marche. Le 8, dans la journée, passant à Nyamina, je règle avec le
sergent du poste les détails relatifs au passage du convoi de terre. Le
10, à dix heures et demie du matin, avec mes huit pirogues, j’accostais
la berge de la rive droite, en face la résidence de Ségou. En deux mois
nous avions franchi les 1700 kilomètres qui séparent Saint-Louis de
Ségou ; c’était d’heureux augure, car de la mise en train dépend souvent
le succès final d’une expédition. Ce résultat n’a pu être atteint que
grâce à l’extrême complaisance que me témoignèrent le commandant
supérieur et tous mes camarades au Soudan, en mettant à ma disposition
tout ce qui était en leur pouvoir. Mon entreprise n’était pas sans
éveiller quelque peu leur scepticisme, parfois ; mais dans leurs actes
ils se solidarisaient dans une seule pensée : assurer, dans la mesure de
leurs moyens, mon succès. Le succès est venu, ils en ont leur part. Je
les en remercie.
Ségou était le dernier des postes du Soudan ; en ce point j’avais à
faire mon organisation définitive.
Ségou-Sikoro est la capitale de l’ancien empire fondé par le prophète
toucouleur El-Hadj-Oumar. L’odyssée de ce conquérant appartient à notre
histoire coloniale. Retour de la Mecque vers 1850, il tenta de
constituer dans le bassin du Sénégal, à son profit et à notre détriment,
un empire musulman. Battu dans le Fouta sénégalais par le général
Faidherbe, il se retira au delà de la Falémé et vint assiéger en 1856 le
poste de Médine, qui était alors notre sentinelle avancée vers
l’intérieur.
[Illustration : L’intendante en chef du Fama de sansanding.]
La défense héroïque de la garnison permit au général Faidherbe, alors
gouverneur, d’arriver en temps utile pour la débloquer. A partir de
cette date, El-Hadj-Oumar franchit le Sénégal et, en un petit nombre de
campagnes, réussit à mettre sous ses lois, tous les pays bambaras et
malinkés entre Sénégal et Niger, asservissant les populations qui
refusaient de se convertir à l’Islam. A Ségou, l’ancienne capitale des
Famas (rois) bambaras, il établit sa propre capitale où il laissa comme
chef son fils Ahmadou-Sheikou, pendant qu’il continuait vers l’Est sa
marche conquérante. Il s’empara de Macina et contraignit Tombouctou à
lui payer tribut, puis mystérieusement disparut, tué, dit-on, à
Bandiagara, au cours d’une révolte.
Ahmadou-Sheikou lui succéda en prenant le titre de Lamido-Dioulbé
(Commandeur des Croyants). Point n’est besoin de relater ici l’histoire
de la longue lutte que nous dûmes, sous diverses formes, soutenir au
Soudan contre ce potentat fanatique et sanguinaire.
En avril 1890, Ségou tombait presque sans coup férir au pouvoir de la
colonne du colonel Archinard.
Le capitaine Underberg, de l’artillerie de marine, fut investi des
fonctions de résident à Ségou, auprès du Fama bambara restauré, qui
devenait notre protégé. Ce Fama, pris dans la dernière famille régnante,
fut supprimé à la suite d’une conspiration contre le résident, qui fut
découverte ; un homme de famille royale qui nous avait donné de
nombreuses marques d’attachement, Bodian, le remplaça.
Sur la berge, en débarquant, je trouvai le capitaine Underberg qui
venait au-devant de moi avec les officiers de la Résidence. C’était
d’abord le docteur Grall, un vieil ami. Nous avions fait ensemble
autrefois une traversée légendaire à bord d’un transport à voiles
revenant de la Nouvelle-Calédonie, cent trente-huit jours de mer avec
une unique relâche de quatre jours à Sainte-Hélène, puis je l’avais
retrouvé plus tard au Soudan. L’enseigne de vaisseau Hourst, commandant
la flottille du Niger, qui, peu après, devait recevoir simultanément son
grade de lieutenant de vaisseau et la croix de chevalier de la Légion
d’honneur ; puis le docteur David, médecin de la flottille, que j’avais
autrefois connu à Tahiti ; enfin un simple artilleur, Godichet, qui
remplissait de multiples fonctions dont il s’acquittait fort bien. Il
était le seul soldat européen, et, pour lui moins faire sentir son
isolement, les officiers l’acceptaient à leur table.
Tous étaient de gais compagnons et des hommes de valeur ; leur santé
était très bonne, la cause venait de ce qu’on n’était pas oisif à Ségou.
Underberg, qui, autrefois, avait étudié l’architecture, était en train
de construire la Résidence sur les ruines de l’ancien Dionfoutou
(palais) d’Ahmadou ; il avait tenu à respecter l’architecture locale et,
ainsi qu’on peut s’en rendre compte par la reproduction ci-contre, elle
avait fort grand air, la Résidence, avec ses ornements coniques qui
dessinaient les crêtes. Hourst construisait un port entaillé dans la
berge du fleuve pour abriter les canonnières, et aussi un arsenal qui
devait servir de logement au personnel, de remise au matériel et aux
rechanges de la flottille. Grall[3] empaillait des oiseaux, faisait de
l’histoire naturelle, chassait, et avec passion jouait de la clarinette,
instrument sur lequel il avait un talent apprécié. David, avec le plus
grand succès, se livrait à l’exercice de son art ; il avait réussi un
grand nombre d’opérations délicates.
[Illustration : Palais de la Résidence à Ségou.]
Quoique trois mille travailleurs fussent encore occupés journellement
aux travaux, certains bâtiments de la Résidence au premier étage étaient
très logeables déjà. Chacun vaquait, le jour durant, à ses occupations
accoutumées ; le soir, on se retrouvait réunis à table. Avec Hourst,
nous nous étions attelés à une série d’observations et de calculs
astronomiques qui devaient me servir de point de départ pour mes
opérations ultérieures. Aussitôt que Badaire fut arrivé, le 14 décembre,
il se mit à la réfection des charges, à la confection de bâts. Puis
vinrent les achats d’animaux de transport, des bœufs porteurs.
Le labeur de la journée accompli, on devisait gaiement le soir après
dîner. C’était le bon moment. Les récits de voyage, de guerre, de
plaisirs se succédaient à l’envi. Les souvenirs du pays étaient le plus
longuement évoqués : la France, la Patrie, Dieu combien on l’aime à
cette distance ! et chacun de supputer les mois, les jours qui restent
encore avant de la revoir. C’est là l’espérance qui soutient, qui fait
la saveur de la tâche journalière ; on se sent grandir, si petit qu’on
soit, à savoir que tout travail, quelque ingrat qu’il soit, est profit
pour la patrie absente mais représentée par le pavillon aux trois
couleurs qui flotte sur le bâtiment central.
Tout à coup, autour de la table un silence se fait. Les domestiques
entrent, qui ont fini leur service ; ils vont regagner le village pour
la nuit ; ils se rangent et celui qui par sa situation a le droit de
porter la parole, gravement prononce ces mots :
« Commandant, messieurs les officiers, toutes les brutes, tous les
animaux qu’il y a dans le poste, y a dire bonsoir.
— Bonsoir les animaux, bonsoir les brutes, » répond gravement Underberg.
Un éclat de rire général accueille l’humoristique salut de la conception
d’Underberg et la conversation interrompue un instant reprend jusqu’au
coucher ; à moins qu’on n’aille jusqu’au bord du fleuve contempler, au
milieu du profond silence de la nature endormie, les flots du majestueux
Niger qui scintillent à la clarté des astres de la nuit. Au loin,
vaguement on perçoit les bruits du tam-tam aux sons duquel les noirs
font la veillée ; peu à peu tout rentre dans le calme, quelques rares
grenouilles coassent seules dans les bas-fonds marécageux ; la
silencieuse sentinelle qui, pieds nus, se promène devant la porte, rend
les honneurs aux officiers qui rentrent, et chacun va prendre quelques
heures de repos.
Ainsi, pendant douze jours furent poursuivis les derniers détails
d’organisation, et chacun d’aider de tous ses moyens aux préparatifs de
la dernière heure.
Les adieux furent tout de reconnaissance et d’espoir. Merci ! Au revoir
en France !
Hélas, mon pauvre ami Underberg et aussi David ne devaient jamais revoir
le sol natal. Ils reposent là-bas sur les bords du grand fleuve
africain, loin de ceux qui les ont aimés, ayant sacrifié leur vie, comme
tant d’autres que j’ai connus jeunes et pleins d’ardeur, à une grande
idée qu’on ne saurait traiter de chimère, car elle est l’avenir !
[Illustration]
[Illustration : Écrivain public.]
CHAPITRE II
=De Ségou à Sikasso=
Départ de Ségou. — L’empire de Ségou. — La nuit du 1er janvier 1891 à
Fatené. — Mauvais accueil à Ouakoro. — Le passage du Bani. — San. —
L’Almamy de San et le traité. — Scienso. — Traversée du Miniankala. — Je
quitte ma mission à Bougounso. — Attitude hostile de Kimberi. —
J’attends ma mission à Koutiala. — Départ de Ouelenguena pour Kinian. —
Le siège de Kinian. — Quiquandon. — Crozat. — Le Fama Tiéba. — Bodian,
Fama de Ségou. — Je rejoins ma mission à Sikasso. — Je rétablis la
discipline et organise le départ.
Le 23 décembre, l’organisation est terminée ; la mission se compose du
personnel énuméré plus haut, plus trois porteurs, dix bourriquots, dix
bœufs porteurs.
Vers trois heures commence le chargement ; à quatre heures, on se met en
route. Les adieux sont émus, nous avons conscience que, pour longtemps,
nous avons vu non seulement les derniers de nos compatriotes, mais même
les derniers Européens.
Mon but est de marcher droit à l’Est vers San, et, de ce point, de
gagner Say en continuant la même direction.
A Sanin-Koura, nous prenons le campement du premier jour, vers six
heures, mais nombre d’animaux n’ont pas coutume de porter et ont entravé
la marche ; on mit près de trois heures pour faire 3 kilomètres.
L’inconvénient, je le sens dès ce jour, est que j’ai plus d’animaux que
de conducteurs ; les hommes ne sont pas eux-mêmes sans y mettre une
certaine mollesse ; il faut que quelques jours se passent, car il leur a
coûté de quitter Ségou. Pour eux comme pour nous, la mission n’a en
réalité commencé qu’aujourd’hui.
Le lendemain, nous suivons encore le Niger jusqu’à Baninkoro, puis nous
prenons à l’Est par Pentiéla, Tessenébougou, Boussé, Kala, Dionfalla.
Nous traversons ainsi le plateau peu élevé, marécageux même sur un grand
nombre de points entre le Niger et le Baninko ou Bani.
Peu à peu la marche se régularise.
Le service au camp est réglé de manière très uniforme, que j’indiquerai
en quelques mots. Un peu avant le jour, je donne le réveil ; mes
domestiques ont été réveillés un moment avant par la sentinelle de la
dernière veille. Pendant qu’on refait mes cantines et qu’on boucle les
lits, Badaire et moi mangeons rapidement un bouillon, un peu de viande
froide additionnée d’un verre de vin, puis d’une tasse de café tant
qu’il y aura de l’un et de l’autre. Aussitôt on bâte et l’on charge, et,
vingt minutes environ après le lever, le convoi se met en marche dans
l’ordre suivant : le guide devant, puis l’interprète et moi-même ; le
convoi suit ; enfin la marche est fermée par Badaire, qui a pour mission
de faire rallier les traînards et de veiller au rechargement des
animaux. Je me renseigne en même temps que je fais le levé de la route.
On fait des haltes de quelques minutes toutes les heures, pendant
lesquelles on revoit les charges.
Arrivés à l’étape, on décharge les bagages qui sont empilés au centre du
camp ; par-dessus on jette une tente en guise de bâche ; sous l’arbre le
plus proche on hisse l’autre tente ; aussitôt l’on va abreuver les
animaux et on les conduit au pâturage. Une demi-heure avant la nuit
rentrent les animaux auxquels on donne le mil ; on abat la tente et l’on
resserre le camp pour la nuit.
[Illustration : De Ségou à San.]
A ce moment a lieu le repas du soir. Celui-ci terminé et la nuit faite,
on règle le service ; j’indique la place des feux et Badaire, sur un
contrôle, commande les sentinelles. Trois hommes sont désignés, qui se
relayent jusqu’au jour en trois veilles. La sentinelle de la dernière
veille donne le fourrage de réserve et le mil aux animaux, et, en temps
convenable, éveille mon cuisinier.
Deux, trois fois par nuit je saute de mon lit pour faire le tour du
camp. Badaire n’arrive que très à la longue à prendre cette habitude.
Au camp, je fais mon journal, je prends des renseignements sur les
routes et le pays, je tiens palabre avec les chefs, enfin, je fais
journellement des observations astronomiques que je calcule aussitôt.
Badaire fait réparer les charges, distribue les rations, cherche dans
les sacs les cadeaux que je lui demande, en consultant son contrôle.
Pendant ces premiers jours, la marche a été très mauvaise ; les hommes,
peu accoutumés aux bœufs porteurs, les chargent mal ; les animaux eux-
mêmes, mal dressés, se déchargent sans cesse ; les charges sont lourdes
et souvent mal arrimées. Enfin, à Ségou, je n’ai pu trouver
qu’insuffisamment hommes et animaux.
Depuis huit mois à peine notre domination, comme je l’ai exposé plus
haut, a été assise sur la rive droite du Niger ; j’ai dit aussi comment
on avait dû substituer au premier Fama choisi, lequel était de la
famille des Diaras, un deuxième, Bodian, qui était Kourbari[4]
d’origine. Or cette substitution violente n’avait pas été sans provoquer
du trouble dans le pays. Les indigènes, qui avaient vu avec bonheur la
restauration de leur dynastie nationale, n’avaient accepté qu’à contre-
gré l’avènement de Bodian. Ils avaient rêvé de leur affranchissement
complet, notre protectorat effectif n’était point pour leur plaire.
Aussi bientôt, de tous côtés, éclatèrent contre l’autorité de Bodian des
révoltes partielles qu’il fallut réprimer. D’autre part, notre Fama
manquait de prestige : la guerre seule, en lui mettant en main des
ressources qu’il distribuerait ensuite à ses compagnons, pouvait le
relever à leurs yeux.
Le résident crut avoir trouvé l’occasion en conseillant à Bodian de
lever les contingents pour aller conjointement avec Tiéba, Fama du
Kénédougou, notre allié, mettre le siège devant un gros village de
l’intérieur nommé Kinian, repaire de détrousseurs de caravanes, qui
était en lutte ouverte contre lui.
Bodian partit et avec lui M. le lieutenant Spitzer, quelques spahis,
tirailleurs et une pièce de canon ; Tiéba avait auprès de lui, comme
résident, le capitaine Quiquandon que secondait le docteur Crozat.
De ce fait, le nord du Ségou se trouvait dégarni et le moment parut
convenable à un marabout des bords du Baninko de lever l’étendard du
prophète et d’appeler à la guerre sainte contre Bodian et les Français
les Peuls nomades et les Bambaras, partisans des Diaras. Les chefs des
pays voisins appuyaient plus ou moins le fauteur de troubles, en
particulier le Roi du Sarro, pays situé entre le Ségou et le Macina.
Telle était la situation politique au moment de notre départ de Ségou,
situation contre laquelle le résident était pour le moment impuissant.
Toutefois, jusqu’à Dionfalla, l’attitude de la population avait plutôt
été sympathique et j’avais trouvé aisément, dans chaque village d’étape,
les quelques hommes que j’avais demandés pour aider mon personnel
insuffisant.
En arrivant à Fatené, le 30 décembre, je pris campement à une centaine
de mètres du village, sous un très beau tamarinier, et j’envoyai
aussitôt, comme de coutume, mon interprète saluer le chef de village,
lui annoncer ma venue et mes projets, lui demander contre payement les
vivres qui m’étaient nécessaires.
Mon interprète trouva chez le chef des dispositions plutôt hostiles ; il
ne vint pas me voir, m’envoya ses conseillers, et, au cours de la
journée, suscita à tout propos des difficultés. J’avais décidé de faire
séjour le lendemain, parce que c’était jour de grand marché et que je
voulais faire des provisions en même temps que donner un jour de repos à
mes animaux.
Le lendemain, la situation devint bien différente. Fatené était un grand
village aux confins du Ségou, du côté du Sarro, si bien que les jours de
marché il s’y trouvait un grand nombre d’étrangers.
Ce jour-là en particulier s’y donnèrent rendez-vous les agents du
marabout révolté, qui venaient tenter de raccoler des partisans tant
dans le Ségou que dans le Sarro.
Sous les prétextes les plus divers mon camp ne désemplissait point de
gens venus d’un peu partout, ou pour me saluer, ou pour se renseigner.
Vinrent ainsi les neveux du Roi du Sarro et foule de chefs des environs.
Vers trois heures de l’après-midi, j’avais appris par les renseignements
que les agents du marabout avaient presque décidé le chef de Fatené à
m’attaquer le soir après le départ des femmes du marché. Une lettre que
je recevais au même instant du capitaine Underberg se terminait par
cette phrase : « Veillez, car les gens du marabout ont l’intention
d’aller vous cueillir du côté de Fatené. Heureusement que dans ce pays
on parle beaucoup, mais qu’on agit peu. »
Vers le soir, au retour des animaux, mes bergers me rapportent des
propos tenus sur le chemin par des femmes du Sarro qui retournaient chez
elles après le marché : « Les gens de Fatené attaqueront le blanc cette
nuit, disaient-elles ; mais nos hommes n’y seront point s’ils ont écouté
nos conseils ; ils n’ont rien à y gagner que des mauvais coups. »
Je n’avais pas voulu prendre de dispositions particulières jusqu’à la
chute du jour, de crainte d’éveiller les soupçons, et je savais que les
projets belliqueux qui étaient dans l’air ne seraient pas mis à
exécution avant un grand korfo (palabre, réunion) qui se tiendrait dans
le village, après que les femmes du marché seraient rentrées et que les
portes auraient été fermées.
Aussitôt la nuit venue, je prends mes mesures de défense. On éventre les
ballots d’outils ; je fais élaguer les basses branches du tamarinier
sous lequel était établi le camp, et couper la brousse de manière à me
ménager des champs de tir du côté du village. Les animaux sont parqués
en arrière, bien couverts par des abatis. Autour de l’arbre, avec les
charges, je construis un retranchement, à l’intérieur duquel on place
ouvertes les caisses de munitions.
Cela fait, je place à 50 mètres en avant du camp deux petits postes et
j’envoie jusqu’aux abords du village des hommes écouter et surveiller.
Moi-même, avec l’interprète, je pousse une reconnaissance jusqu’à l’une
des portes.
Deux espions que j’ai dans le village sortent vers neuf heures et me
disent que l’attaque a été décidée pour le lever de la lune, qui doit
avoir lieu vers dix heures. Il y a eu un korfo très bruyant, accompagné
d’une grande beuverie de dolo[5]. Les guerriers sont ivres et refusent
d’écouter les avis de quelques vieux qui n’approuvent pas leurs projets.
Cependant, affirment mes hommes, tout espoir n’est pas perdu et les
choses pourront s’arranger peut-être si le parti des étrangers n’est pas
le plus fort. Je renvoie aussitôt l’un d’eux dans le village en lui
donnant pour mission d’essayer de susciter une querelle en prenant à
partie l’un de ces étrangers.
Le temps se passe dans l’attente, la lune se lève sans qu’aucun
changement se produise. Dans le village, des clameurs qui vont
grandissant s’éveillent ; on entend les bruits du tam-tam qui doit
rallier les guerriers aux portes. Toutes les têtes sont échauffées, des
disputes interminables ont lieu, au milieu desquelles domine le cri :
« Il faut attaquer les blancs ! »
Au camp, tout est dans le plus grand calme ; je suis beaucoup plus
rassuré depuis le lever de la lune, car on y voit presque comme en plein
jour ; toute surprise est impossible et je suis bien décidé à brusquer
l’attaque en ouvrant le feu aussitôt que les assaillants sortiront du
village.
La veillée se fait en devisant de choses et d’autres ; de temps en
temps, l’un de nous se détache pour aller jusqu’aux petits postes. On
mène toujours grand bruit au village.
Tout à coup, Badaire, qui a tiré sa montre plusieurs fois depuis quelque
temps, se lève et me souhaite la bonne année.
C’est en effet l’année 1891 qui commence. Sous quels auspices ? Nous le
saurons tout à l’heure. Et tout entière, pour nous, elle s’écoulera loin
des nôtres, et après elle une autre encore peut-être !
Vers minuit et demi, je me rapproche du village où les rumeurs semblent
s’affaiblir. Mon espion revient et déclare que tout danger n’est pas
conjuré, mais que mes partisans ont augmenté de nombre.
Vers une heure et demie, je relève les postes, ne laissant que trois
sentinelles autour du camp et sous leur garde j’ordonne le repos.
La nuit se passe sans autre incident. Vers quatre heures, je réveille
tout le monde. On refait les charges et on donne au camp son aspect de
la veille. Car je ne veux pas partir sans avoir le dernier mot de cette
affaire.
Elle se termine de la plus simple manière. Le chef de village me fait
faire des excuses, me donne des hommes et à sept heures nous partons.
L’étape se fait à Tacirma, où j’arrive à acheter un animal pour alléger
mon convoi. Mais encore les charges sont trop lourdes ; il me faudra
faire des sacrifices, si je ne trouve pas d’animaux.
Le lendemain, à Ouakoro, je vois le moment où les incidents de Fatené
vont se produire à nouveau. Les puits aux abords du village sont gardés
et le village est sous les armes à notre arrivée. Les choses se calment
un peu dans la journée ; mais nous devons nous relayer, Badaire et moi,
pour veiller la nuit.
Des bruits circulent que les révoltés du Baninko, alliés aux villages de
Fatené et de Ouakoro, doivent m’attaquer au passage du Bani.
Quoique l’étape soit longue, je prends la résolution de gagner le fleuve
le jour même. A quatre heures, je donne le réveil, je fais abandonner
quatre charges de pacotille pour alléger le convoi ; ce que je ne puis
détruire, je le fais semer un peu partout. Pendant qu’on s’attardera à
récolter nos dépouilles, nous marcherons.
On part à six heures. Le convoi marche bien groupé. J’ai un bon guide,
homme du Sarro, que j’ai réussi à me gagner la veille, car du village je
n’ai rien pu obtenir. La marche se poursuit dans de bonnes conditions.
Nous traversons les deux villages de Kandala et Kama qui relèvent du
Sarro. A midi et demi, nous sommes au bord de la rivière. Le Bani a, en
cet endroit, 150 mètres de large environ. A trois heures, sans encombre,
la mission est campée sur la rive droite ; tout s’est passé sans le
moindre incident. Si les révoltés voulaient me couper la route, ils ont
perdu bonne occasion, mais j’ai eu le soin de mettre le temps à profit.
L’inaction et l’indécision sont pour le voyageur au pays Noir les pires
ennemis. Le noir est par tempérament un timoré ; il parle beaucoup, agit
peu ; il accepte volontiers le fait accompli ; brusquer une situation
est presque toujours un sûr moyen de le désarmer.
Le danger est de tous les jours ; mais, en Afrique, c’est une règle
générale à laquelle je n’ai jamais failli : il faut savoir marcher droit
vers lui.
Toujours en saluant un chef, quelle que fût son importance, je lui ai
dit, après les compliments d’usage :
« Et demain ou dans tant de jours, je veux partir et que tu m’assures
des guides pour la route. »
Et toujours aussi, j’obtenais cette première réponse :
« Non, suis mon conseil, la route est mauvaise, reste quelques jours,
que les nouvelles soient meilleures. »
Le lendemain ou au jour dit, après avoir eu soin de faire des adieux
convenables, je me mettais en route, que les guides demandés fussent
arrivés ou non.
Toujours je me suis bien trouvé de cette méthode. Si j’avais voulu
attendre chaque fois qu’un conseil d’ami, sincère souvent, voulait me
retenir, je serais au centre de l’Afrique pour longtemps encore et
réduit à la mendicité.
Rarement j’ai trouvé le danger signalé ; quand je l’ai rencontré, je
m’en suis aisément affranchi.
[Illustration : A Fatené. L’attaque.]
Le lendemain, nous reprenons la route pour faire, après une marche
pénible dans les marais, étape à Tiékelinso, village bobo[6], où nous
recevons un accueil cordial de ce peuple si primitif, et dans l’après-
midi j’envoie à San mon interprète prévenir l’Almamy de mon arrivée.
Le 5 janvier, après une laborieuse traversée de marais, nous arrivons à
San à onze heures et demie, escortés de deux cavaliers que l’Almamy a
envoyés au-devant de moi.
Je trouve une installation préparée à l’extérieur de la ville, contre le
marché. C’est un grand enclos entouré de murs élevés, dans l’intérieur
duquel sont quelques cases en terre très habitables.