étude, nous dirons que les difficultés que peut rencontrer un voyageur,
pour être d’ordre différent dans les pays fétichistes et musulmans, sont
à peu près de même valeur. Nous avons vu d’un côté des coutumes peu
connues ou mal définies, un sorcier jaloux de ses prérogatives, auquel
l’Européen porte ombrage ; de l’autre, une civilisation, une législation
établies sur un livre d’interprétation controversée, même dans les
milieux théologiques musulmans, et un marabout, sorte de tabellion de
village, à l’esprit borné, qui traduit la lettre sans comprendre le sens
et que sa fausse science rend d’autant plus intolérant.
Au pays fétichiste, l’Européen peut s’imposer assez aisément, à la
double condition de savoir être généreux et de ne pas trop éveiller les
susceptibilités des sorciers, en leur faisant une concurrence déloyale
par la fabrication et le don de grigris (amulettes) et de médicaments.
Dans leur ignorance, les indigènes reconnaissent volontiers dans le
blanc un être d’essence supérieure, à cause de ses armes, de ses
instruments, de ses vêtements, de sa richesse, et en foule ils accourent
autour de lui pour lui demander remède à tous les maux, la satisfaction
de tous leurs désirs, de tous leurs appétits, même de ceux, et surtout
de ceux-là, qui une fois éteints trouvent la science impuissante à les
restaurer. Il faut savoir se tenir sur une extrême réserve, et, sans se
désintéresser des souffrances réelles que l’on peut, que l’on doit
soulager par humanité, ne pas se laisser entraîner, même pour éviter les
obsessions, à traiter toutes les maladies, à donner satisfaction même
platonique à toutes les demandes. La réputation la mieux établie par des
succès incontestés, la popularité la plus légitimement acquise, ne
résisteront pas à un accident que l’opinion publique s’empressera
d’attribuer, non pas à l’impuissance de la science, mais à la
malveillance du médecin ; à cela les sorciers un instant délaissés
aident autant qu’ils peuvent.
Au pays musulman et en particulier dans les régions du Soudan, où les
Arabes fréquentent, très grande est aussi l’influence que peut acquérir
le voyageur médecin ; mais les écueils sont d’ordre plus délicat encore,
car le musulman n’ira trouver le chrétien, être méprisé, qu’à la
condition d’être radicalement guéri. Le succès répond-il à l’attente du
patient, vous n’êtes pas assuré de sa reconnaissance ; en revanche,
l’insuccès vous assure sa haine. Ajoutons que jamais, en aucun cas, il
ne faut donner un médicament qu’à la condition de le faire prendre
devant vous, quelque peu dangereux qu’il soit.
Au pays fétichiste, la question religieuse n’a rien d’aigu ; il en va
tout autrement en terre d’Islam. Mais, là encore, il est possible au
voyageur de se sortir d’embarras par la connaissance du Coran, qu’il est
très aisé d’avoir plus complète que les marabouts qui interprètent le
« Livre ».
Tout d’abord, il est de bonne garde d’éviter une discussion théologique
avec un ignorant ; mais, quand on ne peut y échapper, avoir soin de le
faire devant un auditoire choisi et le plus nombreux possible.
Les musulmans reconnaissent l’Ancien Testament et aussi le Nouveau, avec
cette réserve que Jésus-Christ n’est qu’un prophète qui a précédé la
venue de Mahomet. J’avais coutume de bien établir que, comme eux, nous
acceptions ces deux prophètes, Annabi Moussa et Annabi Jésu, mais que
nos pères n’avaient pu connaître Mahomet, à cause de la grande distance
qui les séparait de l’Arabie. « Les juifs se sont arrêtés, disais-je, à
Moussa (Moïse), les chrétiens à Jésus-Christ. Si nos pères avaient connu
Mahomet, peut-être l’auraient-ils suivi ; mais je ne me reconnais pas le
droit de changer la religion que je tiens de mes pères. » Rarement
d’ailleurs, j’en arrivais jusque-là, j’avais saisi au passage la moindre
allusion aux merveilles du pays des blancs, et la conversation était
déviée.
[Illustration : Captives de Pello faisant sécher le couscous.]
En tout cas, je crois qu’au pays des musulmans, l’Européen n’a rien à
gagner à cacher sa nationalité ou sa religion ; il lui suffira, en
général, pour se faire accepter, de connaître assez bien la loi et
l’esprit du Coran pour ne pas commettre de faute que tout bon croyant
imputerait à crime. C’est toujours en me déchaussant que je suis entré
dans une mosquée, c’est dans une attitude respectueuse que j’ai assisté
au Salam, soit au Soudan, soit dans le désert ; mon attitude a toujours
désarmé les plus intolérants, même les Toubbous, Rechad, Senoussis.
Si nous nous plaçons au point de vue spécial de la civilisation
européenne, il est évident que les pays fétichistes sont plus aptes à la
recevoir, ou mieux à l’accepter que les pays musulmans. C’est tout ce
que nous pouvons en dire ici, car l’étude complète de ce sujet nous
entraînerait trop au delà du cadre de ce travail, qui, je l’ai déjà
assez oublié, doit être avant tout un récit.
Nous sommes à Dori, capitale du _Liptako_, aussi appelé Djemmare par les
gens du Mossi. Dori est un centre commercial important, où les Arabes de
Tombouctou apportent le sel en barres de Tosdénit, pour l’échanger
contre des cotonnades qu’apportent les gens du Mossi, qui, en outre,
amènent sur la place les noix de kola du Gondia et les cauries importées
de l’Inde par les établissements anglais de la côte du Bénin. Le
Liptako, comme le Yagha et le Torodi, sont des pays de domination peul
ou foulbé, c’est-à-dire que sur la race autochtone, qui est d’origine
sourhaï, s’est greffée une race conquérante, qui est le Peul.
En traitant de l’empire de Sokkoto, nous nous occuperons spécialement de
définir les caractères généraux de cette race foulbé, dont les origines
sont aussi ténébreuses dans le passé que ses destinées difficiles à
définir dans l’avenir.
Les Sourhaïs, aujourd’hui en état de servage, peuplent toute la partie
occidentale et septentrionale de la boucle du Niger et s’étendent sur la
rive gauche dans le Djerma. Complètement asservies, ces populations ne
présentent plus de caractères bien définis, tant au point de vue de la
race que de la civilisation ; elles se sont d’ailleurs très fortement
mélangées avec les conquérants, et elles ont embrassé l’Islamisme.
J’avais perdu, dès l’arrivée à Dori, la presque totalité de mes
animaux ; mon premier soin fut de tenter de reconstituer mon convoi. Je
ne voulais acheter que des bourriquots, car l’épizootie continuait à
sévir sur les bœufs.
A propos de celle-ci, j’eus l’occasion de m’entretenir avec plusieurs
hommes d’un certain âge, et l’un d’eux me disait que, de mémoire de
Peul, on n’avait vu pareille hécatombe de bétail.
La mortalité est impossible à chiffrer, mais elle est immense.
Il y a un an, il n’était pas un Peul, dans toute la région jusqu’à
Sokkoto, qui n’eût une centaine de têtes ; aujourd’hui, les parcs de
cinq ou six cents têtes sont réduits à dix, vingt, cinquante, au plus.
C’est la ruine absolue, et ainsi s’explique le peu de générosité que
j’ai partout rencontré sur la route.
La maladie est venue de l’Est. En janvier, un pèlerin de la Mecque
disait que de ce point à Kano il n’avait pas vu un bœuf ; en février,
l’épizootie éclatait et dure encore.
Ce n’est pas la péripneumonie ; cette maladie, ils l’ont vue en 1866, et
l’année suivante le choléra a fait sur les populations de terribles
ravages. C’est par villages entiers que les populations ont disparu
(fièvre jaune de 1867). La péripneumonie n’attaquait pas toutes les
têtes ; de plus, parmi les bêtes atteintes, beaucoup guérissaient.
Aujourd’hui, toute bête atteinte disparaît en deux jours, trois jours au
maximum ; c’est un véritable choléra. Nombre de cas ont été
foudroyants ; des parcs parfaitement sains le soir comptaient deux cents
têtes frappées le lendemain. D’ailleurs, dans la brousse, les cobas[13],
les bœufs sauvages meurent de cette même maladie.
Les symptômes et la marche de la maladie, que j’ai été à même
d’observer, puisque j’ai perdu plus de trente bœufs porteurs, sont les
suivants :
L’invasion est signalée par le larmoiement des yeux, puis l’animal perd
par le nez de l’eau sanguinolente ; la diarrhée fait ensuite son
apparition, souvent elle est aggravée de dysenterie ; l’animal a l’œil
morne, les oreilles tombantes, sa respiration est haletante, il ne mange
plus, mais boit avidement tout breuvage qu’on lui présente ; trois jours
après l’apparition du premier symptôme, il est mort.
Les conséquences de la peste bovine se sont fait sentir, en outre, dans
l’ordre social et économique. Les pasteurs, qui tiraient toutes leurs
ressources de leurs troupeaux, ont dû, pour subsister, se faire
agriculteurs ; là où les lois de l’hospitalité étaient larges et
généreuses, une mesquinerie cupide a pris place.
De cet état de choses je ressentis bientôt le contre-coup ; ordre me fut
donné de la part de Boari, le 28 mai, d’avoir à quitter Dori dans les
trois jours. On allégua que l’élection de l’Émir devait avoir lieu le
quatrième jour et que, crainte de troubles, tous les étrangers devaient
quitter Dori. La vérité était que la misère était grande et qu’à cette
époque de l’année (moment des semailles) les ressources déjà restreintes
se trouvaient affaiblies encore par la perte du bétail.
Je hâtai donc les derniers préparatifs et trouvai un concours aussi
cordial que désintéressé chez le vieil Aliou, frère de Boari, qui
s’était pris pour moi d’une bonne affection dont il me donna des marques
nombreuses. Je pus acheter quelques bourriquots ; mais, pris par le
temps, je dus accepter l’offre que me fit Aliou d’acquérir quatre bœufs
venant de Tombouctou avec chargement de sel, et qui n’avaient pas la
maladie.
Difficilement je pus faire à Dori les provisions de grains pour la route
jusqu’à Zebba, et je n’étais pas, de ce fait, sans envisager l’avenir
avec quelque inquiétude, ne sachant trop comment je pourrais nourrir mon
nombreux personnel.
Le 23 mai, je signai avec Boubakar, fils de Boari, délégué par lui, un
traité plaçant le Liptako sous le protectorat de la France. J’estimais
que Boari devait être élu Émir du Liptako ; cela fut en effet ; j’en
appris la nouvelle à Denga, le 20 juillet.
Notre séjour à Dori fut des plus tristes ; cantonnés dans un groupe de
cases qui étaient en bordure sur la plaine, nous recevions les
émanations empestées de milliers de cadavres de bœufs qu’on n’avait pris
la précaution ni d’enfouir, ni de brûler ; de plus, la viande des
animaux qu’on abattait était malsaine, car l’épizootie battait son plein
et l’on n’abattait que des bœufs malades.
Tous nous fûmes plus ou moins atteints de diarrhée, mais en particulier
Badaire et moi. Aussi étions-nous tous enchantés de quitter Dori le 1er
juin.
A Dori, on n’avait pas manqué de me poser cette double question : « Où
vas-tu ? Dans quel but es-tu en route ? » A cela, étant donnée la route
que je voulais faire, je répondis : « Je suis envoyé au Sultan de
Sokkoto par le Chef des Français ; sur ma route je dois demander aux
chefs la liberté pour nos caravanes de commercer et de circuler à leur
gré. »
Dès ce jour, et jusqu’à Sokkoto, je conservai rigoureusement cette
étiquette dont il m’eût été impossible, sans danger immédiat et sérieux,
de m’affranchir.
Pour entrer dans le Yagha, nous avions à franchir une région déserte de
70 kilomètres environ ; le convoi de dix bourriquots, quatre bœufs et
quinze porteurs était un peu lourd ; cependant nous arrivâmes dans de
bonnes conditions à Bilamoal, premier village du Yagha, dans l’après-
midi du 3 juin.
Pendant la nuit, treize de mes porteurs sur quinze désertèrent, sans que
j’eusse les moyens de les faire joindre ; les deux seuls chevaux, celui
de Badaire et le mien, qui restaient, étaient incapables de se porter
eux-mêmes ; nous avions dû pour cette raison faire bonne partie de la
route à pied.
Ces porteurs étaient le reliquat de vingt-cinq que m’avait procurés le
capitaine Quiquandon ; dix s’étaient déjà enfuis à Bobo-Dioulasso.
Quelles raisons les portèrent à s’enfuir ? Je n’ai jamais pu me
l’expliquer ; mais, s’ils m’emportaient cinq fusils[14], ils
m’enlevaient aussi le souci que j’ai signalé d’avoir à les nourrir.
Le 4 juin, je pris mes dispositions pour m’assurer l’entrée de Zebba,
capitale du Yagha, où, grâce aux guides que m’avait donnés Aliou, je fus
bien reçu et à peu près bien logé. Le lendemain, je pus envoyer chercher
à Bilamoal les bagages que j’avais dû y laisser.
Barth a gardé de Zebba, qu’il appelle la Cité du Désert, un mauvais
souvenir ; que pourrai-je donc dire à mon tour de cette ville de malheur
où, quarante-cinq jours durant, je fus retenu par la mauvaise fortune
qui prit toutes les formes pour me persécuter ?
Le Roi est d’une avarice et d’une cupidité sans nom ; son ministre Karfa
ne l’est pas moins, mais joint à tous ses autres défauts un cynisme dont
il est malaisé de se faire la plus légère idée.
Je fis de superbes cadeaux en arrivant ; ils furent jugés insuffisants
et les prétentions manifestées étaient telles que je dus faire charger
pour partir ; alors seulement ils furent acceptés. Je demandai une
lettre et un homme au Roi, pour accompagner à Dori deux hommes que je
voulais y envoyer chercher mes porteurs ou au moins mes fusils. Je dus
payer fort cher et d’avance un homme qui ne remplit pas sa mission.
Les porteurs, en effet, arrivés dans le Liptako, tombèrent dans les
mains de gens appartenant aux divers partis, et Boari, tant pour les
ménager que par impuissance peut-être, ne put rien exécuter de ses
promesses. Celui de mes hommes que j’envoyai revint quinze jours après
seulement ; mais, au lieu d’un serviteur dévoué, c’était un traître qui
rentrait ; il avait écouté en route les propositions de deux hommes du
Macina envoyés par Ahmadou-Sheikou à Ibrahima-Guéladjio pour lui
signifier son avènement au trône du Macina et lui demander son concours.
Pendant ce temps, confiant dans le retour de mon messager auquel j’avais
donné quatre jours pour aller et revenir, j’achetais des bœufs pour
remplacer les porteurs, ne pouvant trouver de bourriquots ; tous mes
bœufs (huit) meurent.
A ce moment (fin juin), probablement conséquence des fatigues, des
contrariétés et aussi de la mauvaise nourriture, je fus pris d’une crise
hépatique de la dernière violence, qui me laissa trois jours entre la
vie et la mort et eut pour suite une dysenterie très grave, puis une
rectite.
Les deux chevaux qui me restent, l’un venant de Khayes, l’autre de San,
malgré tous les soins dont on les entoure, meurent à leur tour.
La mission, aux premiers jours de juillet, est réduite comme personnel
indigène à dix-sept hommes, interprète compris ; comme animaux, à dix
bourriquots.
J’avais réussi toutefois, toujours à prix d’argent, à faire accepter un
traité qui, signé le 16 juin, est la paraphrase de celui de Lanfiéra.
En présence du mauvais vouloir du Roi que je ne pus voir une seule fois,
et de son ministre, ne pouvant compléter mes moyens de transport, car
tout ce que je pus faire fut d’acheter à un prix exorbitant trois
bourriquots qui n’eurent pas la durée d’un feu de paille, je me décidai
à partir avec ces seuls moyens, treize bourriquots. Je demandai au Roi
un guide ; il me l’accorda, mais exigea d’avance un prix fantastique que
je me refusai de verser.
J’eus, pendant mon séjour prolongé à Zebba (quarante-cinq jours),
quelque compensation à mon infortune ; mon hôtesse Pello était pour moi
aux petits soins, et nombre d’habitants du village, parmi les plus
importants, venaient passer l’après-midi à causer avec moi. L’un d’eux,
Oumar-Bello, m’avait donné, pendant la durée de mon séjour, le lait
d’une vache qui malheureusement mourut bientôt. Il venait chaque jour
silencieusement, s’asseoir, prendre de mes nouvelles et me demander si
je n’avais pas besoin de ses services. Paté, neveu du Roi, m’amusait de
ses fanfaronnades et régulièrement se retirait en me demandant devant
tous si je ne voulais pas lui donner un poison pour se débarrasser de
son oncle qu’il détestait. Un autre prétendant à la succession du Roi
était Beloussa, un écuyer accompli, qui montait des chevaux superbes ;
il réitérait souvent la même demande que Paté, mais en cachette. Il
était fort riche et j’étais toujours assuré de trouver chez lui œufs,
poulets, riz, mil, alors qu’il n’y en avait pas ailleurs.
Atikou était le plus fin, le plus lettré d’entre eux ; il était fils du
Roi qui régnait à Dori au moment du voyage de Barth. Enfant, il l’avait
connu, il conservait une amulette qu’il avait faite à son intention. A
aucun prix il ne voulut me la céder. Ce fut par lui que j’obtins le
remède de la lèpre que possédait le chef de ses captifs, célèbre dans le
pays par les nombreuses cures qu’il avait faites. Une femme qui habitait
les environs de mon cantonnement était atteinte de la maladie. Je pus la
soigner et la guérir.
Le 19 juillet au matin, je quittai Zebba sans guide, Badaire et moi à
pied, les animaux chargés au double du poids raisonnable. Je savais que
je n’avais rien à redouter de mon coup de tête, car j’avais conquis les
bonnes grâces de la population, qui désapprouvait les mauvais et
injustes procédés du Roi à mon égard.
[Illustration : La rivière à Adare.]
De plus, pendant mon long séjour forcé à Zebba, j’avais attiré à moi et
m’étais attaché par des cadeaux tous les gens de quelque importance
venant du Torodi et de Ouro-Guéladjio, posant ainsi de solides jalons
pour l’avenir.
A peine sorti de Zebba, la fortune sembla vouloir me rendre ses
sourires. Je trouvai dans un homme qui habitait dans le même groupe de
cases que moi-même à Zebba, et qui vint me rejoindre dès le lendemain de
mon départ, un guide sûr, d’une intelligence et d’un dévouement au-
dessus de tout éloge. Bubana (c’est son nom) est pour beaucoup dans le
succès inespéré de ma mission à Ouro-Guéladjio, succès dont le contre-
coup a eu les plus heureuses conséquences à Sokkoto, ainsi qu’on le
verra par la suite.
Avec un aussi triste convoi, la marche fut d’une lenteur désespérante.
L’hivernage est dans son plein, les animaux s’en ressentent, ils sont
mous, se blessent facilement ; de plus, étant donnée la rareté des
villages, nous campons fréquemment en pleine brousse, les mouches et les
moustiques les harcèlent, leur défendant tout repos.
Nous faisons à Gangoungou l’étape du 19 juillet, que, malgré son peu de
longueur, je dus même couper en deux.
Le lendemain, nous sommes à Denga où l’accueil qui nous est fait est des
plus cordiaux, grâce à Bubana que je trouve en ce point, et à deux
frères d’Ibrahima-Guéladjio qui ont quitté Zebba le même jour et me
proposent de faire route ensemble. Craignant de les fatiguer par la
lenteur de ma marche, je leur dis de prendre les devants et de saluer
Ibrahima de ma part.
Après Denga, nous traversons le Yali, rivière de Zebba, qui va se jeter
dans le Sirba, puis par de mauvais sentiers marécageux nous atteignons
Yama à la nuit faite, le lendemain. C’est en vain que j’essaye d’acheter
en ce point grains ou animaux. Je dois donner un jour de repos.
Le départ de Yama se fait le 23 ; nous avons grand’peine à nous sortir
des fondrières marécageuses ; vers trois heures et demie, nous arrivons
à la rivière Faga. Une grande plaine herbeuse de 600 mètres de large
environ, limitée par deux bordures de très beaux arbres, constitue le
lit d’inondation de la rivière ; présentement les eaux recouvrent 200
mètres environ ; le lit propre de la rivière n’a guère que 40 mètres de
large et 1m,10 de profondeur. On décharge, et le passage, commencé à
quatre heures, n’est pas terminé avant cinq heures vingt. Je prends
campement à 5 ou 600 mètres de la rive droite, non loin du village de
Takatami. Après aussi dure journée, le repos nous était dû ; cependant,
ni hommes ni animaux ne purent fermer l’œil ; les horribles moustiques
étaient là par légions innombrables. Lorsque plus tard, à Argoungou par
exemple, nous eûmes si fort à souffrir de ces maudits insectes, il nous
venait encore à l’esprit, pour nous consoler, qu’il y en avait moins
qu’à Takatami.
Aussi, dès que l’on put faire charger, chacun, malgré une nuit
d’insomnie, était heureux de se mettre en route.
L’étape suivante se fit à Kouro, aux bords du Sirba ; mais la rivière,
qui occupe un lit d’inondation de 7 à 800 mètres en face de ce point,
est difficile à passer ; nous dûmes descendre le long de la rive gauche,
le lendemain, pour venir passer en face de Kakou.
Le Sirba, affluent du Niger, vient du Mossi ; il se jette dans le fleuve
à Larba, au nord-ouest de Say. C’est la rivière la plus importante de la
boucle du Niger que nous ayons traversée depuis la Volta. Barth l’avait
traversée lui-même au prix de beaucoup de difficultés à Bossébango,
village situé à 30 ou 35 kilomètres au nord de Kakou.
A Kakou, nous pûmes nous refaire par une journée et demie de repos au
milieu d’une population très hospitalière. Tous les villages rencontrés
depuis Zebba sont habités par les Sourhaïs, populations aux mœurs douces
qui ne supportent qu’à contre-gré le joug des Foulbés ; mais, plus
attachées à leur sol qu’à leur indépendance, elles subissent sans se
plaindre la loi du plus fort.
Nous pûmes trouver des vivres en abondance à Kakou ; malheureusement
j’avais des moyens très restreints pour les emporter, et je ne trouvais
pas toujours d’animaux à acheter.
La nécessité me força à faire emplette d’un bourriquot aveugle qui fut
par la suite une cause de soucis.
Les marches qui suivirent étaient destinées à anéantir mon misérable
convoi. 40 kilomètres à peine nous séparaient de Marna, premier village
du Torodi. Nous mîmes quatre jours pour parcourir cette faible
distance ; j’étais réduit à faire quelques kilomètres, laissant un
certain nombre de charges à la garde de deux de mes hommes, puis je les
renvoyais chercher, si bien que les animaux valides faisaient des
marches très pénibles et que mes hommes étaient sur les dents.
La région étant complètement inhabitée, il était impossible de trouver
des vivres ; les achats faits à Kakou furent épuisés le troisième jour,
si bien que le quatrième nous dûmes vivre tous d’une unique boîte
d’endaubage. En arrivant à Marna, le 30 juillet, je renvoyai hommes et
animaux en arrière, pour aller chercher des bagages que j’avais dû
laisser en route ; mais fort heureusement nos tribulations touchaient à
leur fin.
Au départ de Kakou j’avais trouvé, venant au-devant de moi, Tillo, frère
du Roi du Torodi. J’avais connu cet homme à Zebba, je me l’étais
attaché, et il m’avait promis l’hospitalité dans son pays. Ce brave
garçon tint parole. Il me fut du plus grand secours pendant cette triste
route, et arrivé à Marna je pus, grâce à lui, obtenir des vivres et
acheter deux bourriquots.
Partis de Marna le 3 août, nous étions à Nadiango, capitale du Torodi,
le 5, dans la matinée. Grâce à Tillo, je pus là enfin me constituer un
convoi ; en deux jours je me trouve à la tête de seize animaux valides ;
il y a trois mois que je n’ai eu aussi brillant équipage. De chevaux
point encore, mais je suis assuré d’en avoir bientôt.
J’ai tout souffert pour conserver mes marchandises, j’en suis récompensé
désormais, car nous sentons tous que la bonne fortune revient et qu’il
me sera possible de faire bonne figure auprès d’elle, de l’enchaîner
peut-être ; or elle n’a, comme toutes les jolies femmes, que des faveurs
de compassion pour les miséreux.
Mon séjour dans la capitale du Torodi fut de courte durée, d’ailleurs
rien n’était à y tenter. Je ne pus, malgré de superbes cadeaux, me faire
recevoir du Roi ; quant à un traité, il n’y fallait pas songer. La
puissance du Roi est nulle et son pays est certainement celui de tous
les pays foulbés de la rive droite du Niger dont l’état de décadence est
le plus accentué.
Le chef incontesté du pays entre Say et le Liptako, devant lequel les
Rois de Say, du Torodi et du Yagha ne sont que des marionnettes, c’est
Ibrahima, fils de Guéladjio, Roi d’Ouro-Guéladjio.
Ouro-Guéladjio est situé sur le territoire même du Torodi. Cette enclave
a été donnée en toute propriété à Mohammed-Guéladjio, père du chef
actuel, par le Roi de Gando.