pas en place : je n’ai pas besoin d’être pressé, il l’est infiniment
plus que moi.
« 3 avril. — Ainsi qu’il avait été convenu la veille, je vais chez
l’Almamy vers huit heures avec Dakourou. Pendant deux heures, de traité
il n’est pas question, la conversation prend toutes les formes.
« Enfin, de lui-même, Karamokho prend la plume ; il me demande à nouveau
lecture du texte de San, puis il me dit bien posséder le sujet et qu’il
ne saurait s’astreindre à une rédaction aussi sèche, divisée en
articles ; qu’il va faire une rédaction conforme à l’esprit du pays. Je
laisse faire. Quand il relit, je lui fais remarquer qu’il a oublié : 1o
la faculté aux Français de venir dans le Dafina s’y établir ; 2o
l’engagement de ne point traiter avec d’autre puissance ; 3o la remise
du pavillon. Il ajoute ces différents points.
« J’ai obtenu plus que je n’espérais. Karamokho a fait le traité au nom
de Dakourou et au sien ; de plus, c’est un traité pour tout le Dafina et
non pour le territoire de Dakourou seul.
« Je me rends très bien compte de l’acte de l’Almamy ; il joue un coup
de partie. Dakourou, chef de tout le Dafina pour les Français, c’est la
toute-puissance pour Karamokho, car Dakourou a pour lui un respect de
fétiche. Or jusqu’ici l’influence de Karamokho a été toute-puissante
dans le Dafina ; mais depuis deux ans elle est fortement sapée par deux
de ses élèves, établis l’un à Bossé, l’autre à Sanno, pèlerins de la
Mecque l’un et l’autre. L’accueil fait au docteur par l’Almamy a donné
des armes à ses adversaires et pour le moment Karamokho brûle ses
vaisseaux ; en faisant acte de tolérance vis-à-vis d’un kéfir, il pense
que cela lui profitera pour la restauration de son prestige, fort peu
entamé jusqu’ici.
« Il est convenu que Karamokho fera faire copie des trois autres
exemplaires et que l’après-midi nous signerons.
« Sur ces entrefaites j’apprends que N’Zenika, frère de Karamokho, qui,
plus vieux que l’Almamy, jalouse son influence, et qui a fait à son
frère des scènes de la dernière violence lors du passage du docteur, a
quitté Lanfiéra pour ne pas me voir. Quand il a appris l’accueil que m’a
fait l’Almamy, il a envoyé chercher ses femmes et ses captifs ; grand
émoi dont Karamokho, dans sa majesté sereine, ne laisse paraître aucun
souci. Mais Dakourou s’excite, il part à la recherche de N’Zenika. Il
revient peu avant la nuit et tout de suite m’entraîne chez l’Almamy pour
signer, car il a de la persévérance dans les idées. L’Almamy voudrait
remettre au lendemain, mais Dakourou et moi insistons ; enfin c’est
signé et, sans que je le demande, l’Almamy a signé lui-même. La hâte que
j’ai montrée pour enlever la signature a sa raison d’être, je voulais le
lendemain attaquer une autre question, et, faire signer le traité le
soir, était gagner un jour.
. . . . . . . . . .
« Dans la journée l’Almamy m’a appris que les hostilités sont décidément
ouvertes dans le Macina entre Ahmadou et Monirou ; il me confirme que
tous les Toucouleurs ont fait défection pour passer à Ahmadou. J’affecte
peu de surprise à ces nouvelles et je traite sans passion cette
question.
. . . . . . . . . .
« 4 avril. — Dans la matinée je vais voir l’Almamy, il me parle des
nouvelles qu’il a reçues d’Ahmadou. Ce dernier est en marche sur D’jenné
et Monirou se porte à sa rencontre. Karamokho me demande mon avis sur la
situation et ce que nous ferons vis-à-vis d’Ahmadou. Je n’hésite pas à
lui répondre, car j’estime que la franchise est encore la meilleure des
politiques. Je lui dis que les événements qui se déroulent en ce moment
dans le Macina : entrée d’Ahmadou, défection des Toucouleurs, guerre
civile, je les ai prévus avant la prise de Nioro ; que ma conviction est
que, si Monirou ne peut pas être soutenu, Ahmadou prendra sa place dans
le Macina, mais que nous ne l’y laisserons pas, que nous l’y
poursuivrons. Ce n’est pas au musulman que nous faisons la guerre, c’est
au chef fourbe et menteur, au tyran égoïste et sanguinaire qui, après
avoir laissé mourir son père sans lui porter secours, a fait disparaître
successivement tous les membres de sa famille et a ruiné les pays que
son père avait conquis.
« Il me parle de Mamadou-Lamine[11]. Je lui montre que Mamadou-Lamine
que j’ai connu personnellement a été un inconscient qui, après avoir été
retenu sept ans en captivité par Ahmadou, a fini par nous faire, sous
couleur de guerre sainte, la guerre au profit de ce dernier.
« Je lui parle à mon tour de Ouiddi ; il me dit avoir sur lui une grande
influence ; je savais déjà la chose, Ouiddi est venu deux fois le voir.
C’est un chef au caractère doux dont les guerriers ne sont pas bien
redoutables. Un Peul d’Ahmadou-Addou vaut cent Peuls de Ouiddi. Quant à
Ahmadou-Addou, par les renseignements qu’il me donne, j’en conclus qu’il
est sujet à des crises d’épilepsie.
« Je prends alors la parole pour faire sentir à Karamokho que son pays
et Lanfiéra en particulier, si déshérités sous le rapport des caravanes,
prendraient une énorme importance du jour où la route de San serait
ouverte, mais que pour cela il faudrait que je puisse passer avec Ouiddi
un traité analogue à celui que je viens de passer avec Dakourou.
« Quant à Ahmadou-Addou, il n’en saurait être question ; entouré de
toutes parts par des pays nos alliés, il sera bien obligé lui aussi de
laisser libres les routes des caravanes.
« Je lui demande si avec un homme donné par lui je pourrais me rendre
auprès de Ouiddi.
« Karamokho saisit très bien l’importance de la question ; à ma dernière
demande il me dit qu’il est préférable d’écrire. Il va chercher un
homme, il fera la lettre demain.
« Il ajoute qu’Ahmadou et Monirou, chacun de leur côté, ont envoyé
sonder Ahmadou-Addou et Ouiddi, mais qu’aucun des deux n’a accepté
d’ouverture. Son avis est que, si une colonne française entre dans le
Macina, Ahmadou-Addou se joindra à elle. »
. . . . . . . . . .
Ainsi, pendant les douze jours de mon séjour à Lanfiéra j’eus de
nombreux et intéressants entretiens avec ce musulman à l’esprit élevé et
droit. J’avais besoin de capter sa confiance et j’y avais réussi ; or le
but que je me proposais et que j’ai atteint était de mettre au service
de notre cause l’influence considérable dont disposait l’Almamy sur les
chefs peuls Ahmadou-Addou et Ouiddi, aussi bien que sur le Dafina.
En prévenant l’Almamy contre les entreprises d’Ahmadou-Sheikou, en lui
montrant que son entrée dans le Macina pouvait amener la ruine tant du
Dafina que des pays à l’ouest entre Lanfiéra et San, je mettais ces
divers pays en garde contre les propositions que notre ennemi pouvait
leur faire. Du même coup je rendais plus difficile l’accession
d’Ahmadou-Sheikou au trône du Macina ; il devait dans la suite perdre du
temps à tenter un rapprochement avec les Peuls du Sud, et ces
préoccupations devaient l’empêcher d’organiser à nouveau la lutte contre
nous en même temps que m’assurer à moi la sécurité de la route vers
l’Est.
Quelques jours après, je recevais de Ouiddi une adhésion formelle à
notre politique d’alliance contre Ahmadou-Sheikou.
Mais ces questions de si haute gravité ne sont pas mes seules
préoccupations à Lanfiéra. J’ai amené de Koumbara un de mes hommes chez
lequel j’ai constaté une attaque de petite vérole. Je l’ai isolé dès
l’arrivée et lui donne mes soins.
Le 4, Badaire me déclare qu’il a la dysenterie depuis quelque temps
déjà. Son état s’aggrave subitement. Je le traite avec la dernière
énergie et, au bout de huit jours d’un régime des plus sévères
additionné d’ipéca à la brésilienne et de purgatifs, je le remets sur
pied. Sa guérison est favorisée par l’excellent lait que je trouve en
abondance auprès des Peuls qui sont établis non loin de Lanfiéra. Enfin
un autre de mes hommes est dans l’incapacité de faire un pas.
Plusieurs de mes animaux sont très fatigués, d’autres sont blessés, ils
ont besoin de repos.
Pendant ce temps, l’Almamy de Bossé, dont j’ai parlé, s’agite et tient
des conciliabules dirigés en même temps contre l’Almamy de Lanfiéra et
contre moi. Il ne parle de rien moins que d’appeler le Dafina à la
guerre sainte. Je le laisse s’agiter tout en me tenant au courant de sa
conduite ; Alpha-Karamokho n’est pas homme à se laisser surprendre par
cet écervelé.
Je profite des quelques loisirs que me laissent mes multiples
occupations, pour aller explorer la rivière dont j’ai parlé. Elle coule
à 6 kilomètres de Lanfiéra à peu près, dans la direction du Nord au Sud.
Son régime est très marécageux, le lit se perd au milieu des herbes et
des îlots, le courant est à peine sensible et la côte à Yéra est
sensiblement celle de l’embouchure elle-même. Je m’explique alors ce que
m’ont dit les habitants que, suivant la saison, le courant se portait
dans un sens ou dans l’autre. Cette rivière, que j’ai baptisée plus tard
rivière Sainte-Marguerite après l’avoir traversée près de ses sources,
vient de l’est du Mossi, traverse tout le Yatenga, le nord du Dafina, et
se termine aux abords de la Volta dans une sorte de lagune sur les bords
de laquelle est le village de Yéra. Comme cette lagune est sensiblement
à la cote de la Volta et que celle-ci, nous l’avons vu, marne d’une
dizaine de mètres, il s’établit aux hautes eaux une communication entre
la Volta et la lagune et il est évident, d’après les lois de
l’hydraulique, que cette communication doit s’ouvrir sur le prolongement
de la branche ouest de la Volta. Ainsi s’explique l’anomalie que je
signalais de l’embranchement à contre-courant que j’avais constaté. Aux
hautes eaux de la Volta, dont l’apport est plus considérable et le
courant plus rapide, les eaux de cette rivière refluent dans la lagune
et dans une partie de la rivière Sainte-Marguerite ; aux basses eaux de
la Volta, la communication est interrompue, la lagune ne se déverse pas.
[Illustration : De Lanfiéra à Waghadougou.]
Dans mes nombreuses conversations avec l’Almamy ou ses frères, car j’ai
fait la paix avec N’Zenika, et un autre des frères ne quitte guère mon
cantonnement, je prends les renseignements sur l’état politique et les
coutumes du Mossi et des pays avoisinants.
Enfin, le peu de temps qui n’est point ainsi absorbé est consacré aux
observations et aux calculs astronomiques.
Le 12, nous avons dans la nuit une violente tornade, témoignage de ce
qu’on appelle à la côte le petit hivernage.
De tous côtés affluent nombre de gens qui viennent me demander
consultation et guérison des maladies les plus variées ; j’ai
grand’peine à me débarrasser de ces malheureux, aux cas desquels je ne
puis à peu près rien. Les maladies d’yeux, ophtalmies ordinaires et
cataractes, sont les plus fréquentes. J’apprends que quelques médecins
noirs font et réussissent parfois l’opération de la cataracte ; le cas
m’a été affirmé sans que j’aie eu l’occasion de le vérifier.
J’ai su par Crozat que le Naba de Waghadougou lui avait marqué une
grande défiance, que les sorciers et les marabouts s’étaient coalisés
pour représenter à celui-ci que la vue des blancs devait lui être
fatale, que signer en tout cas un papier avec eux devait être sa perte.
J’obtiens de l’Almamy une lettre pour le Naba de Waghadougou, destinée à
le convaincre qu’il n’a rien à redouter de ma venue, qu’il a tout à
gagner à me bien recevoir et surtout que les relations qu’il pourrait
avoir avec moi ne sauraient lui porter malheur.
J’organise définitivement mon départ pour le 14 avril. Je fais un
volumineux courrier, partie pour le commandant supérieur, partie pour le
sous-secrétaire d’État ; je le confie à l’Almamy, qui me déclare devoir
le faire parvenir à San à bref délai.
Je ne sais encore par suite de quels incidents ce courrier ne parvint en
France que quinze mois après, postérieurement, en tout cas, au courrier
que j’expédiai de Kano par le Sahara, le 9 janvier de l’année suivante.
Je suis désormais en état de partir : Badaire est rétabli ; mon
varioleux est en pleine convalescence ; quant à Fafouré, il peut
marcher.
Je vois l’Almamy à la mosquée dans l’après-midi du 14. C’est pour lui
jour de triomphe, car l’Almamy de Bossé a définitivement accepté sa
défaite et lui a envoyé deux hommes pour lui demander son pardon.
L’Almamy oblige ces hommes à me saluer. Je reste peu, car, ce que
j’avais à dire à mon aimable hôte, je le lui avais dit dans la soirée de
la veille.
A quatre heures et demie, je quitte l’hospitalier village de Lanfiéra,
guidé par le frère et un des élèves de l’Almamy ; à cinq heures et
demie, je prends campement à Doulé.
Le 15, nous faisons étape à Djin ; le 16, à Kouy. En ce point l’Almamy
m’a promis que Moussa-Keïta, marabout du Mossi, qui lui est
personnellement très dévoué, se mettrait devant moi pour me faire entrer
dans le Mossi, puis dans le Yatenga. Mais les choses ne vont point aussi
aisément : Moussa a bien guidé le docteur ; il ne peut le faire pour
moi, dont la venue est depuis longtemps annoncée. Or il est exilé du
Mossi et il serait certainement découvert et appréhendé en ma compagnie.
C’étaient au fond très mauvaises raisons ; la vérité était qu’il croyait
m’exploiter avec plus de facilité et que, me sentant sur mes gardes,
décidé à ne rétribuer que des services effectivement rendus, il
préférait renoncer avant de s’être engagé.
Nous allons bientôt prendre contact avec le Mossi ; les difficultés vont
singulièrement s’accroître au fur et à mesure que nous allons avancer
vers l’Est. Au lieu de ces populations bambaras et bobos, rudes d’abord,
mais au demeurant simples et droites, nous allons trouver des
populations d’humeur en apparence moins farouche, mais chez lesquelles
l’astuce et le mensonge entrent comme monnaie courante dans les
relations.
Cette résolution de Moussa-Keïta, de ne point me servir de guide, me
mettait en cruel embarras ; j’avais compté sur lui en effet pour me
servir d’interprète dans le Mossi à cause de sa connaissance de la
langue bambara. Le nommé Abdoulaye que m’avait donné Crozat avait une si
mauvaise conduite, il était tellement irrégulier dans sa manière de
servir, que j’avais dû m’en débarrasser à Lanfiéra, en lui réglant sa
solde. Il me reste bien un certain Tédian, homme du Mossi, qui a
accompagné le docteur à son retour ; mais cet homme, qui habite le
Yatenga, doit me quitter à La, si je ne prends pas la route de son pays.
Sur ce point je ne serai fixé qu’à Niouma, premier village du Mossi.
J’ai envoyé de Ouoronkouoy, par une occasion que Ousman m’a déclarée
être sûre, de très beaux cadeaux au Naba (roi) du Yatenga ; s’il
m’accorde l’hospitalité, il enverra au-devant de moi à la frontière ;
sinon, je poursuivrai ma route sur Waghadougou. On me dit bien dans
chaque village, et Moussa me le répète, que les hommes portant les
cadeaux sont passés et que probablement des cavaliers m’attendent à
Niouma ; mais rien n’est moins certain.
Dans la matinée du 17, j’ai une conversation des plus vives avec Moussa-
Keïta au sujet de son manque de parole et, pour bien lui marquer qu’il
se donne une importance que je ne lui reconnais pas, j’envoie mon
interprète faire de vertes remontrances au Mansakié et à l’Almamy qui,
ayant reçu des cadeaux de moi, ne sont pas venus me rendre visite. Ils
arrivent tout penauds et je suis presque au regret d’avoir dérangé le
pauvre vieux chef qui est quasi impotent. En leur présence j’expose le
cas de Moussa, qui s’excuse de son mieux, mais persiste à ne pas
partir ; toutefois il me donne son fils pour me conduire jusqu’à Yaba,
frontière du Dafina.
Nous partons après midi, vers deux heures, pour camper à quatre heures
et demie à Bao, parce qu’un de mes bœufs haut le pied est resté en route
et que j’ai donné l’ordre de l’abattre.
Les villages de cette partie du Dafina sont presque tout entiers habités
par les Sommos. Ils respirent la prospérité. La poterie est une
industrie très répandue, et les grandes urnes de terre cuite recouvertes
de chapeaux de même nature, qui servent à la conservation du grain,
donnent de loin aux villages un aspect propre et coquet. On fait dans
cette partie du Dafina grand élevage de bétail et de bourriquots.
A Bao, le soir, les hommes envoyés en arrière pour chercher la viande de
l’animal abattu rentrent tard ; il est huit heures et demie quand tout
le monde est au camp. Badaire, qui a attendu ce moment, vient tout à
coup vers moi et m’offre un bouquet en me souhaitant à la fois ma fête
et mon anniversaire de naissance ; cette délicate attention me touche
beaucoup, aussi j’en profite pour lever les retenues, donner des
gratifications aux engagés et aux porteurs, enfin j’offre un tam-tam que
j’arrose de quelques jarres de dolo. Il est facile d’en trouver ; les
habitants en ont fait une telle consommation qu’ils sont tous ivres.
Nous partons de bonne heure le 18 et nous sommes à Yaba à dix heures et
demie. L’eau est ici très rare ; les puits ont de 10 à 15 mètres de
profondeur ; ils sont difficiles à creuser, parce qu’une forte boue de
roche ferrugineuse recouvre la couche aquifère. Les habitants sont sans
cesse à la recherche d’emplacements meilleurs et à ce sujet consultèrent
même Crozat lors de son passage. Il indiqua le point le plus bas d’un
vallon situé à l’ouest du village, aussitôt les travaux commencèrent ;
ils étaient interrompus lors de mon passage, parce que, me dit le chef,
les femmes et les jeunes gens ne pouvaient pas s’entendre sur la
question de propriété du puits lorsqu’il serait creusé. Serait-il aux
femmes du village, comme il en est d’habitude ? Serait-il aux jeunes
gens qui l’auraient creusé ? Or ici on doit, à cause de sa rareté,
acheter l’eau ou payer une redevance fixe pour l’usage d’un puits. J’ai
dû donner 10 cauries à un homme chargé par le chef de village d’aller
montrer la mare où pouvaient s’abreuver les animaux.
La zone frontière inhabitée qui sépare le Dafina du Mossi et s’étend
entre Yaba et Niouma a 25 kilomètres environ ; comme il n’y a pas d’eau
en route, le Mansakié me conseille de partir le soir à la fraîche ; je
n’aurai que peu d’eau à emporter.
Je suis son conseil et à quatre heures nous partons avec le fils du
diatiké comme guide. A sept heures, nous prenons campement dans une
belle clairière au milieu de laquelle est une tête desséchée d’éléphant.
Le 19 au matin, nous arrivons à huit heures et demie à Niouma, premier
village du Mossi.
Les hommes du Naba du Yatenga ne sont pas à Niouma ; je partirai demain
pour La, où se bifurquent les routes du Yatenga, dont la capitale est
Sissamba, et de Waghadougou.
L’eau à Niouma est très mauvaise ; elle est rougeâtre et possède un goût
de terre très prononcé. Le goitre est ici très fréquent ; j’estime que
le dixième peut-être de la population en est affecté.
Le lendemain, nous partons pour La où nous recevons l’hospitalité chez
l’Almamy. Celui-ci envoie auprès du Naba, qui déclare bien vouloir
m’ouvrir la route de Waghadougou, mais non celle du Yatenga. Je n’ai
qu’un parti à prendre, c’est d’accepter.
Quelques mots sur le Mossi sont de nécessité. Le Mossi est un grand
empire qui occupe le centre de la boucle du Niger, sur une superficie de
100000 kilomètres carrés au minimum. Au milieu des invasions qui ont
ravagé le Soudan au travers des âges, le Mossi semble avoir conservé son
indépendance et le caractère très spécial de sa civilisation. D’après le
jugement que j’en puis porter, c’est le seul pays où se soient
conservées intactes les coutumes d’une très ancienne civilisation noire
— civilisation qui, au cours d’une longue période de paix et de
prospérité commerciale, s’est affinée et a perdu le caractère de
sauvagerie qu’il est de légende d’attribuer aux institutions noires.
La tradition fait remonter au commencement du monde, sans préciser
davantage ce commencement, l’origine de la famille royale qui règne au
Mossi. Le Naba (roi), premier de la race, eut trois cent trente-trois
enfants entre lesquels il partagea à sa mort son pays. On m’a affirmé
que cet état de choses existait encore. Il n’importe ; ce qui est, c’est
que le principe d’autorité au Mossi est très fortement organisé,
parfaitement reconnu, que ses représentants sont très redoutés, sinon
obéis. Les descendants de ce Naba originel portent tous le même titre ;
ils reconnaissent l’autorité du Naba de Waghadougou, qui prend la
dénomination de Naba des Nabas.
Les Nabas se distinguent par le port d’une coiffure spéciale, sorte de
béret blanc en coton, dont le turban égale ou excède même celui d’une
casquette à trois ponts. Leurs femmes et leur domesticité se distinguent
par le port aux bras ou aux jambes de larges ornements de cuivre, ayant,
certains d’entre eux, la forme, plus étranglée vers les extrémités, des
jambières de nos anciens zouaves.
Sorte de monarques fainéants, les Nabas quittent peu leur résidence,
leur réclusion est presque absolue ; outre un harem nombreux, ils
possèdent des captifs, qui constituent une sorte de corps des pages. Ces
enfants ont la coiffure des femmes et portent comme elles les ornements
de cuivre dont j’ai parlé. Ils ne quittent jamais la personne du Naba et
se montrent jaloux de ses moindres faveurs, au point d’amener sous le
plus futile prétexte des rixes souvent mortelles.
Le cérémonial à la cour de ces roitelets est des plus compliqués, et les
formes de la politesse sont très humiliantes. Quiconque leur parle doit
se prosterner la tête vers le sol, le corps appuyé sur les bras, les
mains fermées, les pouces dressés scandant par un mouvement vertical les
paroles de supplique ou de simple salutation.
Les territoires sont très variables d’importance et certains Nabas sont
aussi puissants que celui de Waghadougou lui-même. Aussi la défiance
est-elle grande entre ces divers principicules qui redoutent sans cesse
de se compromettre. L’autorité du Naba des Nabas, toute nominale qu’elle
est, a le grand privilège d’être incontestée, sinon respectée ; son
prestige se maintient de lui-même, parce que tout vassal qui voudrait se
donner de l’importance verrait immédiatement se liguer contre lui tous
ses collègues jaloux de le voir s’élever au-dessus d’eux.
A discuter ce système politique, on lui trouverait peut-être des
inconvénients ; mais, je le demande, cette manie du nivellement est-elle
si étrangère aux formes que l’Europe civilisée préconise ?
On est bien obligé d’admettre que ce régime, tel que je viens d’essayer
de le définir, a ses avantages, car la prospérité du Mossi est parfaite
et remonte certainement à de nombreuses années. Le voyageur est étonné
du calme et de la quiétude qui règnent aux abords des villages ; partout
les terres sont en culture et les habitants vont et viennent, souvent
sans armes, sur les chemins. Chose unique, le Mossi est le seul pays du
Soudan où les villages ne soient pas fortifiés. Bien au contraire, les
groupements importants n’existent point ; lorsqu’on vous nomme un
village, c’est d’un district qu’il s’agit, district dans lequel les
groupes de cases sont disséminés, séparés de 50, 100 mètres les uns des
autres. Souvent plusieurs groupes appartenant à des chefs de cases
distincts sont réunis sur un faible espace ; c’est pour pouvoir se
prêter mutuel appui à l’époque des récoltes, des semailles, ou dans
l’exploitation d’une industrie ou d’un commerce.
Au milieu de ce groupement se trouve une sorte de tour en terre battue,
élevée de 0m,70 environ ; à la partie supérieure sont enchâssées des
dalles de granit destinées à écraser le grain. Dans le Mossi, en effet,
on ne pile pas le mil dans le mortier, on l’écrase entre deux pierres.
Au pays bobo, la même coutume existe ; mais les deux pierres font partie
du mobilier de la maison.
Les cases sont formées d’une enceinte circulaire en terre battue
surmontée d’un toit de chaume.
C’est une déconvenue pour le voyageur, et le fait m’est arrivé souvent,
que de se croire à destination, parce qu’il voit les cases du village
qu’on lui a nommé ; c’est seulement à trois quarts d’heure ou une heure
de là qu’il arrivera enfin au groupe qui est celui du chef ou de son
diatiké. Autre inconvénient, pour des agglomérations aussi espacées, les
puits cependant sont rares, parce qu’il faut leur donner grande
profondeur et c’est souvent à longue distance qu’il faut aller chercher
l’eau. Le Mossi, dans sa partie ouest surtout, est un pays très peu
arrosé ; c’est une sorte de haut plateau sans ondulation où les eaux des
pluies ne séjournent guère.