Le 22 mars au matin, nous quittons Boussoura. Le premier village de la

route vers Ouoronkouoy est Boundoukouoy, mais on ne peut l’atteindre

d’une seule étape ; il faut camper dans la brousse à une rivière qu’on

appelle le Farako et ce campement est très redouté, il est réputé peu

sûr.

Une forte caravane de gens de Kong allant à Bandiagara vendre des kolas

est restée à Boussoura pour faire avec moi cette marche ; ils comptent

sur ma présence seule pour les protéger, mais ils ne se sont point

préoccupés d’entrer en rapports. Le chef de cette caravane seulement est

venu m’amener un homme horriblement brûlé sur tout le torse et la

figure, un barillet de poudre lui avait éclaté entre les mains ; j’ai

indiqué les soins à lui donner, là se sont bornées nos relations.

En arrivant au campement vers midi et demi, je trouve la caravane

établie ; au passage, je ne recueille d’eux aucune des marques de la

civilité obligée entre voyageurs au pays Noir. Cependant ces gens qui

connaissent admirablement le pays pourraient m’être utiles en me

renseignant ; ils connaissent les blancs, Binger est resté longtemps

parmi eux. Une fois campé, j’essaye d’entrer en relations par mon

interprète et quelques hommes que j’envoie dans leur camp. Peine perdue.

Je me décide toutefois à leur acheter mille kolas, ce qui permet à mon

interprète de pouvoir causer un peu avec deux ou trois d’entre eux.

A la tombée de la nuit, le griot de la caravane jette aux échos de la

solitude un éloquent défi à tous ceux qui, mal intentionnés, voudraient

attaquer la caravane pendant la nuit. C’est du dernier comique de voir

ces gens endosser la peau du lion alors que sans ma présence ils

n’eussent jamais osé s’arrêter en ce point. Leurs rodomontades leur

valent quelques quolibets de mes hommes qui sont furieux de n’avoir pu

de la journée échanger quelques paroles en leur langue avec des hommes

de leur race. La nuit se passe tranquille en mon camp, mais personne ne

dort dans la caravane voisine.

Au matin, je fais charger et nous partons à cinq heures cinquante ; nous

passons Ouamina et à neuf heures nous arrivons à Boundoukouoy.

Le chef de village dont Crozat m’a parlé est plein de prévenances, mais

c’est un agité et un maniaque. Je ne suis pas arrivé qu’il me propose de

faire le lendemain une opération contre le village voisin de Bokouoy,

j’ai toutes les peines du monde à décliner cet honneur. Lorsque la

caravane de Kong arrive deux heures plus tard dans un ordre parfait, le

chef se plaint du vol d’un fusil pratiqué par les gens de Ouamina qui

ont essayé de piller la caravane.

Le Mansakié (nom bobo des chefs de village), dont l’esprit toujours en

éveil a été excité par l’appât de grigris que lui a promis le marabout

de la caravane, vient me demander de partir avec lui-même et quelques-

uns de mes hommes pour faire rendre ce fusil. A lui s’est joint le chef

de la caravane de Kong qui n’est plus l’arrogant de la veille, il est

tout sucre et tout miel, et c’est en invoquant le nom du blanc qui a été

l’hôte de Kharamokho-Oulé à Kong (Binger) qu’il me demande de me joindre

au Mansakié pour aller à Ouamina réclamer le fusil volé. Je m’abstiens

d’acquiescer, car c’est la pire maladresse pour un voyageur que vouloir

se mêler aux affaires des pays qu’il traverse pour s’en faire

l’arbitre ; mais le difficile est souvent de trouver le prétexte à

donner pour rester neutre. En maintenant mon refus je dis au Mansakié

que je lui serai reconnaissant de ce qu’il pourra faire pour faire

rendre justice à la caravane ; s’il réussit, je lui promets un pistolet.

Dans la soirée, il revient triomphant avec le fusil ; mais de son

pistolet il ne veut pas, il veut un grigri. J’ai toute peine à lui faire

comprendre que je ne fais pas métier de marabout, et, devant son

insistance, je lui promets de lui en rédiger un en français. Il part et

je ne le revois plus. Au départ, le lendemain, il m’envoie un guide

presque aussi fou que lui-même. Mais deux Peuls m’accompagnent de leur

gré, pensant grappiller quelque chose. L’un d’eux est un vieux griot qui

connaît admirablement ces êtres si simples, si enfants, que sont les

Bobos.

Jusqu’à Boussoura la traversée du pays bobo n’a présenté que peu de

difficultés, il n’en est plus de même maintenant. Les divers villages, à

partir de Boundoukouoy, sont indépendants les uns des autres, souvent en

hostilité ; il sera très difficile d’obtenir des guides.

Nous faisons étape à Ouakra dans la matinée ; le chef me donne dans

l’après-midi son fils pour me conduire à Ouakouoy. En route cet homme me

raconte qu’il est lui-même le chef du village où nous nous rendons, que

le chef bobo que j’y pourrai trouver n’est que son mandataire.

Nous campons auprès du village et, comme de coutume, à l’arrivée

j’envoie saluer le chef, car je n’ai qu’une confiance modérée dans les

dires de mon guide. Celui-ci reçoit les cadeaux que je lui envoie,

cadeaux dont le fils du chef de Ouakra, à titre de commission, perçoit,

il est vrai, la plus large part, mais en retour ne daigne ni me faire

une visite, ni m’envoyer la plus simple marque d’hospitalité. Mon guide

est venu me saluer, puis est reparti. Je renvoie, avec le griot peul qui

persiste à m’accompagner, mon interprète au village, faire part au chef

de mon étonnement au sujet de son manque de civilité. Makoura revient en

me disant que le chef a déclaré qu’il allait venir lui-même. Une heure

se passe et la nuit vient sans que rien arrive. J’en fais l’observation

au griot en lui faisant sentir qu’il remplit à coup sûr de manière

insuffisante ses fonctions de deuxième interprète. Celui-ci se pique

d’autant plus du reproche, qu’il avait escompté aussi bien la venue d’un

mouton que celle de quelques jarres de dolo qui l’eussent aidé à passer

gaiement la soirée. Aussi retourne-t-il au village avec la résolution

d’un homme dont l’estomac est peu garni et le gosier sec, et auquel cet

état ne sied qu’à moitié. Un quart d’heure après, je le vois revenir

avec trois hommes complètement nus, sauf un imperceptible langouti. Il

me les présente, l’un comme le chef de village, les deux autres comme

les adjoints. Je les fais asseoir devant moi et tout de suite je leur

marque mon étonnement de leur manque aux lois les plus élémentaires de

l’hospitalité. Sur ce sujet, le griot de partir et, sur un ton d’orateur

populaire, de faire le procès de ces malheureux. Il leur dit combien ils

ont manqué au plus élémentaire de tous leurs devoirs, mais leur cas est

singulièrement aggravé du fait que l’affront a été fait à un blanc. Je

ne sais exactement le thème qu’il leur développe avec une verve

infatigable et un grand accent de conviction ; toujours est-il que je

vois l’attention de ces sauvages se fixer ; leur regard ne quitte pas la

physionomie expressive du griot dont un feu voisin éclaire les traits ;

je vois dans leurs yeux se succéder les sentiments les plus divers, mais

où la surprise, puis l’admiration dominent ; bientôt ils sont sous le

charme. L’habile improvisateur se rend bien compte de l’effet qu’il

produit, car à un instant il s’interrompt pour dire en peul : « De ce

moment je les tiens, ils sont mes captifs. » Et de fait les malheureux

Bobos sont rivés à ses lèvres. J’ai grand’peine à maintenir le fou rire

qui me gagne, mais moi-même je suis impressionné par cette scène

réellement éloquente dans sa simplicité. Je sens l’âme de la brute

s’éveiller, vibrer au son d’une parole entraînante. Enfin le griot

arrive aux grands effets, je vois la terreur envahir les traits des

malheureux que l’accent de l’orateur subjugue ; tout à coup le chef se

levant vient se prosterner devant moi, le dos tourné, les mains croisées

sur les reins, ses deux adjoints l’imitent et le spectacle risible peut-

être de ces trois hommes qui font acte de soumission, en me présentant

presque à hauteur du visage leur postérieur vierge de tout vêtement,

revêt un caractère grandiose quand le Peul lui-même, enthousiasmé de son

succès, me dit : « Ce sont tes esclaves, ils t’indiquent que tu peux les

enchaîner. »

[Illustration : Le Mansakié de Ouakra et ses adjoints.]

Je n’oublierai jamais cette scène étrange où j’ai vu l’art de la parole

faire si profonde impression sur des natures aussi primitives. Je dis à

ces hommes de se relever, ils s’exécutent avec des mines satisfaites et

aussitôt le chef me fait apporter un mouton, puis des jarres de dolo à

profusion. Le Peul est radieux, je le félicite sincèrement de son

succès, je souligne même ma satisfaction par des cadeaux pour lui-même

et les Bobos.

Mon griot avait la langue épaisse au réveil ; le lendemain, il eût été

incapable de recommencer la joute oratoire de la veille.

Les guides que le chef de village me donne le lendemain me quittent au

bout de quelques kilomètres, parce que, disent-ils, leur village est en

guerre avec celui de Paquena où je dois passer avant d’arriver à

Ouoronkouoy.

Les Bobos n’imposent pas de droits aux caravanes qui traversent le

pays ; ils ont toutefois établi des coutumes tracassières qui ne sont

pas sans apporter quelques ennuis. L’une d’elles est que toute charge

qui touche par accident le sol dans la traversée du territoire d’un

village appartient de droit au village. Un animal se décharge, un

porteur butte et laisse tomber sa charge, aussitôt les Bobos qui suivent

la caravane cachés dans les hautes herbes se précipitent, s’emparent de

la charge et s’enfuient. Il faut alors transiger avec le chef du

village. C’est généralement du sel que les Bobos exigent pour rançon.

Aussi l’attention de tous est-elle en éveil dans les caravanes et les

chutes sont rares. Ce n’est pas là l’affaire du Bobo qui s’ingénie alors

en mille subterfuges pour aider le hasard. Ce sont des trous creusés le

long des sentiers en un endroit où un arbre abattu par exemple empêchera

de tourner le piège ; en d’autres points ces trous sont recouverts ;

l’animal sans défiance tombe avant que son conducteur ait pu voir

l’embûche pour l’en détourner. Aux abords des villages, au lieu de

plusieurs chemins, un seul existe qui force la caravane à passer par

l’intérieur du village. Le chemin est bordé de haies de chaque côté,

mais ces haies vont se resserrant ; l’animal, sollicité par l’approche

du village où il compte trouver le repos, va de l’avant ; lorsqu’il est

engagé, rien ne peut l’arrêter, la chute est fatale ; elle a lieu, mais

le Dioula s’est précipité et soutient la charge ; lorsqu’elle quitte le

dos de l’animal, à deux hommes ils la soulèvent et parfois finissent par

recharger l’animal sans que la charge ait touché le sol.

Plusieurs fois des incidents de ce genre me sont arrivés ; toujours j’ai

refusé de consentir à aucun payement ou transaction, je m’appuyais sur

ce fait que toujours j’avais reçu l’hospitalité et que j’avais devant

moi un guide du village, que partant j’étais leur hôte et qu’ils ne

pouvaient me soumettre à ce genre de vexations.

Une fois seulement les choses furent sur le point de prendre une

tournure tragique : une charge de sel était tombée ; Badaire pressé par

les Bobos dut mettre le revolver à la main. Prévenu, j’eus le temps de

revenir avec le guide et un marchand influent qui m’accompagnait ;

c’était lors du départ de Ouoronkouoy ; l’affaire finit par s’arranger,

mais au grand mécontentement des Bobos.

Il faut ajouter à ces ennuis les mille coutumes fétichistes, les

endroits sacrés où il ne faut pas couper de bois, les pierres qu’il ne

faut pas déranger, etc. Crozat m’avait bien prévenu de toutes ces

choses ; mais, à moins d’avoir vécu longtemps dans le pays, il est bien

difficile de distinguer à première vue une chose sacrée d’une autre qui

ne l’est point. Témoin cette note de mon regretté camarade sur

Phasécouan : « Éviter à Phasécouan d’aller s’...isoler sous les arbres,

ils sont tous sacrés, bénits, enchantés, que sais-je ? et il faut

remporter... le papier. »

Aussi je mis toute la hâte possible à terminer la traversée de cette

contrée, aspirant à arriver dans le Dafina dont je n’étais plus séparé

que par quelques jours de marche. En partant de Ouakouoy, nous fîmes

étape à Ouoronkouoy, marché important où je voulais faire quelques

provisions et aussi me renseigner auprès d’un grand négociant, Ousmann,

qui avait été l’hôte de Crozat, lequel m’avait vanté son affabilité.

Accaparé dès mon arrivée, je ne puis prendre Ousmann pour diatiké

(hôte), je dois accepter l’hospitalité du Mansakié. Le diatiké dans les

pays bobos et mossi est généralement un personnage important, qui donne

l’hospitalité aux caravanes et les prend en charge vis-à-vis de

l’autorité locale. Toutes les affaires se traitent par son

intermédiaire. Si l’étranger est un personnage important envoyé d’un

pays voisin ou chef en voyage ou étranger de marque, le diatiké désigné

par le chef du village est le plus souvent un haut fonctionnaire ou même

un membre de la famille du chef. Dans le cas je reçus l’hospitalité chez

le fils du Mansakié de Ouoronkouoy.

[Illustration : Au marché de Satiri. Jeunes vendeuses de coton.]

Je fis séjour trois jours à Ouoronkouoy, pour m’approvisionner et

surtout pour me renseigner. Deux routes s’ouvraient devant moi pour

gagner le Mossi, l’une par Kouy était la plus courte, l’autre par

Lanfiéra faisait un grand crochet au Nord. Mais à Lanfiéra habitait un

personnage très important et influent, un marabout célèbre qui portait

le titre d’Almamy de Lanfiéra. Crozat m’avait fort conseillé de me

rendre auprès de lui, d’abord en souvenir de l’accueil qu’il lui avait

fait à lui-même et aussi parce qu’il pouvait mieux que quiconque

m’ouvrir la route du Mossi. J’hésitais toutefois à me détourner de ma

route malgré le conseil que m’en donnait Ousmann. Des nouvelles graves

qui me furent communiquées à Ouoronkouoy me décidèrent.

J’appris qu’Ahmadou Sheikou avait réussi à s’enfuir de Nioro et

qu’évitant une colonne qui devait lui couper la route de retraite vers

le Macina, il avait pu gagner le Niger et qu’il engageait à ce moment

des pourparlers avec Monirou pour obtenir l’entrée du Macina. Monirou

résistait, parce que sa couronne était en jeu ; mais la suite ne faisait

pas de doute pour moi. J’étais convaincu qu’Ahmadou entrerait à

Bandiagara et supplanterait son frère sur le trône du Macina.

Les événements donnèrent raison à ces prévisions que j’avais dès

longtemps formulées dans une lettre au sous-secrétaire d’État, datée de

Ségou, 23 décembre, c’est-à-dire avant même la prise de Nioro.

Il m’importait de connaître les événements et de les diriger si

possible, car Ahmadou pouvait, une fois maître de Bandiagara, tenter de

me couper la route vers Say.

Ma résolution fut de me porter au plus vite sur Lanfiéra.

Le 21 mars, nous quittons Ouoronkouoy. Nous faisons étape le matin à

Poundou où bifurque la route directe du Mossi et le soir nous venons

camper à Kari. Je trouve soucieux et mal disposé le chef de village,

dont Crozat m’avait vanté la bonhomie. J’en ai bientôt l’explication :

il me fait prévenir à l’entrée de la nuit de ne pas prendre souci des

allées et venues, des bruits de tambours, des coups de sifflet que

j’entendrai ; ce sont trois colonnes qu’il a envoyées le matin en

expédition contre un village voisin et qui vont faire leur rentrée à la

nuit.

Bientôt, en effet, j’entends sur plusieurs directions de stridents coups

de sifflet ; mais, au lieu de simples appels ou signaux, ce sont des

modulations auxquelles on répond de même manière du village. Lorsque ces

signaux ont permis de constater la présence des colonnes attendues, le

tam-tam du village se met à battre, les tambours des colonnes répondent.

Bientôt nous avons par les sons des tambours et des sifflets

l’impression que les colonnes se rapprochent ; puis, tout à coup, de

tous côtés, sortent de la brousse des masses d’hommes absolument nus,

qui ont pour armes un carquois, un arc et une zagaie et qui, comme des

ombres, passent en courant auprès du camp.

Les trois colonnes arrivent ainsi jusqu’à la place où le chef se tient

hors des murs ; au milieu du bruit des tam-tams le griot rend compte,

d’une voix stridente, des hauts faits accomplis, puis le chef invite

chacun à rentrer chez soi.

Le mécontentement du chef tient à ce que l’entreprise n’a pas réussi ;

on a surpris en tout un esclave, qui a été tué ; mais les habitants

s’étaient enfermés dans les murs avec les troupeaux, l’expédition est

revenue bredouille.

Le sifflet joue un grand rôle dans la vie du Bobo ; c’est un petit

instrument en bois, en forme de croix, qu’il porte suspendu au cou par

un fin cordon de cuir tressé ; il est souvent agrémenté d’ornements

d’étain. Non seulement certaines modulations servent de signes de

reconnaissance entre les habitants d’un même village, mais encore il

existe un véritable langage conventionnel qui permet au Bobo d’exprimer

sur le sifflet toute la gamme des sentiments. Toute la nuit, dans les

villages, on entend des conversations qui s’échangent ainsi d’une

demeure à une autre, fort éloignée souvent. Les interlocuteurs, juchés

sur les toits plats des cases, s’appellent et conversent entre eux ; on

organise une partie de chasse pour le lendemain, on traite des affaires,

les amoureux modulent de purs chants d’amour, les ennemis se provoquent,

etc.

Le 29 mars, jour de Pâques, nous faisons étape à Dédou ; le Mansakié

avait couru après Crozat pour lui demander de s’arrêter chez lui. Il

l’avait fait en termes si chaleureux que le docteur m’avait engagé à lui

donner la satisfaction de voir un Européen. J’eus peu à m’en féliciter :

c’était une sorte de maniaque agaçant dont je ne pus rien obtenir que

lorsque je lui eus marqué mon vif mécontentement de ses importunités.

Malgré un fort accès d’hématurie qui me prend dès l’arrivée, nous fêtons

Pâques à déjeuner en buvant une des trois bouteilles de vin que

Quiquandon m’avait envoyées avant le départ de Sikasso.

Le lendemain, nous partons avec l’intention d’aller jusqu’au Baoulé

(Volta) qui sépare les pays bobos du Dafina. Le point de passage de la

route de Lanfiéra est au sommet du coude brusque que forme la rivière

avant de prendre sa course vers le Sud-Est. Nous passons Massira, puis

Kirby, très petit village, où nous sommes vers dix heures et demie.

C’est déjà une zone déserte comme il s’en trouve au pays Noir entre les

pays de races différentes, sorte de marche frontière qui rend les

incursions difficiles. Avant d’arriver à la Volta, nous traversons

l’emplacement d’un village dont il ne reste que les ruines ; les

habitants, me dit-on, se sont enfuis à cause des ravages que faisait

dans la population la maladie du sommeil (hypnose).

A deux heures, nous arrivons enfin à la Volta. Je hèle une grande

pirogue qui se trouve sur l’autre rive avec deux hommes, ceux-ci

s’enfuient. Deux de mes hommes se mettent à la nage et vont chercher la

pirogue, le passage commence aussitôt.

A quatre heures, nous sommes campés sur la rive gauche. Un bon bain,

autant d’hygiène que de propreté, nous fait à tous le plus grand bien.

La Volta a, à cet endroit, environ 40 mètres de large et 1m,70 de

profondeur ; elle forme un coude brusque pour se diriger vers le Sud-

Est. Crozat m’a parlé d’un affluent sur la rive gauche, non loin du

point de passage et en amont. Je fais, vers cinq heures, armer le

_Berton_ et remonte le courant. Je reconnais, en effet, l’embouchure

d’une rivière, sans courant sensible, mais qui s’embranche dans la Volta

presque à contre-courant. Je ne puis aller plus avant, à cause de la

nuit qui va venir. Je pourrai explorer une autre partie du cours à

Lanfiéra.

Badaire place, le soir, une ligne de fond à laquelle se prend un fort

poisson qui ne paye pas de mine, mais que nous trouvons excellent le

lendemain.

Le 31 mars, nous gagnons Liri, où je fais au chef du village un cadeau

pour l’emprunt que j’ai fait de sa pirogue, et nous allons camper à

Bissa. Nous sommes dès maintenant dans le Dafina, pays très analogue au

pays bobo, mais où les Markas (branche de la race bambara) ont établi de

nombreux villages. Les villages du Dafina forment plusieurs

confédérations, dont la plus importante est celle de Koumbara,

constituée par sept gros villages. Au-dessous des Markas, race

dominante, sont les Sommos, qui ne sont eux-mêmes qu’une branche

particulière de la race bobo.

Le lendemain, après une très courte étape, nous campons à Koumbara où le

Mansakié, radieux du retour de ses hommes qui avaient suivi Crozat à

Kinian y chercher le payement de chevaux achetés à crédit par le

docteur, me fait l’accueil le plus empressé. Dakourou, c’est son nom, a

fait une excellente affaire avec Crozat, il en flaire une meilleure

encore avec moi qui lui ai fait des ouvertures au sujet d’un traité.

Aussi, est-ce avec empressement qu’il m’offre de m’accompagner, le

lendemain, à Lanfiéra, auprès de l’Almamy.

Une petite marche d’une heure et demie nous suffit pour gagner Lanfiéra,

le 2 avril au matin. Je trouve préparée, auprès de la mosquée, une très

bonne installation pour me recevoir.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE V

=De Lanfiéra à Waghadougou=

L’Almamy de Lanfiéra. — Le traité. — Nouvelles du Macina. — L’Almamy de

Bossé. — Badaire malade de la dysenterie. — Moussa-Keïta refuse de me

guider pour entrer dans le Mossi. — Ma fête. — Entrée dans le Mossi. —

Notice sur le Mossi. — Le Naba de Yako et les sorciers. — Les Nabas et

mon varioleux. — Arrivée à Waghadougou. — Mauvais vouloir de l’Almamy.

Figure bien originale que celle de cet Almamy qui, par la seule

influence de son caractère et de son talent, a réussi à faire du petit

village de Lanfiéra la capitale politique véritable de tout le Dafina.

Il y a élevé une mosquée superbe, en terre battue, il est vrai, mais

agrémentée de nombreux clochetons que surmontent des œufs d’autruche ;

elle est assurément la plus artistique de toutes celles que j’ai vues au

Soudan, sans en excepter celle de Waghadougou qui est cependant aussi

très belle.

Je ne saurais mieux donner une impression vraie de mon séjour auprès de

cet homme remarquable qu’en faisant ici la copie de mon journal de

route.

« 2 avril. — L’Almamy, prévenu de la veille, m’a fait préparer des cases

entre la mosquée et sa propre maison. La mosquée, avec une profusion de

petits clochetons surmontés de vases élégants en poteries, dont

quelques-uns ornés d’œufs d’autruche, est la plus belle que j’aie encore

vue.

« Je fais prévenir l’Almamy que je le verrai dans l’après-midi.

« Vers trois heures, je vais le voir à la mosquée ; j’ai pris le soin de

mettre des pantoufles, de manière à pouvoir me déchausser pour entrer.

Je tiens essentiellement à ne pas avoir fait inutilement ce grand

crochet vers le Nord et il me faut séduire Karamokho. Très entourés,

nous causons ; Dakourou, dont la hâte est extrême, a déjà mis l’Almamy

au courant ; il me demande le traité de San : il le lit en l’approuvant

et l’explique ; puis, de main en main, le traité circule, lu par la

plupart des assistants, ses élèves de tout âge. Il se fait expliquer la

raison qui veut que texte arabe et texte français soient en regard. Il

saisit immédiatement.

« Karamokho est au physique un homme d’une stature très élevée, taillé

en hercule. Une tête énorme surmonte cette robuste charpente, tête

intelligente et bien ouverte qui respire la franchise ; ce n’est point

la figure cauteleuse, au regard fuyant de ses confrères, c’est celle

d’un homme au cerveau puissant qui a assez conscience de sa force

intellectuelle pour ne pas craindre de regarder en face. Une grande

expression de bonté achève de rendre cette tête très séduisante, malgré

sa bouche aux dents mal rangées et ses paupières en capote de cabriolet.

Il porte un bouc presque blanc, mais la figure est jeune. Karamokho n’a

pas, à mon avis, plus de quarante-cinq ans ; ses pieds et ses mains sont

des merveilles d’esthétique.

« Après cette entrevue publique, je vois Karamokho chez lui. Avec

Dakourou on expose brièvement le but du traité ; mais le siège de

Karamokho est fait, il le rédigera, il n’y a qu’à écrire le texte

français. Puis viennent des questions sur l’histoire, la géographie du

monde musulman. Karamokho a beaucoup lu et bien lu, il sait énormément ;

tout ce qui a trait à l’astronomie le passionne. Mes connaissances sur

ce point et aussi sur le mouvement religieux musulman le captivent

absolument. J’ai grand soin de ne pas insister pour le traité, je ne

montre aucune hâte ; avec un homme de cette envergure il faut faire les

choses à son heure. Nous nous quittons très bons amis et je sens que

c’est place conquise, j’ai capté sa confiance d’homme.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 7 / 32 段