Je décide que nous quitterons Sikasso le 26. Sikasso, capitale du

Kénédougou, est un énorme village de forme rectangulaire, entouré d’un

tata élevé de 7 à 8 mètres et d’un développement de 4200 mètres. A

l’intérieur est un deuxième tata, très fort également, qui sert de

réduit en cas d’attaque et contient la résidence du Fama Tiéba. Sikasso

a soutenu en 1888 un siège fameux. Samory avec une armée nombreuse était

venu sous ses murs sommer Tiéba de se soumettre à son autorité. Sur son

refus, il entreprit le siège de la place. Non seulement Sikasso résista

à un siège de près d’un an, mais encore Tiéba réussit à anéantir l’armée

assiégeante dans deux grandes batailles en dehors des murs. Mon ami

Binger était venu, au cours de sa mémorable exploration, rendre visite à

Samory, sous les murs de Sikasso. Consulté par ce dernier sur le succès

de son entreprise, il avait voulu le dissuader de persévérer en lui

disant que la place était trop forte et trop bien approvisionnée pour

qu’il pût s’en emparer. Samory s’était montré vexé du peu de cas que

Binger semblait faire de ses talents militaires et l’explorateur, le

comprenant, s’était empressé de fausser compagnie à l’irritable

potentat.

Sikasso a une population de dix-huit à vingt mille habitants. En dehors

des murs sont deux ruisseaux qui ont de l’eau toute l’année ; dans

l’intérieur sont de nombreux puits dont l’eau est très bonne. Incluse

dans le tata est une butte, de 150 mètres d’élévation environ, qui

domine toute la plaine environnante et sert en cas de siège pour

observer les mouvements de l’ennemi.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE III

=De Sikasso à Bobo-Dioulasso=

Le convoi au départ de Sikasso. — Le dernier courrier de France. — Les

Bobos. — Les sorciers de Souro et ma carabine. — La lèpre et son remède.

— Passage du Bafing. — La vie au pays Noir. — Passage du Baoulé. —

Arrivée à Bobo-Dioulasso. — Guimbi, mon hôtesse.

Le 26 février au matin, je fais terminer des achats de riz, réserve de

route, et l’après-midi, à deux heures, la caravane sort de Sikasso et

traverse le ruisseau qui longe le mur Est du tata. Un peu plus haut, sur

ce ruisseau, se trouve une bananeraie établie par Tiéba, sur les

indications du capitaine Quiquandon. Sikasso et Bougoula, qui en est

voisin, sont les deux seuls endroits où j’aie trouvé des bananes au

cours de mon voyage jusqu’à Sokkoto.

La caravane est respectable. En personnel, elle compte un interprète,

dix tirailleurs, trois domestiques, deux bergers, vingt-cinq porteurs ;

comme animaux, huit bœufs chargés, six haut le pied, neuf bourriquots.

J’ai pris à mon service un certain Abdoulaye-Traouré, qui doit me servir

d’interprète mossi. En outre se sont joints à la caravane des gens qui

sont venus du Mossi ou de Lanfiéra avec le docteur Crozat. Ils emmènent

un certain nombre de captifs qu’ils ont achetés à Kinian.

Le docteur m’a prévenu que je ne trouverai point de vivres sur la route.

Aussi suis-je obligé d’emporter une douzaine de jours de vivres pour les

hommes et les animaux, ce qui alourdit singulièrement le convoi. Je suis

obligé de prendre à loyer cinq esclaves de la caravane. J’ai en tout

quarante-cinq rationnaires et vingt-six animaux.

Le soir, nous campons dans un pays charmant où tout respire le calme et

le bien-être. C’est Bougoula, le village de la mère de Tiéba, qui, en

signe de bienvenue, m’envoie un demi-régime de bananes. Le 28, au

travers d’un pays bien arrosé, nous arrivons à Bandiaralassou. Ce

village est sur les bords du Kouoro et, si je le cite au passage, c’est

que le docteur Crozat n’est pas du même avis que moi : il place la

rivière de Kouoro un peu avant le village de Souro, à une trentaine de

kilomètres dans l’Est. Or la rivière de Souro n’a qu’un débit très

faible ; elle coule sur un haut plateau en terrain tourbeux et au niveau

du sol ; elle a à peine une dizaine de mètres de large. La rivière de

Bandiaralassou, au contraire, est profondément encaissée dans des berges

rocheuses ; elle coule en torrent dans ce lit et son débit aux hautes

eaux doit être énorme, en harmonie avec la puissante rivière que j’ai

traversée en avant, Kouoro. J’ai dit qu’au point de passage elle marnait

de 10 à 15 mètres, ce qui suppose, étant donnée la largeur de son lit,

un cours supérieur tel que celui que j’indique pour la rivière de

Bandiaralassou. D’ailleurs, avant l’arrivée à Bandiaralassou, on

traverse une autre rivière large de 35 à 40 mètres, coulant sur fond de

roches, mais à lit peu encaissé, qui se réunit à celle de Bandiaralassou

à quelques kilomètres dans le nord de la route. Je pense également que

la rivière de Souro doit apporter son tribut au Kouoro, mais j’estime

que la branche principale de ces trois rivières passe à Bandiaralassou.

Le 1er mars, nous faisons étape à Diasa, village de notre guide. Là nous

reçûmes le dernier courrier qui dût nous parvenir de France au cours de

la traversée du continent africain. La date extrême des lettres de nos

familles qui nous parvenaient était du 18 décembre 1890.

Lorsque, le 6 décembre 1892, je reçus à Beni-Oulid le premier courrier

venu par Tripoli, il y avait presque exactement _deux ans_ que nous

étions, Badaire et moi, sans nouvelles de France. On parle volontiers de

record aujourd’hui ; en voici un, peu enviable, je l’affirme, mais que

nous détenons.

Le 2 mars, en quittant Fan, nous accédons à un énorme plateau,

marécageux en partie en hivernage, au sol riche en humus, où une

exploitation agricole superbe pourrait être établie. Au milieu de ce

plateau coule la rivière dont je viens de parler, cachée sous un rideau

d’arbres magnifiques. A trois quarts d’heure de marche plus loin est le

village de Souro.

[Illustration : De Sikasso à Bobo-Dioulasso.]

D’ailleurs, toute cette contrée du Kénédougou est un pays admirable, aux

terres fertiles, bien arrosées, avec de grandes forêts dans les parties

peu peuplées. La végétation n’a plus le caractère épineux et rabougri

des terrains où sables et argiles dominent ; ce sont des bois de karité,

des ficus, des banians, des fromagers, etc.

La population est forte, le climat y est très sain. J’estime que toutes

ces contrées arrosées par les affluents de la rive gauche du Niger et

par la Volta seront susceptibles de recevoir dans l’avenir des colonies

européennes.

A Souro, qui ne fait partie que nominalement du Kénédougou, commence le

pays bobo habité par les diverses branches de cette race singulière qui

se dénomment Tousias et Bobo-Oulé jusqu’au Bafing, Bobo-Fing entre

Bafing et Baoulé, enfin généralement Bobo-Dioulas sur la rive droite du

Baoulé et de la Volta.

A partir de Souro, on voit reparaître les toits de paille pour les

cases, qui sont rondes pour la plupart ; mais toujours, dans un groupe

appartenant à une même famille, il y a une case carrée ; cette case, au

rez-de-chaussée, offre une grande salle très élevée de plafond où se

tiennent les femmes pendant la journée, où elles écrasent le mil pour le

thou, où elles filent le coton. Dans un des angles de la case, se trouve

une sorte de cheminée dans laquelle on monte au moyen d’un tronc d’arbre

entaillé, incliné suivant l’ouverture et qui sert d’escalier. Le

débouché de cet escalier sur la toiture de la case est protégé par une

tour circulaire recouverte d’un toit en paille. Sur la terrasse, semées

indistinctement, s’élèvent des cases rondes à toiture de paille qui

servent de coucher à la famille pour la nuit. Souvent, sur cette

terrasse, s’élève une case carrée, à toiture de banco (mélange de terre

et de bouse de vache), qui est celle du maître de la maison, et sur

cette case encore un escalier extérieur, aussi primitif que le premier,

mais non protégé, permet de monter.

Les greniers à mil, élevés sur de fortes pièces de bois, entourent la

case principale et en forment la cour. Toute la famille couche la nuit à

l’étage supérieur. Au rez-de-chaussée, il ne reste que la meule à mil.

Cette installation, que l’on retrouve partout sur la route dans les

villages, jusqu’à Bobo-Dioulasso, est de coutume bobo, race craintive,

successivement asservie par tous les conquérants, mais qui tient à son

sol et envisage très philosophiquement l’agitation des conquérants,

pourvu que sa liberté ne soit pas atteinte, car le Bobo ne souffre pas

la captivité. Pris, s’il ne peut s’échapper, il se tue ; aussi, de

captifs de cette race, il n’en existe nulle part. La construction de son

habitation révèle sa nature un peu timorée et aussi son peu de

sociabilité. Les groupes de cases sont isolés les uns des autres et les

villages se composent de petits lots de cases appartenant en général à

une seule famille. Le Bobo avant tout est un agriculteur et un

chasseur ; le vêtement lui importe peu ; d’ailleurs peu industrieux et

cultivant uniquement pour ses besoins, il n’a guère de ressources pour

acheter des étoffes. Pour tout vêtement, il a un lambeau d’étoffe,

lambeau retenu d’avant en arrière à de petits cordons de cuir tressés,

enroulés autour des reins. L’aisance se manifeste, chez les jeunes gens

surtout, par de gros glands assez gracieusement faits qui pendent devant

et derrière, entre les cuisses. Quant aux femmes, les plus fortunées ont

un pagne dont la largeur ne dépasse pas une coudée ; les plus pauvres se

contentent de feuilles vertes dont les tiges tressées en bouquet pendent

devant et derrière. La vertu habillée que nous nommons pudeur n’existe

point pour le Bobo, car, affirme-t-il, « s’habiller est avoir quelque

difformité à cacher. »

[Illustration : Passage de Baoulé.]

Beaucoup de femmes portent leurs enfants à la mode habituelle ; mais une

carapace en osier recouvre le corps de l’enfant, une autre lui recouvre

la tête. La femme ne le porte pas constamment sur elle ; pendant qu’elle

vaque aux menus travaux de l’intérieur, elle le dépose dans une

corbeille en osier.

Le Bobo se pique d’une très grande franchise et d’une fidélité absolue

dans ses promesses. Aux yeux des autres noirs la loyauté du Bobo est

proverbiale, mais il est réputé aussi grand voleur de bestiaux. Les

Bobos ont pour tout armement un arc et des flèches ; ils boivent le dolo

et cultivent à cet effet un gros mil rouge sang de bœuf. Ils paraissent

n’avoir aucune religion, ou mieux ils sont fétichistes et les sorciers

sont très influents au milieu d’eux.

J’eus l’occasion d’en faire la désagréable expérience à Souro même.

Après avoir traversé la rivière dont j’ai parlé ci-dessus, nous

rencontrons à peu de distance la plupart des habitants qui, armés de

filets, de fouines et de tridents, s’en allaient à la chasse. Je me

renseigne auprès d’eux et, à la description de l’animal, je m’étais fait

idée qu’ils allaient chasser la loutre. Je demande qu’au retour on

m’apporte un de ces animaux, puis je continue ma route vers le village,

où je me fais précéder par le guide de Tiéba et Makoura, pour demander

l’hospitalité.

J’arrive aux abords du village sans apercevoir mes gens, et, avisant une

éminence couverte d’arbres superbes, je mets pied à terre à l’ombre. Le

convoi se groupe bientôt. J’ordonne de décharger et j’envoie dans le

village à la recherche de Makoura et du guide, le nommé Abdoulaye.

Celui-ci m’avait le matin même demandé à alléger mon domestique de ma

carabine Comblain dont il avait charge en même temps que de mon fusil de

chasse. Avant de partir au village, il pose cette carabine contre un

arbre voisin de celui que j’avais choisi pour mon propre campement.

Les bagages à terre, je donne l’ordre de faire la propreté du camp et de

balayer la couche de feuilles sèches assez épaisse qui tapissait le sol

sous les arbres.

Un quart d’heure après, alors que je commençais à m’étonner de ne voir

venir personne, apparaissent enfin le guide et Makoura accompagnant un

homme du village.

C’est le chef, me disent-ils ; ils ont eu grand’peine à le trouver tapi

dans une cour obscure où il s’était caché pour échapper à leurs

recherches. J’essaye en vain de calmer cet homme qui manifeste une

véritable terreur. Je n’y réussis pas ; enfin il finit par me dire qu’il

faut quitter cet endroit qui est le bois sacré du village. Je veux

porter mon camp à 200 mètres environ plus loin auprès d’un grand rideau

d’arbres en bordure d’un ruisseau, c’est également sacré. Nous tombons

enfin d’accord pour un emplacement non éloigné de là, j’y fais

transporter les bagages et m’y installe ; puis je demande au chef de me

faire apporter un bœuf à acheter et aussi du mil.

Il y a bien quelques tiraillements, j’obtiens cependant ce que je désire

et règle les achats à la convenance de tous. Dans la journée, les

habitants aussitôt rentrés de la chasse viennent au camp ; on m’apporte

un des produits de la chasse, c’est une sorte d’agouti qui vit au bord

de l’eau dans des trous. J’achète l’animal, dont nous trouvons la chair

très bonne.

Tout à coup, vers cinq heures, passant l’inspection du camp, je

m’aperçois de l’absence de ma carabine. J’appelle Abdoulaye et lui

demande ce qu’il en a fait. Il me rappelle qu’il était dans le village

au moment où l’on a déplacé le camp et qu’à son retour, le transport des

bagages étant presque terminé, il a pensé que l’arme avait été apportée

par moi. Je l’envoie à l’endroit où il l’avait laissée. Rien. On cherche

à nouveau partout sans succès. J’envoie alors vers le chef de village

Makoura et le guide de Tiéba, pour qu’on fasse des recherches ; ce ne

peut être qu’un homme du village qui l’a emportée, l’ayant trouvée

abandonnée sous l’arbre.

On parlemente longtemps, on fait des recherches apparentes qui restent

infructueuses ; finalement, à la nuit, on me fait répondre que l’arme

n’a pu être retrouvée, que vraisemblablement, le diable, mécontent de la

violation du bois sacré le matin, l’aura enlevée par punition.

Je ne suis pas disposé à me contenter de semblables sornettes, j’insiste

en menaçant de faire prévenir Tiéba qui a déjà quelques griefs contre

Souro et sera enchanté de venir le razzier. Pendant toute la nuit le

village est en rumeurs ; allant de porte en porte par l’intérieur et

l’extérieur du tata, des processions se promènent précédées de tam-tams,

de clochettes et de torches, les sorciers pratiquent des exorcismes

destinés à persuader au diable de rendre ce qu’il a volé. Peine perdue,

la nuit se passe sans que la carabine soit revenue. Le diable, me dit-on

au matin, a été inflexible.

Voulant gagner Samoroghan le jour même, où je savais trouver un beau-

frère de Tiéba qui jouit d’une grande influence, je partis, répétant les

menaces que j’avais formulées déjà et préférant laisser à ces gens le

temps de réfléchir. Si la carabine était retrouvée après mon départ,

j’indiquais de me la renvoyer à Samoroghan.

De Samoroghan le guide revint à Souro, accompagné de Sitafa, le beau-

frère de Tiéba. La réponse qui leur fut faite était que le diable,

particulièrement furieux de la profanation de son sanctuaire par un

étranger, refusait de restituer.

Le succès du diable et des sorciers ne fut que de courte durée.

J’écrivis au capitaine Quiquandon et quelques mois après le chef de

Souro était cassé et ma carabine retrouvée. Lors de son retour en

France, Crozat la rapporta à ma famille.

Cette première rencontre avec les sorciers n’était que le prélude de

bien d’autres dont certaines revêtirent bien plus grave caractère, ainsi

qu’on en jugera par la suite.

A Samoroghan, je fis un séjour de deux jours, que je mis à profit pour

expédier un courrier au capitaine Quiquandon, qui devait le faire

parvenir en France. Korté-Mohessegui, le guide de Tiéba, en devait être

le porteur, car à Samoroghan s’arrêtait l’influence de Tiéba et les pays

bobos de l’Est non seulement n’étaient pas sous sa dépendance, mais

encore relevaient de principicules qui étaient ses ennemis.

Et, à ce sujet, quelques mots d’explication sont nécessaires.

Au temps de la splendeur du pays de Kong que le capitaine Binger a si

bien décrit, l’influence des chefs de cette ville rayonnait sur tout le

Kénédougou et les pays bobos. Des membres de la famille régnante de

Kong, les Ouattara, furent envoyés en qualité de gouverneurs dans ces

contrées. Leur principale fonction était d’y percevoir les impôts.

D’autres familles les suivirent, en particulier celles des Daouda et des

Sanou.

Ces percepteurs militants s’implantèrent peu à peu dans le pays et y

firent souche ; un jour vint où la famille des Daouda se trouva assez

puissante dans le Kénédougou pour s’y imposer comme famille royale :

c’est la famille de Tiéba. De ce jour, elle rompit relations avec les

Ouattara qui conservèrent les pays bobos de la haute Volta. Ceux-ci

furent bientôt à leur tour divisés, chaque groupe de villages voulant

avoir son indépendance. En même temps les Sanou se détachèrent des

Ouattara, et établirent leur suprématie sur les Bobos-Dioulas.

Actuellement on trouve ce spectacle, singulier pour nous autres

Européens, mais qui n’est pas sans avoir d’analogie ailleurs qu’en

Afrique, ainsi que nous le verrons pour le Haoussa, par exemple, d’une

race conquérante en nombre restreint détenant des contrées de

considérable étendue, sans avoir d’autre prestige que celui qui lui

vient de son origine. Les pays bobos des Bobo-Fing et des Bobo-Oulé sont

l’apanage des Ouattara qui ne comptent pas moins de trente-trois Famas.

Cette désunion fait leur faiblesse.

Quant à Tiéba, ennemi mortel des Ouattara, il ne pouvait pour cette

cause songer à s’ouvrir la route de Bobo-Dioulasso dont il eût voulu

cependant détourner le mouvement commercial vers Sikasso.

A Samoroghan je m’entretins longuement avec Sitafa du remède de la lèpre

qu’il me disait connaître. Il me donna en effet une recette dont je

n’eus pas à faire usage ; mais ce fait que les noirs sont convaincus de

posséder le remède de cette terrible maladie ne m’était pas inconnu.

[Illustration : Groupe de guerriers bobos.]

J’ai dit au commencement de ce récit comment au début de ma carrière,

après un premier séjour au Sénégal, j’avais été appelé à servir en

Océanie. C’était à titre d’officier d’ordonnance de l’amiral Dorlodot

des Essarts, premier gouverneur des Établissements français de

l’Océanie. Au cours de mon séjour à Tahiti, j’eus l’occasion,

accompagnant le gouverneur, de faire d’intéressants voyages dans les

îles de nos établissements, en particulier aux îles Marquises. Or, dans

ces îles, les lépreux sont fort nombreux et cette épouvantable maladie y

fait des ravages considérables. Je pus voir sur place, au cours d’une

enquête que mon chef, philanthrope éminent, poussa fort loin,

s’éclairant des conseils des hommes de l’art, je pus voir, dis-je, toute

la gamme de cette hideuse infirmité humaine — depuis la petite plaque

terreuse qui est le premier symptôme de l’invasion jusqu’aux

déformations les plus épouvantables, jusqu’aux mutilations les plus

horribles. — J’ai vu des jeunes gens n’ayant plus comme membres que des

moignons informes dont les pourceaux avaient pendant la nuit dévoré les

extrémités sans qu’ils en ressentissent de douleur, sans qu’ils fussent

capables de se défendre.

[Illustration : Griote de Guimbi.]

J’ai vécu, par contre, d’heureux jours sous ce climat enchanteur, au

milieu de ces populations tahitiennes aux mœurs douces et faciles, et

jamais mon esprit n’était retourné vers ces souvenirs de ma jeunesse

sans une impression de compassion poignante pour ces populations des

Marquises si cruellement éprouvées. Je me rappelais avoir entendu

autrefois au Sénégal parler de ce mal : on disait que certains médecins

noirs en possédaient le remède, je m’étais promis de l’étudier.

Lors de mon séjour au Soudan, en 1884 et 1885, je n’en eus pas le

loisir, quoiqu’y ayant songé. Cette fois, j’avais repris mes

investigations, décidé à les pousser jusqu’au bout.

Le hasard me servit. L’homme que me procura le docteur Crozat comme

interprète mossi, le nommé Abdoulaye. Traouré, était lépreux. Pendant

mon séjour à Sikasso, j’étudiai son cas ; je constatai qu’il était

guéri. Je lui demandai le remède. Il m’indiqua différentes plantes dont

j’envoyai des échantillons en France en même temps qu’un rapport sur son

cas. Mais je n’avais qu’une confiance limitée dans cet homme, je me

promis de continuer mon enquête.

Sitafa me donna une médication nouvelle, mais la base était analogue :

purgatifs et dépuratifs. Il me fallait pouvoir expérimenter, pour cela

avoir un malade. Malgré mes recherches que je continuai à Bobo-

Dioulasso, je ne pus y parvenir. Je remis à plus tard sans abandonner

mon idée. Par la suite, je pus réussir, pendant le séjour à Zebba, à

trouver le remède et à en appliquer l’usage à un cas que je traitai.

Le 5 mars, au matin, nous quittons Samoroghan pour entrer dans le pays

bobo ; nous arrivons à Banso vers une heure, après avoir traversé deux

bras du Bafing, une des têtes de la Volta. Banso est un village isolé au

milieu d’un pays magnifique où de superbes forêts alternent avec les

terres cultivées.

De Banso à Dioufourma, étape du lendemain, c’est un enchantement. Que

faudrait-il pour faire de cette contrée l’un des plus beaux pays du

monde ? Quelques bras, un peu de volonté. L’avenir de cette terre

privilégiée — et je ne répéterai la même formule pour aucune autre

contrée du Soudan traversée au cours de ma route — est assuré du jour où

des voies de communication auront mis ces territoires à la portée des

convoitises européennes.

Auprès de Banso, au village de Kountzéni, est une forêt de rômiers que

les indigènes exploitent pour en extraire le vin de palme.

A Dioufourma, nous recevons bon accueil du chef, frère de Kharamokho-

Oulé-Ouattara, chef de Kong. Il se dépense en protestations d’amitiés de

toutes sortes en souvenir de Crozat et du blanc ami de son frère

(Binger) jusqu’au moment où je lui ai fait un beau cadeau, puis il

s’éclipse, tandis que des habitants du village continuent à m’entourer

de mille marques de sympathie. Le moindre grain de mil eût mieux fait

mon affaire, mais je ne pus réussir à en obtenir.

Il est vrai que je suis arrivé l’après-midi, vers quatre heures. Or

c’est là, pour le voyageur, chose à éviter quand il le peut.

La vie au pays Noir est réglée le matin. C’est le matin que le chef de

case donne la provision de grain pour la journée, qu’il distribue le

travail à ses esclaves, qu’il indique les achats et ventes à faire au

marché. Il reçoit aussi ceux qui ont à lui causer d’affaires

personnelles. C’est le matin qu’il part à la chasse ou qu’il va voir ses

travailleurs dans les champs. Vers deux heures, il est de retour ; alors

a lieu le repos, après lequel il va visiter ses amis ou plus

généralement va s’asseoir à l’ombre sur la place du village, pour y

deviser de tout et de rien, ou y traiter des affaires publiques, des

potins du jour. Le voyageur qui passe s’arrête un instant pour donner

les nouvelles de la route ou du village voisin.

La femme, le matin, vaque aux soins de la maison, distribue l’ouvrage

aux femmes esclaves, va au marché quelquefois à 10 et 15 kilomètres de

là pour en revenir le jour même. Le marché est hebdomadaire ; dans un

rayon de 20 à 30 kilomètres, les villages s’entendent pour avoir un jour

différent.

[Illustration : Captives de Guimbi.]

Le marché se tient toujours pendant les heures chaudes de la journée, de

midi à trois heures, de manière à permettre aux femmes des villages

voisins de venir et de s’en retourner le même jour.

Après le repas du milieu du jour, femmes et captives vont généralement à

la rivière ou au puits laver les ustensiles de cuisine et le linge ;

elles se rendent aussi dans les jardins potagers pour les arroser.

Le puits ou la rivière est pour les femmes ce qu’est pour les hommes la

place du village ; pendant qu’on savonne et se baigne, les potins vont

leur train ; les jeunes filles, les enfants s’ébattent, pendant que les

graves matrones dissertent. Tout à coup se forme un cercle de quelques

jeunes femmes et jeunes filles, dont l’une reprend un refrain que les

autres accompagnent de battements rythmés des mains et une danse

s’improvise. Mais voici que dans le sentier vient un homme grave, appuyé

sur un long bâton ; c’est un chef de case qui s’est aperçu qu’un ouvrage

qu’il a donné à la maison n’est pas en train ; il sait où trouver la

négligente, elle est au puits ; aussitôt l’essaim se disperse au milieu

d’une envolée d’éclats de rire et de cris d’oiseaux effarouchés. Au

milieu du désordre, la délinquante n’oublie pas de ramasser sa calebasse

ou sa cruche, et, relevant son pagne, de s’enfuir à toutes jambes par un

autre chemin.

A la tombée de la nuit, tout le monde est rentré pour le repas du soir.

On prend ensuite le frais dans la cour ou devant les portes. Mais, si la

lune éclaire, des danses, conduites par les griots armés de leurs

tambourins et de leurs guitares, s’organisent bientôt. Tout le monde

peut y prendre part en entrant dans le cercle formé par les spectateurs

qui rythment de leurs battements de mains les chants improvisés des

griots, femmes ou hommes.

Nombre de ces danses sont lascives, d’autres sont simplement des

acrobaties, d’autres sont héroïques, d’autres, enfin, sont des mimiques

intéressantes souvent.

Il me souvient, à ce propos, d’une danse de la pileuse, que j’ai vue

dans un village à la suite d’un mariage.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 5 / 32 段