seule leur est

défendue et se permettent le reste.

Je me faisais cette triste réflexion que, même chez les plus sauvages

des peuples que j’avais fréquentés, j’avais pu trouver à éveiller un

sentiment généreux ; le Djerma n’en possède aucun. Il est cupide, voleur

et lâche. Un exemple montrera l’impudeur étrange de cette race. A côté

de moi s’était assis un homme à qui, au milieu de tous ces événements,

on avait omis de payer un achat fait la veille ; à un moment il

s’éloigne et revient s’asseoir à la même place. Tout à coup il me

demande où se trouve ma canne ; l’instant d’avant je l’avais auprès de

moi, je la cherche en vain. C’était une canne de bois noir renfermant un

stylet d’acier qui sortait de lui-même, si l’on imprimait une secousse

un peu forte. J’appelle mon domestique et lui demande où il l’a mise, et

mon homme de me dire :

« Inutile de la chercher, on te l’a volée.

— Si tu connais le voleur, lui dis-je, et que tu me la fasses rendre, je

te donnerai vingt sous.

— Donne la pièce.

— Non, quand tu me rapporteras ma canne.

— C’est moi qui l’ai prise, mais je te la rendrai si tu me donnes une

pièce de vingt sous. »

Je ne pus même en ce moment m’empêcher de sourire de tant d’impudence,

et, sachant qu’une pièce de dix sous n’avait pour eux aucune valeur,

j’entrepris de le mystifier en lui en proposant une. Il refusa de la

prendre, et moi je persistai à ne pas lui donner plus. Il s’en alla

furieux d’être obligé de garder la canne qui n’avait aucune valeur, car

le stylet en était cassé.

Vers dix heures, aucune détente ne se produisait dans notre situation,

qui ne pouvait au contraire que s’aggraver du fait de l’arrivée de la

caravane haoussa et des dangereux parasites qu’elle traînait à sa suite.

Mais il existe une Providence pour le voyageur, et, comme à

Gastiatbé[18] dans le Ferlo, au moment où je pouvais le moins m’y

attendre, l’horizon s’éclaircit. Le rayon de soleil avait figure,

c’était le Djermakoy. Celui-ci, allant joindre la colonne en formation

dans le Kabbi dont j’ai parlé, avait rejoint, la veille, à Tombokiré, la

caravane haoussa et, faisant route avec elle, arrivait à Torso. Mon Peul

en désertion, craignant autant pour lui que pour moi, se précipite au-

devant du Djermakoy qui lui demande de mes nouvelles. Ahmadou répond en

racontant les événements du jour et de la veille. Le Djermakoy entre

dans une violente colère ; ses ordres ont été méconnus : « Le blanc est

un envoyé, je lui ai donné la route jusque vers le Roi du Kabbi ; si

celui-ci veut le manger, il le mangera, c’est affaire à lui ; mais

j’entends que dans mon pays il soit respecté. »

[Illustration : A Torso. — Sûrement les coups de fusil partiront avant

la fin de la journée.]

Ses ordres ont été méconnus ; il n’entend pas que ce qu’il n’a pas fait,

lui, un chef de village se le permette. Tout me sera restitué sur

l’instant ; il me donnera un guide jusqu’à Guiouaé, capitale du Maouri ;

enfin, je ne donnerai sur la route que ce qu’il me conviendra. Coût de

cet équitable jugement : 15 francs, que je verse allègrement, car je

sais pouvoir compter sur la parole du Djermakoy ; il est intéressé à ce

que j’arrive le plus dodu possible auprès de son puissant suzerain, le

Roi du Kabbi, qui pourrait lui faire expier durement un état de maigreur

qu’il n’aurait pas mis tous ses soins à empêcher. C’est mon Peul, revenu

avec les beaux jours, qui m’apporte cette bonne nouvelle ; bientôt

arrivent les fils du Djermakoy, qui m’entourent de prévenances, et les

gens du village disparaissent pour ne laisser place qu’à des

physionomies relativement sympathiques.

C’était une détente et nous en avions besoin, car multiples encore

étaient les mauvaises heures que nous devions passer dans cet ignoble

pays djerma. Dans l’après-midi, très humble et déconfit, le chef du

village me rapporte les cadeaux qu’il m’a extorqués.

Le lendemain, j’ai le guide que m’a promis le Djermakoy ; mais, en

outre, celui-ci laisse un de ses conseillers avec la caravane, pour la

garantir contre les bandes qui se sont réunies à l’occasion de la

colonne en formation. Quant au Djermakoy lui-même, il rentre à Dosso,

car il a reçu dans la nuit l’avis que la colonne n’aurait pas lieu.

L’étape se fait à Kondibougou ; les mêmes procédés, atténués cependant,

se continuent ; mais j’ai pris un parti bien arrêté de ne plus transiger

et de pousser la situation à la crise, à la première occasion. Les

misérables ne sont retenus que par la crainte salutaire que leur

inspirent nos fusils ; j’ai conscience d’avoir été au delà des

concessions possibles ; persévérer dans cette conduite serait faiblesse,

dont je ne tarderais pas à être victime. Je puis mieux me défendre

d’ailleurs, maintenant que je suis au fait de leurs ruses. Dans la

soirée, Salé, qui a réuni autour de lui tous les jeunes turbulents et

les fils de l’ancien Djermakoy, vient d’un air patelin m’apporter un

mouton dont il ne veut pas de payement. Je fais mettre l’animal à un

piquet, en arrière des bagages ; dans la nuit il revient ; il croit que

l’animal a été tué, je le laisse un instant dans cette croyance et

aussitôt il le prend de très haut et exige une somme énorme de trois

pièces de 5 francs. Il est stupéfait quand je lui fais ramener son

mouton qu’il refuse de reprendre. Je le mets à la porte et lâche la bête

dans la brousse.

Le lendemain, 8 septembre, dernier campement à une mare située à peu de

distance de la frontière du Maouri, et appelée Boundou-Dieidi. Cette

mare est en pleine forêt, j’y fais débroussailler un camp, dont je fais

découvrir le plus possible les abords dans la journée. Toute la tourbe

du Djerma est là, comme une ruche en effervescence. On est obligé de

veiller toute la journée en armes autour des bagages. La bande de jeunes

gens qui s’est attachée à mes trousses est là, aussi, au complet, qui

tente de surprendre, sans y réussir, notre vigilance. Vers le soir, je

suis informé par l’un d’eux du complot qui est arrêté de m’attaquer la

nuit. En effet, bientôt, sur trois des faces de mon camp, des groupes

nombreux s’installent ; il n’y a pas de doute à conserver sur les

intentions dont sont animés ces énergumènes. Je fais prendre le repas

avant la nuit, et aussitôt, avec les matériaux que j’ai fait réunir dans

la journée, on allume trois énormes bûchers à 10 mètres de chacune des

faces. Je mets deux sentinelles et prends la première veille, en donnant

comme instruction aux hommes de tirer, sans autre avis, dès que

quiconque tentera de dépasser la ligne des feux. Mes hommes sont très

surexcités par ces tracasseries continues qui, depuis huit jours, leur

enlèvent tout repos ; ils accueillent avec enthousiasme cet ordre, et

dans un sentiment très noble de défi me demandent de veiller en faisant

un tam-tam de guerre au nez de nos ennemis. J’accepte immédiatement et

leur distribue des kolas, pendant qu’ils exécutent les danses bambaras

les plus guerrières. L’effet ne tarde pas à se produire ; en dehors des

feux se forme un grand cercle de spectateurs qui ne sont autres que

ceux-là mêmes qui avaient le projet de nous assaillir. Mes hommes

s’animent de plus en plus et finissent par exciter l’enthousiasme des

Djermas eux-mêmes qui, prudemment, agrandissent le cercle, quand un des

danseurs s’élance trop près d’eux avec son arme chargée. Ainsi se passe

la première partie de la nuit, jusqu’au moment où une forte pluie

disperse les spectateurs, qui vont chercher refuge sous le couvert.

A mon camp est venu dans la soirée et y est resté pour coucher, un homme

du Maouri, chef de Kanda, le premier village après la frontière ; il

doit me guider le lendemain pour entrer dans son pays. Il me dit, ce que

je savais déjà, que je n’ai rien à redouter dans le Maouri, que les

voleurs sont punis de mort par le Serky (roi) de Guiouaé.

Le 10 septembre au matin, après une nouvelle extorsion faite à la

caravane, on se met en marche. Trois cents cavaliers sont autour de la

caravane et de nous-mêmes. On se met en route bien en ordre. Non sans

quelques difficultés, nous franchissons le premier échelon de la

caravane ; des partis se présentent pour nous barrer le chemin, mais

s’écartent sur un mot de mes guides.

Au moment d’entrer dans la forêt, Sambo, mon guide du Maouri, me dit de

bien veiller ; je fais charger les armes ; il y a de tous côtés foule de

gens de mauvaise mine en quête d’un mauvais coup ; on entend en avant

les cris des femmes qu’on vole. Successivement nous traversons les

échelons des porteurs et des femmes de la caravane qu’entourent des

essaims de pillards ; il faut parlementer tous les cent mètres ; je

laisse ce soin à mes guides, mais les bandits se bornent à des menaces ;

ils constatent, à notre attitude à tous, que nous serions morceau un peu

dur à digérer.

Après trois heures de cette marche très lente, la forêt s’éclaircit ;

nous ne rencontrons plus de détrousseurs et ceux qui passent nous

croisent venant de derrière. A un moment, Sambo part tout à coup à fond

de train, exécutant sur son cheval une fantasia endiablée. Je lui

demande l’explication quand il revient vers moi ; il me dit que tout

danger est écarté, que nous sommes sur le territoire du Maouri et de son

propre village.

A une heure, nous arrivons enfin à Kanda, où je prends cantonnement dans

les cases mêmes de Sambo.

Je passerai sur les quelques tribulations des deux jours qui suivent et

qui sont la liquidation du passage dans le Djerma. Mon interprète peul

m’abandonne et les jeunes gens du Djerma qui m’ont suivi à Kanda,

furieux de voir ma persévérance à ne pas « les satisfaire », me menacent

de m’attendre sur la route ; l’un d’eux même m’affirme qu’il ira jusqu’à

Argoungou me recommander au Serky, son oncle. Il le fit en effet, mais

sans succès, comme on le verra par la suite.

Le 12 septembre, précédé de Sambo, j’arrive à Guiouaé. Le Serky me

demande de venir le voir sur l’instant. A l’audience, je me trouve en

présence d’un colosse à la physionomie douce et rieuse, il me rappelle

beaucoup le Naba de Yako. Bonne réception à la suite de laquelle il me

fait conduire dans un très beau groupe de cases appartenant au chef de

ses captifs.

Mais une épreuve d’un nouveau genre m’attendait à Guiouaé. Le Roi de

Kabbi avait donné ordre au Djermakoy et au Serky de Guiouaé de réunir

leurs colonnes respectives et de venir le joindre, afin de faire une

razzia dans le Kabbi-Haoussa (province de l’empire de Sokkoto située sur

les deux rives du Mayo-Kabbi, entre Sokkoto, l’Arewa et le Kabbi

indépendant). Cet ordre était parvenu au Djermakoy pendant que j’étais à

Dosso et c’est l’exécution de cet ordre qui avait amené si

providentiellement ce dernier à Torso, pour me tirer d’affaire. Contre-

ordre d’ailleurs étant arrivé, le Djermakoy était retourné le lendemain

à Dosso, laissant la pauvre caravane et moi-même en butte non seulement

aux vexations ordinaires de la route, mais encore harcelés par ces

faméliques qui, non prévenus en temps utile, venaient joindre la colonne

en formation.

Pourquoi contre-ordre avait-il été donné ? Je l’ignore ; mais, le jour

de mon arrivée à Guiouaé, le Serky m’annonça qu’il partait le lendemain

dans la nuit pour joindre avec sa colonne le Serky N’Kabbi, afin

d’opérer une razzia contre un village dont il ne me donna pas le nom :

« C’est ta chance, » ajouta-t-il. Je ne compris pas d’abord ; mais on

m’expliqua que, sur les conseils de ses marabouts, le Roi du Kabbi avait

décidé de jouer une grosse partie sur ma tête. Il devait tenter

d’enlever un très fort village fortifié (tata et triple fossé), Gandé ;

si l’opération réussissait, c’est que ma venue dans le pays ne devait

pas avoir de conséquences fâcheuses ; s’il échouait, ma venue était

néfaste et le moins qui pouvait m’arriver était de rebrousser chemin par

la route qui m’avait amené.

On peut penser si, dans de semblables conditions, je fais des vœux pour

la réussite de la colonne, malgré le peu de sympathie que j’éprouve pour

ceux qui tentent la fortune sur ma tête, et si j’attends avec impatience

des nouvelles.

Elles arrivent enfin, dans l’après-midi du 16, par un Peul qui m’a servi

plusieurs fois d’interprète et qui entre dans le terrain du cantonnement

en criant : « La veine du blanc ! La veine du blanc ! » Renseignements

pris, la tentative a eu un succès inespéré ; rien n’a échappé ; le

village a été pris le 15 au matin, en plein jour, à dix heures ;

résultat : douze à quinze cents captifs, un butin immense et en tout

deux hommes blessés. Le Serky N’Guiouaé a pour sa part cent dix

captifs ; or là les prises sont personnelles, chacun n’a que ce qu’il

prend par lui-même ou par les captifs qu’il a amenés avec lui.

« Tu peux maintenant aller à Argoungou, tu seras bien reçu, » me dit le

Peul.

Le 17, dans l’après-midi, le Roi rentre en triomphateur dans Guiouaé, au

son des tam-tams et de grandes trompes analogues à celles de nos

piqueurs de mail-coachs. La grande place du palais est couverte de

peuple. Ses guerriers le précèdent, traînant de nombreux captifs

enchaînés, les musiciens font rage devant la porte du palais. Le Serky

paraît enfin lui-même, tenant sur le devant de sa selle un bambin de

trois ou quatre ans, pauvre orphelin arraché aux bras de sa mère tuée

probablement dans le pillage et qui, effrayé de tout ce bruit et de la

vue de la foule, se serre avec effroi contre la poitrine du colosse.

Singulier contraste, bien fait pour aiguiser la verve des philosophes

auxquels je livre la scène, sans plus de commentaires.

Le Roi me fait mander aussitôt rentré dans son palais, il est radieux :

« C’est ta veine, me dit-il à peine suis-je entré ; le Serky N’Kabbi est

enchanté et m’a chargé de bien te saluer et il t’attend. »

Il est heureux comme un grand enfant ; mais surtout le pauvre petit

être, qui est déjà très en confiance avec lui, le ravit ; il le caresse,

joue avec lui comme s’il était son propre fils. Je trouve inutile

d’exciter sa pitié, car de lui-même il me promet de le faire élever,

qu’il le gardera auprès de lui, et qu’il fera même racheter sa mère s’il

peut la retrouver.

Mes affaires se ressentent de la joie qui l’anime et, de fait, j’obtiens

ce que je veux ; le Roi me doit un chameau pour prix de marchandises

cédées par moi ; mais, comme je veux partir et que celui-ci n’est pas

arrivé d’un voyage de sel, il me prête deux chameaux de son père pour

porter mes charges jusqu’à Argoungou. Son fils est mon guide jusque-là.

J’avais soumis préalablement au Roi la question du traité et j’en avais

reçu la même réponse que du Djermakoy : « Cela, c’est affaire au Serky

N’Kabbi ; nous ne pouvons que nous incliner devant la décision qu’il

voudra prendre à ce sujet. »

Le 20 septembre après midi, je quitte Guiouaé. Je vais camper à Douméga,

le lendemain à Oulakaré, le 22 à Léma, le 23 à Sassagaoua.

De Guiouaé à Douméga, la route traverse le Dalhol-Maouri qui a en cet

endroit plus de 20 kilomètres de large. L’étude générale faite au

commencement de ce chapitre me dispense d’en donner une description

particulière. Toutefois, je dois dire que le Dalhol-Maouri s’embranche

au sud de Guiouaé sur le Dalhol-Foga qui donne un sel renommé.

Sassagaoua est sur le bord occidental du Dalhol dans lequel le Mayo-

Kabbi a creusé son lit. Nous remontons sa rive droite jusqu’à hauteur

d’Argoungou et là je trouve d’immenses pirogues envoyées par le Roi pour

prendre mes bagages. Les animaux doivent passer un peu plus au Nord. Il

nous faut en pirogue deux heures et demie pour passer d’une rive à

l’autre ; le Mayo a trois bras reliés entre eux par les terrains inondés

en ce moment et couverts de rizières. Badaire passe au Nord avec les

chevaux et les bourriquots, mais a la mauvaise fortune de me noyer deux

de ces derniers.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 15 / 32 段