jours ; pendant que l’homme sort pour aller aux champs, sa femme
l’accompagne, qui, sur le devant de la porte, va piler le mil pour la
préparation de la nourriture ; elle marche soutenue par le bras de son
mari amoureusement penché sur son épaule ; ils se séparent, s’envoyant
de la main d’affectueux saluts. Le champ est aux abords du village, ils
pourront se voir de loin pendant qu’ils travailleront chacun de leur
côté. L’homme parti, la femme installe son mortier, y met son grain,
prend son pilon et commence à travailler avec ardeur. Mais voilà que
trois ou quatre voisines viennent se placer auprès d’elle pour se livrer
à la même occupation. Les caquetages vont bientôt leur train, il y a une
série de bonnes petites histoires bien croustillantes, la langue
travaille, les pilons se reposent. La jeune femme craintive, se sachant
observée, s’est placée de manière à être masquée par ses amies. De temps
en temps, elle lève la tête pour regarder furtivement au loin dans la
direction de son mari ; s’il travaille penché sur le sol, alors la
mimique s’accentue, marquant une conversation des plus animées,
entrecoupée d’éclats de rire des amies. Si, au contraire, il paraît se
reposer, le regard rivé dans la direction de la maison, alors les pilons
font rage au milieu des rires étouffés. Et ainsi jusqu’au retour de
l’homme. Résultat : rien n’est prêt pour le repas et la petite ménagère
pourrait bien encourir le reproche de paresse. Elle se porte toute
frissonnante et câline vers son mari et le reconduit à la maison en le
faisant passer à distance des pileuses qui, cette fois, se sont
sérieusement mises à la besogne. Aussitôt entrée, elle s’empresse de
sortir à nouveau, et, un panier à la main, se précipite chez une voisine
complaisante, pour lui demander de lui prêter la farine nécessaire à la
préparation de son repas. Autant rieuse et volage elle était tout à
l’heure, autant sérieuse, active, préoccupée elle est maintenant. Elle
disparaît enfin dans sa maison, soulagée d’avoir trouvé ce qu’elle
cherchait.
Je n’ai vu qu’une seule fois cette danse et il y a dix ans déjà, mais la
jeune femme qui la mimait mettait à son rôle tant d’originalité et
d’expression que je crois la voir encore.
Cette digression un peu longue n’avait qu’un but, celui de faire
comprendre comment il vaut mieux arriver le matin que le soir dans un
village ; le matin, vous compterez peut-être sans les préoccupations du
jour ; le soir, vous ne prendrez que date pour le lendemain.
J’ajouterai, en outre, que c’est une coutume très générale au pays Noir,
et même au pays arabe, que le voyageur doit se présenter le matin, que
celui qui s’est absenté pour quelque temps de chez lui n’y doit pas
rentrer dans la journée ou la nuit, sous peine de voir mille malheurs
fondre sur sa maison. J’ai eu souvent maille à partir avec mes guides
pour cette cause ; et combien n’ai-je pas connu d’hommes, même très
importants, préférer passer la journée et la nuit à portée de fusil de
leur maison plutôt que d’y rentrer après midi. Mais les anecdotes sur ce
sujet m’entraîneraient trop loin. J’en conterai quelques-unes qui se
placeront au cours du récit.
Le lendemain, avec des guides fournis par le chef de Dioufourma, je vais
faire étape à Nanthéma. La route, en forêt, longe les bords du Bafing.
C’est un merveilleux territoire de chasse où la plume et le poil
abondent.
De Nanthéma, nous nous dirigeons, le 8 mars au matin, sur Bana. Ce n’est
pas sans peine que nous passons le long des murs du village où ont lieu
des fêtes de sorcellerie très singulières appelées Koma, et dont je
parlerai plus loin. A onze heures, nous campons de l’autre côté du
Baoulé (deuxième branche de la Volta. Bafing et Baoulé se réunissent
dans le nord de la route pour former la Volta). Je me résous à passer la
matinée au bord de la rivière plutôt que de continuer ; le paysage est
enchanteur et tous nous profitons de la halte pour prendre un bain
délicieux. Le soir, à quatre heures et demie, après une très courte
marche, nous sommes à Balankénendara. Le lendemain matin, 9 mars, nous
arrivons de bonne heure à Bobo-Dioulasso. Je me rends aussitôt à un
groupe en dehors du village où habite la sœur du Fama de Dioufourma,
Guimbi, l’hôtesse de Binger d’abord, puis de Crozat. Ce dernier, en me
donnant des notes sur la route, m’avait marqué Guimbi, _cote 20_. Et, en
effet, en son souvenir et celui de Binger, je suis reçu à bras ouverts.
Nous ne sommes pas longs à faire connaissance : Guimbi est d’une
exubérance, d’une activité étourdissantes.
C’est tôt fait que nous installer. L’accueil de l’aimable hôtesse
devient du transport, lorsque, dans la journée, je lui fais, en mon nom
et en celui de mes amis, des cadeaux royaux.
Elle est partout à la fois, se jette à ma tête, dans mes jambes, entre
dans ma case à tout propos pour s’enquérir si je n’ai besoin de rien, me
fait apporter du lait, du beurre, des œufs, des poulets, des bœufs, etc.
Enfin, nous allons pouvoir prendre quelques jours de repos dont chacun a
besoin, et je vais pouvoir à l’aise préparer la route en me renseignant.
[Illustration]
[Illustration]
CHAPITRE IV
=De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra=
Séjour à Bobo-Dioulasso. — Mes porteurs désertent. — Mon cuisinier. — Sa
fin tragique. — Les sorciers et les fêtes du Koma. — Le Fama de
Boussoura. — Les funérailles au pays bobo. — Le frère et la femme du
Fama. — Traité de Boussoura. — Le Mansakié toqué. — Le griot et les
notables de Ouakouoy. — Les caravanes et les ruses et coutumes des
Bobos. — Ouoronkouoy. — Retour d’une expédition à Kari. — Les Bobos et
leurs sifflets. — Le passage de la Volta. — Le Mansakié de Koumbara. —
Le Dafina. — Arrivée à Lanfiéra.
Le séjour à Bobo-Dioulasso, qui semblait devoir être, grâce à l’accueil
de l’aimable Guimbi, réparateur pour tous, fut marqué, au contraire, par
une série d’ennuis d’ordre divers.
J’avais été, le jour de mon arrivée, voir le chef de village. Son abord
avait été plutôt froid, mais il m’importait peu, j’en savais la cause ;
elle résidait dans ce fait que j’étais descendu chez Guimbi au lieu de
lui demander l’hospitalité à lui-même, revenant bon qui lui eût été des
plus agréables.
Le lendemain, l’Almamy vient me faire visite. Crozat me l’a représenté
comme un personnage dont il y avait lieu de se défier ; qu’il lui avait
montré quelque hostilité lors de son passage, et qu’en particulier il
l’avait empêché de signer un traité à Boussoura avec le Fama des Bobos-
Dioulas, dont Bobo-Dioulasso dépend.
Je fais à l’hypocrite l’accueil qu’il mérite, car la considération pour
les Français lui est subitement venue lorsqu’il a appris que je suis
loin d’être démuni de ce qui pourrait le satisfaire.
Pas plus au pays Noir qu’en Europe, il n’est de bon goût de tenir
rigueur à un homme riche. Donner assaut à son coffre est méritoire ;
c’est lui reprendre ce superflu dont tant d’autres ont besoin. Pour une
fois que je me suis trouvé dans cette situation privilégiée, j’ai su,
malgré le manque d’habitude, faire bonne et longue résistance. D’aucuns
diront peut-être que de mon mien propre je n’eusse point su être si
sagement ménager.
Mais la richesse était mon arme principale de combat ; si la défendre
devait être l’objet de mille soucis, souvent même de périls, d’elle
seule je pouvais attendre le succès. Je me procure le plaisir de faire
lire à mon visiteur le traité de San ; la rédaction l’enchante, car d’un
regard il a inventorié les nombreuses caisses qui garnissent ma case.
Cette vue, qui allume dans ses yeux les flammes ardentes de la
convoitise, le convainc mieux que tous les raisonnements que l’Almamy de
San est un sage dont chacun doit suivre l’exemple ; quant à moi-même, je
suis, certes, le fils du Roi des Français lui-même pour voyager si loin
en si grand équipage. Binger et Crozat, qui faisaient moindre mine,
devaient être mes captifs peut-être, venus pour préparer les voies. Je
le détrompe en l’assurant que ce sont seulement mes amis ; c’est à peine
s’il veut le croire.
En le laissant se retirer sans lui parler de préparer un traité pour
Boussoura où, m’a-t-il complaisamment informé, il n’y a pas de marabout
(lettré musulman), je lui fais cadeau de quelques feuilles de papier. Il
a dû en faire usage pour préparer contre moi quelque maléficieux grigri.
Dans la soirée du 10, vers quatre heures, je m’aperçois de l’absence de
dix de mes porteurs ; aussitôt j’envoie deux hommes à leurs trousses,
accompagnés de quatre autres que me donne Guimbi.
Peine superflue ; deux jours après, mes batteurs d’estrade rentrent
bredouille. Ils ont su le passage des fugitifs à Balankénendara. Ceux-ci
ont montré au chef de village un morceau de journal, disant que c’était
un courrier pour le blanc, ami de Tiéba ; qu’ils allaient à Sikasso
chercher des charges.
[Illustration : De Bobo-Dioulasso à Lanfiéra.]
Cette invention de ces hommes, qui ne connaissent pas nos habitudes, me
semble étrange ; j’ai tout lieu de suspecter un de mes hommes d’avoir
favorisé leur fuite. Mes soupçons se portent sur mon cuisinier, que je
fais surveiller. Le lendemain, sous couleur d’aller au village acheter
des vivres, il ne revient pas. Je fais prévenir le chef ; on fait des
recherches en apparence, mais qui sont, ainsi que je pouvais le prévoir,
sans résultat. J’ai toujours eu le regret, au cours de la route, de
n’avoir pas fait un exemple sur ce misérable, que j’avais eu déjà dans
une de mes précédentes missions et qui m’avait fort mal servi. Par
commisération, je l’avais emmené ; mais, au cours du voyage, je m’étais
aperçu que sa fidélité, aussi bien que son honnêteté, étaient des plus
douteuses.
A ma rentrée en France, j’eus le bonheur d’apprendre qu’il avait porté
la peine de sa trahison. Il avait réussi à gagner, en s’enfuyant,
Sikasso, puis Ségou ; mais, arrivé là, reconnu comme un de mes hommes,
il s’était rendu à la Résidence, où il avait raconté au capitaine
Briquelot une histoire de brigands. Le capitaine Quiquandon et le
docteur Grall, Hourst aussi, étaient encore là à cette époque, je crois.
Certains détails donnés par cet homme leur parurent suspects ; d’après
lui, ma mission avait été massacrée ; seul, il avait réussi à s’enfuir.
Mais le récit qu’il donnait fourmillait de contradictions ; il mettait
dans ses récits des situations qui parurent invraisemblables pour mes
amis, qui me connaissaient ; on n’eut pas de peine à le convaincre
d’imposture ; il avoua. Son sort fut vite réglé ; ordre fut donné et
exécuté de le raccourcir de 25 centimètres, suivant la formule
humoristique de mon ami Underberg.
Craignant, en suite de ces désertions, de voir ma mission se fondre,
j’entrepris de quitter Bobo-Dioulasso au plus vite. Mais, nouveau
contretemps : impossible de traiter aucune affaire, vente ou achat. La
cause en était que les fêtes du Koma venaient de commencer et qu’elles
devaient durer cinq jours. Les fêtes du Koma sont des fêtes de
sorcellerie, basées sur de vieilles coutumes fétichistes, dont je ne
puis donner d’autres détails que ceux que j’ai été à même de voir. Dans
les pays fétichistes, surtout chez les Bobos et les Mossi, les sorciers
ont une organisation très puissante ; ils forment une sorte de caste
dans laquelle on n’entre que par une initiation accompagnée de coutumes
barbares et bizarres. Les sorciers jugent du présent et de l’avenir ;
ils exercent, en outre, un sacerdoce qui s’accomplit d’après des rites
déterminés ; jamais on n’entreprend, au pays fétichiste, une opération
de quelque importance, soit individuelle, soit collective, sans
consulter le sorcier. Les entrailles des poulets ou des animaux de
boucherie sont les révélateurs ordinaires de leurs oracles. Les endroits
où les sorciers se réunissent, où ils consultent le sort sont sacrés ;
malheur à l’étranger inconscient qui les viole : il doit être frappé de
mort par la puissance occulte qui est supposée détenir ces lieux. Si la
dite puissance oublie de s’exercer, la corporation y supplée par la
suppression violente. Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de
la fabrication des poisons, que les Bambaras appellent korté ; c’est là
surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que
certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent
la mort en quelques heures. Les noirs craignent beaucoup le korté ; il
en est de toutes sortes. Les uns servent à empoisonner les flèches,
d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir
pour base, d’après le docteur Crozat qui les a spécialement étudiés, une
graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte
de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présente sous la
forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un
ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et
la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras,
cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à
peu s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter.
Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis
les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que,
l’empoisonnement étant complet, cela au bout de plusieurs mois, la
victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement
de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui
avaient fini de cette manière ; bien des chefs, que je n’ai pu voir,
avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté
perfectionné.
[Illustration : Le Koma.]
Les fêtes du Koma ont lieu annuellement ; pendant leur durée, les
sorciers sont maîtres absolus de se livrer aux pires excentricités.
Vêtus à se rendre méconnaissables de peaux ou de feuillage, le visage
bariolé, souvent couvert d’un masque, ils courent tout le jour dans les
rues du village et aux alentours, armés d’une forte matraque. Aussitôt
qu’ils aperçoivent une femme ou un enfant, des hommes même, non
affiliés, surtout des esclaves, ils se mettent à leur poursuite et les
frappent, s’ils ne se garent à temps en entrant dans une maison. Grâce à
ces sottes coutumes, les affaires, pendant la durée des fêtes, sont
suspendues ; les petits marchés journaliers même ne sont plus tenus.
J’eus recours à Guimbi et, grâce à son entremise, je pus enfin terminer
mes approvisionnements.
Bobo-Dioulasso est un marché important où se tissent des cotonnades
célèbres d’une grande finesse de trame en même temps que de grande
solidité. Les principales transactions du marché portent sur l’or, la
noix de kola et le coton.
La noix de kola vient du sud du Ouorodougou et du Gondia. Il y en a à
Bobo-Dioulasso deux variétés, l’une rouge, l’autre blanche, également
estimées. Les blanches viennent du Ouorodougou. Je ferai la monographie
de la kola en traitant de cet important commerce à propos des caravanes
de Kano.
Le 14 mars au matin, nous quittons Bobo-Dioulasso. Guimbi, son mari et
sa petite fille de six ans, mignonne enfant qui avait égayé de son
gentil babil ma case, me font un bout de conduite. Notre guide est le
neveu de Guimbi, qui doit nous mener jusqu’à Boussoura.
En passant à Dafinso j’apprends par des dioulas[10] la prise de Kinian
par Tiéba. Nous campons sous les murs de Sandibougou.
Le soir, je suis témoin d’un trait de mœurs bobos quelque peu singulier.
A la nuit faite, au milieu du silence, s’élève dans le village la voie
stridente d’un griot qui prononce une assez longue tirade. La voix
s’éloigne et ainsi fait le tour du village. Je fais chercher
l’explication. J’apprends que le griot a fait une annonce. Un homme du
village, celui-là même qui a fait faire l’annonce, avait caché dans la
brousse un pécule en cauries ; étant retourné à sa cachette, il l’avait
trouvée vide ; il en avait conclu que quelqu’un de son propre village
avait découvert son magot et l’avait emporté. Le réclamant voulait bien
croire que si, en effet, un homme du village avait pillé sa cachette,
c’est qu’il en ignorait le propriétaire ; aussi le priait-il instamment
de lui rapporter le bien dérobé dont le griot donnait le montant exact.
C’est là un trait de mœurs bien primitives ; je fus bien étonné quand on
me dit que très probablement le réclamant rentrerait dans son bien, car
il est d’usage bien établi que les Bobos, ceux d’un même village au
moins, ne se volent pas entre eux.
Le lendemain, nous faisons étape à Satiri ; merveilleux campement sous
des doubalels gigantesques aux abords du village, dont l’accueil est des
plus cordiaux. Je reste deux jours à cause de deux de mes hommes qui ont
été fortement luxés par un de mes bœufs porteurs, véritable bête féroce.
Le deuxième jour est jour de grand marché. Je puis y faire des
provisions. Nous trouvons en abondance du bon beurre, du laitage
apportés par des femmes peules, charmantes de grâce et de coquetterie.
Nous trouvons aussi des œufs, dont nous sommes sevrés depuis Sikasso.
Le 17 mars, après étape dans la journée à Dougou-Birama, nous sommes à
Boussoura à cinq heures et demie. J’ai envoyé à l’avance Makoura et le
guide prévenir le Fama Mahmadou-Sanou de mon arrivée. Je trouve préparée
une très large installation dans de bonnes cases en terre, recouvertes
de toits de chaume. Sélou, le frère du Fama, vient à ma rencontre, et
tout de suite, en sa compagnie, je vais saluer ce dernier. C’est un
vieillard très doux et affable, je ne crois pas que celui-là ait jamais
pressuré personne.
Dès le lendemain matin il est chez moi, pour m’apporter une chèvre, du
miel et du riz ; armé de sa longue pipe, il me regarde curieusement
vaquer à mes diverses occupations ; nous causons de Binger et de
Crozat ; il a gardé des deux le meilleur souvenir.
Dans la journée, je lui fais remettre de très beaux cadeaux, et à Sélou
qui vient me voir je fais des ouvertures pour un traité. Je lui fais
lire et interpréter le traité de San. Au cours de la conversation,
j’apprends qu’ils redoutent la venue de Tiéba qui, maintenant débarrassé
de Kinian, va certainement se porter sur Bobo-Dioulasso pour s’ouvrir la
route de ce marché. Or la prise de Bobo-Dioulasso serait leur ruine, et,
d’autre part, Tiéba a contre les Sanous une vieille rancune. Dans son
enfance, il a été enlevé à son père et vendu comme captif à Satiri ;
mais un homme de Bobo-Dioulasso a pu le racheter et le rendre à Daouda.
Ils pensent que Tiéba a gardé mauvais souvenir de ce fait et pourra le
leur faire expier durement, aujourd’hui qu’il est si puissant et
qu’allié aux Français il possède de si nombreux fusils.
Je rassure Sélou et lui dis que, dès l’instant que son frère sera notre
allié, Tiéba ne pourra rien contre le pays des Bobos-Dioulas ; que, s’il
veut passer un traité avec moi, je lui remettrai au nom du chef des
Français un pavillon qu’il lui suffira de hisser sur son village le jour
où Tiéba se présentera et que, devant cet emblème qu’il connaît bien, il
s’arrêtera.
Sélou et Makoura se rendent chez le Fama et celui-ci accepte le traité.
On se met à la rédaction et la signature en est arrêtée pour le 19 mars.
Le 19, je pars de bonne heure pour aller aux bords du Baoulé, qui coule
à 5 kilomètres environ au nord-est de Boussoura. C’est une rivière de 40
mètres de large et de 1 mètre de profondeur en cette saison. Les berges
surplombent le lit normal de 4 à 5 mètres, mais le lit d’inondation doit
avoir une étendue considérable. Les vestiges appendus aux arbres sont à
5 mètres environ au-dessus des berges.
Toutes ces rivières de la boucle et aussi les affluents de la rive
droite du Niger ont dans leur partie moyenne le même régime. Coulant
dans des terrains sans relief, leur lit d’inondation occupe une grande
étendue ; aussi les villages sont toujours à grande distance des rives
et situés à la limite des collines basses qui déterminent la vallée.
La rivière ici porte le nom de Kou ; c’est la Volta de Binger. Elle est
formée du Bafing, branche nord et Baoulé branche sud que nous avons
traversées entre Sikasso et Bobo-Dioulasso. Ces deux branches se
réunissent à Tankoro, situé à environ 40 kilomètres dans le sud-ouest de
Boussoura.
J’attendais l’après-midi le Fama et Sélou pour signer le traité, quand
le Fama me fait prévenir qu’il a perdu une de ses femmes, puis deux
heures plus tard qu’un de ses frères vient également de mourir.
Je vais lui porter mes doléances ; il paraît très affligé ; je savais
qu’il aimait beaucoup la jeune femme qui venait de mourir en mettant au
monde un enfant qui non plus n’avait pas vécu ; je savais aussi que son
frère était vieux et infirme, que depuis longtemps sa mort était prévue.
Je crus devoir lui apporter cette nuance dans l’expression de mes
doléances ; mon étonnement fut grand quand j’entendis le Fama me
répondre : « Je regrette beaucoup mon frère, je l’aimais, nous avons
passé notre vie côte à côte, rien ne peut le remplacer dans mon
affection. Quant à ma femme, je la regrette, c’est vrai ; mais la
remplacer m’est aisé, il me suffit d’en acheter une autre. Rien au
contraire ne peut tenir la place de mon frère. »
Le double enterrement eut lieu dans la journée. La coutume dans les pays
de la boucle du Niger, Bobos, Mossi, est d’enterrer dans l’intérieur des
maisons ; seuls les esclaves sont enterrés en dehors des villages. On
creuse un trou dans le sol de la case, on y place le cadavre enseveli
dans un pagne, après l’avoir préalablement lavé, puis on dame fortement
la terre par-dessus ; la case reprend peu après son aspect habituel.
Dans les grandes familles, une case spéciale sert à la sépulture ; mais
les gens du commun continuent à habiter la case où le défunt est
enseveli. La cérémonie funèbre est accompagnée par les gémissements des
femmes et les coups de fusil tirés par les assistants. Lorsqu’un homme
de grande famille est mort, de toutes parts viennent des amis et des
parents, non à date fixe, mais isolément pendant deux ou trois mois, et
l’arrivée de chacun d’eux est l’occasion de brûler de la poudre en
l’honneur du mort.
[Illustration : Une audience du Fama de Boussoura.]
C’est ainsi que souvent, passant devant un village, le voyageur surpris
d’entendre les coups de fusil se renseigne. « C’est un enterrement, lui
est-il répondu. — Qui donc est mort ? — Personne aujourd’hui, mais il y
a un mois un tel a été mis en terre que des amis de tel village viennent
enterrer aujourd’hui. » En effet faire parler la poudre en l’honneur
d’un mort ne s’exprime pas autrement que « l’enterrer ».
Le lendemain, 20 mars, il a été arrêté qu’on signerait le traité. En
effet le Fama et Sélou viennent dans la journée, mais accompagnés de
plusieurs hommes, dont des sorciers. On donne lecture des actes ; mais,
quand il faut signer, nous ne nous entendons plus, les sorciers s’y
opposent. Le Fama et Sélou disent qu’ils ont donné leur parole, qu’elle
ne peut être mise en doute. Ce qu’ils veulent surtout, c’est le
pavillon. Je n’accepte point ; je veux, sinon leur nom, puisqu’ils ne
peuvent l’écrire, du moins leur signe qui montre bien qu’ils ont
accepté. Je perds mon temps à essayer de les convaincre. Je refuse le
pavillon, certain de les amener à composition.
Dans la soirée, le Fama envoie chercher Makoura et lui dit qu’il donne à
Sélou pleins pouvoirs pour signer. Celui-ci vient en effet presque à la
nuit. La scène qui se passe est du dernier comique. Sélou est grave et
songeur ; en entrant, il demande précipitamment la plume et les papiers.
Il appose sur chacun deux signes, un pour son frère, l’autre pour lui ;
il a la sueur au front, il lui semble commettre une action abominable ;
puis aussitôt il demande le pavillon, le cache sous son boubou et se
sauve tant qu’il a de jambes.
Le lendemain matin à patron-minette, le Fama est chez moi qui me
confirme qu’il a bien envoyé Sélou pour signer. Je lui donne un
exemplaire du traité et lui fais faire une pinte de bon sang en lui
racontant la scène de la veille. Il me dit qu’ils ont été contraints à
ces allures mystérieuses par crainte des sorciers ; mais ce qu’il veut
avant tout, c’est mettre son pays à l’abri des entreprises de Tiéba, et
pour cela il a confiance en moi, tandis que les sorciers n’y pourraient
rien.