Les cultures sont le mil, les niebés (haricots), le coton, l’indigo.
L’élevage porte surtout sur les chevaux, qui sont fort beaux, et les
bourriquots, qui sont très estimés.
L’industrie prépondérante est celle du tissage du coton. Ce tissage se
fait comme partout au Soudan, sous forme de bandes de 0m,10 de largeur
environ. Les cotonnades du Mossi sont très estimées, elles font l’objet
d’un grand commerce, en particulier à Dori, où on les échange contre le
sel apporté de Tombouctou. C’est du Mossi que viennent aussi à Dori les
cauries importées au Soudan par la côte du Bénin.
En résumé, le Mossi est un pays riche et prospère, dont la population
semble être au minimum de dix à quinze habitants par kilomètre carré.
Les habitants du Mossi sont agriculteurs ou commerçants. Grands
voyageurs, on les retrouve sur tous les marchés importants du Soudan.
Ils sont aussi industrieux, ils travaillent très bien les métaux et les
cuirs, ils savent préparer la soie et la tisser, ou en faire des
broderies qui ne manquent pas de goût. Ils viennent jusque dans le
Kénédougou chercher les cocons qu’ils préparent et filent. Avec le fil,
ils confectionnent des pagnes qu’ils teignent en rouge ou en jaune, et
qui forment l’habillement exclusif des femmes des Nabas.
J’ai dit comment, à La, ne pouvant me dégager autrement, je me suis
résolu à suivre la route de Waghadougou. L’Almamy, mon hôte, me donne le
lendemain son fils pour me guider jusqu’à Yako.
A Yako réside un des Nabas les plus puissants, dont Crozat m’a dit grand
bien, tout en me prévenant que le diatiké, un nommé Salifou, est un
personnage aussi cupide que fourbe.
Je suis obligé de faire étape la matinée à Golo, pour abattre un bœuf à
qui la vie que je lui fais mener est à charge. Dans l’après-midi, nous
repartons pour Yako, où nous campons à trois heures et demie auprès du
groupe de cases de Salifou.
Makoura et le guide se mettent à sa recherche, mais on n’arrive point à
le trouver. Fort heureusement, on indique à mon interprète un certain
Baba qui, paraît-il, dispose de quelque crédit et pourrait suppléer le
diatiké absent. Cet homme vient à mon camp, il parle fort heureusement
le bambara, il a beaucoup voyagé et a été jusqu’à Kita il y a peu
d’années. Nous causons et je lui dis mon embarras de ne pas voir le
diatiké. Il me dit qu’il est parti à un village voisin, mais qu’il ne
peut manquer de rentrer, soit dans la soirée, soit dans la nuit.
« Mais, lui dis-je, je ne voudrais pas m’arrêter, mes animaux ne
tiennent que par l’entraînement ; si je m’arrête, je ne pourrai
repartir.
— Oui, je comprends ; mais tu ne peux partir sans voir le Naba, sans
qu’il te donne un guide, et, pour cela, il faut que Salifou soit de
retour.
— Mais, toi-même, ne peux-tu le remplacer ?
— Jamais, les coutumes sont là. »
Je le retourne sans pouvoir en tirer plus, l’inexorable étiquette bride
sa prétendue bonne volonté.
Je sens bien, à certains indices, qu’il y a au fond une petite comédie
qui n’a qu’un but, celui de me faire chanter.
A quatre heures du matin, je fais prévenir Baba que, ne voyant venir
personne, je pars et, en effet, quand il est en vue, je fais mettre les
paillassons sur le dos des animaux. Il arrive en courant, me supplie de
ne pas partir, que Salifou va arriver, que tout s’arrangera. Je n’écoute
rien ; mais, comme à point nommé, Salifou, à cheval, paraît au bout de
la plaine et arrive au galop. D’un coup d’œil, je vois que son cheval
n’a pas fait dix minutes de route. C’était donc bien un coup monté.
Rapidement, les deux hommes confèrent entre eux, et, cinq minutes après,
Salifou m’apporte une poule blanche et un mouton.
Tout ce qui est blanc, poulet, mouton, kola, qu’on offre en signe
d’hospitalité, est supposé revêtir un caractère spécial de cordialité ;
il faut traduire toujours : « Je t’offre ce mouton, blanc comme mon cœur
l’est pour toi de toute mauvaise pensée. »
Aussitôt, Salifou part, sans se dévêtir, au village du Naba, qui est
assez distant. Il revient vers neuf heures, pour me dire que le Naba
m’attend soit dès l’instant, soit dans la soirée. Mon homme est
retourné, il a eu l’intelligence de comprendre qu’il avait tout à perdre
en persévérant dans son attitude première. Je le sens, maintenant, très
disposé à me bien servir. Vu son état de fatigue, je remets au soir la
visite au Naba et je lui demande une de ses cases pour passer la
journée.
Sans l’attitude que j’ai prise le matin, je risquais de me trouver dans
la situation de Crozat qui est resté dix jours à Yako avant de voir le
Naba.
Une décision brusque désarçonne facilement le noir, alors qu’il traîne
volontiers les choses en longueur, parce que, pour lui, le temps ne
compte pas. Si Salifou et Baba avaient réfléchi qu’ils avaient le dessus
sur moi, ils m’eussent laissé partir, car que pouvais-je faire, sans
guide et sans interprète ? J’aurais été obligé de venir à composition,
s’ils avaient su attendre ; ils n’ont vu, au contraire, qu’une proie qui
allait leur échapper par leur faute, parce que leurs appétits étaient
trop grands ; ils ont fait tout de suite la part du feu.
A une heure et demie, nous partons pour voir le Naba. Les cases sont
assez loin, car il nous faut trente-cinq minutes pour nous y rendre. On
me fait attendre sous un arbre une demi-heure environ. Le Naba sort
enfin et me fait chercher. La réception a lieu sous une véranda ouverte
en assez mauvais état. Le Naba, homme de trente-cinq à quarante ans, est
un puissant gaillard à la physionomie bien ouverte. Il est assis sur un
tabouret minuscule, placé contre une pièce de bois aplanie et
grossièrement sculptée qui lui sert de dossier.
A ses pieds sont rangés, couchés à terre, une douzaine de jeunes gens,
ses captifs, qui portent, soit aux pieds, soit aux mains, de lourds
anneaux de cuivre. Derrière lui, foule nombreuse. A terre pas une natte,
pas une peau. Je prends le pagne de mon interprète pour m’asseoir.
Très sobre de démonstrations, le Naba accepte avec simplicité le cadeau
que je lui offre ; il me donnera un guide pour Waghadougou. Je partirai
à ma convenance, toutefois il désire me donner un bœuf qu’il va faire
chercher.
En sortant, de sa part, on m’apporte du dolo, des kolas et des cauries.
De retour au camp, je fais des cadeaux à Baba, au diatiké et aussi à un
jeune Marka, Mahmadou, qui m’a servi d’interprète. Tout paraît marcher à
souhait ; je dis de me réveiller à l’arrivée du guide et du bœuf. Je me
couche, tout heureux et tranquille de voir ainsi les choses bien en
place.
Mais au Mossi les actes et les paroles ne sont pas toujours en harmonie,
ou mieux le sont rarement : je devais m’en apercevoir le lendemain.
Dans la nuit, en effet, il n’arrive ni guide, ni bœuf.
23 avril. — Dès le matin, j’envoie le diatiké auprès du Naba. Pendant
son absence, je fais un tour aux environs des cases et, ayant la veille
aperçu dans le Sud des collines de quelque relief, j’avise une butte
d’où mon regard pourrait embrasser un peu l’ensemble du pays. Arrivé au
sommet, je trouve des cailloux ferrugineux en monceau et, sur un des
cailloux, un bout de natte sur lequel je m’assois. J’étais là depuis
cinq minutes, très absorbé, lorsque vient à moi, sans que je me sois
aperçu de son approche, un homme à l’air très menaçant, qui, d’un ton
très élevé, me dit des choses que je ne comprends point ; il porte même
la main à son sabre. J’étais sans aucune arme, pas même un bâton ; je me
levai, lui touchai sur l’épaule et lui fis comprendre d’avoir à se
calmer. Il me fit un signe et partit ; je compris qu’il me disait de
rester assis. Je me rassis en effet, mais la réflexion me vint que peut-
être étais-je en train de profaner une des multiples formes des choses
sacrées. Je me retirai lentement vers le camp, d’autant que je voyais au
loin venir le diatiké.
Il amène le bœuf ; le troupeau n’étant point rentré la veille, on a dû
le chercher, là est la cause du retard. Nous partirons l’après-midi et
passerons auprès du Naba pour lui faire une visite d’adieu.
Je fais abattre et demande au diatiké, pour passer les quelques heures
chaudes, de me rendre à la case de la veille.
Je donne quelques ordres et me dirige vers cette case. A ce moment,
j’entends une altercation très vive ; en approchant, je trouve le
diatiké et Baba en discussion très animée avec des gens surexcités.
Salifou m’arrête au passage et me dit qu’il est question de moi.
Le sujet est ma profanation du matin, car j’ai bel et bien profané un
endroit sacré où les sorciers déposent leurs poisons, médicaments, etc.
La croyance est que tout non-initié qui y touche est frappé de mort.
Leur fureur venait de ce qu’il ne m’était rien arrivé de ce genre. Baba
prend chaleureusement ma cause en main et montre que j’ignorais que cet
endroit fût sacré ; après beaucoup de criailleries dans lesquelles le
diatiké semble opposé d’avis avec Baba, les choses paraissent
s’arranger, quand accourt en criant un de mes porteurs venant de la même
colline et qui saigne abondamment d’une double entaille à la nuque.
L’individu qui est venu me trouver le matin et n’a pas osé me frapper
n’a pas hésité à blesser un noir désarmé. Je vois l’homme qui s’en va à
grands pas ; je dis au diatiké de le faire arrêter. Sur son refus, je
lui dis que je veux voir le Naba et je fais charger pour m’y rendre. Le
camp est levé et nous nous rendons auprès du Naba. Arrivés sous un arbre
auprès de sa case, je fais arrêter. A l’audience, les sorciers sont
présents, mais déjà Baba et le diatiké qui, mis en cause, ne peut s’en
tirer qu’en prenant ma défense, ont plaidé ma cause, celle-ci est
gagnée ; le Naba dit tout son mécontentement aux sorciers et se retire
fort en colère.
Une demi-heure après, il envoie à mon camp me dire qu’il est désolé de
ce qui s’est passé et qu’il m’en présente ses excuses. En même temps, il
m’envoie du dolo.
Tout est bien fini et j’aurai mon guide dans l’après-midi.
Vers deux heures, causant avec Mahmadou, mon interprète provisoire,
celui-ci prétendait qu’il préférait un sabre à un fusil. Je lui désignai
alors mon revolver, il me demanda à le voir. Je le sortis de son étui,
le déchargeai et fis jouer le barillet ; cela fait, je remis les
cartouches dans les chambres, et, en voulant remettre l’arme dans
l’étui, que se passa-t-il ? Heurtai-je la détente ? En tout cas, un
départ accidentel eut lieu. A me toucher était une foule nombreuse, et,
parmi cette foule, beaucoup de jeunes gens de la maison du Naba. Sur le
départ du coup, le vide se fit instantanément et au premier moment je
crus que personne n’était atteint, mais en me levant, à 1 mètre de moi,
je vis une trace de sang ; je me précipitai en avant, et, à 4 mètres,
trouvai un enfant de quinze ans couché à terre avec la balle dans le
pied. La balle avait frappé à la partie inférieure du cou-de-pied entre
le pouce et le premier doigt ; je cherchai si elle était sortie, je ne
trouvai rien ; je la cherchai à fleur de peau, rien ! Je me préoccupai
dès lors d’arrêter l’hémorragie, car l’artère était coupée, et un filet
de sang de la grosseur du petit doigt jaillissait à 20 centimètres de
hauteur. Je fis une ligature au cou-de-pied, puis appliquai un pansement
au perchlorure de fer. On emporta l’enfant. J’envoyai tout de suite chez
le Naba m’excuser de ma maladresse.
Peu après, il me faisait appeler. D’un air très bon enfant et très
enjoué, il me dit de ne point me faire de mauvais sang, qu’il savait
qu’il y avait eu accident et pur accident, et d’ailleurs, ajouta-t-il :
« C’est affaire entre toi et moi, cet enfant est mon captif, tu l’aurais
même tué que je ne t’en voudrais point. Ils se tuent entre eux sans
motifs, me dit-il ; surtout — et la chose me fut des plus sensibles — ne
pense point que je fasse de rapprochement entre l’accident de ce soir et
la tentative de meurtre commise ce matin sur un de tes hommes. Je sais
que de ta part il n’y a qu’un accident, de l’autre côté il y a eu
préméditation et, si tu le désires, je te livrerai le misérable et tu le
vendras si tu veux. » Je me gardai d’accepter. Le Naba, très instamment,
me pria à diverses reprises de ne pas avoir de préoccupations. Je pris
congé et fis charger après avoir envoyé un nouveau présent en argent.
[Illustration : Je trouve à terre un des pages du Naba qui avait reçu la
balle dans le pied.]
Chose singulière, cet accident qui, avec un homme à l’esprit moins
large, eût pu avoir des conséquences très désagréables, avait détendu
les rapports.
J’étais mécontent de la solution de l’affaire du sorcier, mais je
n’avais osé exiger le prix du sang. Le Naba, de son côté, en me faisant
faire des excuses même publiques, savait très bien manquer à son
devoir ; mais la crainte des sorciers fut plus forte et il pensa que je
me contenterais de cette réparation platonique. Sentant la situation et
devant le peu de gravité de la blessure de mon homme, je m’étais
contenté de faire répondre au Naba un peu sèchement que j’acceptais ses
excuses. Mais, pour mon personnel, j’étais un peu ennuyé.
Lorsque l’accident fut arrivé, ma première pensée fut d’indemniser le
blessé, pensée purement de charité ; mais je pensai à temps que ce
serait interprété comme acte de faiblesse et me bornai à informer le
Naba que c’était pur accident. Ma tempérance du matin porta ses fruits :
le Naba vit immédiatement une compensation à établir, chacun nous avions
un blessé et il ne se mettait pas à dos les sorciers.
Dans la circonstance, Salifou me rendit les plus grands services ;
d’ailleurs il avait brûlé ses vaisseaux et, à la sortie de l’audience du
matin, on avait dû le séparer d’avec le sorcier ; ils avaient l’un et
l’autre le sabre à la main.
A trois heures et demie avait enfin lieu notre départ de Yako ; notre
guide était un des pages du Naba. Salifou me fit la conduite et, très
chaleureusement et sincèrement, je crois, me souhaita bon voyage.
A huit heures dix, nous sommes à Gondiri. Pas d’interprète mossi ; nous
finissons par trouver une femme qui parle le bambara. Le Naba fait
apporter immédiatement de l’eau, qui est rare à Gondiri.
Le lendemain, l’attitude du Naba et du village entier est d’une extrême
froideur. J’en ai la cause quand on m’explique que l’on craint que mon
varioleux ne communique la maladie. Je proteste qu’il est complètement
guéri, on n’en veut rien croire ; le prétexte est bon et l’on en use.
Toutefois, je vois le Naba. J’obtiens un guide qui, malgré moi, me force
à camper à Dampena. Le lendemain 25, nous sommes à Niou, le 26 à
Nahartenga, le 27 à Déboaré ; partout, accueil plus que froid, sous le
même prétexte.
Mon guide de Déboaré doit me conduire à Waghadougou ; il me faut y
arriver le jour même, car mes vivres sont à bout, mes animaux exténués,
mes hommes sur les boulets. Et cependant, nous devons nous arrêter la
matinée encore, car j’ai perdu un nouveau bœuf, mais le puits de
Nakangoum où j’ai pris campement est si proche de Waghadougou que
j’entreprends de m’y rendre dans l’après-midi. A cinq heures quarante,
nous sommes à Lakhamé, nous franchissons un marigot desséché dans le lit
duquel est un puits, et nous entrons sur le territoire de Waghadougou.
Un Naba, que les guides saluent au passage et qui me donne deux kolas,
indique à mes guides de me conduire chez l’Almamy. A six heures, nous
arrivons contre la mosquée où je fais prendre campement. J’envoie saluer
l’Almamy ; il reçoit Makoura à peu près bien et promet de l’eau et du
bois. En tout, il vient une jarre d’eau et point de bois. Hommes et
animaux n’en peuvent plus et se couchent pêle-mêle, les premiers sans
manger, presque sans boire.
J’augure mal de la suite ; d’ailleurs, j’ai depuis plusieurs jours le
pressentiment que des difficultés m’attendent de la part de l’homme dont
je suis justement l’hôte.
L’Almamy s’est montré très hostile au docteur l’an dernier. Son fils
Tedlika est rentré récemment de la Mecque. L’un et l’autre sont affiliés
à la secte des Tidiani. Leur haine de secte est certainement renforcée
par quelques lignes que n’aura pas manqué de leur envoyer l’Almamy de
Bossé. J’augure mal du lendemain. Nous prenons, Badaire et moi, un peu
de bouillon froid et du café préparé avec des tiges de mil desséchées.
29 avril. — A quatre heures du matin, Makoura me réveille pour me dire
que l’Almamy vient de lui transmettre l’ordre du Naba que j’aie à partir
immédiatement de Waghadougou. Je vais trouver l’Almamy à la mosquée, lui
représente la gravité d’une mesure semblable : je suis un envoyé, j’ai
des cadeaux du gouvernement français et une lettre de l’Almamy de
Lanfiéra à remettre. Peine inutile, on me répond : Ordre du Roi, il n’y
a pas à discuter.
[Illustration : Le campement au puits. La boîte à musique.]
Rester est une solution mauvaise, il n’y a ni eau ni bois, puis c’est me
mettre en insurrection. Je quitte brusquement l’Almamy avec résolution
arrêtée de m’établir, à vingt minutes de la mosquée, à un puits auprès
duquel nous avons passé la veille, de m’y maintenir au besoin et
d’attendre les événements. D’ailleurs, d’homme du Roi je n’en ai pas vu
et, en mettant ma décision à exécution, je lutte contre l’Almamy seul.
A quatre heures et demie, le camp est levé ; à cinq heures, je suis au
puits, m’installe sous un arbre et fais décharger. Pendant que je me
trouve isolé, je prends rapidement un angle horaire.
J’envoie Makoura auprès du Naba qui, la veille, m’a donné deux kolas ;
mais il ne veut rien entendre, je suis brebis galeuse. Je réussis, par
l’intermédiaire d’un marabout peul, à mettre le frère de ce Naba au
courant de la situation, lui représentant qu’il y a là une tromperie de
l’Almamy. Ma harangue n’a qu’un médiocre succès. Je rentre au camp,
personne n’est toujours venu ; d’ailleurs, je ne partirai pas, mes
animaux ont besoin au moins d’une journée de repos et d’eau, mes hommes
de même.
Un des pages du Naba vient rôder autour du camp, je lui propose de
remettre au Naba la lettre de l’Almamy de Lanfiéra, il refuse ;
cependant je sais l’influence de ces pages sur ces rois fainéants, il me
faut l’attirer. Je fais sortir une boîte à musique qui me reste. L’effet
est produit, mais il n’ose encore s’approcher et, de peur d’être tenté,
s’en va. Mais il revient bientôt. Entre hommes, femmes, enfants, j’ai
bientôt cent cinquante personnes autour de moi. Le page s’apprivoise
enfin : je lui fais manier l’instrument et lui fais dire qu’il est pour
le Naba, comme aussi une selle persane, un sabre, beaucoup d’argent. Il
me dit d’être tranquille, qu’il va parler au Naba, de rester où je me
trouve. Un autre homme, qui a entendu, dit que certainement le Naba
n’est pas informé, qu’il y va de ce pas. A partir de ce moment, une
détente marquée se produit et l’on nous apporte des vivres de toutes
sortes.
Le marabout peul vient me dire qu’il va plaider ma cause auprès du Naba,
mais que je lui donnerai une paire de lunettes. On m’apprend en outre
que le frère du Naba est également parti. Dans l’après-midi, on me dit
de tous côtés ma cause gagnée ; le Peul affirme que dans la soirée je
recevrai du Naba un mouton blanc et du riz. Peu m’importe, j’ai gagné la
journée, c’est l’important ; rester à Waghadougou m’est indifférent, je
n’y puis rien faire ; je remettrais des cadeaux, puis serais balancé. Je
ne puis lutter contre l’influence de l’Almamy et de son fils Tedlika.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE VI
=De Waghadougou à Dori=
Je me décide à partir de Waghadougou. — La tornade. — La fièvre. — Le
départ. — En route vers l’Est. — Nombila, Oubitenga. — La rivière
Sainte-Marguerite. — Laguéré ; les Peuls méditent une attaque. — A
Ouégou ; l’obsession des cadeaux. — Je suis sur le point de m’emparer de
vive force du marché. — Départ pour Kaya. — La mauvaise fortune enrayée.
— Le nœud hydrographique de la boucle du Niger. — Excellent accueil sur
le reste de la route. — La peste bovine. — Le camp à Pensa. — L’entrée
dans le Liptako. — Terrible marche de Pina à Bangataka. — Diobbou. — La
situation politique du Liptako. — Les prétendants à mon camp. —
L’accaparement par Boubakar, fils de Boari. — L’entrée triomphale à
Dori. — La traversée du Mossi est un fait accompli.
29 avril. — Il est cinq heures... Je sens que, malgré les trésors de
patience et de diplomatie déployés, la partie est perdue. Rester
davantage, c’est me mettre en révolte contre l’autorité du pays. Si
encore j’avais chance d’obtenir quelque résultat ! Mais non, les
exemples de Binger et de Crozat sont là pour m’instruire. Le Naba de
Waghadougou est une sorte de monarque fainéant, autour duquel sorciers
fétichistes et marabouts font bonne garde, sous prétexte de faire
respecter d’anciennes coutumes. Prisonnier de leurs mômeries, tous les
actes officiels de sa vie sont réglés par eux ; or n’ont-ils pas déclaré
que le Naba mourrait s’il venait à se trouver en ma présence ? Les
gagner est bien difficile, car mes dissentiments à Yako, qui sont ici
connus, m’aliènent les sorciers, et l’Almamy, excité par son fils,
pèlerin de la Mecque, refuse d’avoir relations avec moi. C’est,
d’ailleurs, l’ennemi de l’Almamy de Lanfiéra.
Enfin, je n’ai pas d’interprète mossi et les Peuls qui pourraient me
servir ont une terreur folle de s’employer, chose qui n’est point sans
me surprendre. Je pense que c’est par crainte de l’Almamy. Et puis
demain, si je persiste dans mon attitude, trouverai-je des vivres ?
Aujourd’hui j’ai pu en obtenir difficilement, et cela parce que les
bruits répandus à dessein par ceux qui espéraient tirer de moi quelque
cadeau étaient que le Naba allait m’envoyer son présent d’hospitalité.
Après m’être longtemps promené, en proie à toutes ces pensées, je
m’arrête à la solution du départ pour le lendemain. Nous tenterons de
gagner le Gourma.
Je m’approche des bagages sur lesquels les hommes sont assis, devisant
entre eux. Cette journée de repos leur a rendu un peu d’énergie ;
l’abattement de la veille et de la matinée a disparu, mais l’inquiétude
subsiste et se fait jour dans leurs discours.
« Allons, allons, leur dis-je, inutile de babiller autant ; vous n’êtes
pas des femmes, vous l’avez prouvé. Assez de paroles. Nous partirons
pour le Gourma, puisque ici il n’y a ni à boire ni à manger.
« Avec des marchandises, de bons fusils et des cartouches, on est sûr de
ne pas mourir sur les chemins. Et puis Dieu est grand !
— C’est bon ; va devant, capitaine, nous te suivrons, dit Mahmadou-
Billy.
— La tornade vient, les bagages sous les tentes ! » Et aussitôt les
hommes, avec entrain, se mettent à ranger les bagages pour la nuit.
L’horizon s’assombrit de plus en plus, sur plusieurs points on voit les
nuages qui crèvent au loin ; lorsque la nuit vient, de toutes parts les
éclairs illuminent les ténèbres. Bientôt la pluie se met à tomber.
Le service de la nuit n’est pas réglé que la fièvre me prend ; je me
jette sur mon lit.
Tout à coup, vers huit heures, la sentinelle me signale que des hommes,
se disant envoyés du Naba, demandent à me parler. Je sors de la tente.
On ne peut tenir le photophore allumé à cause de la pluie ; c’est à la
lueur des éclairs que je vois quatre hommes, dont deux cavaliers,
portant les insignes de la cour, qui viennent me transmettre l’ordre
d’avoir à quitter Waghadougou sur l’instant.
Atermoyer ? A quoi bon ? Et puis il faut profiter des bonnes
dispositions des hommes. Peut-être demain seront-elles changées.
« Abattez les tentes et chargez ! »
[Illustration : De Waghadougou à Dori.]
L’ordre donné, je cause avec les envoyés. Je demande où est le guide. Il
m’est répondu qu’il ne m’en est pas donné, que les hommes qui sont là
n’ont qu’une mission : me conduire hors du territoire de Waghadougou, et
qu’ensuite je devrai sortir du Mossi par la route qui m’a amené. Ils
m’assurent qu’il ne me sera fait, d’ailleurs, aucun dommage.
Tant d’impudeur, je ne pouvais l’accepter ; en proie à une violente
colère, je traite ces misérables selon leur mérite. Puisque de telle
manière sont appliquées les lois de l’hospitalité au Mossi, que l’on
peut faire outrage à l’étranger qui vient pacifiquement visiter le Naba
des Nabas, coutumes qui seraient indignes du pays le plus barbare, je
quitterai à l’instant même le territoire de Waghadougou, et je saurai
porter jusqu’au pays des blancs la renommée du mauvais accueil que j’ai
reçu ici. Quant à la route, je défends au Naba lui-même de m’en imposer
une ; je prendrai, pour quitter le Mossi, celle qui me conviendra.