A huit heures et demie, on se remet en route, sans dire un mot ; les

hommes du Naba prennent les devants, je les suis. La pluie tombe

toujours, mais très fine ; à la lueur des éclairs seulement on peut

distinguer les flaques d’eau du chemin.

Bientôt les guides, considérant leur mission comme terminée, nous

quittent ; on ne peut aller plus loin : l’obscurité, sillonnée d’éclairs

de plus en plus rares, est profonde ; bêtes et gens se heurtent aux

arbres ; je puis enfin distinguer une clairière sur le bord de la route,

où je fais camper après une heure de marche.

On s’entasse comme on peut sous les tentes jetées à même le sol ; la

sentinelle finit par allumer un feu, et chacun s’endort sous la pluie

froide qui nous transperce.

Le lendemain, je reviens au puits de Nakangoum, où je réussis, avec le

peu de cauries qui me restent, à acheter des vivres pour deux jours. Le

soir, je vais, en chassant, reconnaître une route vers l’Est, sur

laquelle, le 1er mai au matin, toujours sans guide, nous nous engageons.

Ce que je veux, c’est à marches forcées m’éloigner de Waghadougou en

gagnant l’Est, c’est-à-dire en tirant vers le Gourma. Les renseignements

dont je me suis entouré depuis mon entrée dans le Mossi sont que sur la

route de Dori est un Naba puissant, celui de Boussouma, dont je veux à

tout prix, dans les circonstances présentes, fuir le territoire. Comme

ceux de Yatenga et de Yako, il est aussi puissant que le Naba des Nabas,

et comme eux tenu en suspicion à Waghadougou ; cependant je n’ai guère à

attendre de lui de marques de bienveillance, surtout que mes animaux et

mes hommes, surmenés, ne représentent guère les équipages qui inspirent

de la respectabilité.

[Illustration : Le départ de Waghadougou.]

Le premier jour, nous campons à Nombila. Il n’y a plus de vivres que

pour la journée ; des Peuls qui viennent au camp ne savent que témoigner

leur dédain pour toutes mes marchandises, les femmes ne veulent que de

la cornaline, rien autre. Le moment des sacrifices est venu. Mon

excellent ami Crozat m’avait dit, à Kinian, que c’était un article très

demandé ; sachant que je n’en possédais point, il m’en avait donné un

collier de cinquante grains, que je gardais précieusement comme une

dernière ressource. Sa vente, en effet, me rendit le service signalé de

changer presque en opulence ma détresse.

Le lendemain, toujours marchant à l’Est, nous faisons étape à Oubitenga.

Oubitenga est un emplacement de marché auprès d’une rivière, sans eau

pour le présent, qui prend sa source un peu dans le Nord et se dirige

vers le Sud. Le site est fort beau, la vue bien dégagée ; des doubalels

gigantesques ombragent une place très grande, au centre de laquelle est

un marché couvert en très bon état d’entretien.

Oubitenga n’est pas un village, mais le marché qui s’y tient chaque

semaine est commun à plusieurs villages ; il est à mi-distance à peu

près de Waghadougou à Boussouma et à 12 kilomètres environ au sud de

Djitenga, centre également important appelé Djidda par les Peuls.

Grâce aux ressources acquises la veille, je puis faire des vivres qu’on

apporte des villages voisins, en abondance, dans l’après-midi.

Le 3 mai, nous reprenons la route vers l’Est, guidés, pendant la

première partie du chemin, par un Peul qui bientôt s’enfuit, quand je

refuse de continuer la route de Boussouma sur laquelle il veut

m’entraîner. Péniblement, par un chemin montueux, en terrain d’alluvions

ferrugineuses, nous arrivons au bord d’un lit de ruisseau sans eau, que

nous suivons jusqu’à un village dont j’ignore le nom, auprès duquel je

donne l’ordre de camper.

J’envoie Makoura au village, pour obtenir des indications sur les

puits ; mais il lui faut parlementer longtemps avant de rien obtenir de

gens dont il comprend très insuffisamment la langue et qui témoignent,

comme partout en général, dans le Mossi, de sentiments peu hospitaliers.

Enfin, on part à l’eau. Une heure et demie après, ne voyant point

revenir, je pars à mon tour, suivant les traces de mes chevaux ; au bout

de trois quarts d’heure j’atteins une rivière de 10 mètres de large

environ et de 0m,50 de profondeur, dans le lit de laquelle le courant

est à peine sensible, coupé qu’il est de nombreux barrages à poissons.

J’installe, dans l’après-midi, le camp au bord de la rivière, que je

baptise du nom de rivière Sainte-Marguerite.

Les relations s’établissent avec le village, dont j’apprends le nom,

Bissiga, grâce à mon guide du matin qui, alléché par l’espoir d’un beau

cadeau, est revenu.

La rivière, me dit-on, traverse tout le Yatenga. Me reportant aux

renseignements que m’a donnés, à Lanfiéra, le frère de l’Almamy, j’en

conclus que c’est la même rivière qui passe dans le Dafina, auprès de

Bossé et de Yéra et qui joint la Volta en amont de Liri. D’ailleurs, le

régime même de la rivière que j’ai sous les yeux donne toute apparence

de vérité à cette supposition.

Il est temps de faire reposer un peu les hommes et les animaux. Nous

n’avons pas vu d’eau vive depuis la Volta, et c’est avec bonheur que

tous nous nous livrons aux douceurs du bain, que les hommes peuvent

laver leurs hardes.

Du village, on nous apporte des vivres, et je puis acheter de la viande

de boucherie aux bergers peuls qui viennent abreuver leurs troupeaux.

De plus en plus, les Peuls deviennent nombreux à mesure qu’on s’avance

vers le Nord, parce que chaque année, venant du Liptako, ils visitent,

avec leurs troupeaux, les cantons plus herbeux et plus arrosés du nord

du Mossi.

D’après les renseignements que j’obtiens d’eux, je me persuade qu’il me

serait difficile, de ce côté, d’atteindre le Gourma ; mais ils

m’affirment qu’à Boussouma, dont nous sommes peu éloignés, disent-ils,

il me sera plus aisé de trouver des guides et des routes pourvues d’eau.

Devant ces bonnes raisons, nous partons le 6, au matin, dans la

direction de Boussouma. Nous faisons étape à Laguéré. Le terrain se

relève en remontant vers le Nord, et apparaissent bientôt, dans le Nord-

Est, des massifs montagneux dont notre vue est déshabituée depuis

Sikasso. Nous campons à Laguéré, auprès d’un grand entonnoir, qui n’est

que la source captée d’une rivière qui se dirige vers le Nord-Est et

qui, probablement, est la Sirba que nous recouperons plus tard, entre

Dori et Say, avant Kakou.

Nous sommes arrivés escortés de guides peuls nombreux, qui ne se

trouvent pas satisfaits de la récompense que je leur donne. Le Naba de

Laguéré, Pous-Naba, vient me voir, et contre un morceau d’or, dont il

veut faire un médicament, je traite avec lui de l’échange d’un bœuf

porteur et d’un bourriquot, dont j’ai besoin.

La nuit, fort heureusement, l’on veille comme à l’habitude ; vers trois

heures, je me lève, ayant cru entendre un bruit insolite dans la

brousse. Le factionnaire, questionné par moi, n’a rien vu. Je fais le

tour du camp et réveille mon interprète. Pendant que nous sommes à

causer avec le factionnaire, un des guides de la veille se présente pour

me prévenir qu’un parti de Peuls, à la recherche d’un cheval qu’on a

volé, bat la campagne et me demande de ne pas tirer s’ils passent aux

abords du camp. Je signifie à l’homme d’avoir à se retirer hors de

portée ; il disparaît. Bientôt, sur les chemins qui conduisent, l’un au

village, l’autre à la source, des groupes de cavaliers et piétons

apparaissent, qui se portent, l’un dans la direction du camp, l’autre

vers le village. Je déclare au premier que je vais faire tirer s’il ne

s’éloigne ; il s’arrête ; l’autre, plus distant, continue sa marche. Les

hommes sont bientôt sur pied. Je fais garnir les abords du camp en les

embusquant derrière des rochers, et, dans cette situation, nous

attendons le lever du jour. Pendant ce temps, le deuxième parti s’est

avancé vers le village, les habitants sortent avec leurs arcs, leurs

flèches et leurs lances, et leur premier mouvement est de se mettre en

défense contre les Peuls.

Ceux-ci ont souvent la coutume de piller les villages mossi et de

s’enfuir au plus vite avec leur butin vers les régions désertes qui

bordent ou le Gourma ou le Liptako ; aussi les indigènes n’ont-ils

qu’une très faible confiance en eux. Fort heureusement pour nous que la

défiance des habitants de Laguéré fût éveillée, car, si le village se

fût joint aux Peuls, nous aurions été enveloppés de tous côtés. Pendant

le temps que mirent les Peuls à faire part à ceux-ci de leurs

intentions, et surtout à les persuader, l’aube se levait, et le chef de

village était prévenu par mes soins.

Or celui-ci tenait absolument au morceau d’or promis par moi la veille,

qui devait lui permettre de guérir sa fille. Il le prit de très haut

avec les nomades, leur disant qu’il m’avait accordé l’hospitalité et

qu’il saurait la faire respecter.

Le soleil levé, il vint à mon camp faire son marché en même temps que

les Peuls disparaissaient.

Peu de temps après, Pous-Naba nous servant de guide, nous partons pour

Boussouma.

L’accueil que nous recevons est bon, mais le Naba du village me prévient

que ce n’est pas lui qui peut m’assurer la route et des guides, que le

vrai Naba a fondé un nouveau village à quelque distance au Nord dans la

montagne, à Ouégou. Il est entendu que nous irons dans l’après-midi et

que son beau-frère nous servira de guide. Je puis heureusement acheter

des vivres pour la journée et le lendemain.

Au moment du départ, un cavalier se présente à mon camp, qu’on me dit

être l’âme damnée du Naba de Ouégou, et déclare que lui-même fera la

route avec moi.

Par des chemins de montagne très rocailleux, nous franchissons à

grand’peine les quelques kilomètres qui séparent Boussouma de Ouégou ;

lorsque nous arrivons dans les territoires cultivés, le cavalier se

détache pour demander l’hospitalité ; nous devons l’attendre près d’une

heure ; puis, lorsqu’il revient, presque à la nuit, c’est hors de vue du

village qu’il me propose de camper, en pleine brousse, sans arbres. Je

proteste et malgré lui je me rapproche du village, pour camper sous

l’unique arbre que je vois dans la plaine, à 500 mètres du village du

Naba. Je demande de l’eau, il me dit qu’on va m’en envoyer — à acheter.

Indigné de ce manque de formes, je rudoie mon cynique personnage et

envoie, malgré la nuit, au village auprès du Bal-Naba, homme du Roi

chargé des relations avec les caravanes. Péniblement je réussis à

obtenir une jarre de quelques litres d’eau pour une trentaine d’hommes.

Les tribulations multiples que nous avions déjà eu à subir dans le Mossi

n’étaient rien auprès de celles qui nous attendaient pendant les deux

jours que nous dûmes passer auprès de ce maudit village.

Le lendemain, la question des cadeaux dure toute la journée sans qu’on

arrive à s’entendre ; je n’ai pas fait une concession qu’aussitôt on en

prend acte pour exiger dix fois plus ; toutefois je réussis à obtenir du

Roi deux chèvres et quelques cauries quand, vers le soir, tout semble

s’être arrangé. Mais des vivres pour le lendemain, je n’en ai point ; de

l’eau, il faut aller la chercher fort loin, trois heures sont

nécessaires pour l’aller et le retour, et c’est en armes que les hommes

doivent aller faire boire les animaux, à cause du mauvais vouloir des

habitants.

[Illustration : Les Peuls avaient projeté de nous attaquer.]

Tout à coup, à la tombée de la nuit, le Roi renvoie les cadeaux, il veut

un revolver et des cartouches. J’ai fort heureusement une arme de

pacotille qui tire la même cartouche que nos revolvers, je l’offre ;

mais ensuite ce sont des cartouches et encore des cartouches.

Le troisième jour, au matin, tout est rompu, je me résous à partir,

lorsqu’on vient chercher Makoura et les cadeaux. Pendant ce temps

arrivent de tous côtés, des villages des environs, des femmes avec des

vivres et aussi de l’eau et du dolo, car c’est jour de grand marché.

Mon parti est pris ; lorsque Makoura qui s’attarde dans le village sera

de retour avec des propositions à nouveau refusées, je me jetterai sur

le marché fort heureusement situé à l’extérieur, et dans la panique nous

nous emparerons du mil, du riz et de l’eau, car, depuis la veille après

midi, nous n’avons ni un grain de mil, ni une goutte d’eau ; les hommes

ne tiennent que par esprit de discipline et grande est, chez eux, la

tentation de se jeter sur la femme qui passe, inconsciente certainement

du danger qu’elle court. Ajoutez que l’exaspération de nos estomacs

affamés est augmentée encore par un vent d’est qui souffle en tempête

depuis deux jours, soulevant des nuages de poussière.

Heureusement tout s’arrange, le Roi m’envoie un bœuf et les femmes du

marché, sur son ordre, m’apportent à acheter à profusion des vivres et

de l’eau.

A partir de ce moment tout semblait bien terminé, quand, dans l’après-

midi, quoique j’aie fait cadeau au Roi d’une superbe boîte à musique,

l’obsédante question des cartouches revient. Le roi est un enfant

volontaire d’une quinzaine d’années qui ne sait que s’amuser tout le

jour avec deux jeunes autruches et un lionceau.

A ces nouvelles exigences j’oppose un refus formel ; alors ses envoyés

passent aux menaces ; mais, assuré de vivres et résolu à partir le

lendemain, je leur déclare qu’ils auraient tort d’assumer la

responsabilité d’une attaque, que ce serait mauvaise affaire pour tout

le monde. Me radoucissant ensuite, je déclare que les quelques

cartouches dont je disposerai peut-être encore le lendemain, je ne les

donnerai que lorsque le Roi m’aura accordé un guide. Toutefois, cet

incident a pour effet de m’obliger à prendre quelques précautions de

défense, à veiller et faire des rondes pendant la première partie de la

nuit.

Un peu avant le jour, je donne les ordres pour charger ; les hommes du

Roi viennent, auxquels je remets un paquet de cartouches et une pièce de

cinq francs pour chacun d’eux, et aussitôt j’ordonne la marche. A peine

en route vers le Nord-Est, un guide sort du village et veut m’entraîner

vers l’Ouest ; devant mon refus il prend enfin la route que je désire.

Il est bientôt rejoint par un deuxième et l’un et l’autre, au cours de

la route jusqu’à Kaya où nous sommes vers onze heures, me comblent de

marques de prévenances et d’attentions, me cueillant des fruits, faisant

boire les animaux, puis, arrivés au campement, s’ingénient à se rendre

utiles.

Enfin la déveine semblait conjurée ; à partir de ce moment et en vertu

de quels ordres, je l’ignore, je reçus partout jusqu’à la frontière du

Liptako, de tous les Nabas que je rencontrai, l’hospitalité la plus

large, la plus généreuse ; tous me munirent de guides excellents.

J’avais enfin triomphé et de leur défiance et de leur apathie, à force

de patience et aussi d’énergie. Il est un moment au pays Noir où il faut

savoir risquer sa vie pour ne pas donner une aiguille.

Ce résultat inespéré fut d’autant plus heureux que, dans les jours qui

suivirent, la mauvaise fortune revêtit de nouvelles formes. Si la famine

et l’hostilité des habitants étaient venues s’ajouter à l’épizootie qui,

quelques jours après, devait anéantir mon convoi, le Mossi eût été peut-

être le tombeau de ma mission.

De la région qui s’étend de Laguéré jusqu’au delà de Kaya et dont Ouégou

occupe à peu près le centre, je dois dire deux mots : c’est un haut

plateau sur lequel courent des chaînes rocheuses (grès et schistes) de

forme tabulaire aux parois abruptes, souvent isolées les unes des

autres, analogues aux reliefs que l’on rencontre dans le Haut-Sénégal

entre Khayes et Koundou. Leur altitude varie de 50 à 200 mètres au-

dessus de la plaine. Ce massif constitue un nœud hydrographique

important, le nœud de la boucle du Niger, d’où descendent, au Sud et à

l’Ouest, des rivières qui se rendent à la Volta et au Comoé, vers le

Nord et l’Est, des cours d’eau qui vont au Niger.

Kaya, Sargou, Rivoulou, Korkou, Pensa, Pina furent nos gîtes d’étapes

jusqu’à la frontière du Liptako ; partout excellent accueil, nourriture

préparée offerte par les Nabas en grande abondance, vivres de toutes

sortes qui étaient apportés au camp ; à profusion aussi, grâce à la

présence des Peuls de plus en plus nombreux, nous trouvions du lait et

de la viande. Aussi bien la chaleur de l’accueil et l’abondance nous

étaient nécessaires, car c’était de la dure route que celle que nous

avions faite depuis le départ de Lanfiéra le 14 avril et, lorsque à

Pensa, le 14 mai, en toute sécurité, je pus donner deux jours de repos à

mon monde, ce fut grande joie et délassement pour tous.

Je vois encore notre campement sous de beaux arbres non loin des puits.

Une corde marque l’enceinte dans laquelle sont empilés les bagages

protégés par une tente formant bâche ; à l’un des angles mon dioula

(traitant) a étalé sa pacotille qu’il échange contre des cauries ; il

fait des affaires superbes en débitant en menus morceaux du savon qu’il

déclare être un remède souverain contre les maladies d’yeux ; plus loin

c’est Badaire qui fait ensacher le mil, les niébés (haricots) que Yéra

achète aux femmes qu’il fascine par son regard langoureux ; un peu

partout les hommes de l’escorte et les porteurs assis par groupes de

trois ou quatre confectionnent leurs effets avec la toile multicolore

que je leur ai distribuée le matin ; sous ma tente disposée en toiture,

aidé de Makoura, je prends des renseignements auprès des Peuls du

Liptako, tandis qu’assis auprès de moi, ne me quittant pas, le frère du

Naba de Pensa occupe les longues heures de l’après-midi à transformer en

rasoir, en le promenant sur la plante de ses pieds, un couteau d’un sou

que je lui ai donné ; le comble, c’est qu’il y réussit... presque.

Tout respire l’activité, la gaieté, surtout la quiétude. On a parfois

besoin de ces instants.

Cependant de graves soucis m’assaillent. Depuis Rivoulou, mon convoi se

désorganise chaque jour davantage. Mes animaux, bœufs et bourriquots,

jalonnent la route de leurs cadavres. Je sais bien que les fatigues

d’une marche ininterrompue depuis un mois y sont pour beaucoup ; mais,

ce que je m’explique moins, c’est de voir des animaux parfaitement sains

la veille, morts le lendemain.

A Pensa, j’ai enfin l’explication. Il règne, me disent les Peuls, dans

tous les pays de l’Est, une épizootie terrible qui anéantit en quelques

heures les parcs les plus nombreux et les plus prospères. Les pasteurs

qui connaissent merveilleusement les simples qui guérissent les maladies

des animaux sont terrifiés de leur impuissance en présence de ce fléau

qui les ruine. Leur affluence autour de mon camp a en partie pour cause

le grand désir qu’ils ont d’obtenir de moi des grigris qui mettent leurs

troupeaux à l’abri de cette peste. Je pourrais m’enrichir à faire le

métier de vendeur d’amulettes.

Une autre de mes préoccupations est de déterminer la route à suivre.

Gagner à l’Est le Gourma était mon objectif primitif, j’y étais d’autant

plus attaché que je pouvais ainsi atteindre Say par une route plus

courte en même temps qu’inconnue, puisqu’elle traverse des régions

encore inexplorées. J’étais en outre sollicité à la prendre pour des

raisons politiques que j’exposerai plus loin. Mais les Peuls m’en

dissuadent, disant qu’en cette saison il y a peu d’eau, que d’ailleurs

les villages y sont rares et que j’y perdrai tous mes animaux de

transport, non seulement par la maladie régnante, mais encore du fait de

petites mouches qui pénètrent dans les narines des animaux et les tuent

en quelques heures.

Restait la route de Dori (Djemmare pour les gens du Mossi). En

atteignant Dori, je recoupais l’itinéraire du voyageur allemand Barth,

mon illustre devancier ; si je réussissais à me faire accepter, je

pouvais m’ouvrir la route qu’il avait lui-même suivie jusqu’à Say.

Cette solution présentait pour moi deux inconvénients :

Je craignais d’une part de rentrer dans les pays musulmans, où les

opérations contre Ahmadou-Sheikou, pendant ces dernières années,

pouvaient avoir eu du retentissement. Dori est, en outre, en relations

continues avec Tombouctou. Les caravanes maures parties de ce dernier

point apportent à Dori le sel de Taodénit, qu’elles échangent contre les

tissus du Mossi, le mil et l’or. Or Tombouctou était manifestement

hostile aux Européens.

Considération plus importante encore, l’état politique du Liptako était

des plus troublés. L’Amirou (émir) était mort et trois prétendants se

disputaient le turban (couronne).

L’un, Boubakar-Amirou, avait été autrefois évincé par l’Émir défunt ;

ses droits étaient incontestables. Le deuxième, Boari, n’avait de droits

qu’à défaut du premier, mais il avait une forte clientèle et était en

particulier soutenu par son fils, Boubakar, brillant chef de bandes et

les fils de l’Émir défunt. Du troisième, Ahmadou-Sheikou, je n’ai point

à tenir compte.

Or l’interrègne, grâce à ces nombreuses compétitions, se prolongeait au

grand détriment de la sécurité publique, et bien indécis se trouvaient

les notables auxquels la coutume du pays réservait le droit d’investir

le nouvel émir.

[Illustration : Le camp de Pensa.]

L’intrusion d’un étranger, d’un kéfir (infidèle) surtout, dans ces

dissensions politiques, ne pouvait être vue d’un bon œil. Et puis, sur

qui s’appuyer dans la circonstance ? Mon alliance avec l’un me mettait

fatalement les deux autres à dos.

Toutefois, en raison de l’impossibilité matérielle de me dégager vers

l’Est, je finis, après trois jours de pourparlers, par me résoudre à

continuer ma route vers le Liptako.

L’étape suivante fut Pina. Entre ce point et le premier village, Diobou,

dans le Liptako, existait une zone inhabitée de 50 kilomètres environ,

sans eau dans cette saison.

Cette marche peu importante, en somme, pour laquelle toutes les

précautions avaient été prises, fut une des plus terribles de la route.

Les porteurs, affolés par les racontars des indigènes, entravent la

marche, pendant que les animaux tombent le long du chemin, terrassés par

la terrible maladie.

Je copie textuellement ici mon journal de marche :

« 18 mai. — A deux heures, je fais charger, malgré l’absence des guides,

et l’on part bien fourni d’eau.

« A trois heures et quart, un bourriquot tombe frappé d’insolation. A

cinq heures, c’est un bœuf qu’on est obligé d’abandonner. Enfin, malgré

les protestations des guides, je prends campement à huit heures vingt

minutes, parce que tout le monde est fatigué et que mes prévisions,

basées sur des renseignements multiples, me font supposer que nous

sommes à moitié route.

« Dans la nuit, je fais appliquer vingt coups de corde à un porteur qui

a bu à la réserve d’eau ; il est de plus mis aux fers.

« A quatre heures vingt-cinq minutes, le camp est levé. Les porteurs,

malgré mes conseils réitérés, n’ont plus une goutte d’eau. Dès la

première pose, un bœuf est à la traîne ; il porte une lourde charge de

munitions en deux caisses. A six heures, je donne deux hommes à Badaire

et de l’eau, avec ordre de faire marcher l’animal jusqu’au possible,

puis de l’abandonner et de faire porter les caisses. Je lui renverrai de

l’eau et des hommes.

« La marche se continue assez bonne jusqu’à huit heures. Les guides

(deux gamins), consultés, répètent chaque fois qu’on n’arrivera pas

avant trois heures. Je n’ose donner d’eau à la pose de huit heures. A

neuf heures vingt-cinq minutes, je distribue une musette, il en reste

une et demie ; six porteurs manquent. Je continue, convaincu que l’eau

ne peut être loin ; une caravane est passée hier à mon camp à neuf

heures ; or elle devait être partie à trois heures des puits, donc nous

devons être à une heure de marche de ceux-ci ; toutefois, j’ai crainte

de me tromper. Je prends toutes les musettes, toutes les peaux de bouc,

et, seul avec les guides, car Makoura ne pourrait me suivre, n’ayant

plus de monture, je pars en poussant mon cheval le plus possible (neuf

heures cinquante). A dix heures vingt-cinq minutes, je suis aux puits de

Bangataka[12]. Je trouve des Peuls complaisants qui m’abreuvent et aussi

mon cheval, et nous emplissons les musettes et les outres. La plus

grande d’entre elles est fixée sous le ventre de mon cheval et, au

moment où je vais repartir (onze heures), le convoi paraît. Par Makoura,

je demande aux Peuls de porter de l’eau en arrière jusqu’à Badaire. Six

partent aussitôt.

« Peu à peu quelques porteurs arrivent ; les Peuls remplissent bien leur

mission.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 10 / 32 段