J’avais, avant de quitter Badaire, réglé ses étapes, dont une devait se

faire à Kimbéri. Devant la mauvaise attitude de ce village, je ne puis

l’y laisser arriver sans le prévenir ; aussi, dès le lendemain matin,

j’envoie un de mes hommes à sa rencontre pour lui prescrire de camper à

une petite rivière après le village et, s’il ne peut continuer d’une

traite, de bien se garder et de me rejoindre à Koutiala le lendemain.

Fort heureusement les choses se passent suivant mes désirs ; le deuxième

jour, Badaire arrive sans encombre auprès de moi ; mais une caravane qui

le suivait, dont le chef était le propre fils de l’Almamy de San, est

attaquée et pillée le lendemain de son passage par les gens de Kimbéri

et Famousassou.

Après entrevue avec le Fama de Koutiala qui me conseille de laisser

plutôt mon convoi à Ouelenguena, village voisin, où se trouve un agent

de Tiéba, je continue avec mon monde dès le 28 janvier au matin et je

suis à Ouelenguena à midi.

Je m’abouche avec l’agent de Tiéba que je rends responsable de ce qui

pourrait arriver en mon absence, et à deux heures je me remets en route

pour Kinian, dont une centaine de kilomètres environ me séparent. Le 30,

je passe la rivière de Kouoro, en face du village de ce nom, au point où

René Caillié, en 1828, l’avait lui-même traversée dans son mémorable

voyage ; d’ailleurs la route que j’ai faite depuis Scienso se confond

sensiblement avec celle de l’illustre voyageur.

Cette rivière de Kouoro est un des affluents des plus importants des

Bani ou Mayel-Balevel ; elle garde de l’eau toute l’année ; une

nombreuse population de pêcheurs habite sur ses rives. Profonde de 4 à 5

mètres au point de passage, la rive gauche à pic surplombe de 6 à 7

mètres la rive droite ; aux hautes eaux les deux rives souvent

disparaissent et en particulier sur la rive droite la limite

d’inondation s’étend à plusieurs kilomètres du lit de saison sèche.

Je dus, à cause d’un grand état de fatigue, faire étape le soir à

Katiala, d’où j’envoyai un courrier au capitaine Quiquandon, à Kinian,

pour le prévenir de mon arrivée.

J’étais littéralement à bout de forces, j’avais eu une série d’accès de

fièvre de la dernière violence, mon état se compliquait de diarrhée et

de vomissements bilieux ; à toute peine je pouvais au prix d’horribles

souffrances me tenir à cheval, je ne pouvais prendre pour toute

nourriture qu’un peu de lait.

Le 31 janvier, je dois m’arrêter le matin à Saniankabougou, comptant

continuer le soir sur Kinian. Vers une heure, un homme de Tiéba arrive,

qui me dit que le lieutenant Spitzer avec une dizaine de spahis et les

deux Famas sont venus au-devant de moi jusqu’au village voisin, mais

qu’ils sont repartis, ne me voyant pas arriver.

[Illustration : Le capitaine Quiquandon.]

Je presse le départ ; nous avons un rude chemin de montagne que les

cavaliers ont préféré ne pas faire ; à trois heures, j’arrive à Tiébi,

où je trouve les traces du passage d’une nombreuse cavalerie ; à quatre

heures, je débouche dans la plaine de Kinian. A peine suis-je en vue que

les camps du siège sont en rumeur ; de tous côtés cavaliers et

fantassins arrivent en foule, escortant le lieutenant Spitzer et les

deux Famas du Kénédougou et du Ségou, Tiéba et Bodian.

Après les salutations, nous nous mettons en marche vers le camp du

capitaine Quiquandon. Je trouve ce pauvre camarade dans un bien triste

état de santé ; depuis cinq mois il est en proie à une dysenterie du

plus mauvais caractère qui lui a enlevé toutes ses forces ; c’est un

squelette, presque un vieillard. Auprès de lui je trouve le docteur

Crozat, retour depuis quelques jours à peine d’un très intéressant

voyage dans le Mossi, dont j’aurai à parler plus loin.

Les présentations sont vite faites, en quelques minutes nous sommes de

vieux amis.

Et tout de suite nous causons de mes propres affaires. L’avis de Crozat

et de Quiquandon est que la seule route possible pour gagner le Mossi

est celle qui passe par Sikasso et Bobo-Dioulasso. Quiquandon m’offre

tout ce dont je puis avoir besoin en porteurs et animaux, et aussitôt

nous arrêtons que le convoi se rendra directement à Sikasso et que des

hommes de Tiéba, accompagnés de deux de mes hommes, retourneront à San

chercher les bagages que j’y ai laissés.

Dès le lendemain, 1er février, partaient les ordres nécessaires à

Badaire pour lui indiquer les étapes jusqu’au Kouoro, et Tiéba donnait

des hommes pour aller à San avec les deux tirailleurs venus avec moi.

Ce même jour, je rendis visite à Tiéba dans son camp et lui offris de

très beaux cadeaux, que j’avais apportés à son intention.

Après ma visite, Tiéba et moi fîmes le tour de la place, visitant les

travaux d’approche. C’est au physique un fort beau noir, de manières

affables et réservées.

Ce Fama Tiéba est chef bien incontesté dans son pays, chose rare en pays

Noir ; il y est à la fois très redouté et très aimé ; très redouté,

parce qu’il est personnellement très brave et possède une armée

nombreuse, invaincue jusqu’à ce jour, victorieuse contre Samory lui-

même : lorsque ce dernier vint il y a quatre ans mettre son camp devant

Sikasso, il y essuya défaites sur défaites. Il est très aimé, parce

qu’il est très généreux et que ses nombreux succès lui ont permis de

faire de grandes largesses autour de lui.

Tiéba serait en tous pays un homme remarquable ; en tout cas il est hors

de doute qu’il possède de réelles qualités de commandement. Il sait

s’attacher les hommes et en obtenir des services. Il sait aussi ne point

conduire son pays à la ruine, comme le font tous les chefs noirs et

Samory en particulier. Certes, sans cesse à la tête d’une colonne

nombreuse, Tiéba devrait à brève échéance ruiner le Kénédougou, mais il

a agi en prévoyant. Aucun pays n’est cultivé comme le sien, les terres y

sont partout défoncées à 0m,40 et 0m,50 même de profondeur, les

lougans[8] s’étendent fort loin aux environs des villages et leur

étendue est proportionnellement deux ou trois fois plus grande

qu’ailleurs. Dans chaque village il y a le lougan du Fama dont le

produit lui revient ; d’autres villages peuplés de ses captifs lui

doivent leur récolte ; enfin les villages qu’il fonde ainsi que je vais

le dire lui en doivent la moitié.

Lorsqu’il vient de prendre un village ou ennemi ou qui a méconnu son

autorité, Tiéba n’en anéantit pas la population adulte, ainsi que le

fait Samory ; il la transporte à Sikasso d’abord, puis dans des villages

de cultures des environs à lui appartenant, puis enfin lui fait fonder

d’autres villages dans une région différente. Est-ce à dire qu’il ne

vend point de captifs ? Si ; mais, outre qu’il en donne beaucoup à ses

guerriers, seuls les enfants sont vendus.

Tiéba est un oseur autant que noir peut l’être ; malgré les conseils de

son entourage, il a recherché notre alliance et a demandé un résident

pour lui apprendre à gouverner suivant nos procédés et aussi apprendre

de lui toutes choses qu’il ignore et qui pourraient lui être utiles.

Pour l’instant, avoir une centaine de fusils Gras en plus de la

trentaine qu’il possède déjà est son rêve. Il a compris également déjà

combien la liberté du commerce est indispensable à la prospérité d’un

pays et il fait tous ses efforts pour assurer la sécurité des routes des

caravanes.

[Illustration : Le docteur Crozat.]

En tout cas le capitaine Quiquandon qui réside auprès de lui a su

acquérir sur Tiéba une autorité personnelle considérable, et à aucun

point de vue ce poste important ne pouvait être confié à de meilleures

mains.

A l’encontre de ce qui se passe habituellement au pays Noir où les chefs

tiennent les membres de leur famille en suspicion, Tiéba est entouré des

siens, adoré d’eux ; ses frères, ses fils sont avec lui au siège. Demba,

son frère et futur successeur, est son premier lieutenant.

Kinian est un repaire de détrousseurs de caravanes qui s’était fait dans

le pays un renom de terreur.

Lors de notre installation à Ségou, Kinian était venu faire sa

soumission. Plus tard, en juin dernier, Tiéba, pour s’ouvrir la route de

San, dut enlever le village de Lountana ; le capitaine Quiquandon l’y

accompagna. Une moitié du village fut prise d’assaut, mais l’autre

moitié résista deux mois et demi. Pendant le siège, les gens de Kinian

crurent pouvoir tenter de forcer Tiéba à la retraite et vinrent

l’attaquer dans son camp ; l’attaque fut dirigée sur le diasa (poste

palissadé) du capitaine Quiquandon. Dans cette circonstance, Tiéba put

apprécier la bravoure des Français. La colonne de Kinian fut taillée en

pièces, trente-cinq cavaliers et cinq fantassins sur mille hommes

revinrent seuls à Kinian.

Lountana pris, Tiéba se porta sur Kinian, mais nombre de villages

étaient entrés dans son tata. Une bataille eut lieu au dehors, mais on

ne put entrer de vive force dans le village. Il fallut en faire le

siège.

Le capitaine Quiquandon, qui avait demandé à Ségou le renfort d’une

pièce, reçut en outre une dizaine de tirailleurs sénégalais, quatre

spahis et l’armée du Ségou, Bodian en tête. Le lieutenant Spitzer était

en même temps envoyé de Ségou pour le seconder.

Au 26 février (depuis le 15 octobre environ) le siège durait encore.

J’ai visité les travaux, ils sont simples. Au commencement des

approches, l’armée assiégeante établit autour et à 200 mètres environ de

la place des diasas (postes retranchés) et coupe toutes les routes ; peu

à peu, soit de jour, soit de nuit, les diasas sont rapprochés et poussés

jusque sous les murs mêmes du tata. A Kinian, certains diasas n’étaient

pas à 50 mètres du tata. Le blocus était complété par une ligne de

palanques réunissant entre eux les divers diasas. Dans les diasas on

élève des tours pour dominer le village et, réciproquement, les assiégés

en font autant pour dominer les diasas.

Avec la pièce de 4, le capitaine Quiquandon avait fait deux brèches

praticables de 50 et 20 mètres, mais jamais il n’a pu entraîner les

troupes des Famas à l’assaut ; elles prétextaient qu’un village de Rois

ne peut se prendre d’assaut.

Rentré au poste français, je fis plus tard une visite au Fama Bodian,

que j’avais connu longtemps avant, alors que son oncle, dépossédé de ses

États, était venu nous demander asile aux environs de Médine.

[Illustration : Tiéba et Damba, son successeur.]

Je passai douze jours à Kinian, attendant que Badaire fût arrivé avec le

convoi à Sikasso.

Je mis largement ce temps à profit pour la préparation de l’avenir.

J’ai dit que le docteur Crozat était de retour depuis un mois environ de

son voyage dans le Mossi ; il avait réussi à atteindre la capitale

Waghadougou, que Binger, le premier, avait visitée deux ans avant.

Crozat terminait à ce moment son rapport et son itinéraire. Avec le plus

parfait désintéressement, il me communiqua ses travaux en entier, y

ajoutant foule de renseignements qui devaient m’être dans la suite de la

plus grande utilité. Des hommes venus avec lui du Mossi acceptèrent de

me servir de guides et d’interprètes ; ils devaient retourner avec moi.

La mort a fauché ce vaillant au cœur généreux, simple et droit. Savant

autant que modeste, Crozat, au moment où la tombe s’est ouverte

prématurément sous ses pas, était dans la plénitude de ses moyens qu’un

labeur constant et une expérience déjà longue avaient admirablement et

harmoniquement développés. J’ai connu peu d’hommes réunissant à

semblable degré les séductions de l’esprit et du cœur alliées aux

charmes d’un commerce à la fois attrayant et instructif.

Après son retour en France en 1891, le docteur Crozat avait accompagné

le capitaine Binger dans son voyage de délimitation à la côte d’Ivoire

et au pays de Kong ; mais, au lieu de faire retour, il était resté,

voulant remonter vers les États de Tiéba et faire la lumière sur les

causes du massacre de la mission du capitaine Ménard. La mort l’a

surpris à Tengréla, alors qu’il avait atteint le but qu’il s’était

assigné. Il succombait à l’épuisement, conséquence d’un séjour presque

ininterrompu de six années au Soudan. La France a perdu en lui un des

plus actifs pionniers de son œuvre civilisatrice, un savant dévoué

autant que modeste.

Et combien j’en ai connus comme lui, animés du désir de faire de grandes

choses, armés pour cette dure lutte où facultés physiques et morales

entrent en action dans leur plus grande tension et qui obscurément ont

disparu !

Le lieutenant Spitzer, de l’infanterie de marine, est une autre de ces

victimes ; j’ai dit ci-dessus comment il était venu à Kinian amener au

siège le renfort de l’armée du Ségou. Dès son arrivée, il fut légèrement

blessé à la joue au cours d’un combat sous les murs de la place.

Quelques mois après, il faisait partie de la colonne du lieutenant-

colonel Humbert contre Samory ; il succomba aux suites d’un accès

pernicieux.

Et cependant, au moment de mon récit, celui des trois qui semble le plus

atteint dans sa santé est Quiquandon. Depuis cinq mois, il lutte contre

une dysenterie tenace qui l’a réduit à l’état de squelette. Crozat,

depuis son retour du Mossi, le soigne avec assiduité, l’a contraint à

une diète presque absolue et tente depuis quelques jours sur lui le

traitement par l’ipéca à la brésilienne[9].

Le breuvage est désagréable au possible ; Quiquandon se plaint d’avoir

sans cesse le cœur sur les lèvres ; il opterait volontiers pour un

sphincter en argent qu’il parle de se faire confectionner par les

forgerons très habiles du Kénédougou. Au contraire Crozat est enchanté

de l’état nauséeux auquel son malade est en proie. C’est le seul point

sur lequel leur entente n’est pas parfaite.

Les fatigues du siège et nos nombreux soucis et travaux n’empêchent

point une douce gaieté de régner parmi nous. Quiquandon emploie ses

loisirs forcés de malade à confectionner une série de recettes

culinaires du plus heureux résultat ; mais, ô ironie ! il ne peut mettre

la dent à aucun de ses chefs-d’œuvre.

Grâce à une très ingénieuse installation de son invention, nous mangeons

chaque jour un pain excellent ; notre boisson habituelle est un vin de

palme que nous avons baptisé de _spumante_ à l’instar de l’asti.

Le 13 février, sachant que mon convoi doit avoir rallié Sikasso, je

prends la résolution de le rejoindre. Quiquandon doit m’y faire tenir

des animaux, des porteurs, Crozat des renseignements et il doit aussi

m’envoyer les guides dont j’ai parlé.

A deux heures, je me mets en route, après avoir fait des adieux émus à

mes amis. Tiéba m’a envoyé un guide qui me conduira à Sikasso et de là

jusqu’aux frontières du Kénédougou sur la route de Bobo-Dioulasso.

J’ai eu la veille une lettre de Badaire m’annonçant son arrivée et

m’informant que rien n’est à signaler dans la route qu’il vient de

faire.

Le lendemain après midi, tout à coup, sur le chemin, je rencontre mon

cuisinier :

« Où vas-tu ?

— J’allais à Kinian te retrouver.

— Pourquoi as-tu quitté la mission ?

— J’ai eu des difficultés avec le maréchal des logis (titre sous lequel

les hommes désignaient Badaire) ; alors je lui ai dit que je ne voulais

pas rester, que je voulais aller te retrouver à Kinian.

— C’est bien, continue avec le convoi ; je verrai cette affaire à

Sikasso. »

J’avais comme un pressentiment que toutes choses peut-être n’allaient

pas aussi bien que Badaire l’avait écrit, mais je me gardai de

questionner davantage cet homme.

Le 15 février, j’arrive à Kinian. Il y a quinze jours que j’ai quitté

mon monde. Je ne tarde pas à constater que tout est à recommencer, le

personnel n’est plus en main, je sens que tous les hommes se sont

relâchés, détachés même. Je consacre les deux premiers jours à une

réforme nécessaire, je sévis avec la dernière rigueur contre les

meneurs, dont je congédie plusieurs ; je rétablis une discipline qui a

fléchi sous toutes formes.

Cette brusque rentrée en scène et ces rigueurs impitoyablement exécutées

produisent en peu de jours l’effet que j’en pouvais attendre, mais il

était grand temps.

Badaire, avec la plus grande bonne volonté, n’avait pu prendre sur les

hommes aucun ascendant. Il avait la main dure, sans souplesse ; il se

croyait toujours au régiment, où la discipline s’exerce d’elle-même, où

la répression des fautes peut être immédiate, où l’influence du chef se

manifeste bien plus en temps de paix par l’autorité dévolue au grade que

par la valeur propre de l’homme investi de ce grade, où l’autorité en un

mot est impersonnelle.

Dans les circonstances particulières où nous nous trouvions placés, il

en est tout autrement, et le temps de guerre seul, avec ses imprévus les

plus variés, ses soucis multiples, peut donner une idée affaiblie de la

responsabilité qui incombe au chef d’une mission de longue durée. Quand

le personnel est peu nombreux, la question du commandement se trouve

compliquée de ce fait que le chef est constamment en contact avec ses

hommes, que ses moindres actes sont à leur portée et que son autorité

seule est admise par eux.

Non seulement il faut tout prévoir, mais il faut pourvoir à tous les

besoins. Le principe d’autorité tend chaque jour à s’affaiblir et

cependant il faut le maintenir intact. Certes, les premiers temps, dans

la traversée du Soudan, une discipline inflexible pouvait être de

rigueur, je pouvais sévir contre les manquements et au besoin renvoyer

les hommes dont j’étais amené à suspecter la fidélité. Mais plus tard,

au fur et à mesure que s’accroîtra la distance qui séparera les hommes

de leur pays, je serai de plus en plus appelé à voir mon autorité

méconnue. L’ascendant moral du chef sur sa troupe doit peu à peu se

substituer aux formes rigides d’une discipline inflexible.

Il faut savoir comprendre que l’homme n’est pas soutenu, comme le chef

lui-même, par l’élévation du but vers lequel il tend, il est sujet à des

défaillances ; il faut savoir faire la part de la fatigue, des

privations aussi, chaque fois que l’occasion, qu’on saisit trop

hâtivement souvent, s’offre d’avoir à réprimer. Réprimer et commander

sont choses très différentes. La répression doit être instantanée,

proportionnée à la faute ; elle doit tenir compte des circonstances où

celle-ci a été commise ; elle ne doit jamais dégénérer en tracasserie,

encore moins en revêtir l’apparence. Il faut savoir fermer les yeux,

parfois pardonner en temps utile ; en semblable situation la rancune

surtout est mauvaise conseillère. Éviter de dire ou de faire sentir,

même à un homme qu’on punit, qu’on aggrave sa peine à cause de ses

fautes antérieures, est bien difficile ; c’est indispensable cependant,

sinon dans son esprit germe et se développe l’idée que le chef est pour

lui malveillant.

Les hommes n’ont pas que des défauts, ils ont aussi des qualités, et, si

je m’exprime de la sorte, c’est que les premiers frappent plus

facilement l’esprit d’un chef inexpérimenté que les seconds. Il faut que

le chef en soit bien conscient, car il est de son intérêt de tirer

utilité des deux.

La récompense est un puissant moyen d’action pour relever le moral

abattu des hommes ou pour les maintenir dans la bonne voie ; mais son

usage est aussi délicat que celui de la répression. La récompense doit

venir à son heure, elle doit surprendre celui qui en est l’objet et

n’être point désirée à l’avance par lui ; alors seulement elle a son

plein effet. Elle doit dépendre de l’entière initiative du chef, mais

non plus ne doit être différée une fois promise. Il est plus difficile à

un chef, placé dans les conditions dont nous parlons, de récompenser à

propos que de punir avec justice. La raison est qu’on est enclin par

générosité à se montrer reconnaissant d’un bon service. Si l’on n’y

prend garde, une trop grande propension à gratifier est rapidement

exploitée contre le chef par sa troupe, de même manière que le serait

une trop grande rigueur.

Commander c’est récompenser et punir, c’est aussi prévoir, c’est-à-dire

faire concourir de façon efficace les efforts de tous vers un but

commun ; prévoir, c’est définir le but et y adapter les moyens, c’est

une action morale ; mais il faut encore pourvoir ; or pourvoir, c’est

entretenir en bon état l’instrument de travail et, cet instrument ici,

c’est l’homme. Il faut satisfaire à ses besoins de toutes sortes avec

une sollicitude constante ; il n’est pas d’homme qui puisse abandonner

un chef si celui-ci sait lui demander des efforts proportionnés à ses

forces ; aucune privation ne peut influencer, détacher l’homme qui a

conscience qu’il n’y a eu ni négligence ni faute de la part du chef.

C’est, on peut en juger, tâche complexe que la conduite d’une

expédition ; mais, en particulier au pays Noir, le problème à résoudre

pour forcer le succès est des plus délicats. Pour prévoir au pays Noir,

il faut plier ses conceptions à des usages, à des coutumes qui ne sont

pas les nôtres, qui ne sont pas toujours les mêmes d’une population à

l’autre. Prévoir au pays Noir, c’est se renseigner avec certitude ;

c’est une tâche difficile, souvent ingrate, qui amène bien des

déceptions, si l’on n’est très expérimenté.

Pour pourvoir au pays Noir, il faut être riche et le demeurer. Pourvoir

dépend de la bonne organisation au départ. L’achat des marchandises et

des objets d’échange est une opération délicate ; tel objet de grand

prix dans une contrée n’a pas cours dans une autre. Posséder n’est rien,

conserver est autrement difficile ; car conserver, c’est prendre soin et

transporter.

La garde, la conservation des marchandises ressortissait à Badaire, et

je lui rends ici pleine et entière justice en proclamant qu’il s’est

acquitté de son rôle avec une assiduité qui ne s’est pas démentie un

seul instant. Que de sacs il a dû réparer, refaire de toutes pièces, et

les caisses qu’il fallait ouvrir chaque jour, installer de manière

pratique, les classements à remanier sans cesse ! C’était un labeur

journalier très absorbant et fatigant à la fois.

Conserver, c’est aussi préserver contre les quémandeurs par trop

intéressés, souvent arrogants. Donner, donner chaque jour est le seul

moyen de s’assurer passage ; mais il faut savoir donner à propos,

proportionner ses cadeaux à ce qu’on sait pouvoir ou vouloir obtenir. Il

faut savoir repousser les demandes exagérées, accepter la perspective

d’un conflit sanglant pour ne pas céder une aiguille, comme aussi il

faut savoir rémunérer largement un service de minime importance, mais

qui doit mettre en relief votre générosité. Les séjours surtout sont

ruineux, car, si l’hospitalité qui vous est offerte est cordiale,

facilement on se laisse prendre aux apparences, on est porté à donner

sans trop penser au lendemain. Dans certaines contrées, au Sokkoto et au

Bornou surtout, l’exploitation de l’étranger se fait avec une habileté

singulière, c’est avec la plus parfaite urbanité de formes que le

voyageur est amené à la ruine et il ne faut pas voir d’autre cause au

long séjour qu’ont dû faire au Bornou mes illustres prédécesseurs,

Barth, Rholfs, Nachtigal. Réduits à une sorte de mendicité, ils n’ont pu

quitter Kouka qu’à l’heure où le Cheik l’a voulu, et en usant de sa

générosité.

[Illustration : Le bourreau de Tiéba exécutant la danse du coq auprès de

trois condamnés.]

Mais revenons à mon récit. Toutes choses étant restaurées dans l’ordre,

je prends mes dispositions pour le départ. En quelques jours, grâce à

l’arrivée de vingt-cinq porteurs et de dix bœufs de charge que m’envoie

de Kinian le capitaine Quiquandon, la réorganisation est complète. Mais

les hommes envoyés à San ne sont point de retour encore, je dois les

attendre.

J’emploie ce temps à des travaux astronomiques qui doivent me permettre

de déterminer la position de Sikasso que je veux prendre comme point de

départ. De nombreuses observations de distances lunaires me donnent le

résultat désiré.

Enfin, le 24 février, mes hommes sont de retour ; ils ont été attaqués

en route, mais ont pu passer sans aucun dommage.

De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad · 第 4 / 32 段