Dans les renseignements historiques que Barth donne sur Mohammed-

Guéladjio par lequel il fut reçu lors de son passage, l’illustre

voyageur a fait une erreur capitale. En disant que les ancêtres de

Mohammed-Guéladjio et lui-même étaient les Rois de la partie nord du

Macina actuel et que leur capitale était Konari, il a dit vrai ; mais,

ce qui est inexact, c’est que les Guéladjio soient des Bambaras. Les

Guéladjio sont des _Peuls purs_, mais suivant en cela la coutume de

beaucoup de chefs de cette région qui prenaient des femmes aabées (non

peuls), sourhaïs, gourma, bambaras, etc... Mohammed-Guéladjio lui,

épousa des femmes bambaras, filles de différents Famas de Ségou ; l’une,

Kourbari-Massassi, de la famille de Bodian, fut la mère d’Ibrahima, le

Roi actuel ; une autre, une Diara, celle-là, fut la mère de Mamantougou

ou Mamé.

Ce Mamé était venu à Zebba lorsque je m’y trouvais ; j’avais réussi à

l’attirer et à lui faire quelques cadeaux ; mais je savais que le Roi du

Yagha l’avait fortement prévenu contre moi, comptant qu’Ibrahima-

Guéladjio me ferait un mauvais parti. Dans le but de l’y amener, après

lui avoir envoyé le fusil que je lui avais donné à l’occasion du traité,

puis des chevaux, il avait retenu Mamé pour le faire assister à la scène

en plusieurs tableaux, dans laquelle mon interprète, la veille de mon

départ de Zebba, dit au Roi mon mécontentement de ses procédés, et aussi

mon refus de me fier à sa parole, en lui payant à lui, d’avance, les

services du guide qu’il me promettait pour le lendemain.

Mamé m’attendait au contraire dès la première étape à Denga et me

proposa de me guider ; mais, déjà pourvu de Bubana, je déclinai son

offre, de peur de le lasser par la lenteur de ma marche.

Ce n’était pas toutefois sans appréhension sérieuse que je quittai

Nadiango, le 6 août. Je fis étape à Adaré et de ce point, le 7 au matin,

j’envoyai Bubana et mon interprète à Ouro-Guéladjio.

L’accueil que j’y devais recevoir pouvait influencer considérablement le

reste de ma route et un point capital pour moi était d’arriver à pouvoir

parler au Roi, à être reçu par lui. Or, ni dans le Mossi, ni dans le

Liptako, ni dans le Yagha, ni dans le Torodi, je n’avais pu y parvenir,

et les multiples difficultés que j’avais rencontrées tenaient en presque

totalité à cet ostracisme dont j’étais l’objet. C’était d’autant plus

difficile à réaliser que chacun arguait des précédents. Pourquoi le

recevoir, disait-on dans le Torodi ; a-t-il été reçu à Zebba, à Dori ?

J’avais beau me défendre, peine inutile, c’était siège fait.

Mes appréhensions furent vite dissipées ; à 2 kilomètres d’Ouro-

Guéladjio, je trouvai Mamé venant à ma rencontre. A peine installé, je

reçus du Roi de multiples présents d’hospitalité, puis il me fit dire

que dans l’après-midi il me donnerait audience.

Cette question de ma réception avait vivement passionné l’opinion.

Ibrahima était seul de son avis, il y persévéra. « Mon père, disait-il,

a reçu le blanc venu il y a longtemps (il parlait de Barth) ; il n’en a

éprouvé aucun mal, j’en veux faire autant pour celui-ci. Je sais qu’il a

été malheureux dans le Yagha, mais je sais aussi que c’est un homme

loyal et honnête, d’après ce que m’ont rapporté mon frère et Bubana ;

enfin il vient de Ségou, le pays de ma mère, et un homme qui vient de

Ségou doit être chez lui à Ouro-Guéladjio. » Ibrahima-Guéladjio, quoique

d’un âge avancé, soixante-cinq à soixante-dix ans, n’a perdu sa mère que

depuis fort peu de temps ; il a conservé pour sa mémoire un culte

profond.

Ouro-Guéladjio comprend trois mille habitants environ, entièrement unis

entre eux, aimant passionnément leur chef. Ce sont les quelques Peuls

qui ont accompagné Mohammed-Guéladjio dans sa fuite lors de ses revers,

et les captifs bambaras de sa maison, ceux-ci fort nombreux. Quelques

vieux restent encore, mais les jeunes ont conservé les traditions de

dévouement à la famille des Guéladjio. Quand un captif bambara s’échappe

des pays voisins, il tente de venir chercher refuge à Ouro-Guéladjio ;

Ibrahima, si on vient le réclamer, ne le rend jamais, il en donne un

autre. Aussi dit-on dans toute la région : le _grand village bambara_,

en parlant de Ouro-Guéladjio.

Reçu par Ibrahima à diverses reprises, je ne tardai pas à prendre dans

son esprit une position inexpugnable, et cependant, avec un homme au

caractère moins droit, j’aurais pu éprouver des ennuis très sérieux, qui

eussent pu même totalement compromettre l’avenir.

L’homme dont j’ai parlé, qui, envoyé par moi à Dori, y avait trahi mes

intérêts, arrivé à Ouro-Guéladjio, s’en fut trouver Ibrahima, lui

représenta qu’il était son parent, et que, l’ayant retrouvé, il ne

voulait pas le quitter.

Ibrahima, qui tient à voir augmenter son village, l’accueillit bien et

ne demanda pas mieux que de s’entremettre auprès de moi pour que je

payasse à Baba sa solde et lui rendisse la liberté.

Me basant sur l’engagement signé par Baba au départ, je m’y refusai.

Quelque grand que fût son désir d’être agréable à cet homme qui venait

se fixer auprès de lui, Ibrahima, voyant clairement que le droit était

entièrement de mon côté, n’insista pas ; mieux même, il ne tarda pas à

reconnaître avec moi que cet homme était un ignoble imposteur, qui avait

voulu abuser de sa bonté pour amener ma perte, et il l’abandonna.

Un deuxième danger me vint des hommes arrivés de Bandiagara, envoyés par

Ahmadou-Sheikou, et qui s’étonnèrent qu’Ibrahima me reçût ainsi à bras

ouverts. Informé de leurs manœuvres, j’abordai directement l’obstacle un

jour que je fus reçu par Ibrahima et déclarai devant une nombreuse

assistance que nous étions les ennemis d’Ahmadou Sheikou : « mais que ce

n’était pas le musulman que nous combattions, mais bien le chef déloyal

et fourbe qui nous avait mille fois trompés. D’ailleurs, les pays que

nous lui avons enlevés, nous les avons rendus aux Bambaras, en mettant à

Ségou, Bodian, — un Kourbari, dit Ibrahima ; — à Nioro, Dama. » Le coup

droit avait porté ; les envoyés d’Ahmadou reçurent l’ordre de quitter

Ouro-Guéladjio le soir même.

Enfin le terrain dans lequel j’étais cantonné était occupé en partie par

une ancienne femme de Mamadou-Lamine, le prophète de Goudiourou[15],

qui, lors de son retour de la Mecque, resta sept ans à Ouro-Guéladjio,

s’y maria et eut des enfants.

Avec Baba et les Toucouleurs de Bandiagara, cette femme tenta de faire

de l’agitation contre moi ; mais, les Toucouleurs expulsés, Baba tombé à

plat, elle se tut.

Avec tout autre homme, ces embarras m’eussent été fort pénibles ;

Ibrahima n’y trouva au contraire que l’occasion de rendre hommage à ma

droiture, à ma loyauté.

Lors de ma deuxième entrevue avec lui, deux jours après mon arrivée,

pour lui faire mieux comprendre l’objet de ma mission, je lui donnai les

traités que j’avais déjà passés ; après les avoir lus, sans que je lui

fisse d’ouverture d’aucune sorte, il retint le traité de Lanfiéra et me

dit qu’il allait me faire le semblable, que je pouvais préparer le texte

français. Le 12 août, le traité d’Ouro-Guéladjio était signé, et, sur

l’ordre d’Ibrahima, l’Alcaly y ajoutait quelques mots à l’adresse du

Sultan de Sokkoto, qui me furent dans la suite de la plus grande

utilité.

A Ouro-Guéladjio, je pus compléter mon convoi, acheter un cheval pour

Badaire ; Makoura fut remonté au moyen d’une bête un peu apocalyptique

que me donna un fils du Roi de Torodi, venu pour me voir à Ouro-

Guéladjio. Enfin, moi-même, je reçus d’Ibrahima un superbe cheval blanc

qui devait me conduire à Tripoli, où il a aujourd’hui ses invalides. Les

hommes le baptisèrent Guéladjio.

Le 18 août, au matin, nous quittons Ouro-Guéladjio et, après étape à

Tintiargou, nous entrons à Say le 19.

Après l’accueil d’Ouro-Guéladjio, celui de Say se commande ; le Roi qui

ne reçoit jamais, je le vois au moindre désir que j’en exprime ; le

traité va de lui-même, c’est toujours la paraphrase du texte de

Lanfiéra. Dakou entre, sans s’en douter, à pleines voiles dans

l’histoire contemporaine, car le début de chaque traité, même celui de

Sokkoto, est l’acceptation de la parole de Dakou.

Enfin nous avions atteint, après huit mois de labeurs et de fatigues, la

branche descendante de l’immense artère africaine : _la traversée de la

boucle du Niger est un fait accompli_.

En ce point j’ai une décision des plus grandes à prendre ; depuis

longtemps j’entasse les renseignements qui doivent m’éclairer.

Trois routes s’offrent à moi pour gagner Sokkoto, puisque tel est le but

que je me suis assigné pour les indigènes :

1o La route du bord du fleuve, rive droite, de Say à Ho (40 kilomètres

nord de Gomba) ; traverser à ce point et prendre la route de Gando ;

2o Descendre le fleuve en pirogue jusqu’à Ho pour prendre en ce point la

même route par la rive gauche. Ces deux voies sont celles que me

conseillent de prendre et Ibrahima-Guéladjio et le chef de Say.

La troisième route par Argoungou est impraticable, outre qu’elle est

défendue par le Lam-Dioulbé de Sokkoto ; j’y serai certainement pillé,

me dit-on. La route du Dendi (route de Barth) est difficile et également

très peu sûre.

Malgré les vives protestations du Roi de Say, je me décidai pour la

route d’Argoungou, ayant à cœur avant tout d’exécuter mes instructions.

Et, à ce sujet, il ne faut pas oublier que, malgré le dur labeur

accompli (il y a huit mois que nous avions quitté Ségou), ma tâche

véritable : reconnaissance de la ligne Say-Barroua — n’est pas encore

commencée.

Quel regret cependant pour moi que de ne pouvoir prendre la route du

bord du fleuve ! Précisément la partie du Niger, entre Say et Gomba,

qu’il m’était facile de suivre, soit par eau, soit par terre, est la

seule qui n’ait pas encore été explorée.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VIII

=De Say à la frontière de l’empire haoussa=

Le Niger à Say. — Géographie physique et politique de la région entre

Niger et Mayo-Kabbi, de Say à Gobéri. — Ce qu’on entend par Dalhol. —

Les Dalhols et la mer Saharienne. — Sel et natron. — Hommes et choses du

Djerma. — Vols et vexations. — Une caravane haoussa en marche. — En

station. — Situation critique à Torso. — La sortie du Djerma. — Le Serky

de Guiouaé et la « veine du blanc ». — Hommes et choses du Kabbi. — Je

soigne le fils du Roi. — J’obtiens une lettre du Roi de Kabbi. — Pénible

départ pour la frontière haoussa.

Say est une ville sans grande importance commerciale. Elle est située

dans la vallée même du Niger, sur la rive droite. En hivernage, ou mieux

aux hautes eaux du Niger, une dérivation du fleuve l’isole de la terre

ferme ; en saison sèche, ce bras est un marais assez difficile à

franchir. La chaîne de collines qui borde la vallée est peu élevée sur

la rive droite, la hauteur est d’une quarantaine de mètres environ ; la

chute du plateau au-dessus du marais dont je viens de parler est d’une

vingtaine de mètres. Sur la rive gauche au contraire, des falaises

argileuses très ravinées s’élèvent assez brusquement au-dessus du fond

de la vallée à 60 mètres environ.

En face de Say, le Niger coule dans une vallée bien définie, il mesure

300 mètres de large, sa profondeur est de 4 à 5 mètres. La crue devant

Say atteint sa plus grande hauteur en septembre et octobre.

Say n’a pas non plus d’importance politique. Le Roi, qu’on appelle

généralement du titre de Mody-Bô (lettré), est en réalité sous la

tutelle du chef d’Ouro-Guéladjio.

Dans la matinée du 27, je pris congé du Roi dans des formes très

courtoises, lui apportant en cadeau un certain nombre de gros d’or que

je lui avais promis. Rentré chez moi, je vis bientôt arriver un superbe

cheval qu’il m’envoyait en présent. Bai brun, très membré, mesurant

1m,54 au garrot, _Mody-Bô_, comme les hommes l’appelèrent bientôt,

devint la monture de Badaire.

Le Roi, après avoir fait toute l’opposition possible à mon intention de

me porter sur Argoungou, m’avait promis un guide pour me conduire à

Tond-Hiou, première étape de la route ; il me l’envoya sur la rive

gauche, le lendemain, jour fixé pour le départ.

Rendu au bord du fleuve avec Abdou, homme de confiance du Roi, deux

grandes pirogues commencent le transbordement. Trois voyages enlèvent la

presque totalité des charges ; le quatrième, le peu qui reste et trois

chevaux à la nage. La grosse difficulté est le transport des

bourriquots ; le fleuve est un peu agité et réellement c’est une

opération dangereuse ; il faut toute l’habileté des piroguiers et le

sang-froid de mes hommes qui tiennent les animaux dans les embarcations,

pour y arriver, car celles-ci donnent une bande extraordinaire. Enfin,

c’est sans encombre que tout arrive sur la rive droite. Je passe moi-

même après avoir donné 7000 cauries (7 francs) pour le prix du passage ;

il y a bien des récriminations pour obtenir plus, parce qu’il semble que

l’on peut tirer sur moi à boulets rouges ; j’ai eu en effet la main à la

poche toute la matinée ; mais je ne me laisse pas fléchir. A dix heures,

je prends pied sur la rive droite, la rive haoussa, comme disent les

gens de Say.

Dans l’après-midi, nous recevons une tornade épouvantable ; il tombe en

une heure plus de 0m,10 d’eau ; le fleuve monte de 1 mètre environ, car

la roche signalée par Barth, située en face du camp, qui découvrait dans

la matinée de 0m,70, est recouverte complètement sans que le moindre

remous en marque la place.

28 août. — Dans la nuit nous avons force pluie, mais les tentes seules

et quelques menus objets souffrent ; nous avons un très grand feu et

c’est dans mon fauteuil que je passe la dernière partie de la nuit. Au

matin, on prépare les charges, le guide arrive et à six heures vingt-

cinq nous partons.

[Illustration : Passage du Niger à Say.]

Nous faisons assez péniblement l’ascension de la falaise, qui est

abrupte et ravinée. De la crête, je prends une dernière vue de la vallée

majestueuse du grand fleuve qui sera bientôt, je l’espère, pour le plus

grand profit de tous, blancs et noirs, le véhicule de nombreux produits,

et je m’éloigne, songeant que ce blanc filet d’argent était ce qui me

tenait encore attaché à la mère patrie ; que là-bas, au loin, dans

l’Est, ses eaux baignaient des terres françaises ; qu’enfin je vais

entrer dans l’inconnu et que les pronostics ne sont pas rassurants.

Au moment du transbordement, un cavalier venu du Djerma disait en effet,

à la vue des nombreux bagages qui encombraient la rive :

« Ah ! il vient sur notre rive, le blanc ; tant mieux, nous aurons

beaucoup de marchandises bientôt, car nous le pillerons. — Mais, lui

fit-on observer, il a de bons fusils. — Qu’importe ! il a peu d’hommes.

D’ailleurs, si nous ne l’attaquons pas tout de suite, nous le

harcèlerons de demandes de cadeaux ; s’il ne consent pas, nous

prendrons. »

Je ne devais pas tarder à m’apercevoir que ce n’étaient pas là des

menaces vaines. Mais, avant d’entrer dans le récit des tribulations sans

nombre dont cette route fut émaillée, je crois nécessaire de donner ici

une idée de la géographie physique et politique des contrées qui

s’étendent entre le Niger et Sokkoto.

Le Niger ne reçoit par sa rive droite qu’un affluent important, c’est le

Mayo-Kabbi. Mayo, en foulbé, signifie rivière ; Kabbi est le nom du pays

entre Sokkoto et Argoungou où la rivière se forme par la rencontre de

deux autres dont nous allons parler, qui se réunissent sous les murs de

Sokkoto. Le Mayo-Kabbi, en langue haoussa, s’appelle Goulbi N’Kabbi ou

encore Goulbi N’Sokkoto, Goulbi ayant la même signification que Mayo. Le

Mayo-Kabbi se jette dans le Niger en face de Goumba, après avoir arrosé

Sokkoto et Argoungou. Il est formé : 1o du Goulbi N’Gandi qui vient du

Sud, passe à Bakoura, Dampo, Yassakoua, Gandi, en ce point tourne à

l’Ouest et par Koundous et Riri arrive un peu au nord de Sokkoto ; 2o du

Goulbi N’Rima, lequel est formé de deux rivières ; la plus orientale est

aussi la plus septentrionale, elle passe non loin de Katséna, à Kamané

et Zyrmi ; la deuxième vient du sud de la province de Zaria ou Zozo,

elle passe à Kaoura-Yankaba, Birni N’Goza, Boko, Dolé, Sansané-Issa et

se rencontre avec la branche orientale à Tozei. De ce point, le Goulbi

N’Rima se dirige vers le Sud-Ouest, passe à Vourno et rencontre le

Goulbi N’Gandi au nord-ouest de Sokkoto.

MM. Staundinger et Hartret ont, à la suite de leur voyage, fait modifier

les cartes construites jusque-là seulement d’après les travaux de

Clapperton et de Barth ; ils ont fait de la rivière de Kaoura et de

celle de Gandi une seule rivière. La version de Barth était la vraie.

Ils ont été trompés par les lignes de marais qui se trouvent entre

Magami N’Didi et Yankaïoua. Pour mon compte, je certifie que les

rivières de Kaoura et Gandi sont différentes ; car, arrivé à Yassakoua

et manquant d’animaux, j’ai voulu charger mon canot _Berton_ avec les

bagages que je ne pouvais faire porter ; j’ai dû m’arrêter à quelques

kilomètres au Sud, à Dampo, la rivière venait directement du Sud par

Bakoura. C’est par la voie de terre seulement que j’ai pu gagner Kaoura.

Un point important fixé par ces voyageurs est celui de Boko, qu’ils ont

placé à sa latitude véritable, bien différente de celle admise d’après

Barth ; de ce fait, la courbe du Goulbi N’Rima est beaucoup plus au Sud

que ne l’indiquent les cartes actuelles.

A l’inspection de la carte, il semblerait que le Niger reçoive d’autres

affluents importants qui sont portés sur les cartes sous le nom de

Dalhols. Il n’en est rien. Ces immenses tranchées, qui atteignent

jusqu’à 20 kilomètres de largeur, ne sont pas des lits de rivières ;

j’essayerai ci-après, sans pouvoir donner ici une théorie complète qui

nécessiterait de trop longs développements, mais que je me réserve

d’exposer avec preuves à l’appui, j’essayerai, dis-je, de faire

comprendre ce que sont ces phénomènes géologiques.

La région qui s’étend entre le Niger et le Mayo-Kabbi jusqu’à Sokkoto

est très peu arrosée, mais cependant fertile et assez peuplée.

En partant de l’Ouest, elle est divisée politiquement en trois États,

qui sont : le Djerma (foulbé) ou Zaberma (sourhaï), le Maouri (foulbé)

ou Arewa (haoussa), le Kabbi indépendant. Au sud de ces États est le

Dendi.

Le Djerma et le Dendi ont des populations de race sourhaï ; le Maouri et

le Kabbi sont habités par des populations de race haoussa. Indépendants

les uns des autres, les chefs de ces divers États, dont les capitales

respectives sont Dosso, Guiouaé, Argoungou et Bounza, reconnaissent

cependant la suzeraineté du Roi du Kabbi dont le titre est Serky

N’Kabbi.

[Illustration : De Say à Sokkoto.]

Ils se sont affranchis de la domination des Empereurs de Sokkoto, depuis

une trentaine d’années ; Argoungou, ainsi que je l’exposerai ci-après,

était — et cet état de choses a duré jusqu’à une époque postérieure à

mon passage — le boulevard de la résistance de ces contrées contre la

domination de l’empire haoussa. Quelques mois après mon passage,

Argoungou fut pris par l’Empereur de Sokkoto, pendant qu’Ibrahima-

Guéladjio s’emparait du Djerma et du Maouri.

Malgré ces divisions politiques bien nettes, l’autorité des chefs du

Djerma, du Maouri et du Dendi est plutôt nominale ; sur leur propre

territoire, le moindre chef de village met facilement en échec cette

autorité. Le prestige du pouvoir tient à l’homme seul qui en est

investi, il a ou n’a pas la force de faire exécuter ses ordres. Dans le

Djerma, le Djermakoy était d’une extrême faiblesse et incapable de se

faire obéir ; dans le Maouri, le Serky de Guiouaé avait dans sa capitale

du moins un certain prestige, mais qui ne rayonnait pas bien au delà.

L’un et l’autre, que j’avais fini par disposer assez favorablement, ne

purent me faire passer (et l’on verra plus loin au prix de quelles

vexations), qu’en invoquant que j’allais auprès du Roi du Kabbi :

« Laissez aller ce blanc, disait le Djermakoy aux forcenés qui nous

harcelaient, il va comme envoyé auprès du Serky N’Kabbi. Celui-ci le

mangera[16], s’il lui convient. » Cette restriction avait bien sa valeur

et j’étais bien décidé à montrer au Serkyon N’Kabbi que ce qui pourrait

lui être agréable rencontrerait de ma part une opposition que chacun

peut comprendre.

Nous sommes au 28 août, jour du départ de la rive droite, l’étape se

fait après trois heures de marche à Tond-Hiou. En route nous avons

rencontré nombre de gens se rendant au marché de Say avec du grain et du

sel. Ce sel vient de la vallée de Foga dans le Maouri ; il est enfermé

dans des prismes de paille de 0m,40 de longueur sur 0m,10 de hauteur. Un

homme porte cinq ou six de ces paquets. C’est du sel terreux, couleur

bistre, que j’ai vu sur le marché de Say ; il s’y débite sous la forme

d’un petit cône de 0m,04 de hauteur sur 0m,03 de diamètre à la base. Il

est obtenu à froid par simple lavage des terres salifères, tandis

qu’ailleurs, dans le Bornou par exemple, on évapore dans des moules

d’argile les eaux préalablement saturées par des lavages successifs.

Sans trouver à Tond-Hiou d’hostilité bien marquée, je rencontre

cependant du mauvais vouloir et c’est avec beaucoup de difficulté que

j’obtiens le lendemain un guide pour Djiddal.

En ce point l’accueil est bon, le vieux chef me donne un guide pour le

lendemain en me conseillant de prendre une route qui descend un peu vers

le Sud par Tondo et Kourfari.

A mi-chemin de Tondo nous rencontrons une dizaine de cavaliers qui nous

barrent le chemin et veulent contraindre le guide à nous conduire à leur

village, Bossadjio. Une vive altercation s’engage, le guide refuse

énergiquement de les suivre ; les coupeurs de route le prennent de haut,

les menaces pleuvent ; ce que voyant, je fais grouper le convoi en

dehors de la route et charger les armes, puis le revolver à la main je

signifie à ces malandrins d’avoir à laisser le chemin libre. Ils

s’exécutent de mauvaise grâce et nous pouvons arriver à Tondo sans

encombre. L’accueil qui nous est fait est bon ; le chef de village est

un vieillard parent du chef de Tond-Hiou ; je lui fais un cadeau dont il

est enchanté, il me promet son frère pour me guider le lendemain jusqu’à

Kourfari. Il faut veiller toutefois, car le camp est entouré de gens qui

profiteraient de la moindre négligence pour voler et se sauver. Je

constate depuis deux jours combien est immodéré l’amour de la pièce

d’argent, appelée katibidjé dans le pays. J’en puis profiter pour mes

achats ; mais aussi, chaque fois qu’on tentera de me pressurer, ce sera

uniquement dans le but de m’en extorquer.

Le lendemain, nous partons pour Kourfari ; au village de Gobéri, nous

descendons dans le Dalhol-Bosso.

Le Dalhol-Bosso est une énorme déclivité qui offre les apparences d’un

lit de rivière et qui, de Gobéri à Kourfari situé à la bordure

orientale, mesure 8 kilomètres de large. La berge, aussi bien du côté

occidental que du côté oriental, ne domine que de 3 ou 4 mètres le

plafond du Dalhol et cependant il y a un changement radical dans

l’apparence et dans la nature du terrain. A l’inspection on se rend

compte que, quelle que soit l’importance des pluies, une rivière ne peut

couler dans cette tranchée ; il se trouve en effet des déclivités

profondes dans lesquelles se forment en hivernage des mares d’étendue

variable, mais il existe aussi des seuils plus élevés que les berges

elles-mêmes et qui tiennent toute la largeur du lit. Si l’on étudie le

terrain environnant, un fait d’importance capitale frappe l’observateur

qui a quelque habitude de l’étude du sol. Si cette tranchée était un lit

de rivière desséché, la direction suivrait celle des lignes de plus

grande pente de la surface et la vallée serait constituée par des

chaînes de hauteur en harmonie avec le relief environnant. Or il n’en

est rien ; la direction générale du Dalhol est oblique quand elle n’est

pas perpendiculaire à ces lignes de plus grande pente. En poursuivant

cette étude, on remarque bientôt des phénomènes d’érosion qui, au lieu

d’être localisés comme il arrive ordinairement, s’étendent sur toute la

longueur du lit ; on se rend compte qu’il s’est produit un phénomène

d’un ordre particulier comme celui d’une immense colonne d’eau qui se

serait frayé un chemin en écrêtant tous les reliefs du sol qu’elle a

trouvés sur son passage. On se rend compte aussi que le phénomène n’a eu

qu’une courte durée, car le lit n’a pas de pente qui ait permis en aucun

temps un écoulement régulier des eaux ; le sol a été seulement comme

raboté parallèlement à sa surface.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 13 / 32 段