San. Almamy est un titre que se donnent les chefs de village ou même de
contrée quand en même temps ils sont personnages religieux, c’est-à-dire
lettrés musulmans. Je le trouve au premier étage d’une maison située à
peu près au centre de la ville ; c’est un vieillard cassé par l’âge,
mais aimable et intelligent. Nous causons assez longuement de toutes
sortes de questions, mais en particulier de la situation politique de
son pays qui n’est pas sans lui inspirer des inquiétudes. Je lui laisse
comprendre, sans trop insister sur l’instant, que son alliance avec nous
aurait pour effet de lui assurer la sécurité dont il a si grand désir et
besoin.
Dans l’après-midi, son fils Khalilou vient de sa part me rendre visite
et à nouveau me sont soumis différents faits, petits ou grands, que
j’utilise à nouveau pour arriver à la conclusion d’un traité.
Après quatre jours de négociations, l’Almamy en vient lui-même à me
demander de le rédiger.
Le texte français une fois composé, je fis demander un marabout pour
écrire le texte arabe. Ce fut un travail difficile, parce que la science
assez rudimentaire de ces lettrés ne comporte guère la précision des
expressions. J’eus bien avec Khalilou, personnage très intéressé,
quelques tiraillements ; mais enfin nous vînmes à bout du travail. Au
dernier moment, la question des quatre expéditions faillit tout
compromettre : j’envoyai Makoura à l’Almamy lui expliquer les choses et
enfin j’obtins satisfaction.
Le 14 janvier après midi, accompagné de Badaire et de Makoura, je me
rends chez l’Almamy. Celui-ci, ayant Khalilou auprès de lui, nous reçoit
sur la terrasse de sa maison. Les salutations d’usage faites, je
présente à l’Almamy les quatre exemplaires du traité ; il lit très
rapidement et à haute voix le texte arabe en approuvant à chaque
paragraphe ; la lecture terminée, il dit :
« Cette parole écrite entre moi et les Français, je l’accepte devant
Dieu. »
Je lui passe alors une plume pour qu’il signe au-dessous du texte arabe,
je signe moi-même au-dessous du français, puis de même Badaire et
Makoura.
Prenant alors un pavillon français que j’avais apporté, je le déploie et
le remets solennellement à l’Almamy en lui disant qu’il est le symbole
auquel se reconnaissent entre eux les hommes de notre nation ; que
partout où il flotte il a droit de demander aide et protection.
Le lendemain, j’envoyai à l’Almamy et à ses fils de superbes cadeaux au
nom du Président de la République, à l’occasion de la signature du
traité.
L’acte qui venait d’être signé était à mes yeux d’importance capitale.
On n’en saurait juger ainsi si l’on se place seulement au point de vue
de l’étendue des territoires qui se trouvaient ressortir désormais à
notre protectorat. San, en effet, est seulement un marché, sorte de
ville libre où convergent les caravanes qui, du Sud et de l’Est,
apportent du Ouorodougou et du Gondia l’or et la noix de kola qu’elles
vont vendre plus loin dans le Macina, à Djenné, Bandiagara et même
Tombouctou, ou au Nord, sur la rive gauche du Niger, dans les pays
bambaras. Du Nord viennent aussi d’autres caravanes, qui apportent à San
le sel en barres, qui est le produit base de toutes les transactions
entre le Niger et la côte de Guinée, et les étoffes du Macina. C’est
ainsi qu’à San se coudoient chaque jour au marché les Armat (population
noire) de Tombouctou vendant leur sel, les Dioulas (marchands) du Macina
et du Haoussa offrant leurs étoffes et vêtements brodés, les gens de
Kong, les Bobos qui travaillent très ingénieusement le cuir et le fer,
les Peuls enfin avec les produits de leurs troupeaux.
[Illustration : La rédaction du traité de San.]
Les transactions se font à San en toute sécurité : aucun droit n’est
perçu, ni à l’entrée, ni à la sortie, pas plus que sur les opérations
d’achat ou de vente, et la justice de l’Almamy est reconnue par tous
comme très équitable. Son renom de sagesse et de sainteté est universel
dans toute la boucle du Niger, et le fait d’avoir signé avec moi un acte
semblable au traité dont je viens de parler, devait assurément
prédisposer en ma faveur tous les chefs ou lettrés musulmans que je
pouvais rencontrer dans la suite.
San est entouré par des États divers dont il est indispensable de donner
en quelques mots la physionomie politique en même temps que d’en définir
à larges traits les populations.
Ces pays sont : au Nord, le Sarro ; à l’Ouest, le Baninko, anciennes
provinces de l’empire toucouleur d’El-Hadj-Oumar et d’Ahmadou-Sheikou.
Ce dernier dépossédé, l’année précédente, de sa capitale Ségou, que son
fils Madani n’avait su défendre contre le colonel Archinard, était à ce
moment enfermé dans Nioro, dont bientôt il devait être chassé par nos
armes. Le Sarro avait son Fama (roi) qui avait reconnu notre
suzeraineté, le Baninko relevait de Bodian, Fama de Ségou, mais était,
ainsi que je l’ai dit, fort troublé en ce moment par les menées d’un
marabout peul qui, profitant de l’absence de Bodian et de la faiblesse
de la garnison de Ségou, tentait sous couleur de guerre sainte de se
tailler un État indépendant. Ces deux pays sont peuplés de populations
bambaras. Quelques villages bobos s’étendent le long du Bani, à l’est et
au sud de San.
A l’est de San est le Macina. Le Macina occupe toute la partie
septentrionale et occidentale de la boucle du Niger. Sa capitale est
Bandiagara. La population indigène, actuellement réfugiée dans le massif
montagneux du Hombori au sud-est de Bandiagara, est de race sourhaï ;
elle a été successivement asservie par les Peuls, dont la dernière
dynastie régnante était les Cissé. Puis ceux-ci ont été dépossédés par
les Toucouleurs, lors des guerres d’El-Hadj-Oumar. J’ai dit comment,
après s’être emparé du Macina tout entier et avoir contraint Tombouctou
à lui payer tribut, le conquérant disparut dans une révolte. Son neveu
Tidiani lui succéda vers 1864 environ ; il se refusa à reconnaître la
suzeraineté d’Ahmadou, sultan de Ségou, et, tant que dura sur les bords
du Niger la domination toucouleur, les deux États vécurent l’un vis-à-
vis de l’autre en état de paix armée.
Tidiani n’eut pendant son règne assez long (plus de trente ans) qu’une
seule fois à entrer en contact avec les Européens : ce fut en 1887. Lors
de sa mémorable exploration du Niger jusqu’à Tombouctou, M. le
lieutenant de vaisseau Caron, laissant ses canonnières au mouillage de
Mopti, alla rendre visite dans sa capitale au Cheik du Macina.
A sa mort ce fut un des frères d’Ahmadou, Monirou, qui lui succéda. Il
ne put qu’imparfaitement asseoir son autorité sur le pays ; le parti
toucouleur ne s’était qu’à contre-gré rallié à lui ; celui-ci eût
préféré la domination d’Ahmadou lui-même, reprochant à Monirou d’avoir
autrefois invoqué notre assistance contre son frère.
J’aurai établi la situation exacte quand j’aurai ajouté que
l’instabilité de la situation de Monirou s’aggravait en ce moment. La
chute de la domination d’Ahmadou sur la rive gauche du Niger était à
prévoir à bref délai ; la seule place qui lui restait, Nioro, venait de
tomber au pouvoir du colonel Archinard (1er janvier 1891), et, de tous
leurs vœux, les Toucouleurs du Macina appelaient la venue du fugitif,
décidés à lui offrir le turban s’il réussissait à gagner les bords du
Niger et à abandonner Monirou à sa vengeance.
D’autre part, l’ancienne famille régnante, représentée par Ahmadou-
Addou, Oumar-Balobo et Seydou, s’agite et voudrait profiter de
l’impopularité de Monirou pour ressaisir le pouvoir en chassant les
Toucouleurs.
Les campements peuls qu’ils commandent sont dans le voisinage de San à
une dizaine de kilomètres dans l’Est, à Tnéniba et plus loin à Fio. Mais
la désunion règne entre eux et ils n’osent point se compromettre
ouvertement vis-à-vis de leurs fanatiques congénères, en nous faisant
des ouvertures pour les appuyer.
Monirou, qui craint toutefois cette éventualité, aussitôt qu’il est
avisé de mon arrivée à San, envoie une colonne de trois cents
Toucouleurs sur le flanc de la route San-Tnéniba-Fio et me fait prévenir
qu’il me fera attaquer si je m’engage dans cette direction. Ahmadou-
Addou, de son côté, me refuse le passage que je lui demande sur son
territoire.
C’est en conséquence de la situation politique que je viens de définir
que, ne pouvant prendre la route de l’Est pour gagner le Mossi, je dus
me rabattre sur une route par le Sud-Est.
Au sud de San s’étend une région connue sous le nom de Miniankala. On
peut la diviser en deux parties. Le Miniankala nord dépendait du Ségou,
le Miniankala sud récemment conquis dépendait de Tiéba. Mais il faut
considérer que ces attaches politiques sont très vagues, et il faut voir
là en réalité une série de groupes de villages qui sont souvent les uns
vis-à-vis des autres en état d’hostilité. L’aspect général de la contrée
est boisé, le sol y est bien arrosé et d’une grande fertilité.
La terre est ici admirablement cultivée ; la houe a un fer de 25
centimètres de large et de 35 centimètres souvent de longueur, et c’est
au minimum à cette profondeur que les terres sont défoncées partout ;
les terres sont fumées et retournées au moins deux fois avant l’époque
des semailles ; ainsi, en ce moment, le mil est encore en gerbe dans les
lougans que déjà les terres sont préparées, les chaumes de la dernière
récolte enfouis.
Les cultures principales sont le mil, le coton en très grande quantité,
dont les champs, souvent fort grands, sont entourés de clôtures serrées
en tiges de mil. C’est le coton annuel. Pour le semer, on plante d’abord
du mil en sillons espacés, puis entre deux rangs de mil on sème le
coton ; autour du champ on plante du mil très serré ; lorsque l’arbuste
est sorti et peut affronter le soleil, on coupe le mil protecteur ;
puis, lorsque la gousse va s’ouvrir, on recourbe les tiges du mil de
l’enceinte, garantissant ainsi le champ des effets des grands vents et
aussi contre les animaux.
L’indigo est planté sur foule de points, ainsi que l’igname et le
manioc ; dans tous les villages il y a en outre de nombreux jardins pour
la culture vivrière ; le riz ne se récolte plus guère depuis Scienso,
mais l’herbe de Guinée croît en abondance et donne un excellent fourrage
aux bestiaux, qui sont très nombreux. Cependant ceux-ci sont surtout la
propriété des Peuls et ils ne dépassent guère Bougounsou dans l’Ouest.
Partout où sont des bestiaux, on trouve abondamment du lait délicieux et
du beurre excellent. Depuis Bamakou jusqu’ici nous avons fait
exclusivement la cuisine au beurre.
Le karité[7] est très abondant et dans tous les villages on trouve des
trous à noix et des fours. La préparation est la suivante : au moment de
la cueillette, les indigènes mangent la pulpe sucrée du fruit et
enfouissent les noix dans des trous, en les recouvrant de terre
mouillée. Dans cet état la noix se conserve très longtemps sans se
modifier beaucoup dans sa forme ; toutefois le beurre intérieur se
resserre, se durcit et peut facilement être détaché de la coque. On met
alors la noix dans un mortier et avec un pilon on décortique ; la coque
est rejetée, puis le beurre est écrasé entre des pierres plates. Ce
beurre écrasé est mis ensuite dans de grandes marmites en terre et
celles-ci dans un grand four ; on laisse cuire quelques heures, puis on
fait des pains que l’on entoure de feuilles et ainsi le beurre se garde
pendant de longs mois.
[Illustration : De San à Sikasso.]
A partir des rives du Baninfing le terrain devient ferrugineux et dans
nombre de villages existent des fours à fer.
Ces fours sont circulaires et ont à peu près 3 mètres de haut, ils sont
construits par assises successives de banco (terre battue séchée au
soleil) et de gangue d’anciennes coulées. Les forgerons de plusieurs
villages se réunissent, font une grande fête et se séparent de leurs
femmes pour toute la période de la récolte et de la fonte du fer.
La récolte du minerai se fait ou à la surface du sol ou par des
fouilles ; à cet effet on creuse des trous de plusieurs mètres de
profondeur pour extraire le minerai d’un filon. Le minerai récolté, on
fait le charbon.
On charge le four avec du charbon et sur le charbon on charge du minerai
mélangé avec du sable comme fondant ; des trous pratiqués à la base
permettent de passer les tuyères des soufflets et pendant la première
partie de la chauffe on active la fonte au moyen de ces soufflets. Le
fer est recueilli dans un creuset situé à la partie inférieure du four ;
on le fait couler au dehors, puis on décape à froid le fer de la gangue
qui y est adhérente après le refroidissement. Le fer ainsi obtenu est de
bonne qualité, mais souvent il est brûlé ; en tout cas, une grande
partie en est perdue.
Au point de vue de la nourriture, celle-ci est un peu différente dans le
Miniankala et dans le reste des pays bambaras. Le couscouss au mil
concassé est inconnu, le mets général est le _thou_ ; c’est du petit mil
écrasé au pilon, puis réduit en farine entre deux pierres ; on cuit
ensuite cette farine comme la farine de sarrasin en France ; à part, on
fait une sauce pour la viande, on lie cette sauce avec de la feuille de
baobab (lalo des Ouoloffs). Cette nourriture n’a rien de désagréable,
quoique un peu lourde.
En route, au voyageur qui passe on n’offre point l’eau pure, mais bien
de l’eau mélangée d’un peu de farine de mil aiguisée d’une pointe de
piment, ou encore de l’eau avec cette même farine et du pain de singe
(fruit du baobab).
Le vêtement est celui des Bambaras, y compris le grand bonnet, le
carquois et les flèches ; fusils en nombre restreint dans l’Est, plus
nombreux en se rapprochant de l’Ouest, tous ou presque tous de
fabrication anglaise.
Au milieu de la forêt sont d’immenses clairières défrichées de plusieurs
kilomètres de diamètre ; au centre se groupent sept, huit, dix, quinze
villages souvent, fortifiés isolément. Cette sorte de confédération a
son chef choisi qui prend le titre de Fama. Le village du chef donne son
nom au groupe et les divers villages qui composent celui-ci portent le
nom de Soukhala (dépendance).
Diondio comprend trois villages, Koutiala une dizaine, Djitamana trois,
etc., etc.
La population du Miniankala est de race senofo, très proche parente de
la race bambara, mais parlant une langue toute différente. Beaucoup de
Markas (branche de la race bambara) se mélangent aux Senofos et exercent
le commerce, ce sont les Juifs de la race noire. Dans le Miniankala,
fait unique dans tout le Soudan, l’anthropophagie existe. J’en avais
vaguement connaissance et je doutais, mais à Diondio je dus me rendre à
l’évidence. Pendant mon séjour sous les murs du village, un cadavre
porté par quatre hommes fut introduit dans l’intérieur du tata (enceinte
fortifiée) et partagé sous les yeux de mes hommes entre les divers
membres de la famille.
Dans ce village se trouvait une fille du Mamby de Kangaba qui avait été
réduite en captivité à la suite de la prise de Kangaba par Samory vers
1884 et vendue à Diondio. J’entrepris de racheter cette jeune fille pour
la rendre à son père et elle me confirma que fréquemment on faisait dans
le village des festins de chair humaine. Elle disait aussi que jamais on
ne tuait un homme pour le manger, mais que c’était seulement le mode de
sépulture usité dans le pays. Il y a lieu de penser que dans les
expéditions de guerre les cas d’anthropophagie sont nombreux.
Mon but, en partant de San, était de descendre vers le Sud jusqu’en un
point qu’on m’avait signalé, Koutiala, d’où une route fréquemment
employée par les caravanes se dirigeait sur Bobo-Dioulasso. J’espérais
tourner ainsi les pays peu hospitaliers ressortissant à Amadou-Addou.
Nous partîmes de San le 18 janvier. Très péniblement, la caravane se mit
en route pour atteindre dans la matinée le village bobo de Scienso. Un
excellent accueil nous y était réservé, grâce à mes anciens amis de
Tiekelinso, grâce aussi à l’Almamy de San que les Bobos tiennent en
grande vénération.
Malgré l’achat de plusieurs animaux, je trouvais mon convoi trop lourd
et dans la journée j’expédiai des hommes et des animaux transporter à
San, pour les remettre entre les mains de l’Almamy qui les ferait
parvenir à Ségou par une occasion, quelques caisses et mon bateau
_Berton_.
Pour attendre le retour des hommes, nous fîmes séjour le lendemain.
C’était grand marché, partant grande beuverie de dolo ; aussi, dès midi,
le village entier était ivre.
Les jeunes gens, vers deux heures, vinrent me faire montre de leurs
talents chorégraphiques. Je trouvai à leurs danses et aussi à leurs
costumes une analogie singulière avec des scènes semblables dont j’avais
été témoin autrefois aux îles Marquises.
Particularité à signaler, les eaux de Scienso provenant de puits, sont
blanches comme de l’eau de savon ; elles tiennent en dissolution, je
crois, une forte proportion de sels de magnésie. Cependant elles cuisent
bien les légumes et dissolvent le savon. Elles produisirent, en tout
cas, sur Badaire et sur moi — sur moi surtout — un effet désastreux et
je suis disposé à leur attribuer l’état de fatigue que je ressentis
pendant près de trois semaines.
[Illustration : Groupe de lavandières à Sikasso.]
Un peu allégé, le convoi prit une marche plus normale à partir de
Scienso, que nous quittâmes le 20 avec un guide. Celui-ci, arrivé au
village minianka voisin, déclina ses services, et, allant trouver le
chef du village, se fit remplacer. Ainsi il devait en être tout le long
de la traversée de cette région pour les causes que j’ai dites ci-
dessus, résultant souvent de l’indépendance et de l’hostilité des
villages les uns vis-à-vis des autres. Aussi, perdait-on le temps sur
les chemins sans avancer, et les difficultés s’accroissaient encore du
fait que de plus en plus rares étaient les gens qui parlaient la langue
bambara.
Le 24 janvier, nous traversâmes, non sans quelques difficultés, le
Baninfing et, dans la soirée, nous arrivâmes à Bougounso, où je trouvai
un agent du Fama du Kénédougou, notre allié Tiéba. Ma résolution fut
vite prise.
Tiéba, auprès duquel, comme résident, se trouvait le capitaine
d’infanterie de marine Quiquandon, faisait à ce moment le siège du gros
village de Kinian dans le Sud-Ouest par rapport à Bougounso. J’ai dit
que Bodian, Fama de Ségou, appuyé de M. le lieutenant Spitzer, était
venu quelque temps avant se joindre à lui avec les contingents du Ségou.
Je savais Tiéba redouté et respecté dans son pays, dont Bougounso était
l’entrée ; partout mon convoi pouvait y circuler en toute sécurité.
J’entrepris de laisser le convoi marcher sous la direction de Badaire
jusqu’à Koutiala où il devrait m’attendre, et, de mon côté, de me porter
sur Kinian. J’espérais, grâce aux bons offices du capitaine Quiquandon,
obtenir : 1o des interprètes bobos et senofos qui me faisaient défaut ;
2o des hommes à engager pour augmenter mon personnel ; 3o des animaux
pour alléger les miens fatigués et en partie blessés.
Le 25, avec deux tirailleurs, mon interprète et mon domestique,
emportant seulement un peu de linge et mes instruments astronomiques, je
partis avec un guide et deux porteurs qui devaient se relayer de village
en village. J’eus bien quelque peine, le soir, à Niensensou, à obtenir
l’hospitalité du chef de village, mais je crus que cela tenait à ce que
nous étions arrivés de nuit. Or, une fois la nuit venue, partout dans le
Miniankala, les portes des villages sont fermées et il est à peu près
impossible d’en forcer l’entrée. Y réussit-on, qu’on n’est guère plus
avancé, car le chef de village, par tradition, est invisible de la chute
du jour au soleil levant. C’est là une coutume générale dont il faut
voir la cause dans la crainte qu’ont les chefs d’être assaillis par des
ennemis personnels ou même des mécontents ivres de dolo.
Le lendemain, au village de Famousassou, je trouvai chez les notables et
les habitants une hostilité mal déguisée ; on me refusa guides et
porteurs. Après bien du temps perdu, je réussis à gagner Kimbéri, où je
m’arrêtai vers dix heures hors du village, sous un énorme ficus. Cette
fois, je n’eus plus d’illusion à me faire. Impossible de trouver un
homme hors du village, d’y acheter la moindre nourriture ou même
d’obtenir qu’on fît cuire le riz de mes hommes. Ce ne fut qu’après trois
quarts d’heure de recherches qu’on finit par trouver le chef du village,
que le guide et l’interprète m’amenèrent penaud, car on l’avait surpris
caché dans une case obscure, craintif parce qu’il ne savait pas
l’accueil que lui feraient ses administrés, qui tous s’étaient enfuis.
Par gestes, par l’offre de cadeaux, je lui fis comprendre ce que je
désirais de lui ; mais, aussitôt qu’il le put, il s’enfuit et ne revint
plus.
Heureusement que, campé non loin, se trouvait un Peul avec quelques
animaux. Je me trouvais en bien mauvaise situation ; mon guide et mes
porteurs, de crainte que je ne les emmenasse plus loin, s’étaient
sauvés. Je restais seul, sans savoir la direction de la route, dans
l’impossibilité de communiquer avec les habitants. Cet homme, qui aurait
pu me renseigner, manifesta tout d’abord la plus vive répugnance ; puis
enfin, voyant apporter la nourriture du village, où les hommes l’avaient
fait cuire eux-mêmes, séduit par la vue de la viande et l’offre d’une
boîte d’endaubage vide, il se laissa amadouer.
J’appris alors de lui que les ruines que je voyais partout depuis la
veille remontaient à l’an dernier et étaient l’œuvre de Tiéba, qui avait
rasé les villages et réduit la population pour les deux tiers en
esclavage, à cause des pillages exercés sur les caravanes venant de San
ou y allant, alors que Tiéba, qui avait besoin de sel pour faire
subsister son armée, avait demandé que les routes fussent libres pour le
commerce.
Parlant de l’ancien Fama de Kimbéri, le Peul me dit que c’était un grand
guerrier redouté au loin et qui faisait durement payer aux caravanes le
passage qu’il leur concédait parfois dans ses rares moments de bonne
humeur. Les malheureux marchands ruinés par ses exactions venaient se
plaindre souvent et tentaient même de l’attendrir par leurs larmes.
Peine perdue, ce qui était demandé était froidement exigé et la réponse
immuable aux doléances du malheureux était un indifférent _Sabari !_
(tais-toi). Le surnom lui en était resté. Le Fama Sabari, tombé aux
mains de Tiéba, avait été tué l’année précédente.
A deux heures, quand je veux partir, j’obtiens difficilement du Peul
qu’il m’indique le chemin de Koutiala. Enfin, à l’aventure, nous nous
mettons en route. Je choisis un sentier bien battu que je suis. Vers
quatre heures et demie, je m’aperçois, à des déboisements plus nombreux,
que nous approchons d’un village. Quel est-il ? Je l’ignore ; mais comme
la nuit n’est pas loin, il m’y faudra camper ; j’envoie mon interprète
pour demander au chef l’hospitalité. Après un léger repos, on se remet
en route, je suis les traces du cheval de Makoura. Vers cinq heures,
enfin, nous débouchons dans une immense plaine où l’on aperçoit de
nombreux villages. La nuit vient, on presse la marche, nous égrenons les
tatas comme les grains d’un chapelet à la recherche du village du Fama.
A la nuit faite, Makoura n’est pas de retour ; je ne peux plus suivre
ses traces et il nous est impossible d’obtenir de réponse des rares gens
que nous trouvons hors des murs. Enfin, j’avise la porte d’un tata, où
deux hommes sont assis. Je mets pied à terre et tente de parlementer par
l’intermédiaire d’un de mes hommes qui parle bambara, mais comprend à
peine quelques mots de français. Nous demandons le village du Fama ;
dédaigneusement on indique le Sud-Est. Enfin, sur la demande d’un de mes
hommes qui désire de l’eau, une femme sort qui fort heureusement parle
quelques mots de bambara ; par le don d’une pièce de cinquante centimes
et en faisant appel à ses bons sentiments, je réussis à l’émouvoir sur
notre sort. Nous sommes des voyageurs perdus, elle nous doit une marque
d’hospitalité puisqu’elle nous a offert de l’eau. Elle parlemente
vivement avec les deux indifférents, dont l’un se décide enfin,
moyennant une somme de 200 cauries payée d’avance, à nous guider au
milieu de la nuit jusqu’au village du Fama.
A sept heures, nous sommes enfin rendus à une sorte de caravansérail, où
un Marka, commerçant, donne gîte aux caravanes de passage.
Nos tribulations sont à leur fin. Grâce à cet homme dont j’ai connu les
deux frères, je puis trouver gîte pour la nuit chez le frère du Fama,
vieillard aimable, qui me donne l’hospitalité la plus généreuse. Vers
dix heures, Makoura revient et je puis m’expliquer avec mon hôte et me
renseigner.