La constitution du sol et la faune spéciale qui se développe à sa
surface vont nous permettre de le définir. Les terres du Dalhol sont des
terres salifères, argiles et sables ; outre du sel, elles contiennent
aussi du natron. Or la présence du sable au milieu de terres argilo-
ferrugineuses qui constituent les terrains des abords des Dalhols, unie
à l’existence des sels de potasse et de soude, atteste de façon
indiscutable que les eaux qui ont déterminé par leur passage ces énormes
tranchées étaient des eaux de mer.
D’autre part, la flore du Dalhol, nous l’avons dit, est très spéciale ;
un arbre en particulier y domine : c’est l’hyphème, appelé aussi palmier
flabelliforme ou palmier d’Égypte. Or, et ceci est une constatation que
j’ai maintes fois vérifiée, partout où l’hyphème se montre sous ces
latitudes, on retrouve à sa base le terrain du Dalhol. Du fait que cet
arbre n’est pas dans la zone climatérique qui lui convient, puisqu’il
croît seulement dans la moyenne et la basse Égypte, il ressort que les
semences qui ont donné naissance aux sujets existants se sont trouvées
mêlées aux terrains de transport entraînés par les eaux.
Je suis obligé d’écourter à cette place cette étude que je me réserve de
faire plus complète, et de donner seulement la conclusion à laquelle je
suis arrivé, conclusion dont j’ai vérifié les éléments au cours de ma
route jusqu’au Tchad, puis dans ma traversée du Sahara, éléments qui ont
été rapprochés et se sont trouvés en harmonie avec des constatations de
phénomènes de même nature que je me suis rappelé exister le long du
cours du Sénégal et du Niger. Cette conclusion est la suivante :
A un âge géologique relativement récent, alors que les fleuves Sénégal,
Niger et Nil avaient leur cours déjà bien défini jusqu’à la mer, que le
lac Tchad était vraisemblablement un lac formé par le Chari, lequel en
sortait vers l’Est pour se jeter dans le Nil, à cet âge, dis-je,
existait dans l’intérieur du continent, à l’emplacement actuel du
Sahara, une immense mer intérieure.
Si l’on examine attentivement une carte d’Afrique, on remarque qu’il
existe une ligne de soulèvement partant du nord-ouest de l’Atlas pour
aboutir aux sources du Nil. Cette ligne est jalonnée dans le Sahara par
les montagnes, au nord de Rhat, les monts Toummo, le massif du Tibesti,
les hauts plateaux du Borkou, du Wadaï et les lignes de hauteur entre
Oubanghi, Congo et Nil. La poussée intérieure qui fit émerger ces divers
massifs eut pour effet de déterminer deux plans inclinés, l’un vers le
Nord-Est (Méditerranée et Nil), l’autre vers le Sud-Ouest, et sur la
pente de ces versoirs la mer Saharienne s’écoula partie vers la
Méditerranée, partie vers l’intérieur du continent.
Occupons-nous en particulier du versoir sud-ouest. La plus grande
poussée de la masse liquide déséquilibrée se fit sentir vers le fond des
golfes ; des sinus de la mer Saharienne, les eaux s’y précipitèrent sous
de grandes hauteurs en masses énormes, qui se frayèrent chemin dans la
direction de ces golfes prolongés, et, ainsi, elles déterminèrent ces
lits momentanés qui sont les Dalhols. Leur course se prolongea jusqu’à
la rencontre des grands fleuves, dont elles empruntèrent le lit pour
arriver jusqu’à la mer. C’est ainsi qu’au nord de la boucle du Niger des
indications de Dalhols arrivent jusqu’au fleuve ; de même aussi les
Dalhols Bosso et Foga joignent le Niger avant l’embouchure du Mayo-
Kabbi. Le Dalhol-Boudi joint le Mayo-Kabbi au nord d’Argoungou.
Or le fait est digne de remarque. A partir du point où le Dalhol
rencontre le lit d’une rivière, la végétation spéciale dont j’ai parlé
et qui, en outre du palmier flabelliforme, comprend nombre d’espèces que
je n’ai pu étudier, par défaut de connaissances spéciales, apparaît
immédiatement, sur la rive qui n’est pas suivie par le courant, c’est-à-
dire sur la rive où se produisent les dépôts ; si le courant change de
rive, la végétation change avec lui pour toujours suivre la rive
opposée.
Pour compléter cet examen, il faudrait étudier le cours du Sénégal, du
Niger et de leurs affluents dans la partie qui a été empruntée comme
issue par les eaux de la mer Saharienne ; ce serait sortir du cadre de
ce récit.
Quant au versoir dont j’ai parlé, il est parfaitement indiqué sur les
cartes, et l’étude altimétrique du Sahara permet d’en constater
l’existence. Partant du Tchad à la cote 270, on arrive aux monts Tummo à
la cote 800 sans aucune interversion du sens de la pente.
Une dernière remarque qui doit bien montrer que les Dalhols n’ont jamais
servi de lit à des rivières, même temporaires, c’est que la largeur de
leur lit va se rétrécissant du Nord vers le Sud, c’est-à-dire du point
le plus voisin de leur commencement à leur point d’aboutissement vers
leur embouchure dans le fleuve. La chose s’explique d’elle-même avec la
théorie que nous venons d’exposer ; elle ne saurait s’expliquer dans
l’autre cas.
Du Dalhol les indigènes extraient du sel par le procédé que j’ai
indiqué, et aussi du natron. On appelle kaoua dans les pays foulbés et
haoussa le natron présenté sous la forme marchande qui est l’état
cristallisé. La préparation est la suivante : les terres qui contiennent
du natron sont d’aspect noirâtre ; à la suite de l’évaporation de l’eau
des pluies, cette terre se tuméfie à la surface et, en enlevant la
croûte, on trouve une terre blanche que l’on mélange avec un peu d’eau.
Cette solution, on la laisse tomber goutte à goutte sur une plaque de
fer fortement rougie au feu. On obtient par ce procédé une plaque de
natron cristallisé qui, sous cette forme, s’exporte sur les marchés de
Say et de Dori.
Du natron les indigènes font parfois usage pour remplacer le sel dans la
préparation des aliments, mais il est surtout employé pour la
mastication du tabac. Dans tous les pays foulbés et haoussa chaque homme
est porteur d’une petite poire en cuir où se trouve sa provision de
tabac séché, sans autre préparation que l’élimination des côtes. Dans le
même récipient est un morceau de kaoua. Pour former sa chique, l’homme
prend une pincée de tabac, la place sur le devant de la bouche, entre la
lèvre inférieure et les dents ; puis, portant à sa bouche le morceau de
natron, il en détache une parcelle qu’il mélange au tabac. Quoique
chiquer soit une habitude très répandue, l’indigène dépourvu de natron
préfère s’abstenir plutôt que de chiquer du tabac seulement.
Au Bornou, le natron se prépare comme le sel, par évaporation à chaud
des eaux mères saturées au préalable.
Mais revenons au récit. Le 31 août au soir, nous campons à Kourfari,
situé à la rive orientale du Dalhol-Bosso. Cette partie du Dalhol porte
le nom de Dahel, tandis que la partie occidentale est désignée sous le
nom de Boboï.
Plus nous pénétrons dans le pays djerma, plus l’hostilité des gens
s’accentue, plus leur avidité devient gênante, plus se vérifie chaque
jour la menace du cavalier rencontré au bord du Niger. Il est malaisé de
se faire idée du cynisme éhonté, de la cupidité de cette race, de sa
mauvaise foi, de ses instincts traîtres et pillards. A Kourfari, le
soir, le chef me promet un guide pour le lendemain ; mais, lorsqu’il
faut partir, il faut renouveler les cadeaux qui avaient déjà péniblement
arraché la promesse de la veille. Au moment du départ, le 1er septembre,
tout à coup sur le chemin surgit un homme, la lance à la main, qui, d’un
ton menaçant, s’adresse au fils du chef de Kourfari, mon guide :
« Comment, lui dit-il, as-tu laissé camper ce blanc dans ton village,
sans me prévenir ? Est-ce qu’aussi bien que ton père je n’ai pas droit à
un cadeau pour lui permettre passage ? Il a campé chez toi, mais il
aurait pu aussi bien le faire dans mon village. Vous ne passerez pas
sans que le blanc m’ait fait un cadeau qui me satisfasse. »
On me traduit les propos de cet homme qui est le chef de Karra, village
situé à 7 ou 8 kilomètres de la route que nous suivons. Je lui fais
répondre que je ne suis pas un dioula (traitant) dont on puisse exiger
quoi que ce soit ; je donne à qui il me plaît, et, poussant mon cheval,
je le force à s’écarter du chemin. Il se retire en maugréant. Deux
heures après, nous passons auprès des quelques cases qui forment le
village de Bandi ; j’envoie au passage saluer le chef. Celui-ci vient à
moi et la scène du matin avec le chef de Karra se renouvelle. J’oppose
le même refus et je sens que les fils du chef de Kourfari hésitent à
continuer ; ils ne se décident qu’en me voyant m’éloigner. A Kouré, nous
campons à midi et demi, après avoir essuyé en route une tornade.
La saison des pluies, qui s’est ouverte le 6 juin pendant que nous
étions à Zebba, bat en ce moment son plein ; presque chaque jour depuis
Ouro-Guéladjio nous avons tornade ou grande pluie ; hommes et animaux
s’en ressentent. Les récoltes sont presque à maturité et les mils
atteignent une hauteur que je n’ai vue nulle part ailleurs. Cette région
est d’une extrême fertilité.
A Kouré, je trouve un accueil meilleur que je n’espérais à cause des
incidents de la route ; la journée se passe dans d’excellentes relations
avec le village.
A l’entrée de la nuit, le temps est pluvieux ; au lieu de faire replier
ma tente comme je le fais chaque soir de manière à surveiller mon camp
de mon lit, je suis obligé de la laisser dressée. Comme à l’habitude, on
a allumé des feux. Sous l’une des tentes qui sert de bâche pour les
bagages, les hommes ont pris refuge contre la pluie ; sous la mienne,
dressée sous un arbre en bordure d’un champ de mil qui longe le chemin
conduisant au village éloigné d’une centaine de mètres, sont le lit de
Badaire et le mien ; deux de mes hommes, mon chef d’escorte Aldiouma et
mon domestique Benissa, sont couchés à l’intérieur. Mes cantines sont
empilées contre ma couche ; un sac maure contenant mon linge de corps,
mon képi, mon chapeau, mon revolver sont placés sur mes cantines.
Vers onze heures, je me réveille ; je mets la tête hors de la tente, je
vois qu’à dix pas ma sentinelle veille auprès d’un feu bien clair ; je
l’appelle pour m’apporter un tison à la lueur duquel je lis l’heure à ma
montre. Au moment où je vais me recoucher, il me semble entendre comme
le bruit du passage d’un homme au milieu des tiges de mil ; j’appelle en
demandant : « Qui est là ? » Aldiouma se réveille et se précipite
immédiatement dans la direction que je lui indique. Il revient, un
moment après, me dire qu’il a bien cru qu’il y avait un rôdeur qui
fuyait devant lui, mais qu’il n’a pu ni le voir, ni l’atteindre. Je me
recouche en prescrivant au factionnaire de bien veiller et je me rendors
avec la conviction que le rôdeur en a dû être pour ses frais.
Au matin, je suis bien obligé de constater que j’ai été victime d’un vol
d’une audace inouïe ; tout mon linge de corps, mon képi, mon chapeau,
les hardes de mon domestique ont disparu. Un léger bruit qu’a dû faire
le voleur m’a réveillé ; c’était bien lui que j’avais entendu s’enfuyant
au travers du champ de mil. J’envoie de nouveau de ce côté ; on retrouve
mon képi, mon chapeau, le sac de Benissa éventré, objets dont le voleur
s’est débarrassé quand il s’est senti poursuivi par Aldiouma ; mon
revolver a échappé par miracle.
Je ne perds pas mon temps en vaines récriminations, je sais que le vol
est permis vis-à-vis de l’étranger, même s’il est l’hôte du village ;
d’ailleurs je dois arriver dans la journée auprès du Roi du Djerma
(Djermakoy) auquel je me réserve de recourir, s’il est possible.
Le chef nous servant de guide, nous nous mettons en route pour Dosso où
je me fais, comme de coutume, précéder à l’avance par Makoura. Le
Djermakoy envoie au-devant de moi deux de ses hommes, qui me guident
jusqu’au cantonnement, groupe de cases ruineux en mur mitoyen avec la
propre demeure du Roi.
Celui-ci que je vois dans la journée m’accueille assez bien ; c’est un
brave homme qui a une notion très exacte de sa faiblesse, qui se sent
presque honteux de commander, même fictivement, à de semblables
malandrins. Sa recommandation dernière au moment où je le quitte est de
me dire : « Surtout fais bien veiller de jour et de nuit, car tous les
voleurs et coupeurs de bourse de la région se sont donné rendez-vous à
Dosso, à cause de la présence de la caravane haoussa. Contre eux je ne
peux te protéger ; protège-toi toi-même. »
Le pays ne vit que de l’exploitation et du vol ; les caravanes haoussa
sont les vaches à lait qui enrichissent pour plusieurs mois ceux qui ont
fait montre de plus de hardiesse pour exiger, de plus de ruse pour
dérober.
Le lendemain, je fais des ouvertures au Djermakoy pour un traité ; après
avoir mûrement réfléchi et consulté, il me répond que, quoique
indépendant comme Roi du Djerma, il ne peut passer un traité de quelque
sorte sans l’assentiment du Roi du Kabbi qui réside à Argoungou. Je lui
demande un guide pour me conduire auprès de celui-ci ; il me fait un
prix tellement exorbitant que nous ne pouvons nous entendre ; mais il
ajoute toutefois que le conseil qu’il me donne est de partir avec la
caravane haoussa qui se mettra en marche deux jours après, qu’à sa suite
j’ai grand’chance de n’être pas trop inquiété, parce que toutes les
préoccupations des rôdeurs seront tournées du côté de la caravane.
Pendant ces trois jours de séjour à Dosso, j’eus occasion de prendre
contact avec la population, d’en étudier les coutumes. J’appris ainsi à
mes dépens que, pour avoir la permission de tirer de l’eau à un puits,
il faut louer à un prix très onéreux la corde et le seau d’un habitant
du village ; qu’il ne faut jamais accepter un cadeau, quelque faible
qu’il soit, un poulet, une poignée de mil ou d’arachides. Le bon apôtre
qui vous l’offre sous les dehors les plus simples ne manque jamais de
vous affirmer que c’est un don d’hospitalité sans importance, dont il ne
saurait avoir le mauvais goût de demander la moindre rétribution ;
n’êtes-vous pas l’hôte du village ? Il n’est pas parti qu’il revient
s’assurer que le poulet a été égorgé, le mil mangé ; alors c’est d’un
ton menaçant qu’il exige un cadeau décuple de la valeur de ce qu’il a
apporté. Il n’y a pas à le convaincre de mauvaise foi, c’est un procédé
d’usage courant, le village entier est là pour soutenir ses
revendications. Il est vrai que vous trouvez immédiatement, si
l’incident ainsi provoqué grossit, un défenseur parmi l’assistance ;
celui-ci le prend de très haut avec ces misérables, les chasse en les
invectivant de belle sorte ; mais, si vous acceptez ses services, vous
vous êtes mis sur les bras une dette de reconnaissance que vous ne
pourrez acquitter, c’est un maître chanteur qui a tous ces canaillards
pour complices.
J’avais pris à Tondo, pour me servir d’interprète djerma et haoussa, un
certain Peul du nom d’Ahmadou. Sans cesse bafoué et rudoyé par ces
braillards, il ne me rendait que de faibles services ; il était en butte
à toutes les menaces et se renfermait dans un mutisme absolu chaque fois
que je lui demandais un renseignement.
Le départ de la caravane haoussa a été fixé pour le 5 septembre au
matin ; nous partons ce même jour avec le fils du Djermakoy pour guide.
En route nous rencontrons des fractions de la caravane qui attendent,
sans cesse en alerte, que toute la caravane soit en mouvement. De tous
côtés c’est une agitation extrême, les femmes sont bousculées, les
porteurs sont adroitement débarrassés de leur charge de kola par des
gens embusqués ; ce ne sont partout que cris et bruits de querelles.
Nous prenons les devants, et, sauf un léger retard provoqué par un
bourriquot qui s’est déchargé et se fait chasser comme noble bête de
vénerie, nous arrivons sans encombre à Tambokiré, à huit heures. Malgré
mes protestations sur le peu de longueur de l’étape, le fils du
Djermakoy m’oblige à camper. Vers neuf heures et demie seulement, la
caravane arrive ; elle marche avec une extrême lenteur, mais dans un
ordre parfait. En tête sont quelques chameaux qui ont été loués pour la
traversée du pays et qui portent quatre charges de kola, puis viennent
les femmes très lourdement chargées des ustensiles de ménage et de
cuisine, des pots en terre, de grandes calebasses, des escabeaux
contenus dans de grands filets. Les malheureuses, outre ce pesant
fardeau de 50 à 60 kilogrammes, portent souvent un enfant ; derrière
marchent les porteurs, en file indienne comme les femmes, ou seuls avec
une lourde charge de kola, ou poussant les animaux, ânes, bœufs, mulets,
chevaux aussi pesamment chargés. Sur les flancs marchent les
propriétaires des charges, quelques-uns à cheval ; en arrière enfin,
fermant la marche, le Madougou, chef de la caravane, entouré d’une nuée
de quémandeurs qui lui feront, au campement, durement expier l’honneur
de l’avoir escortée pendant la route.
[Illustration : La caravane haoussa en marche.]
La race haoussa est essentiellement industrieuse et commerçante ; je ne
saurais mieux comparer Kano, la capitale commerciale de l’Afrique
centrale, qu’à Nijni-Novogorod, et les caravanes qui en sortent, qu’à
ces caravanes mogoles qui viennent apporter sur le marché de la grande
cité commerciale russe les produits de l’Orient.
Chaque année sortent de Kano, entre mars et mai, une vingtaine de
caravanes qui vont chercher au Gougia (nord du pays des Achantis) des
noix de kola, pour les apporter sur le marché de Kano.
A cet effet, un certain nombre de commerçants se réunissent, qui ont
résolu de partir ensemble ; ils choisissent parmi eux un homme
expérimenté, énergique et habile qu’ils désignent pour leur chef ; il
prend le nom de Madougou. Pendant la durée de la route, il a les
pouvoirs semblables à ceux du Roi de Kano lui-même, c’est-à-dire que son
autorité est absolue. C’est lui qui a charge de s’entremettre avec les
autorités locales pour acheter le passage de la caravane ; la réussite
de l’opération dépendra de l’habileté avec laquelle il saura manœuvrer
pour se soustraire aux taxes trop lourdes. Il est admis que la caravane
ne peut faire résistance, il faut donc contenter chacun sans ruiner
l’entreprise. Il a mission de répartir au prorata de l’importance des
charges les impôts prélevés sur la caravane. A ces riches marchands, qui
emmènent des esclaves chargés, des bourriquots, des mulets, des chevaux,
s’en joignent en outre de plus humbles, qui ont, pour toute fortune, la
charge qu’ils portent sur la tête.
Au départ, dans les paniers garnis de cuir, qui sont destinés à
rapporter les kolas, on emporte les divers articles de l’industrie de
Kano, des boubous, des pantalons ordinaires, d’autres plus riches,
artistement brodés, des pagnes communs et d’autres spécialement
renommés, appelés tourkédis, qui sont fortement teints à l’indigo pur et
glacés d’un côté, puis des peaux préparées dont Kano fait un immense
commerce.
La route est la même à l’aller qu’au retour ; elle passe par Gandi,
Sokkoto, Argoungou, Guiouaé, Dosso. En aval de Say, généralement à
Kirtassi, la caravane traverse le Niger, puis entre dans le Gourma,
atteint Soudou M’Bodjio, aussi appelé Fada N’Gourma ou Noungou, capitale
du Gourma, longe la frontière du Mossi et par le Gourounsi, le
Mampoursi, le Dagomba, arrive à Salaga, capitale du Gondia.
En ce point, elle échange ses marchandises contre des noix de kola,
puis, son chargement opéré, fait retour sur Kano où les premières
caravanes arrivent vers le milieu d’octobre.
Chaque jour la caravane doit payer passage au village où elle campe ;
mais surtout la traversée du Djerma était[17], pour les malheureux
caravaniers, la cause de soucis sans nombre, de pillages continuels, de
vexations de tout genre. Je ne puis mieux en donner une idée qu’en
citant la parole d’un de ces hommes auquel je manifestais mon étonnement
de le trouver si calme en présence des exigences jamais inassouvies du
chef de Tambokiré.
« Que veux-tu ? Il faut passer ; chaque jour, nous achetons nos
têtes ! »
Je ferai, en parlant de Kano, la monographie de la noix de kola ; mais
je veux donner ici une idée des fatigues supportées par ces caravaniers
pour aller à la recherche du précieux produit.
Lorsque la caravane arrive au village où elle doit s’arrêter pour la
journée, elle se rend à un emplacement connu à l’avance où se fait le
déchargement des hommes et des animaux, et aussitôt la configuration,
toujours la même, que doit avoir le camp, est marquée par les charges
rangées sur le sol.
L’instant d’après, pendant que les esclaves conduisent les animaux à
l’abreuvoir, puis aux pâturages, que les femmes font le marché et se
livrent à la préparation du repas, tous les hommes qui ne sont pas
laissés à la garde des charges se rendent dans la brousse ou dans la
forêt, pour y couper des branches et des feuillages au moyen desquels
des huttes en branchages sont immédiatement édifiées ; puis, ce premier
travail fait, on entoure le camp d’une enceinte continue avec des
matériaux de même espèce. Ainsi, à la mode des légions romaines, chaque
jour la caravane établit un camp dans une enceinte fermée, qui a pour
objet de la mettre à l’abri des entreprises des rôdeurs de nuit.
Pendant ce temps, le Madougou discute, soit au village, soit au camp,
avec le chef et les notables, le taux de l’impôt qui sera prélevé en
kolas ou en argent et vêtements. La discussion en général dure de
longues heures au pays djerma, car le chef du village n’est pas seul à
avoir des prétentions ; les chefs des autres villages, à grande
distance, sont aussi venus, alléguant qu’ils ne sont ni moins puissants
ni moins difficiles, partant, à satisfaire. Les rodomontades qui, en
temps ordinaire, n’auraient d’autre effet que d’amener des rixes de
village à village, ont au contraire pour résultat de rendre légitimes
les exigences exprimées ; l’un n’a pas reçu satisfaction qu’il s’associe
aux autres pour appuyer les revendications de celui dont on discute les
droits. Lorsque cette tâche ardue est terminée pour les chefs, vient le
tour des individualités turbulentes auxquelles il faut aussi donner
satisfaction.
Enfin, on est tombé d’accord, le tribut est versé, mais jamais guère
avant l’entrée de la nuit ; alors on barricade les portes de l’enceinte,
et le griot (héraut) du Madougou annonce d’une voix retentissante aux
échos d’alentour que les affaires sont réglées avec le village, à la
satisfaction de tous, que la nuit il est défendu à quiconque de
s’approcher de l’enceinte ou de tenter de la franchir, qu’il courrait
risque d’être pris pour un voleur et qu’on tirerait dessus.
L’écho seul tient compte de ces menaces et les habitants mettent toute
leur ruse et leur audace à pénétrer dans l’enceinte pour y voler.
Le lendemain, quand la caravane veut partir, nouvelles exigences ; si
elles sont trop élevées, elle doit rester la journée pour parlementer ;
sinon, le Madougou consent et presse la mise en route.
Au moment de notre passage à Tambokiré, la malheureuse caravane haoussa
et la mienne furent plus qu’à l’ordinaire harcelées par des quémandeurs
menaçants. La raison était que, quelques jours auparavant, le Roi du
Kabbi avait demandé au Djermakoy de rassembler une colonne pour se
joindre à lui, dans le but d’aller razzier un important village de la
banlieue de Sokkoto.
Les guerriers s’étaient empressés de répondre à son appel et la caravane
était obligée de supporter les vexations et les prétentions incessantes
de tous ces fanatiques insatiables.
Je comptais personnellement m’affranchir plus aisément de ces misères,
grâce à la présence du fils du Djermakoy et à l’ordre qu’il avait donné
à chaque village de me pourvoir d’un guide. Je ne devais pas tarder à
perdre cette illusion. Dès mon arrivée, j’avais envoyé au chef du
village un cadeau qu’il avait accepté avec satisfaction, mais à ce
moment il avait à s’occuper de la caravane.
Dans l’après-midi, un certain nombre de batteurs d’estrade tentèrent de
pénétrer dans mon camp. J’eus toutes les peines du monde à les en
expulser sans provoquer une bagarre. Ils s’éloignèrent dans la direction
du village et revinrent accompagnés du fils du chef qui, fort
insolemment, me rapportait mon cadeau. Je me bornai à le rendre à
Badaire, qui le remit dans une caisse, et, malgré menaces de tout genre,
je me refusai d’y ajouter la moindre chose. « Je suis un envoyé, leur
dis-je, je ne puis être astreint à payer des droits comme une caravane
de commerce ; que celui qui n’est pas content de ce que je lui donne,
vienne prendre ! »