« A partir de onze heures et demie toutefois, je ne vois plus personne.

Vers une heure, je m’inquiète ; j’envoie encore de l’eau, deux

tirailleurs et trois porteurs vers Badaire, que je ne puis supposer bien

loin. Mais, à deux heures un quart, je n’y tiens plus, je fais seller

mon cheval et repars sur la route. A une heure de marche, 6 kilomètres

environ (trois heures trente), je trouve les Peuls qui me rapportent des

nouvelles de Badaire ; il est arrêté et ne repartira qu’après la chaleur

du jour. Je suis tranquille, d’autant que les tirailleurs doivent

l’avoir rejoint ; trois porteurs paraissent, je les fais rentrer et me

porte en avant pour presser les autres. A quatre heures dix, je les ai

tous relevés, sauf un seul qui porte ma cantine no 3 (journaux, papiers,

chronomètres). Je suppose qu’il s’est attardé et laissé rejoindre par

Badaire. Je rentre au camp à cinq heures.

« A six heures seulement ma cantine 3 arrive et Badaire à six heures

quarante. Les hommes ne rejoignent qu’à huit heures. Badaire a eu mille

misères dans la matinée pour le transport de ces deux caisses maudites,

les hommes demandant sans cesse une eau qu’il voulait ménager. Enfin,

quand les Peuls l’ont joint vers deux heures un quart, il était arrêté

depuis onze heures et demie.

« Irai-je dans la matinée du lendemain à Diobou ? Je n’en sais rien

encore. Cette marche a été de 50 kilomètres ; mais quelques hommes, dont

Baba et Yéra, en ont fait 80. »

Aux puits de Bangataka, j’étais à la limite du Liptako ; il me restait à

gagner Dori. Je pris le parti de m’arrêter au premier village du pays,

Diobbou, distant de quelques kilomètres des puits, et d’attendre en ce

point le résultat de mes négociations.

Tout était pour moi à redouter. Mes hommes étaient à bout de forces, ils

portaient tous les charges des animaux morts ; les derniers qui duraient

encore n’avaient plus d’énergie, et la situation politique n’était pas

sans me préoccuper.

Mais la vie du voyageur a de ces imprévus étranges qui ne sont pas à mon

sens un de ses moindres attraits ; de la situation la mieux préparée ne

sortent souvent que des résultats insignifiants ; à l’inverse parfois,

d’événements dont vous n’avez pu diriger le cours, faute de les avoir pu

prévoir, découlent des succès inespérés.

C’est ainsi qu’il en fut de notre entrée dans le Liptako. Ressources de

toute nature en approvisionnements et animaux me furent spontanément

offertes par ceux-là mêmes que je redoutais, et notre arrivée à Dori

prit les proportions d’une entrée triomphale.

Je préfère laisser ici au lecteur la saveur de l’impression du moment en

faisant la copie textuelle de mon journal de marche :

« Bangataka, 20 mai. — Au moment de faire charger à l’aube, j’y renonce

à cause des fatigues de la veille.

« Au moment où je vais partir, vers deux heures, les guides viennent me

dire que la crainte des suites d’une affaire de captivité entre le chef

de Oulo et le Naba de Pensa leur interdit d’aller plus loin, qu’ils ont

appris que le chef de Oulo était venu à Diobbou dans le but de s’emparer

d’eux s’ils y paraissaient. Je prends la chose pour un mensonge nouveau,

et comme, grâce à leurs mauvais renseignements, mes hommes ont souffert

de la soif toute la journée de la veille, je les laisse partir sans la

plus légère rémunération.

« Un Peul avec lequel j’ai causé la veille m’a dit avoir vu, à Dori, un

blanc, alors qu’il était enfant et qu’il y étudiait l’arabe. « Il y a

trente-neuf ans, me dit-il, car j’avais neuf ans et j’en ai aujourd’hui

quarante-huit. » Les détails qu’il me donne se rapportent bien au

célèbre voyageur, mon unique devancier, Barth. Tout le Liptako est venu

le voir pendant les huit jours de son séjour.

« A trois heures, je pars avec un guide peul que je prends aux puits.

Deux bœufs sont bientôt à la traîne ; je suis obligé de faire décharger

l’un. Deux autres sont à bout ; nous ne pouvons aller ainsi longtemps.

« A cinq heures trente, nous sommes à Diobbou.

« Le chef de village vient à moi et me conduit au campement. Il me

présente un jeune homme laissé par le chef de Oulo pour me guider le

lendemain. Ce dernier est venu en effet au village dans la journée pour

se saisir de mes guides. Ils ont eu raison de filer.

« Diobbou est un très joli petit village habité par des Mossi.

« A peine les charges sont-elles à terre qu’un cavalier dont le cheval a

fait évidemment une longue course s’arrête en dehors du camp et demande

à me saluer. Il est, me dit-il, le frère de Boubakar et envoyé par lui

pour me guider jusqu’à Dori. Boubakar est l’héritier direct de l’Émir

défunt ; déjà il devrait avoir le turban, car ses droits légitimes sont

incontestables ; mais un autre parti puissant, soutenu par les fils et

clients de l’ancien Roi, et qui a à sa tête Boari, réclame la couronne

pour ce dernier. De là, perplexité grande de ceux que la coutume appelle

à remettre le turban d’Émir, dont la mort du précédent Roi les a créés

dépositaires. Boubakar doit être Roi par la coutume ; mais, s’il est

investi, c’est la guerre civile, et son adversaire est le plus fort.

Pareil cas s’est présenté pour Amirou, qui n’a dû son investiture qu’à

la puissance de sa clientèle, usurpant les droits de son frère aîné. Ces

réclamations semblent avoir aujourd’hui une apparence légitime.

« Parti au Salam de trois heures, l’envoyé a parcouru les 45 à 50

kilomètres qui séparent Dori de Diobbou en trois heures environ.

« Nous dînons hâtivement de peu de chose, en particulier d’une sorte de

soupe additionnée de farine de mil de mon invention, qui est une chose

des plus appétissantes.

« On envoie aux puits, mais les hommes reviennent sans un atome d’eau.

On en apporte un peu du village.

« Vers huit heures, deux nouveaux cavaliers paraissent et demandent à me

saluer ; on les introduit : ce sont les fils du Roi décédé, partisans de

Boari ; ils viennent de sa part. « L’homme déjà arrivé n’est rien,

demain il disparaîtra de lui-même ; d’ailleurs, me disent-ils, le vrai

Roi, tu le reconnaîtras. »

« Peu après m’avoir quitté, il me font apporter deux beaux moutons ; un

renfort d’eau arrive aussitôt ; quant à du mil, je n’ai qu’à faire un

signe. Craignant que ce ne soient des impositions sur ce petit village

très pauvre, puisque pour une tasse de lait de chèvre les habitants me

demandent ou du mil ou du sel, je refuse.

« Une demi-heure après, arrive un autre cavalier accompagné de deux

suivants, auquel les deux premiers témoignent un grand respect ; c’est

le propre fils de Boari, il vient me saluer de sa part. Lui et ses

hommes me guideront le lendemain. Je regrette, j’ai accepté les offres

de celui qui est venu le premier. J’obtiens la même réponse que

précédemment : « Tu jugeras à Dori. »

« Je commence à être médiocrement tranquillisé, d’autant qu’en me

quittant ils font apporter leurs nattes à 5 mètres de mes bagages. Je

proteste avec la dernière énergie, je n’entends pas être gardé à vue, ni

être le prisonnier de personne. On se rend, j’ai raison ; on se recule

de 10 mètres et c’est tout ce que je puis obtenir.

« La nuit se passe d’ailleurs très tranquillement.

« 21 mai. — Au petit jour, je fais chercher le guide du chef de Oulo et

le Peul venu avec moi la veille et je pars. Mais aussitôt Boubakar, fils

de Boari, et ses hommes dont le nombre s’est considérablement accru, car

ils sont douze, se mettent en mouvement, enserrant le convoi. Pour le

coup, c’est trop, je me mets en colère. Peine inutile, j’obtiens pour

toute réponse qu’ils sont les véritables chefs du pays, qu’envoyés au-

devant de moi, ils protégeront ma marche jusqu’à Dori _où je verrai le

Roi_. Quant à l’envoyé de Boubakar-Amirou, il a en effet disparu.

« Je suis impuissant et je me résigne, d’autant que Boubakar, discret et

réservé, superbe cavalier d’une grande beauté, mâle, énergique et posé à

la fois, me plaît beaucoup.

« Les cavaliers faisant la haie, malgré la lenteur de mon convoi où

bêtes et gens renâclent, car j’ai laissé un bœuf et un bourriquot à

Dioubbou et j’ai un bœuf à la traîne, m’escortent jusqu’aux puits de

Oulo, empêchant la foule de se porter au milieu de mes hommes.

« Nous prenons campement auprès des puits, les cavaliers sous un arbre

voisin. Le chef de village, Mahmadou, dépositaire du turban de l’Émir,

vient me saluer. On me demande si je partirai le soir pour Dori. Croyant

lasser mes gardes du corps, je décide que non, vu l’état de fatigue de

mes gens et de mes bêtes. Peine inutile. Voilà d’abord deux bœufs à

abattre de suite et tout à l’heure viendront quatre bourriquots.

« Il faut se résigner ; j’ai hâte, d’ailleurs, d’être à Dori. Si je puis

m’y reposer une journée ! Il y a quarante jours bientôt que j’ai quitté

Lanfiéra et depuis nous marchons sans trêve.

« A trois heures cinquante, nous partons. A cinq heures quinze, nous

sommes à Bargia ; à sept heures, nous campons à Salgou. L’escorte s’est

renforcée, elle est de vingt-cinq cavaliers.

« Un peu avant Salgou, Boubakar me quitte avec le plus grand nombre pour

aller abreuver les chevaux.

« A Salgou, nous n’avons plus que les deux fils du Roi. Vers huit

heures, arrive le frère du chef de Oulo qu’on me présente. C’est un des

gardiens du turban, partisan de Boari. C’est lui en réalité le chef du

pays, me dit-on. Il me guidera jusqu’à Dori.

« 22 mai. — Nous partons de Salgou à cinq heures quinze ; nous faisons

deux pauses ; à la deuxième, nous sommes en vue d’un grand village que

je prends pour Dori. C’est Wendou. Le terrain a changé d’aspect ; nous

traversons des lougans en terrains sablonneux, comme ceux du Cayor, mais

la roche affleure en nombre de points ; des dunes, sur lesquelles Dori

apparaît enfin, bordent l’horizon.

« Entre Dori et Wendou, une grande cuvette verdoyante, ne conservant

plus d’eau que dans les mares d’un lit de rivière qui la traverse dans

sa largeur, une grande cuvette, dis-je, existe, qui doit être remplie en

hivernage. L’emplacement, presque dépourvu d’arbres, en est vert, et ce

vert repose de la monotonie de la brousse épineuse et grise qui a été

notre spectacle depuis Pensa.

« C’est une véritable entrée triomphale que notre arrivée à Dori. Cinq

ou six mille personnes se portent au-devant de nous et nous entourent ;

les cavaliers ont toutes les peines à maintenir la liberté de la marche,

et en avant, gravement, Boubakar-Boari affirme par son attitude qu’il

est chef et roi, puisqu’il peut, lui musulman, faire entrer dans Dori un

kéfir. A mon sens, c’était le but cherché, et l’on peut dire qu’il est

atteint. La désolation doit être au camp de Boubakar-Amirou.

[Illustration : Entrée à Dori.]

« On m’installe convenablement et, avec beaucoup de réserve, tout le

monde me quitte pour que je puisse reposer.

« Boari, dans la matinée, m’envoie 60 kilogrammes de mil, plus tard 15

kilogrammes de riz et des œufs ; j’aurai un bœuf dans la soirée. Je n’ai

qu’à me reposer, Boari viendra me voir. »

Il était grand temps d’arriver. Mon beau convoi était réduit à rien. Dès

le surlendemain, je perds les quelques bœufs qui me restent et la plus

grande partie de mes bourriquots. Mes hommes sont à bout. Badaire et moi

avons le plus grand besoin de quelques jours de repos.

Mais un grand résultat est atteint qui nous donne courage pour l’avenir.

Le Mossi a été traversé par nous dans sa plus grande étendue.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VII

=De Dori à Say=

Fétichistes et musulmans. — Le Coran. — Séjour à Dori. — La peste

bovine. — Le traité de Dori. — Le Yagha. — Séjour à Zebba. — Le traité.

— Je tombe gravement malade. — Triste départ. — Mauvaise route. — Entrée

dans le Torodi. — La mauvaise fortune se lasse. — Tillo. — Accueil

sympathique d’Ibrahima-ben-Guéladjio. — Le traité. — Arrivée à Say. — Le

traité. — La traversée de la boucle du Niger est un fait accompli. — Le

choix des routes.

Nous sommes désormais hors des pays fétichistes. Les sorciers avec leurs

grossières et incompréhensibles coutumes sont derrière ; devant, au

contraire, sont les marabouts de l’Islam, libres d’interpréter à leur

fantaisie un livre sacré, immuable, qu’ils ne comprennent pas. Lesquels

valent mieux, des sorciers ou des marabouts ? La question mérite de se

poser ; elle mérite aussi d’être élucidée, car c’est la différence

souvent très ténue qui sépare l’Afrique barbare de ce qu’on peut appeler

l’Afrique civilisée. C’est là que gît le nœud du problème de la

colonisation de l’Europe au continent Noir, car nous sommes de ceux qui

comprennent par civilisation, assimilation. Quels sont les peuples les

plus susceptibles de se prêter à la colonisation européenne, les

fétichistes ou les musulmans ?

Pour définir le problème, il faut prendre l’Afrique avant l’invasion de

l’islamisme et se rendre compte des transformations que celui-ci a fait

subir aux populations qui ont accepté sa loi.

De l’état de la société noire avant l’invasion de l’Islam, il est assez

aisé de se rendre compte par l’état de barbarie des peuplades qui nous

sont connues de l’Afrique occidentale ou méridionale, et qui, dans les

temps modernes, n’avaient pas été pénétrées par la religion de Mahomet.

Anthropophagie et sacrifices humains sont les plaies hideuses de ces

sociétés sauvages, où le féticheur, grand prêtre d’une religion innomée,

ministre d’un dieu qu’il ne saurait définir, ni par ses attributs, ni

par les manifestations de sa toute-puissance, fait courber, sous la loi

de ses sinistres fantaisies, le malheureux qui n’est pas initié aux

mystères de son culte. Au Soudan, en général, ces hideuses coutumes

n’existent pas ou n’existent plus, et il faut bien reconnaître que

l’influence directe ou le voisinage de l’islamisme ont été l’unique

cause de leur disparition.

Le féticheur n’est plus, le sorcier subsiste, et nous avons vu ci-dessus

combien son pouvoir reste considérable.

Les pays bambaras, le Miniankala, les pays bobos, le Dafina, le Mossi,

sont des pays où l’Islam n’a pénétré qu’en un petit nombre de points ;

pour les dénommer suivant l’usage reçu, nous les appellerons _pays

fétichistes_.

Les pays qui sont _terre d’Islam_ s’étendent au contraire de Dori au

Tchad. L’Islam règne en maître aussi dans le Sahara. Dans ces dernières

contrées, à côté du pouvoir temporel est le pouvoir religieux, qui le

contre-balance. Alors même, ce qui arrive souvent, que le chef du pays

est lettré musulman, auprès de lui se trouve toujours un personnage

officiel revêtu spécialement des fonctions de grand prêtre et de Cadi. A

lui ressortit l’interprétation du Coran en tant que code civil,

politique et criminel.

Si nous nous élevons au-dessus des querelles religieuses qui ont tant

passionné nos pères, qui au contraire ne nous passionnent pas assez

nous-mêmes, nous devons reconnaître que le Coran, malgré quelques

défectuosités de morale, est un merveilleux monument de l’esprit

humain ; c’est l’œuvre d’un génie, mais ce génie était homme. Or, comme

homme se disant inspiré de Dieu, Mahomet avait beaucoup souffert, et,

lorsque la religion nouvelle qu’il apportait à ses frères arabes

idolâtres voulut s’affirmer au grand jour, elle ne le put qu’au prix de

luttes violentes, de guerres intestines, qui armèrent les unes contre

les autres les tribus de même race, les unes converties, les autres

réfractaires à la foi nouvelle.

Du vivant même de Mahomet, de sanglants combats eurent lieu, dans

lesquels le prophète ne fut pas toujours victorieux. Il sentait

qu’inférieur en nombre à ses adversaires, sa seule puissance résidait

dans le fanatisme qu’il pourrait insuffler à ses adeptes, et, pour ce

faire, il ne négligea pas les moyens. Ses entretiens, recueillis par

Ali, son gendre, et qui ont formé le Coran, sont remplis de malédictions

contre les infidèles, de détails sur les traitements à leur appliquer

s’ils sont vaincus ; à chaque page il appelle aux armes les croyants,

pour la défense de la foi, pour sa propagation. Mais, ce qu’il faut bien

savoir, c’est que, par infidèles, le prophète entendait ses propres

congénères, les membres mêmes de sa famille en hostilité contre lui.

Quant aux juifs et aux chrétiens, nombreux dans Médine où il habitait,

et qu’il désigne sous le nom de kitabi (hommes des livres de Moïse et de

Jésus qu’il reconnaissait tous deux comme prophètes), il admettait qu’on

pût vivre en paix avec eux, ou au contraire qu’on devait leur faire la

guerre et les convertir, suivant qu’il en avait reçu à date récente de

bons ou de mauvais services. Le Coran a été une arme de lutte, c’est ce

qui en rend l’interprétation vraie si difficile, ou mieux si facile,

parce qu’on y trouve argument de toute nature pour ou contre les kitabi.

Certains jugements portés par Mahomet contre les chrétiens, et qui se

sont maintenus comme articles de dogme dans le milieu des fanatiques de

l’Islam, sont aussi irrationnels qu’il le serait d’admettre que les

proclamations d’un général sur territoire ennemi puissent devenir dans

la suite des temps la ligne de conduite dont la nation ne devra plus

s’écarter, vis-à-vis de l’ennemi temporaire.

Les premiers Khalifes, intéressés à maintenir l’interprétation la plus

rigoureuse, se sont servis du Coran pour entraîner les Arabes à la

guerre sainte, à la fois contre les fétichistes et contre les chrétiens,

embrassés sous la dénomination générale d’infidèles (kéfirs). De

l’esprit de lutte que le Coran laisse percer à chaque page est sortie la

grandeur de l’Islam. Ce n’est que le jour où, après une ère de splendeur

merveilleuse, l’Islam a été vaincu, que la nécessité de s’accommoder

avec le vainqueur a fait fléchir la rigueur de l’interprétation, et que

les savants ulémas ont su retrouver, dans le texte même du Livre, la

distinction que le prophète faisait lui-même entre les fétichistes et

les kitabi.

C’est du moins cette dernière interprétation qui prévaut partout où le

musulman est en contact, en relations forcées avec les chrétiens ; mais

partout ailleurs où s’exerce la propagande de l’Islam, l’intolérance

reste la sublime loi.

Ces réserves faites, le Coran est un livre merveilleux, à la fois code

religieux, code civil, code politique. Sa loi, sous quelqu’une des trois

formes qu’on la considère, est admirablement adaptée aux populations

qu’elle doit régir. Elle est d’une extrême simplicité, tant au point de

vue du culte qu’au point de vue de la vie civile et politique qu’elle a

codifiée. Mahomet s’est borné à prendre les vieilles coutumes de la vie

arabe, à les cimenter par le lien religieux. La plupart de ces coutumes

sont d’origine patriarcale, il les a rendues immuables en les

incorporant à sa doctrine.

Prenons quelques-unes d’entre elles qui semblent le moins en harmonie

avec notre tempérament religieux, ou avec la conception que nous avons

de la vie civile ou politique, nous verrons combien au contraire elles

conviennent admirablement au milieu où elles doivent se développer.

La foi se manifeste par une seule et unique formule, qui est une

synthèse parfaite du dogme entier : « _Il n’y a d’autre Dieu que Dieu et

Mahomet est l’envoyé de Dieu._ » La répétition de cette formule,

accompagnée de quelques autres qui indiquent les attributs de la

divinité, telles que _Dieu est grand, Dieu est magnanime, Dieu est

miséricordieux_, suffit à la prière.

La prière ou Salam se fait trois fois par jour, le matin au lever du

jour vers deux heures, puis le soir au coucher du soleil. Le Salam est

grandiose et simple à la fois ; le croyant, tourné vers la Mecque, élève

les bras au ciel pour invoquer, puis se prosterne et touche du front la

terre pour marquer sa soumission à la divinité. Ces mouvements plusieurs

fois répétés sont accompagnés des formules sacrées.

Avant chacune des prières, l’homme doit se purifier par des ablutions,

car il ne peut se prosterner devant Dieu s’il n’est en état de pureté

corporelle. Or, en introduisant cette pratique dans la religion, c’est

l’hygiène corporelle que le prophète a ainsi imposée à des peuples qui,

avant sa venue, vivaient au milieu de la saleté et de la vermine.

[Illustration : De Dori à Say.]

D’autres règles, portant proscription de la chair de certains animaux,

n’ont eu pour but que d’en défendre l’usage reconnu malsain ; tels sont

le lièvre, le sanglier, etc. La proscription du vin ou de boisson

fermentée n’a eu qu’un objet, c’est de mettre un frein aux habitudes

invétérées d’ivrognerie des Arabes.

La polygamie, sanctionnée par la loi musulmane, nous semble une

monstruosité qui a pour effet de ravaler la femme au rang d’un objet de

luxe. Tout d’abord l’infériorité de la femme n’a jamais été édictée par

le Coran ; bien au contraire, multiples sont les prescriptions qui ont

pour effet de la mettre sur le pied de parfaite égalité avec l’homme,

sauf dans la vie politique. En outre, la polygamie est une tolérance

réglementée et non une nécessité imposée par la loi.

La reconnaissance de la polygamie par Mahomet montre, au contraire, la

connaissance parfaite que possédait le prophète, du milieu social que sa

loi devait régir. La monogamie, sous la tente où la promiscuité est de

tous les instants, par des températures énervantes, est une

impossibilité. A sa suppression la morale n’a pu que gagner.

Au désert, l’homme doit lutter tous les jours pour sa propre existence

et celle des siens ; les tribus sont isolées, elles ne peuvent se

défendre que si elles sont fortes, partant nombreuses ; or la femme qui

doit nourrir son enfant pendant deux ans, et quelquefois davantage, qui

de plus est très vite fatiguée par la maternité, ne peut suffire à la

tâche que la nécessité lui assigne. Ajoutons que la mortalité des

enfants est très élevée, et nous verrons dans la polygamie une loi de

défense sociale.

Au désert, comme aussi en tous pays où les voies de communication sont

rares, les absences que fait l’homme pour ses affaires, négoce,

expéditions, etc., sont longues. Il n’est pas rare de voir que le

règlement d’une affaire un peu importante retienne l’homme un ou deux

ans loin de son foyer. La polygamie dans ce cas est bien plus la

sauvegarde de la famille et du droit de l’enfant que la consécration de

la luxure.

Un autre reproche fait à la loi musulmane est d’avoir admis la

captivité. Nous traiterons de manière spéciale, dans un chapitre

suivant, de la captivité au pays Noir, qu’il faut avoir soin de ne pas

confondre avec l’esclavage. Or est-il admis depuis si longtemps, à notre

point de vue religieux européen, que l’esclavage doive être réprouvé ?

Nous verrons que la captivité au Soudan est une forme de la domesticité,

que la suppression n’en peut être envisagée qu’à l’échéance encore

lointaine où les voies rapides de communications et la facilité des

échanges auront modifié complètement les mœurs économiques des peuples.

En tout cas, ce que nous voulions faire ressortir par cette étude,

forcément brève, c’est que, si l’Islamisme est un bienfait pour les

populations fétichistes qui l’embrassent, il est en même temps d’une

assimilation très facile pour elles. Par la pratique du dogme, l’homme

acquiert la notion de l’égalité de la créature devant Dieu ; les

sacrifices sanglants disparaissent, aussi les vices qu’engendre

l’ivrognerie ; les habitudes de propreté développent l’hygiène. Par la

pratique de la loi civile, l’indigène s’affranchit du joug tyrannique de

ses chefs auxquels échappent l’interprétation souveraine de la coutume

et l’application de peines trop souvent fantaisistes, témoignage d’une

justice toujours vénale. La pratique de la loi politique a pour effet

d’éviter les querelles dynastiques et les guerres civiles.

La propagande de l’Islamisme se fait surtout sous ces deux dernières

formes. Le noir est, dès l’abord, séduit par cette loi écrite dont

l’interprétation et l’application auront pour effet de substituer au bon

ou mauvais vouloir d’un chef la puissance d’un texte immuable dans sa

forme, devant lequel petits et grands seront égaux. Aussi voit-on dans

les pays fétichistes la loi du Coran presque partout admise et peu à peu

contre-balançant l’influence des chefs, puis se substituant à elle. Dès

que cette première conquête est faite, le reste suit bientôt.

Fait singulier, jamais, même dans les pays qui sont le plus réfractaires

à sa foi, l’Islam n’a été persécuté ; rien ne montre mieux que son

adaptation aux milieux n’implique qu’une acceptation de formes ; aussi

n’est-il pas téméraire de dire que, si les voies pacifiques de

propagande avaient été employées de préférence à la conquête violente,

l’Afrique entière aurait aujourd’hui embrassé la foi musulmane.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 11 / 32 段