route vers Ouoronkouoy est Boundoukouoy, mais on ne peut l’atteindre
d’une seule étape ; il faut camper dans la brousse à une rivière qu’on
appelle le Farako et ce campement est très redouté, il est réputé peu
sûr.
Une forte caravane de gens de Kong allant à Bandiagara vendre des kolas
est restée à Boussoura pour faire avec moi cette marche ; ils comptent
sur ma présence seule pour les protéger, mais ils ne se sont point
préoccupés d’entrer en rapports. Le chef de cette caravane seulement est
venu m’amener un homme horriblement brûlé sur tout le torse et la
figure, un barillet de poudre lui avait éclaté entre les mains ; j’ai
indiqué les soins à lui donner, là se sont bornées nos relations.
En arrivant au campement vers midi et demi, je trouve la caravane
établie ; au passage, je ne recueille d’eux aucune des marques de la
civilité obligée entre voyageurs au pays Noir. Cependant ces gens qui
connaissent admirablement le pays pourraient m’être utiles en me
renseignant ; ils connaissent les blancs, Binger est resté longtemps
parmi eux. Une fois campé, j’essaye d’entrer en relations par mon
interprète et quelques hommes que j’envoie dans leur camp. Peine perdue.
Je me décide toutefois à leur acheter mille kolas, ce qui permet à mon
interprète de pouvoir causer un peu avec deux ou trois d’entre eux.
A la tombée de la nuit, le griot de la caravane jette aux échos de la
solitude un éloquent défi à tous ceux qui, mal intentionnés, voudraient
attaquer la caravane pendant la nuit. C’est du dernier comique de voir
ces gens endosser la peau du lion alors que sans ma présence ils
n’eussent jamais osé s’arrêter en ce point. Leurs rodomontades leur
valent quelques quolibets de mes hommes qui sont furieux de n’avoir pu
de la journée échanger quelques paroles en leur langue avec des hommes
de leur race. La nuit se passe tranquille en mon camp, mais personne ne
dort dans la caravane voisine.
Au matin, je fais charger et nous partons à cinq heures cinquante ; nous
passons Ouamina et à neuf heures nous arrivons à Boundoukouoy.
Le chef de village dont Crozat m’a parlé est plein de prévenances, mais
c’est un agité et un maniaque. Je ne suis pas arrivé qu’il me propose de
faire le lendemain une opération contre le village voisin de Bokouoy,
j’ai toutes les peines du monde à décliner cet honneur. Lorsque la
caravane de Kong arrive deux heures plus tard dans un ordre parfait, le
chef se plaint du vol d’un fusil pratiqué par les gens de Ouamina qui
ont essayé de piller la caravane.
Le Mansakié (nom bobo des chefs de village), dont l’esprit toujours en
éveil a été excité par l’appât de grigris que lui a promis le marabout
de la caravane, vient me demander de partir avec lui-même et quelques-
uns de mes hommes pour faire rendre ce fusil. A lui s’est joint le chef
de la caravane de Kong qui n’est plus l’arrogant de la veille, il est
tout sucre et tout miel, et c’est en invoquant le nom du blanc qui a été
l’hôte de Kharamokho-Oulé à Kong (Binger) qu’il me demande de me joindre
au Mansakié pour aller à Ouamina réclamer le fusil volé. Je m’abstiens
d’acquiescer, car c’est la pire maladresse pour un voyageur que vouloir
se mêler aux affaires des pays qu’il traverse pour s’en faire
l’arbitre ; mais le difficile est souvent de trouver le prétexte à
donner pour rester neutre. En maintenant mon refus je dis au Mansakié
que je lui serai reconnaissant de ce qu’il pourra faire pour faire
rendre justice à la caravane ; s’il réussit, je lui promets un pistolet.
Dans la soirée, il revient triomphant avec le fusil ; mais de son
pistolet il ne veut pas, il veut un grigri. J’ai toute peine à lui faire
comprendre que je ne fais pas métier de marabout, et, devant son
insistance, je lui promets de lui en rédiger un en français. Il part et
je ne le revois plus. Au départ, le lendemain, il m’envoie un guide
presque aussi fou que lui-même. Mais deux Peuls m’accompagnent de leur
gré, pensant grappiller quelque chose. L’un d’eux est un vieux griot qui
connaît admirablement ces êtres si simples, si enfants, que sont les
Bobos.
Jusqu’à Boussoura la traversée du pays bobo n’a présenté que peu de
difficultés, il n’en est plus de même maintenant. Les divers villages, à
partir de Boundoukouoy, sont indépendants les uns des autres, souvent en
hostilité ; il sera très difficile d’obtenir des guides.
Nous faisons étape à Ouakra dans la matinée ; le chef me donne dans
l’après-midi son fils pour me conduire à Ouakouoy. En route cet homme me
raconte qu’il est lui-même le chef du village où nous nous rendons, que
le chef bobo que j’y pourrai trouver n’est que son mandataire.
Nous campons auprès du village et, comme de coutume, à l’arrivée
j’envoie saluer le chef, car je n’ai qu’une confiance modérée dans les
dires de mon guide. Celui-ci reçoit les cadeaux que je lui envoie,
cadeaux dont le fils du chef de Ouakra, à titre de commission, perçoit,
il est vrai, la plus large part, mais en retour ne daigne ni me faire
une visite, ni m’envoyer la plus simple marque d’hospitalité. Mon guide
est venu me saluer, puis est reparti. Je renvoie, avec le griot peul qui
persiste à m’accompagner, mon interprète au village, faire part au chef
de mon étonnement au sujet de son manque de civilité. Makoura revient en
me disant que le chef a déclaré qu’il allait venir lui-même. Une heure
se passe et la nuit vient sans que rien arrive. J’en fais l’observation
au griot en lui faisant sentir qu’il remplit à coup sûr de manière
insuffisante ses fonctions de deuxième interprète. Celui-ci se pique
d’autant plus du reproche, qu’il avait escompté aussi bien la venue d’un
mouton que celle de quelques jarres de dolo qui l’eussent aidé à passer
gaiement la soirée. Aussi retourne-t-il au village avec la résolution
d’un homme dont l’estomac est peu garni et le gosier sec, et auquel cet
état ne sied qu’à moitié. Un quart d’heure après, je le vois revenir
avec trois hommes complètement nus, sauf un imperceptible langouti. Il
me les présente, l’un comme le chef de village, les deux autres comme
les adjoints. Je les fais asseoir devant moi et tout de suite je leur
marque mon étonnement de leur manque aux lois les plus élémentaires de
l’hospitalité. Sur ce sujet, le griot de partir et, sur un ton d’orateur
populaire, de faire le procès de ces malheureux. Il leur dit combien ils
ont manqué au plus élémentaire de tous leurs devoirs, mais leur cas est
singulièrement aggravé du fait que l’affront a été fait à un blanc. Je
ne sais exactement le thème qu’il leur développe avec une verve
infatigable et un grand accent de conviction ; toujours est-il que je
vois l’attention de ces sauvages se fixer ; leur regard ne quitte pas la
physionomie expressive du griot dont un feu voisin éclaire les traits ;
je vois dans leurs yeux se succéder les sentiments les plus divers, mais
où la surprise, puis l’admiration dominent ; bientôt ils sont sous le
charme. L’habile improvisateur se rend bien compte de l’effet qu’il
produit, car à un instant il s’interrompt pour dire en peul : « De ce
moment je les tiens, ils sont mes captifs. » Et de fait les malheureux
Bobos sont rivés à ses lèvres. J’ai grand’peine à maintenir le fou rire
qui me gagne, mais moi-même je suis impressionné par cette scène
réellement éloquente dans sa simplicité. Je sens l’âme de la brute
s’éveiller, vibrer au son d’une parole entraînante. Enfin le griot
arrive aux grands effets, je vois la terreur envahir les traits des
malheureux que l’accent de l’orateur subjugue ; tout à coup le chef se
levant vient se prosterner devant moi, le dos tourné, les mains croisées
sur les reins, ses deux adjoints l’imitent et le spectacle risible peut-
être de ces trois hommes qui font acte de soumission, en me présentant
presque à hauteur du visage leur postérieur vierge de tout vêtement,
revêt un caractère grandiose quand le Peul lui-même, enthousiasmé de son
succès, me dit : « Ce sont tes esclaves, ils t’indiquent que tu peux les
enchaîner. »
[Illustration : Le Mansakié de Ouakra et ses adjoints.]
Je n’oublierai jamais cette scène étrange où j’ai vu l’art de la parole
faire si profonde impression sur des natures aussi primitives. Je dis à
ces hommes de se relever, ils s’exécutent avec des mines satisfaites et
aussitôt le chef me fait apporter un mouton, puis des jarres de dolo à
profusion. Le Peul est radieux, je le félicite sincèrement de son
succès, je souligne même ma satisfaction par des cadeaux pour lui-même
et les Bobos.
Mon griot avait la langue épaisse au réveil ; le lendemain, il eût été
incapable de recommencer la joute oratoire de la veille.
Les guides que le chef de village me donne le lendemain me quittent au
bout de quelques kilomètres, parce que, disent-ils, leur village est en
guerre avec celui de Paquena où je dois passer avant d’arriver à
Ouoronkouoy.
Les Bobos n’imposent pas de droits aux caravanes qui traversent le
pays ; ils ont toutefois établi des coutumes tracassières qui ne sont
pas sans apporter quelques ennuis. L’une d’elles est que toute charge
qui touche par accident le sol dans la traversée du territoire d’un
village appartient de droit au village. Un animal se décharge, un
porteur butte et laisse tomber sa charge, aussitôt les Bobos qui suivent
la caravane cachés dans les hautes herbes se précipitent, s’emparent de
la charge et s’enfuient. Il faut alors transiger avec le chef du
village. C’est généralement du sel que les Bobos exigent pour rançon.
Aussi l’attention de tous est-elle en éveil dans les caravanes et les
chutes sont rares. Ce n’est pas là l’affaire du Bobo qui s’ingénie alors
en mille subterfuges pour aider le hasard. Ce sont des trous creusés le
long des sentiers en un endroit où un arbre abattu par exemple empêchera
de tourner le piège ; en d’autres points ces trous sont recouverts ;
l’animal sans défiance tombe avant que son conducteur ait pu voir
l’embûche pour l’en détourner. Aux abords des villages, au lieu de
plusieurs chemins, un seul existe qui force la caravane à passer par
l’intérieur du village. Le chemin est bordé de haies de chaque côté,
mais ces haies vont se resserrant ; l’animal, sollicité par l’approche
du village où il compte trouver le repos, va de l’avant ; lorsqu’il est
engagé, rien ne peut l’arrêter, la chute est fatale ; elle a lieu, mais
le Dioula s’est précipité et soutient la charge ; lorsqu’elle quitte le
dos de l’animal, à deux hommes ils la soulèvent et parfois finissent par
recharger l’animal sans que la charge ait touché le sol.
Plusieurs fois des incidents de ce genre me sont arrivés ; toujours j’ai
refusé de consentir à aucun payement ou transaction, je m’appuyais sur
ce fait que toujours j’avais reçu l’hospitalité et que j’avais devant
moi un guide du village, que partant j’étais leur hôte et qu’ils ne
pouvaient me soumettre à ce genre de vexations.
Une fois seulement les choses furent sur le point de prendre une
tournure tragique : une charge de sel était tombée ; Badaire pressé par
les Bobos dut mettre le revolver à la main. Prévenu, j’eus le temps de
revenir avec le guide et un marchand influent qui m’accompagnait ;
c’était lors du départ de Ouoronkouoy ; l’affaire finit par s’arranger,
mais au grand mécontentement des Bobos.
Il faut ajouter à ces ennuis les mille coutumes fétichistes, les
endroits sacrés où il ne faut pas couper de bois, les pierres qu’il ne
faut pas déranger, etc. Crozat m’avait bien prévenu de toutes ces
choses ; mais, à moins d’avoir vécu longtemps dans le pays, il est bien
difficile de distinguer à première vue une chose sacrée d’une autre qui
ne l’est point. Témoin cette note de mon regretté camarade sur
Phasécouan : « Éviter à Phasécouan d’aller s’...isoler sous les arbres,
ils sont tous sacrés, bénits, enchantés, que sais-je ? et il faut
remporter... le papier. »
Aussi je mis toute la hâte possible à terminer la traversée de cette
contrée, aspirant à arriver dans le Dafina dont je n’étais plus séparé
que par quelques jours de marche. En partant de Ouakouoy, nous fîmes
étape à Ouoronkouoy, marché important où je voulais faire quelques
provisions et aussi me renseigner auprès d’un grand négociant, Ousmann,
qui avait été l’hôte de Crozat, lequel m’avait vanté son affabilité.
Accaparé dès mon arrivée, je ne puis prendre Ousmann pour diatiké
(hôte), je dois accepter l’hospitalité du Mansakié. Le diatiké dans les
pays bobos et mossi est généralement un personnage important, qui donne
l’hospitalité aux caravanes et les prend en charge vis-à-vis de
l’autorité locale. Toutes les affaires se traitent par son
intermédiaire. Si l’étranger est un personnage important envoyé d’un
pays voisin ou chef en voyage ou étranger de marque, le diatiké désigné
par le chef du village est le plus souvent un haut fonctionnaire ou même
un membre de la famille du chef. Dans le cas je reçus l’hospitalité chez
le fils du Mansakié de Ouoronkouoy.
[Illustration : Au marché de Satiri. Jeunes vendeuses de coton.]
Je fis séjour trois jours à Ouoronkouoy, pour m’approvisionner et
surtout pour me renseigner. Deux routes s’ouvraient devant moi pour
gagner le Mossi, l’une par Kouy était la plus courte, l’autre par
Lanfiéra faisait un grand crochet au Nord. Mais à Lanfiéra habitait un
personnage très important et influent, un marabout célèbre qui portait
le titre d’Almamy de Lanfiéra. Crozat m’avait fort conseillé de me
rendre auprès de lui, d’abord en souvenir de l’accueil qu’il lui avait
fait à lui-même et aussi parce qu’il pouvait mieux que quiconque
m’ouvrir la route du Mossi. J’hésitais toutefois à me détourner de ma
route malgré le conseil que m’en donnait Ousmann. Des nouvelles graves
qui me furent communiquées à Ouoronkouoy me décidèrent.
J’appris qu’Ahmadou Sheikou avait réussi à s’enfuir de Nioro et
qu’évitant une colonne qui devait lui couper la route de retraite vers
le Macina, il avait pu gagner le Niger et qu’il engageait à ce moment
des pourparlers avec Monirou pour obtenir l’entrée du Macina. Monirou
résistait, parce que sa couronne était en jeu ; mais la suite ne faisait
pas de doute pour moi. J’étais convaincu qu’Ahmadou entrerait à
Bandiagara et supplanterait son frère sur le trône du Macina.
Les événements donnèrent raison à ces prévisions que j’avais dès
longtemps formulées dans une lettre au sous-secrétaire d’État, datée de
Ségou, 23 décembre, c’est-à-dire avant même la prise de Nioro.
Il m’importait de connaître les événements et de les diriger si
possible, car Ahmadou pouvait, une fois maître de Bandiagara, tenter de
me couper la route vers Say.
Ma résolution fut de me porter au plus vite sur Lanfiéra.
Le 21 mars, nous quittons Ouoronkouoy. Nous faisons étape le matin à
Poundou où bifurque la route directe du Mossi et le soir nous venons
camper à Kari. Je trouve soucieux et mal disposé le chef de village,
dont Crozat m’avait vanté la bonhomie. J’en ai bientôt l’explication :
il me fait prévenir à l’entrée de la nuit de ne pas prendre souci des
allées et venues, des bruits de tambours, des coups de sifflet que
j’entendrai ; ce sont trois colonnes qu’il a envoyées le matin en
expédition contre un village voisin et qui vont faire leur rentrée à la
nuit.
Bientôt, en effet, j’entends sur plusieurs directions de stridents coups
de sifflet ; mais, au lieu de simples appels ou signaux, ce sont des
modulations auxquelles on répond de même manière du village. Lorsque ces
signaux ont permis de constater la présence des colonnes attendues, le
tam-tam du village se met à battre, les tambours des colonnes répondent.
Bientôt nous avons par les sons des tambours et des sifflets
l’impression que les colonnes se rapprochent ; puis, tout à coup, de
tous côtés, sortent de la brousse des masses d’hommes absolument nus,
qui ont pour armes un carquois, un arc et une zagaie et qui, comme des
ombres, passent en courant auprès du camp.
Les trois colonnes arrivent ainsi jusqu’à la place où le chef se tient
hors des murs ; au milieu du bruit des tam-tams le griot rend compte,
d’une voix stridente, des hauts faits accomplis, puis le chef invite
chacun à rentrer chez soi.
Le mécontentement du chef tient à ce que l’entreprise n’a pas réussi ;
on a surpris en tout un esclave, qui a été tué ; mais les habitants
s’étaient enfermés dans les murs avec les troupeaux, l’expédition est
revenue bredouille.
Le sifflet joue un grand rôle dans la vie du Bobo ; c’est un petit
instrument en bois, en forme de croix, qu’il porte suspendu au cou par
un fin cordon de cuir tressé ; il est souvent agrémenté d’ornements
d’étain. Non seulement certaines modulations servent de signes de
reconnaissance entre les habitants d’un même village, mais encore il
existe un véritable langage conventionnel qui permet au Bobo d’exprimer
sur le sifflet toute la gamme des sentiments. Toute la nuit, dans les
villages, on entend des conversations qui s’échangent ainsi d’une
demeure à une autre, fort éloignée souvent. Les interlocuteurs, juchés
sur les toits plats des cases, s’appellent et conversent entre eux ; on
organise une partie de chasse pour le lendemain, on traite des affaires,
les amoureux modulent de purs chants d’amour, les ennemis se provoquent,
etc.
Le 29 mars, jour de Pâques, nous faisons étape à Dédou ; le Mansakié
avait couru après Crozat pour lui demander de s’arrêter chez lui. Il
l’avait fait en termes si chaleureux que le docteur m’avait engagé à lui
donner la satisfaction de voir un Européen. J’eus peu à m’en féliciter :
c’était une sorte de maniaque agaçant dont je ne pus rien obtenir que
lorsque je lui eus marqué mon vif mécontentement de ses importunités.
Malgré un fort accès d’hématurie qui me prend dès l’arrivée, nous fêtons
Pâques à déjeuner en buvant une des trois bouteilles de vin que
Quiquandon m’avait envoyées avant le départ de Sikasso.
Le lendemain, nous partons avec l’intention d’aller jusqu’au Baoulé
(Volta) qui sépare les pays bobos du Dafina. Le point de passage de la
route de Lanfiéra est au sommet du coude brusque que forme la rivière
avant de prendre sa course vers le Sud-Est. Nous passons Massira, puis
Kirby, très petit village, où nous sommes vers dix heures et demie.
C’est déjà une zone déserte comme il s’en trouve au pays Noir entre les
pays de races différentes, sorte de marche frontière qui rend les
incursions difficiles. Avant d’arriver à la Volta, nous traversons
l’emplacement d’un village dont il ne reste que les ruines ; les
habitants, me dit-on, se sont enfuis à cause des ravages que faisait
dans la population la maladie du sommeil (hypnose).
A deux heures, nous arrivons enfin à la Volta. Je hèle une grande
pirogue qui se trouve sur l’autre rive avec deux hommes, ceux-ci
s’enfuient. Deux de mes hommes se mettent à la nage et vont chercher la
pirogue, le passage commence aussitôt.
A quatre heures, nous sommes campés sur la rive gauche. Un bon bain,
autant d’hygiène que de propreté, nous fait à tous le plus grand bien.
La Volta a, à cet endroit, environ 40 mètres de large et 1m,70 de
profondeur ; elle forme un coude brusque pour se diriger vers le Sud-
Est. Crozat m’a parlé d’un affluent sur la rive gauche, non loin du
point de passage et en amont. Je fais, vers cinq heures, armer le
_Berton_ et remonte le courant. Je reconnais, en effet, l’embouchure
d’une rivière, sans courant sensible, mais qui s’embranche dans la Volta
presque à contre-courant. Je ne puis aller plus avant, à cause de la
nuit qui va venir. Je pourrai explorer une autre partie du cours à
Lanfiéra.
Badaire place, le soir, une ligne de fond à laquelle se prend un fort
poisson qui ne paye pas de mine, mais que nous trouvons excellent le
lendemain.
Le 31 mars, nous gagnons Liri, où je fais au chef du village un cadeau
pour l’emprunt que j’ai fait de sa pirogue, et nous allons camper à
Bissa. Nous sommes dès maintenant dans le Dafina, pays très analogue au
pays bobo, mais où les Markas (branche de la race bambara) ont établi de
nombreux villages. Les villages du Dafina forment plusieurs
confédérations, dont la plus importante est celle de Koumbara,
constituée par sept gros villages. Au-dessous des Markas, race
dominante, sont les Sommos, qui ne sont eux-mêmes qu’une branche
particulière de la race bobo.
Le lendemain, après une très courte étape, nous campons à Koumbara où le
Mansakié, radieux du retour de ses hommes qui avaient suivi Crozat à
Kinian y chercher le payement de chevaux achetés à crédit par le
docteur, me fait l’accueil le plus empressé. Dakourou, c’est son nom, a
fait une excellente affaire avec Crozat, il en flaire une meilleure
encore avec moi qui lui ai fait des ouvertures au sujet d’un traité.
Aussi, est-ce avec empressement qu’il m’offre de m’accompagner, le
lendemain, à Lanfiéra, auprès de l’Almamy.
Une petite marche d’une heure et demie nous suffit pour gagner Lanfiéra,
le 2 avril au matin. Je trouve préparée, auprès de la mosquée, une très
bonne installation pour me recevoir.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE V
=De Lanfiéra à Waghadougou=
L’Almamy de Lanfiéra. — Le traité. — Nouvelles du Macina. — L’Almamy de
Bossé. — Badaire malade de la dysenterie. — Moussa-Keïta refuse de me
guider pour entrer dans le Mossi. — Ma fête. — Entrée dans le Mossi. —
Notice sur le Mossi. — Le Naba de Yako et les sorciers. — Les Nabas et
mon varioleux. — Arrivée à Waghadougou. — Mauvais vouloir de l’Almamy.
Figure bien originale que celle de cet Almamy qui, par la seule
influence de son caractère et de son talent, a réussi à faire du petit
village de Lanfiéra la capitale politique véritable de tout le Dafina.
Il y a élevé une mosquée superbe, en terre battue, il est vrai, mais
agrémentée de nombreux clochetons que surmontent des œufs d’autruche ;
elle est assurément la plus artistique de toutes celles que j’ai vues au
Soudan, sans en excepter celle de Waghadougou qui est cependant aussi
très belle.
Je ne saurais mieux donner une impression vraie de mon séjour auprès de
cet homme remarquable qu’en faisant ici la copie de mon journal de
route.
« 2 avril. — L’Almamy, prévenu de la veille, m’a fait préparer des cases
entre la mosquée et sa propre maison. La mosquée, avec une profusion de
petits clochetons surmontés de vases élégants en poteries, dont
quelques-uns ornés d’œufs d’autruche, est la plus belle que j’aie encore
vue.
« Je fais prévenir l’Almamy que je le verrai dans l’après-midi.
« Vers trois heures, je vais le voir à la mosquée ; j’ai pris le soin de
mettre des pantoufles, de manière à pouvoir me déchausser pour entrer.
Je tiens essentiellement à ne pas avoir fait inutilement ce grand
crochet vers le Nord et il me faut séduire Karamokho. Très entourés,
nous causons ; Dakourou, dont la hâte est extrême, a déjà mis l’Almamy
au courant ; il me demande le traité de San : il le lit en l’approuvant
et l’explique ; puis, de main en main, le traité circule, lu par la
plupart des assistants, ses élèves de tout âge. Il se fait expliquer la
raison qui veut que texte arabe et texte français soient en regard. Il
saisit immédiatement.
« Karamokho est au physique un homme d’une stature très élevée, taillé
en hercule. Une tête énorme surmonte cette robuste charpente, tête
intelligente et bien ouverte qui respire la franchise ; ce n’est point
la figure cauteleuse, au regard fuyant de ses confrères, c’est celle
d’un homme au cerveau puissant qui a assez conscience de sa force
intellectuelle pour ne pas craindre de regarder en face. Une grande
expression de bonté achève de rendre cette tête très séduisante, malgré
sa bouche aux dents mal rangées et ses paupières en capote de cabriolet.
Il porte un bouc presque blanc, mais la figure est jeune. Karamokho n’a
pas, à mon avis, plus de quarante-cinq ans ; ses pieds et ses mains sont
des merveilles d’esthétique.
« Après cette entrevue publique, je vois Karamokho chez lui. Avec
Dakourou on expose brièvement le but du traité ; mais le siège de
Karamokho est fait, il le rédigera, il n’y a qu’à écrire le texte
français. Puis viennent des questions sur l’histoire, la géographie du
monde musulman. Karamokho a beaucoup lu et bien lu, il sait énormément ;
tout ce qui a trait à l’astronomie le passionne. Mes connaissances sur
ce point et aussi sur le mouvement religieux musulman le captivent
absolument. J’ai grand soin de ne pas insister pour le traité, je ne
montre aucune hâte ; avec un homme de cette envergure il faut faire les
choses à son heure. Nous nous quittons très bons amis et je sens que
c’est place conquise, j’ai capté sa confiance d’homme.