Si nous revenons maintenant à la question qui a fait l’objet de cette

étude, nous dirons que les difficultés que peut rencontrer un voyageur,

pour être d’ordre différent dans les pays fétichistes et musulmans, sont

à peu près de même valeur. Nous avons vu d’un côté des coutumes peu

connues ou mal définies, un sorcier jaloux de ses prérogatives, auquel

l’Européen porte ombrage ; de l’autre, une civilisation, une législation

établies sur un livre d’interprétation controversée, même dans les

milieux théologiques musulmans, et un marabout, sorte de tabellion de

village, à l’esprit borné, qui traduit la lettre sans comprendre le sens

et que sa fausse science rend d’autant plus intolérant.

Au pays fétichiste, l’Européen peut s’imposer assez aisément, à la

double condition de savoir être généreux et de ne pas trop éveiller les

susceptibilités des sorciers, en leur faisant une concurrence déloyale

par la fabrication et le don de grigris (amulettes) et de médicaments.

Dans leur ignorance, les indigènes reconnaissent volontiers dans le

blanc un être d’essence supérieure, à cause de ses armes, de ses

instruments, de ses vêtements, de sa richesse, et en foule ils accourent

autour de lui pour lui demander remède à tous les maux, la satisfaction

de tous leurs désirs, de tous leurs appétits, même de ceux, et surtout

de ceux-là, qui une fois éteints trouvent la science impuissante à les

restaurer. Il faut savoir se tenir sur une extrême réserve, et, sans se

désintéresser des souffrances réelles que l’on peut, que l’on doit

soulager par humanité, ne pas se laisser entraîner, même pour éviter les

obsessions, à traiter toutes les maladies, à donner satisfaction même

platonique à toutes les demandes. La réputation la mieux établie par des

succès incontestés, la popularité la plus légitimement acquise, ne

résisteront pas à un accident que l’opinion publique s’empressera

d’attribuer, non pas à l’impuissance de la science, mais à la

malveillance du médecin ; à cela les sorciers un instant délaissés

aident autant qu’ils peuvent.

Au pays musulman et en particulier dans les régions du Soudan, où les

Arabes fréquentent, très grande est aussi l’influence que peut acquérir

le voyageur médecin ; mais les écueils sont d’ordre plus délicat encore,

car le musulman n’ira trouver le chrétien, être méprisé, qu’à la

condition d’être radicalement guéri. Le succès répond-il à l’attente du

patient, vous n’êtes pas assuré de sa reconnaissance ; en revanche,

l’insuccès vous assure sa haine. Ajoutons que jamais, en aucun cas, il

ne faut donner un médicament qu’à la condition de le faire prendre

devant vous, quelque peu dangereux qu’il soit.

Au pays fétichiste, la question religieuse n’a rien d’aigu ; il en va

tout autrement en terre d’Islam. Mais, là encore, il est possible au

voyageur de se sortir d’embarras par la connaissance du Coran, qu’il est

très aisé d’avoir plus complète que les marabouts qui interprètent le

« Livre ».

Tout d’abord, il est de bonne garde d’éviter une discussion théologique

avec un ignorant ; mais, quand on ne peut y échapper, avoir soin de le

faire devant un auditoire choisi et le plus nombreux possible.

Les musulmans reconnaissent l’Ancien Testament et aussi le Nouveau, avec

cette réserve que Jésus-Christ n’est qu’un prophète qui a précédé la

venue de Mahomet. J’avais coutume de bien établir que, comme eux, nous

acceptions ces deux prophètes, Annabi Moussa et Annabi Jésu, mais que

nos pères n’avaient pu connaître Mahomet, à cause de la grande distance

qui les séparait de l’Arabie. « Les juifs se sont arrêtés, disais-je, à

Moussa (Moïse), les chrétiens à Jésus-Christ. Si nos pères avaient connu

Mahomet, peut-être l’auraient-ils suivi ; mais je ne me reconnais pas le

droit de changer la religion que je tiens de mes pères. » Rarement

d’ailleurs, j’en arrivais jusque-là, j’avais saisi au passage la moindre

allusion aux merveilles du pays des blancs, et la conversation était

déviée.

[Illustration : Captives de Pello faisant sécher le couscous.]

En tout cas, je crois qu’au pays des musulmans, l’Européen n’a rien à

gagner à cacher sa nationalité ou sa religion ; il lui suffira, en

général, pour se faire accepter, de connaître assez bien la loi et

l’esprit du Coran pour ne pas commettre de faute que tout bon croyant

imputerait à crime. C’est toujours en me déchaussant que je suis entré

dans une mosquée, c’est dans une attitude respectueuse que j’ai assisté

au Salam, soit au Soudan, soit dans le désert ; mon attitude a toujours

désarmé les plus intolérants, même les Toubbous, Rechad, Senoussis.

Si nous nous plaçons au point de vue spécial de la civilisation

européenne, il est évident que les pays fétichistes sont plus aptes à la

recevoir, ou mieux à l’accepter que les pays musulmans. C’est tout ce

que nous pouvons en dire ici, car l’étude complète de ce sujet nous

entraînerait trop au delà du cadre de ce travail, qui, je l’ai déjà

assez oublié, doit être avant tout un récit.

Nous sommes à Dori, capitale du _Liptako_, aussi appelé Djemmare par les

gens du Mossi. Dori est un centre commercial important, où les Arabes de

Tombouctou apportent le sel en barres de Tosdénit, pour l’échanger

contre des cotonnades qu’apportent les gens du Mossi, qui, en outre,

amènent sur la place les noix de kola du Gondia et les cauries importées

de l’Inde par les établissements anglais de la côte du Bénin. Le

Liptako, comme le Yagha et le Torodi, sont des pays de domination peul

ou foulbé, c’est-à-dire que sur la race autochtone, qui est d’origine

sourhaï, s’est greffée une race conquérante, qui est le Peul.

En traitant de l’empire de Sokkoto, nous nous occuperons spécialement de

définir les caractères généraux de cette race foulbé, dont les origines

sont aussi ténébreuses dans le passé que ses destinées difficiles à

définir dans l’avenir.

Les Sourhaïs, aujourd’hui en état de servage, peuplent toute la partie

occidentale et septentrionale de la boucle du Niger et s’étendent sur la

rive gauche dans le Djerma. Complètement asservies, ces populations ne

présentent plus de caractères bien définis, tant au point de vue de la

race que de la civilisation ; elles se sont d’ailleurs très fortement

mélangées avec les conquérants, et elles ont embrassé l’Islamisme.

J’avais perdu, dès l’arrivée à Dori, la presque totalité de mes

animaux ; mon premier soin fut de tenter de reconstituer mon convoi. Je

ne voulais acheter que des bourriquots, car l’épizootie continuait à

sévir sur les bœufs.

A propos de celle-ci, j’eus l’occasion de m’entretenir avec plusieurs

hommes d’un certain âge, et l’un d’eux me disait que, de mémoire de

Peul, on n’avait vu pareille hécatombe de bétail.

La mortalité est impossible à chiffrer, mais elle est immense.

Il y a un an, il n’était pas un Peul, dans toute la région jusqu’à

Sokkoto, qui n’eût une centaine de têtes ; aujourd’hui, les parcs de

cinq ou six cents têtes sont réduits à dix, vingt, cinquante, au plus.

C’est la ruine absolue, et ainsi s’explique le peu de générosité que

j’ai partout rencontré sur la route.

La maladie est venue de l’Est. En janvier, un pèlerin de la Mecque

disait que de ce point à Kano il n’avait pas vu un bœuf ; en février,

l’épizootie éclatait et dure encore.

Ce n’est pas la péripneumonie ; cette maladie, ils l’ont vue en 1866, et

l’année suivante le choléra a fait sur les populations de terribles

ravages. C’est par villages entiers que les populations ont disparu

(fièvre jaune de 1867). La péripneumonie n’attaquait pas toutes les

têtes ; de plus, parmi les bêtes atteintes, beaucoup guérissaient.

Aujourd’hui, toute bête atteinte disparaît en deux jours, trois jours au

maximum ; c’est un véritable choléra. Nombre de cas ont été

foudroyants ; des parcs parfaitement sains le soir comptaient deux cents

têtes frappées le lendemain. D’ailleurs, dans la brousse, les cobas[13],

les bœufs sauvages meurent de cette même maladie.

Les symptômes et la marche de la maladie, que j’ai été à même

d’observer, puisque j’ai perdu plus de trente bœufs porteurs, sont les

suivants :

L’invasion est signalée par le larmoiement des yeux, puis l’animal perd

par le nez de l’eau sanguinolente ; la diarrhée fait ensuite son

apparition, souvent elle est aggravée de dysenterie ; l’animal a l’œil

morne, les oreilles tombantes, sa respiration est haletante, il ne mange

plus, mais boit avidement tout breuvage qu’on lui présente ; trois jours

après l’apparition du premier symptôme, il est mort.

Les conséquences de la peste bovine se sont fait sentir, en outre, dans

l’ordre social et économique. Les pasteurs, qui tiraient toutes leurs

ressources de leurs troupeaux, ont dû, pour subsister, se faire

agriculteurs ; là où les lois de l’hospitalité étaient larges et

généreuses, une mesquinerie cupide a pris place.

De cet état de choses je ressentis bientôt le contre-coup ; ordre me fut

donné de la part de Boari, le 28 mai, d’avoir à quitter Dori dans les

trois jours. On allégua que l’élection de l’Émir devait avoir lieu le

quatrième jour et que, crainte de troubles, tous les étrangers devaient

quitter Dori. La vérité était que la misère était grande et qu’à cette

époque de l’année (moment des semailles) les ressources déjà restreintes

se trouvaient affaiblies encore par la perte du bétail.

Je hâtai donc les derniers préparatifs et trouvai un concours aussi

cordial que désintéressé chez le vieil Aliou, frère de Boari, qui

s’était pris pour moi d’une bonne affection dont il me donna des marques

nombreuses. Je pus acheter quelques bourriquots ; mais, pris par le

temps, je dus accepter l’offre que me fit Aliou d’acquérir quatre bœufs

venant de Tombouctou avec chargement de sel, et qui n’avaient pas la

maladie.

Difficilement je pus faire à Dori les provisions de grains pour la route

jusqu’à Zebba, et je n’étais pas, de ce fait, sans envisager l’avenir

avec quelque inquiétude, ne sachant trop comment je pourrais nourrir mon

nombreux personnel.

Le 23 mai, je signai avec Boubakar, fils de Boari, délégué par lui, un

traité plaçant le Liptako sous le protectorat de la France. J’estimais

que Boari devait être élu Émir du Liptako ; cela fut en effet ; j’en

appris la nouvelle à Denga, le 20 juillet.

Notre séjour à Dori fut des plus tristes ; cantonnés dans un groupe de

cases qui étaient en bordure sur la plaine, nous recevions les

émanations empestées de milliers de cadavres de bœufs qu’on n’avait pris

la précaution ni d’enfouir, ni de brûler ; de plus, la viande des

animaux qu’on abattait était malsaine, car l’épizootie battait son plein

et l’on n’abattait que des bœufs malades.

Tous nous fûmes plus ou moins atteints de diarrhée, mais en particulier

Badaire et moi. Aussi étions-nous tous enchantés de quitter Dori le 1er

juin.

A Dori, on n’avait pas manqué de me poser cette double question : « Où

vas-tu ? Dans quel but es-tu en route ? » A cela, étant donnée la route

que je voulais faire, je répondis : « Je suis envoyé au Sultan de

Sokkoto par le Chef des Français ; sur ma route je dois demander aux

chefs la liberté pour nos caravanes de commercer et de circuler à leur

gré. »

Dès ce jour, et jusqu’à Sokkoto, je conservai rigoureusement cette

étiquette dont il m’eût été impossible, sans danger immédiat et sérieux,

de m’affranchir.

Pour entrer dans le Yagha, nous avions à franchir une région déserte de

70 kilomètres environ ; le convoi de dix bourriquots, quatre bœufs et

quinze porteurs était un peu lourd ; cependant nous arrivâmes dans de

bonnes conditions à Bilamoal, premier village du Yagha, dans l’après-

midi du 3 juin.

Pendant la nuit, treize de mes porteurs sur quinze désertèrent, sans que

j’eusse les moyens de les faire joindre ; les deux seuls chevaux, celui

de Badaire et le mien, qui restaient, étaient incapables de se porter

eux-mêmes ; nous avions dû pour cette raison faire bonne partie de la

route à pied.

Ces porteurs étaient le reliquat de vingt-cinq que m’avait procurés le

capitaine Quiquandon ; dix s’étaient déjà enfuis à Bobo-Dioulasso.

Quelles raisons les portèrent à s’enfuir ? Je n’ai jamais pu me

l’expliquer ; mais, s’ils m’emportaient cinq fusils[14], ils

m’enlevaient aussi le souci que j’ai signalé d’avoir à les nourrir.

Le 4 juin, je pris mes dispositions pour m’assurer l’entrée de Zebba,

capitale du Yagha, où, grâce aux guides que m’avait donnés Aliou, je fus

bien reçu et à peu près bien logé. Le lendemain, je pus envoyer chercher

à Bilamoal les bagages que j’avais dû y laisser.

Barth a gardé de Zebba, qu’il appelle la Cité du Désert, un mauvais

souvenir ; que pourrai-je donc dire à mon tour de cette ville de malheur

où, quarante-cinq jours durant, je fus retenu par la mauvaise fortune

qui prit toutes les formes pour me persécuter ?

Le Roi est d’une avarice et d’une cupidité sans nom ; son ministre Karfa

ne l’est pas moins, mais joint à tous ses autres défauts un cynisme dont

il est malaisé de se faire la plus légère idée.

Je fis de superbes cadeaux en arrivant ; ils furent jugés insuffisants

et les prétentions manifestées étaient telles que je dus faire charger

pour partir ; alors seulement ils furent acceptés. Je demandai une

lettre et un homme au Roi, pour accompagner à Dori deux hommes que je

voulais y envoyer chercher mes porteurs ou au moins mes fusils. Je dus

payer fort cher et d’avance un homme qui ne remplit pas sa mission.

Les porteurs, en effet, arrivés dans le Liptako, tombèrent dans les

mains de gens appartenant aux divers partis, et Boari, tant pour les

ménager que par impuissance peut-être, ne put rien exécuter de ses

promesses. Celui de mes hommes que j’envoyai revint quinze jours après

seulement ; mais, au lieu d’un serviteur dévoué, c’était un traître qui

rentrait ; il avait écouté en route les propositions de deux hommes du

Macina envoyés par Ahmadou-Sheikou à Ibrahima-Guéladjio pour lui

signifier son avènement au trône du Macina et lui demander son concours.

Pendant ce temps, confiant dans le retour de mon messager auquel j’avais

donné quatre jours pour aller et revenir, j’achetais des bœufs pour

remplacer les porteurs, ne pouvant trouver de bourriquots ; tous mes

bœufs (huit) meurent.

A ce moment (fin juin), probablement conséquence des fatigues, des

contrariétés et aussi de la mauvaise nourriture, je fus pris d’une crise

hépatique de la dernière violence, qui me laissa trois jours entre la

vie et la mort et eut pour suite une dysenterie très grave, puis une

rectite.

Les deux chevaux qui me restent, l’un venant de Khayes, l’autre de San,

malgré tous les soins dont on les entoure, meurent à leur tour.

La mission, aux premiers jours de juillet, est réduite comme personnel

indigène à dix-sept hommes, interprète compris ; comme animaux, à dix

bourriquots.

J’avais réussi toutefois, toujours à prix d’argent, à faire accepter un

traité qui, signé le 16 juin, est la paraphrase de celui de Lanfiéra.

En présence du mauvais vouloir du Roi que je ne pus voir une seule fois,

et de son ministre, ne pouvant compléter mes moyens de transport, car

tout ce que je pus faire fut d’acheter à un prix exorbitant trois

bourriquots qui n’eurent pas la durée d’un feu de paille, je me décidai

à partir avec ces seuls moyens, treize bourriquots. Je demandai au Roi

un guide ; il me l’accorda, mais exigea d’avance un prix fantastique que

je me refusai de verser.

J’eus, pendant mon séjour prolongé à Zebba (quarante-cinq jours),

quelque compensation à mon infortune ; mon hôtesse Pello était pour moi

aux petits soins, et nombre d’habitants du village, parmi les plus

importants, venaient passer l’après-midi à causer avec moi. L’un d’eux,

Oumar-Bello, m’avait donné, pendant la durée de mon séjour, le lait

d’une vache qui malheureusement mourut bientôt. Il venait chaque jour

silencieusement, s’asseoir, prendre de mes nouvelles et me demander si

je n’avais pas besoin de ses services. Paté, neveu du Roi, m’amusait de

ses fanfaronnades et régulièrement se retirait en me demandant devant

tous si je ne voulais pas lui donner un poison pour se débarrasser de

son oncle qu’il détestait. Un autre prétendant à la succession du Roi

était Beloussa, un écuyer accompli, qui montait des chevaux superbes ;

il réitérait souvent la même demande que Paté, mais en cachette. Il

était fort riche et j’étais toujours assuré de trouver chez lui œufs,

poulets, riz, mil, alors qu’il n’y en avait pas ailleurs.

Atikou était le plus fin, le plus lettré d’entre eux ; il était fils du

Roi qui régnait à Dori au moment du voyage de Barth. Enfant, il l’avait

connu, il conservait une amulette qu’il avait faite à son intention. A

aucun prix il ne voulut me la céder. Ce fut par lui que j’obtins le

remède de la lèpre que possédait le chef de ses captifs, célèbre dans le

pays par les nombreuses cures qu’il avait faites. Une femme qui habitait

les environs de mon cantonnement était atteinte de la maladie. Je pus la

soigner et la guérir.

Le 19 juillet au matin, je quittai Zebba sans guide, Badaire et moi à

pied, les animaux chargés au double du poids raisonnable. Je savais que

je n’avais rien à redouter de mon coup de tête, car j’avais conquis les

bonnes grâces de la population, qui désapprouvait les mauvais et

injustes procédés du Roi à mon égard.

[Illustration : La rivière à Adare.]

De plus, pendant mon long séjour forcé à Zebba, j’avais attiré à moi et

m’étais attaché par des cadeaux tous les gens de quelque importance

venant du Torodi et de Ouro-Guéladjio, posant ainsi de solides jalons

pour l’avenir.

A peine sorti de Zebba, la fortune sembla vouloir me rendre ses

sourires. Je trouvai dans un homme qui habitait dans le même groupe de

cases que moi-même à Zebba, et qui vint me rejoindre dès le lendemain de

mon départ, un guide sûr, d’une intelligence et d’un dévouement au-

dessus de tout éloge. Bubana (c’est son nom) est pour beaucoup dans le

succès inespéré de ma mission à Ouro-Guéladjio, succès dont le contre-

coup a eu les plus heureuses conséquences à Sokkoto, ainsi qu’on le

verra par la suite.

Avec un aussi triste convoi, la marche fut d’une lenteur désespérante.

L’hivernage est dans son plein, les animaux s’en ressentent, ils sont

mous, se blessent facilement ; de plus, étant donnée la rareté des

villages, nous campons fréquemment en pleine brousse, les mouches et les

moustiques les harcèlent, leur défendant tout repos.

Nous faisons à Gangoungou l’étape du 19 juillet, que, malgré son peu de

longueur, je dus même couper en deux.

Le lendemain, nous sommes à Denga où l’accueil qui nous est fait est des

plus cordiaux, grâce à Bubana que je trouve en ce point, et à deux

frères d’Ibrahima-Guéladjio qui ont quitté Zebba le même jour et me

proposent de faire route ensemble. Craignant de les fatiguer par la

lenteur de ma marche, je leur dis de prendre les devants et de saluer

Ibrahima de ma part.

Après Denga, nous traversons le Yali, rivière de Zebba, qui va se jeter

dans le Sirba, puis par de mauvais sentiers marécageux nous atteignons

Yama à la nuit faite, le lendemain. C’est en vain que j’essaye d’acheter

en ce point grains ou animaux. Je dois donner un jour de repos.

Le départ de Yama se fait le 23 ; nous avons grand’peine à nous sortir

des fondrières marécageuses ; vers trois heures et demie, nous arrivons

à la rivière Faga. Une grande plaine herbeuse de 600 mètres de large

environ, limitée par deux bordures de très beaux arbres, constitue le

lit d’inondation de la rivière ; présentement les eaux recouvrent 200

mètres environ ; le lit propre de la rivière n’a guère que 40 mètres de

large et 1m,10 de profondeur. On décharge, et le passage, commencé à

quatre heures, n’est pas terminé avant cinq heures vingt. Je prends

campement à 5 ou 600 mètres de la rive droite, non loin du village de

Takatami. Après aussi dure journée, le repos nous était dû ; cependant,

ni hommes ni animaux ne purent fermer l’œil ; les horribles moustiques

étaient là par légions innombrables. Lorsque plus tard, à Argoungou par

exemple, nous eûmes si fort à souffrir de ces maudits insectes, il nous

venait encore à l’esprit, pour nous consoler, qu’il y en avait moins

qu’à Takatami.

Aussi, dès que l’on put faire charger, chacun, malgré une nuit

d’insomnie, était heureux de se mettre en route.

L’étape suivante se fit à Kouro, aux bords du Sirba ; mais la rivière,

qui occupe un lit d’inondation de 7 à 800 mètres en face de ce point,

est difficile à passer ; nous dûmes descendre le long de la rive gauche,

le lendemain, pour venir passer en face de Kakou.

Le Sirba, affluent du Niger, vient du Mossi ; il se jette dans le fleuve

à Larba, au nord-ouest de Say. C’est la rivière la plus importante de la

boucle du Niger que nous ayons traversée depuis la Volta. Barth l’avait

traversée lui-même au prix de beaucoup de difficultés à Bossébango,

village situé à 30 ou 35 kilomètres au nord de Kakou.

A Kakou, nous pûmes nous refaire par une journée et demie de repos au

milieu d’une population très hospitalière. Tous les villages rencontrés

depuis Zebba sont habités par les Sourhaïs, populations aux mœurs douces

qui ne supportent qu’à contre-gré le joug des Foulbés ; mais, plus

attachées à leur sol qu’à leur indépendance, elles subissent sans se

plaindre la loi du plus fort.

Nous pûmes trouver des vivres en abondance à Kakou ; malheureusement

j’avais des moyens très restreints pour les emporter, et je ne trouvais

pas toujours d’animaux à acheter.

La nécessité me força à faire emplette d’un bourriquot aveugle qui fut

par la suite une cause de soucis.

Les marches qui suivirent étaient destinées à anéantir mon misérable

convoi. 40 kilomètres à peine nous séparaient de Marna, premier village

du Torodi. Nous mîmes quatre jours pour parcourir cette faible

distance ; j’étais réduit à faire quelques kilomètres, laissant un

certain nombre de charges à la garde de deux de mes hommes, puis je les

renvoyais chercher, si bien que les animaux valides faisaient des

marches très pénibles et que mes hommes étaient sur les dents.

La région étant complètement inhabitée, il était impossible de trouver

des vivres ; les achats faits à Kakou furent épuisés le troisième jour,

si bien que le quatrième nous dûmes vivre tous d’une unique boîte

d’endaubage. En arrivant à Marna, le 30 juillet, je renvoyai hommes et

animaux en arrière, pour aller chercher des bagages que j’avais dû

laisser en route ; mais fort heureusement nos tribulations touchaient à

leur fin.

Au départ de Kakou j’avais trouvé, venant au-devant de moi, Tillo, frère

du Roi du Torodi. J’avais connu cet homme à Zebba, je me l’étais

attaché, et il m’avait promis l’hospitalité dans son pays. Ce brave

garçon tint parole. Il me fut du plus grand secours pendant cette triste

route, et arrivé à Marna je pus, grâce à lui, obtenir des vivres et

acheter deux bourriquots.

Partis de Marna le 3 août, nous étions à Nadiango, capitale du Torodi,

le 5, dans la matinée. Grâce à Tillo, je pus là enfin me constituer un

convoi ; en deux jours je me trouve à la tête de seize animaux valides ;

il y a trois mois que je n’ai eu aussi brillant équipage. De chevaux

point encore, mais je suis assuré d’en avoir bientôt.

J’ai tout souffert pour conserver mes marchandises, j’en suis récompensé

désormais, car nous sentons tous que la bonne fortune revient et qu’il

me sera possible de faire bonne figure auprès d’elle, de l’enchaîner

peut-être ; or elle n’a, comme toutes les jolies femmes, que des faveurs

de compassion pour les miséreux.

Mon séjour dans la capitale du Torodi fut de courte durée, d’ailleurs

rien n’était à y tenter. Je ne pus, malgré de superbes cadeaux, me faire

recevoir du Roi ; quant à un traité, il n’y fallait pas songer. La

puissance du Roi est nulle et son pays est certainement celui de tous

les pays foulbés de la rive droite du Niger dont l’état de décadence est

le plus accentué.

Le chef incontesté du pays entre Say et le Liptako, devant lequel les

Rois de Say, du Torodi et du Yagha ne sont que des marionnettes, c’est

Ibrahima, fils de Guéladjio, Roi d’Ouro-Guéladjio.

Ouro-Guéladjio est situé sur le territoire même du Torodi. Cette enclave

a été donnée en toute propriété à Mohammed-Guéladjio, père du chef

actuel, par le Roi de Gando.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 12 / 32 段