[Illustration]
DE
SAINT-LOUIS
A
TRIPOLI
PAR LE LAC TCHAD
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16844. — L.-Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Paris.
* * * * *
[Illustration]
DE
SAINT-LOUIS
A
TRIPOLI
PAR LE LAC TCHAD
VOYAGE AU TRAVERS DU SOUDAN ET DU SAHARA
ACCOMPLI PENDANT LES ANNÉES 1890-91-92
PAR
=Le Lieut-Colonel P.-L. MONTEIL=
De l’Infanterie de marine
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Préface de M. le Vte MELCHIOR DE VOGÜÉ
De l’Académie française
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ILLUSTRATIONS DE RIOU
D’après le texte et les documents du lieutenant-colonel MONTEIL
et les photographies du commandant QUIQUANDON
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PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE & Cie
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, boulevard Saint-Germain, 108
* * * * *
Tous droits réservés
[Décoration]
AVANT-PROPOS
Le livre que je présente aujourd’hui au public est le récit de mon
exploration au travers du Soudan et du Sahara pendant les années 1890,
1891 et 1892.
J’ai dû obéir en l’écrivant à deux nécessités contradictoires : la
première a été de donner satisfaction, dans le plus court laps de temps
possible, aux nombreuses sollicitations que je recevais de toutes
parts ; la seconde a été de mener à terminaison le livre entrepris au
milieu des travaux multiples auxquels j’ai dû consacrer la plus grande
part de mon activité depuis mon retour en France.
Cette dernière nécessité m’a empêché de donner tout le développement
désirable à certaines parties d’ordre scientifique, telles que
climatologie, ethnographie, linguistique, etc. ; je dois les réserver
pour charmer mes futurs loisirs, quand le Gouvernement de mon pays
voudra bien songer à m’en octroyer.
Tel qu’il est avec ses imperfections, mon livre est une œuvre de bonne
foi, c’est un récit véridique de ce que j’ai vu et observé ; je compte
sur les belles illustrations de mon ami Riou pour le rendre plus
attrayant.
Je l’offre en hommage reconnaissant à tous les Français dont le cœur a
tressailli d’aise à l’annonce de mon retour, pour les remercier des
touchants témoignages d’estime et d’affection dont ils m’ont comblé.
P.-L. MONTEIL.
8 octobre 1894.
[Décoration]
[Décoration]
POUR LE LIVRE DU SOLDAT ABSENT
On sait que la convention du 5 août 1890, passée entre l’Angleterre et
la France, délimitait les zones d’influence dans le Soudan central
suivant une ligne idéale tirée de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le
lac Tchad. Nous plaisantions alors volontiers cette ligne idéale,
prolongée à travers des pays que nul n’avait revus depuis quarante ans,
depuis les voyages d’Henri Barth, accomplis entre 1850 et 1855. Les
récits de l’explorateur allemand étaient nos seules sources
d’information sur ces États musulmans du Sokoto, qui s’étendent entre le
Niger et le Bornou. Pour ce dernier pays et pour le bassin du Tchad,
nous avions les itinéraires de Vogel et de Beurmann, assassinés à
l’orient du lac vers la même époque, les relations plus récentes de
Rohlfs et de Nachtigal. Néanmoins, M. Élisée Reclus pouvait écrire
naguère, dans son volume sur l’Afrique occidentale, qu’on ignorait si
Kouka, la capitale du Bornou, n’avait pas été déplacée durant ces vingt
dernières années. Barth avait trouvé dans cette partie du Soudan un
climat tempéré, un sol fertile, de vastes cités, une civilisation
relative ; chaînon intermédiaire entre les noirs des régions
équatoriales et les Arabes des régions barbaresques, le Soudan central
se rattachait à ces derniers par son commerce direct avec Tunis et
Tripoli.
Les entreprises européennes ne pourront se promettre une rémunération
avantageuse que le jour où elles auront accès à ces grands marchés du
centre de l’Afrique, chez les riverains du Tchad et du Niger. Pour nous,
maîtres de l’Algérie et du Soudan français, il était urgent de nous
assurer cet accès ; il ne l’était pas moins de reconnaître la ligne
frontière, acceptée un peu précipitamment, qui ne nous attribuait,
d’après lord Salisbury, que « des terrains légers, très légers ; »
c’est-à-dire, dans la pensée du noble lord, les premières roches des
plateaux méridionaux du Sahara. En Afrique, chacun le sait, ces
attributions platoniques restent subordonnées aux positions effectives,
militaires ou commerciales, que les contendants se trouvent occuper,
quand vient le moment de procéder à une délimitation plus sérieuse.
Le capitaine Monteil, de l’infanterie de marine, avait fait deux
campagnes au Sénégal. Pénétré des nécessités que nous venons d’indiquer,
il conçut le projet hardi de gagner Say par la boucle du Niger et de
pousser ensuite jusqu’au Tchad. Les rares Européens qui virent le lac
mystérieux, à des époques antérieures, y étaient descendus de la
Tripolitaine : personne n’avait tenté de gagner le Tchad en partant des
bords de l’Atlantique. Tout récemment, le major Mackintosh, envoyé par
la Compagnie du Niger, était remonté du Bénin jusqu’aux frontières du
Bornou ; là, il avait dû tourner bride, le Cheik lui ayant refusé
l’entrée de ses États. Mis en éveil par les progrès et les compétitions
des Européens, les peuples soudanais ne semblaient plus disposés à
accueillir les émissaires de ces voisins entreprenants, comme ils
accueillaient jadis l’inoffensif docteur Barth. Monteil, féru de son
idée, vint solliciter une mission à Paris dans l’automne de 1890. Le
Sous-Secrétariat des Colonies ouvrit un modeste crédit à l’officier et
lui donna carte blanche.
Le 9 octobre 1890, le voyageur quittait Saint-Louis ; le 23 décembre, il
laissait derrière lui, à Ségou, les eaux françaises du haut Niger et le
dernier poste où flottait le pavillon tricolore. Sa troupe se composait
d’un seul compagnon blanc, l’adjudant Badaire, et de douze Sénégalais,
bientôt réduits à huit par les désertions. A la tête de cette redoutable
colonne, le jeune chef partait pour une expédition de 8000 kilomètres, à
travers les États militaires du Haoussa et le grand désert infesté de
pillards. Jusqu’à Waghadougou, la capitale du Mossi, Monteil put s’aider
des itinéraires de Binger et du docteur Crozat, le courageux pionnier
qui vient de succomber en poursuivant ses études sur cette région. Au
delà de Waghadougou, l’explorateur plongeait dans l’inconnu ; les
ténèbres africaines firent sur lui leur lourd silence. Nous perdîmes sa
trace : les mois passèrent, puis une année révolue ; il ne nous arrivait
que de mauvais bruits vagues. Ses camarades du Sénégal le tenaient pour
irrévocablement disparu ; l’un d’eux, qui sollicitait ardemment
l’honneur de recommencer l’entreprise, me disait, à la fin de 1891, que
la fin tragique de Monteil ne faisait plus question. Les plus robustes
espérances avaient fléchi, quand, le 23 mai 1892, à l’issue d’un banquet
où les membres du Comité de l’Afrique française s’étaient réunis pour
saluer le seul survivant de la mission Crampel, deux dépêches nous
furent communiquées coup sur coup : Mizon est à Yola ! — Monteil est à
Kano !
Ainsi, en ce jour qui marquera une date dans l’histoire de l’expansion
africaine, la France apprenait simultanément les deux succès qui se
complétaient l’un l’autre, les deux grands exploits de la pénétration
pacifique durant ces dernières années. La réapparition de Monteil était
signalée à Tripoli par des lettres de Sokoto, qui montraient notre
envoyé plein de confiance, en route pour le Tchad. Six mois après, la
petite caravane émergeait du grand désert saharien ; elle entrait à
Tripoli le 10 décembre ; les Sénégalais revoyaient la mer, quittée à
Saint-Louis, il y avait de cela vingt-sept mois. Et l’explorateur
revenait chercher le prix de ses peines dans l’amphithéâtre de la
Sorbonne, où un public enthousiaste l’applaudissait ; il évoquait devant
nous les perspectives d’un monde inconnu : royaumes du Soudan, larges
fleuves coulant vers les mers équatoriales, villes bariolées aux maisons
d’argile, eaux vierges du lac Tchad, sables et roches du désert des
Touareg, monotone région de la souffrance, mais aussi du triomphe de
l’énergie. La parole de Monteil éveilla ce jour-là plus et mieux que de
la curiosité ; elle fit vibrer les cœurs, parce qu’on suivait
anxieusement, derrière la caravane, l’ombre de la patrie qui
s’allongeait sur des terres ignorantes de notre nom jusqu’à son
passage ; parce qu’il nous montrait cette face du génie français qui
s’appelle audace, découverte, communication universelle.
Ces fortes impressions, on les retrouvera dans le livre où Monteil nous
donne son journal de route. Livre vivant, alerte comme l’action du
vaillant officier, toujours éclairé par cette bonne humeur, par cette
confiance constante dans l’étoile qui permettent seules de gagner de
pareilles gageures. Le narrateur y retrace la physionomie de ces empires
du Sokoto et du Bornou où il a jalonné les étapes futures de nos
commerçants. Ce qu’il ne dit pas, ce qui ressort du récit, c’est qu’il a
été tour à tour, suivant l’heure, soldat, ingénieur, physicien,
botaniste, astronome, cartographe, médecin, pharmacien, négociant,
diplomate ; un peu prestidigitateur à l’occasion, et toujours
psychologue, comme un professionnel du roman. Il avait observé de longue
date la radicale incapacité des noirs à se résoudre rapidement, à
choisir entre deux termes précis. Toute sa politique était fondée sur
cette observation. Dans les cas périlleux, il enfermait son adversaire
entre les cornes d’un dilemme, il proposait à brûle-pourpoint les deux
solutions qui pouvaient lui être le plus désagréables, à lui Monteil.
Par exemple, quand il se voyait menacé d’être dévalisé, puis expulsé, il
disait : « Veux-tu t’emparer de toutes mes marchandises, ou bien que je
parte sur-le-champ ? » Il savait que le noir tergiverserait, chercherait
un moyen terme, et qu’on finirait par transiger pour un honnête cadeau.
Il fallut au voyageur des prodiges de diplomatie pour défendre sa
pacotille contre tant de princes, très rapaces sur le chapitre des
cadeaux. Ceux mêmes dont il ne touchait pas le territoire lui faisaient
tenir ce message : « Tu passes là-bas, c’est bien ; mais tu aurais pu
passer chez moi, il faut me donner quelque chose. » Ces Soudanais
progresseront, ils ont deviné le syndicat. Le capitaine aurait pu
allonger, avec ses propres aventures, l’exemplaire arabe des _Mille et
une Nuits_ qu’il portait au Sultan du Bornou ; mais je ne veux pas
déflorer le plaisir du lecteur, qui va les entendre conter par le héros
lui-même.
Je constate simplement ici que le voyage de Monteil surpasse tout ce
qu’on avait fait chez nous depuis notre admirable René Caillié, et que
notre compatriote a pris rang parmi les plus grands explorateurs
pacifiques, les Barth, les Nachtigal, les Livingstone. Retranché de
notre vie pendant si longtemps, il s’étonnait naïvement de
l’enthousiasme que son arrivée excitait au Consulat de Tripoli et dont
les lettres du pays lui apportaient les premiers témoignages. Il ne
savait pas qu’au cours de ces deux années, tandis qu’il découvrait
pratiquement l’Afrique, l’opinion française la découvrait théoriquement.
Il n’avait pas prévu, quand il commençait son œuvre d’abnégation, qu’il
allait être l’homme d’un sentiment général, d’une idée vivante, d’un
moment historique. L’accueil reçu dans Paris l’a vite instruit. Le monde
savant et le monde politique ont rivalisé près de lui d’intérêt,
d’empressement. Compris et fêté à l’Hôtel de Ville comme à la Sorbonne,
il a pu mesurer la marche du temps et la force de pénétration des idées,
quand le président du Conseil parisien lui a adressé ces sages paroles :
« En aidant les ouvriers à placer tous leurs produits, vous faites peut-
être du meilleur socialisme que nous. » N’aurait-il provoqué que ces
déclarations, le voyage de Monteil n’eût pas été inutile. Elles
répondent, je crois le savoir, aux préoccupations qui hantent cet
étudiant du grand livre terrestre ; l’homme d’action de qui nous parlons
est aussi un homme de pensée. L’expérience amassée dans son esprit s’est
transformée en projets pratiques, en hautes intuitions sur les besoins
actuels de nos sociétés.
On le chagrinerait par un éloge indiscret. Il ne goûte que la louange
juste et collective, celle qui le confond avec ses émules et ses
camarades, tous ces officiers missionnaires du Soudan, du Bénin, du
Congo, qui accomplissent du même cœur, avec des moyens et des succès
divers, la même œuvre féconde. Depuis plusieurs années, j’ai eu
l’honneur de m’entretenir de nos intérêts africains avec bon nombre
d’entre eux ; chaque fois que je quitte un de ces hommes, je m’affermis
dans une conviction que je traduirai ainsi : aux époques les plus
brillantes de notre histoire, alors même que le premier Consul, cet
accoucheur de forces, suscitait des instruments à la mesure de ses
desseins, la France pouvait avoir aussi bien, elle ne pouvait pas avoir
mieux que cette pléiade de serviteurs, exercés et préparés en Afrique
aux plus difficiles, aux plus grandes tâches. Jamais la France ne fut à
même de puiser dans un plus vaste trésor d’intelligence, de dévouement,
de résolution. Je ne regarde pas ces soldats à travers le prisme d’un
faux idéalisme : comme tous leurs frères d’armes, ils ont leurs
ambitions personnelles, leurs désirs d’avancement ; mais ce sentiment
reste chez eux au second plan ; avant tout, ils sont mordus par la
passion du but qu’ils se sont assigné ; pour l’atteindre, chacun d’eux a
quelque conception individuelle, un système, un projet d’exploration
chèrement caressé et auquel il sacrifierait tout.
A peine reposé de sa dure campagne, et tandis qu’il en rédigeait le
récit, Monteil méditait d’autres grands projets. Dès qu’il eut la
liberté d’y donner suite, l’an dernier, il forma une colonne et repartit
pour réaliser son plan de pénétration entre le Congo et le Nil
supérieur. A mi-chemin, un contre-ordre lui donna un nouvel objectif :
on lui enjoignait de se porter sur la côte d’Ivoire et de remonter vers
le Kong pour barrer les routes du Sud à Samory. Il bataille à cette
heure contre notre insaisissable adversaire. Le 30 octobre, avant de
s’enfoncer dans l’intérieur, il m’écrivait de Grand-Lahou : « Ici, la
tâche a été rude, elle m’a semblé un instant impossible. Faire remonter
à plus de 500 kilomètres de la côte près de 1200 hommes, des vivres pour
un an, de la cavalerie, de l’artillerie, des animaux, sans routes
tracées, avec des rivières à peine reconnues, utilisables sur de très
courts parcours, pour ne commencer les opérations qu’après une période
de préparation qui aurait à elle seule absorbé les forces d’énergie et
d’endurance de tout le personnel ; tout cela me semblait au-dessus de
nos efforts. Et cependant, j’ai la presque certitude d’y parvenir
aujourd’hui ; mais quel dévouement, quel entrain de la part de tous, du
plus petit au plus grand ! C’est merveilleux ! Notre officier, croyez-
moi, est le premier du monde. » Je le crois ; il le prouve.
De la brousse où il traque les Sofas, notre Africain ne pense guère,
j’imagine, à ce livre dont il a jeté les feuilles, entre deux paquebots,
sous les rouleaux d’une imprimerie parisienne. Ces gens-là font leurs
livres comme Lasalle faisait un enfant, quand il revenait acheter des
bottes à Paris, en courant de l’Èbre au Danube. Aux amis sédentaires de
veiller sur l’orphelin. C’est pourquoi j’écris ces lignes. Plus d’une
fois, sans doute, au pays Noir, lorsque l’explorateur quittait une tribu
hospitalière, un féticheur vint marmotter des paroles cabalistiques pour
le bon succès de la caravane. Monteil le laissait dire ; il n’avait
confiance que dans le dévouement de ses hommes, dans les ressources de
son esprit, dans la supériorité de son organisation et de son armement ;
mais il ne lui déplaisait pas que le féticheur prévînt favorablement les
pauvres nègres, crédules au grigri qui jette des sorts. Devant ces
hommes d’action, qui ont choisi le meilleur emploi de l’énergie humaine,
féticheurs ou mandarins de la littérature et de la politique font piètre
figure : la caravane se soucie peu de leurs grimoires et de leurs
conjurations. N’importe ; c’est le devoir de l’amitié, et je m’en
acquitte ici avec plaisir, de souhaiter bonne chance au livre du soldat
qui se dépense là-bas pour la France.
E.-M. DE VOGÜÉ.
1er février 1895.
[Décoration]
[Illustration : Caserne et arsenal de la marine à Ségou.]
CHAPITRE PREMIER
=De Saint-Louis à Ségou=
Avec dix hommes armés on doit traverser l’Afrique. — Stanley et le
Soudan égyptien. — M. Étienne et les instructions de la mission. —
Badaire. — Départ de France. — Dakar. — Saint-Louis. — Khayes. — La
traversée du Soudan : Bafoulabé, Kita, Koundou, Bamakou. — Koulikoro. —
Le convoi par le Niger ; le convoi par terre. — Nyamina, Ségou. — Séjour
à Ségou ; les derniers préparatifs.
« Avec dix hommes armés on doit traverser l’Afrique, » était la formule
dont je m’étais promis de démontrer la véracité s’il m’était jamais
donné d’avoir à tenter l’expérience.
Le jour vint ; je ne saurais cacher que je l’appelais de tous mes vœux,
car depuis longtemps déjà j’avais mordu à la vie d’explorateur et elle
m’avait passionné. A deux reprises, au Sénégal ou au Soudan, comme chef
de mission, j’avais eu le bonheur de réussir dans mes entreprises.
J’étais allé entre temps guerroyer en Annam, j’avais aussi traversé
l’Amérique et visité une grande partie des îles de l’Océanie française,
mais l’Afrique conservait mes faveurs.
J’étais très préparé lorsque, le 6 août 1890, M. Étienne, alors sous-
secrétaire d’État aux Colonies, me fit mander de Vichy où je me
trouvais, pour m’offrir de partir en mission dans l’intérieur de
l’Afrique.
La convention du 5 août 1890 entre la France et l’Angleterre venait
d’être signée, qui délimitait dans l’intérieur du continent africain la
zone d’influence reconnue à la France.
Une ligne partait de Say sur le Niger pour aboutir à Barroua sur le lac
Tchad, laissant dans la sphère d’influence anglaise tout ce qui
appartenait ÉQUITABLEMENT à l’empire de Sokkoto.
C’était le tracé de cette ligne qu’il s’agissait de déterminer. On ne
pouvait lui concevoir la rigidité d’une ligne droite ; s’il était
question de l’empire de Sokkoto, il n’était nullement question du
Bornou, son voisin de l’Est. Nous verrons par la suite qu’entre Say et
Sokkoto existaient des territoires qui, vu la lettre et l’esprit du
texte de la convention, se trouvaient dans la même situation que le
Bornou.
Ces régions n’avaient guère été visitées depuis le célèbre voyageur
allemand Barth. Seuls Fleyel et plus tard Staundinger et Ernst Hartret,
son compagnon, avaient atteint Sokkoto en venant du Sud. Le Bornou,
Kouka du moins et les États situés au sud et à l’est du Tchad, avaient
été visités de 1870 à 1873 par le célèbre voyageur, Allemand aussi de
nationalité, Nachtigal. Je ne dois pas omettre non plus le voyage au
Bornou de Ghérard Rholfs, en 1867.
Après cette première entrevue du 6 août, je retournai à Vichy terminer
ma cure. Le 20, j’étais de retour à Paris, prêt à me mettre à
l’organisation.
Je fis un projet que me demandait M. Étienne. Je concluais à une
allocation de 80000 francs pour couvrir la totalité des frais, je
demandais en outre dix fusils modèle 1874 et trois mille cartouches.
La modération de mes demandes ne fut pas sans causer quelque surprise ;
d’autres projets présentés avaient atteint des sommes beaucoup plus
élevées ; mais surtout la question de l’armement semblait une sorte de
défi jeté à certains voyageurs qui s’étaient acquis par leurs
chevauchées au travers du continent africain le plus illustre et mérité
renom.
Et qu’on me permette ici une courte digression.
Depuis mon retour en Europe on a fait souvent la comparaison, tant en
France qu’à l’étranger, entre les moyens tout pacifiques et de
persuasion que j’avais employés pour effectuer mon voyage, et ceux mis
en œuvre par Stanley. On a louangé ma modération en l’opposant à la
violence du grand voyageur américain. On a fait ressortir que j’avais
rempli le véritable but humanitaire que l’Européen doit avoir au pays
Noir : ouvrir des voies pacifiques que la civilisation empruntera plus
tard pour faire disparaître la barbarie, à l’inverse de Stanley, lequel
n’a fait qu’une trouée sanglante qui s’est refermée après son passage,
laissant les populations terrorisées, devenues hostiles aux blancs qui
avaient semé parmi elles la mort et la désolation.
Je ne partage point complètement, en ce qui a trait à M. Stanley,
l’appréciation si défavorable qu’on a portée contre lui, si je ne le
juge que comme explorateur.
Mais, ainsi que nous allons pouvoir nous en rendre compte, ce n’est pas
l’_explorateur_ que l’on doit mettre en cause quand on porte jugement
sur le chef de l’expédition envoyée au secours d’Émin-Pacha.
Il s’agit de savoir si M. Stanley, pour accomplir la tâche dont il avait
assumé la responsabilité, pouvait employer d’autres moyens d’exécution
que ceux qu’il a mis en œuvre. Je réponds hardiment non.
Or cette tâche, quelle était-elle ? Il fallait, dans la pensée des
organisateurs de l’expédition de secours, aller délivrer Émin-Pacha,
cerné par les Mahdistes, dans la province équatoriale, incapable, avec
ses ressources en munitions devenues insuffisantes, de gagner la côte
orientale ou de redescendre vers la Basse-Égypte. L’œuvre apparaissait
aux yeux de tous, au départ de l’expédition, comme éminemment
philanthropique. L’Égypte avait abandonné le Soudan égyptien, sans
souci, semblait-il, des destinées de ses postes avancés vers le Sud,
sacrifiant à la fureur de hordes fanatisées ceux qui, pour sa gloire et
sa prospérité, avaient étendu jusqu’aux bords des grands lacs
équatoriaux sa domination.
L’Europe tressaillit quand la nouvelle parvint que le fidèle Émin,
pressé de toutes parts, maintenait quand même haut et ferme au milieu
des pays barbares le drapeau de la civilisation.
Et dans cette généreuse Angleterre, dont les actes de dévouement à la
cause de la civilisation ne sont plus à compter, prit spontanément
naissance une association d’hommes désintéressés, qui organisa une vaste
expédition dont elle fit les fonds, dont elle confia la direction à un
voyageur illustre entre tous, qu’elle honora d’une manière insigne pour
la circonstance en lui faisant conférer le titre de citoyen de Londres.
[Illustration : De Saint-Louis à Ségou.]
Le but était net, précis : délivrer Émin-Pacha et ses fidèles
auxiliaires, les ramener à la côte pour les soustraire aux fureurs des
hordes mahdistes victorieuses. Et je comprends, j’excuse, j’approuve les
voies et moyens employés par Stanley et ses officiers pour percer
jusqu’à Émin au travers de la forêt mystérieuse, pour arriver quand même
jusqu’à Wadalaï, au milieu des peuplades mises en défiance par la force
du corps expéditionnaire. Chaque minute perdue, c’est une chance qui
échappe de trouver Émin vivant : il faut passer ! il faut manger !
J’approuve aussi le retour à la côte, d’Émin délivré, heureux de rentrer
en Égypte et en Europe, reconnaissant envers ses libérateurs. Et Stanley
a ainsi accompli une grande œuvre, une épopée superbe, dans laquelle les
sentiments les plus généreux de la nature humaine ont été son guide
unique. La civilisation dans ses plus sublimes aspirations représentée
par un conquérant pacifique, dévoué jusqu’à la mort à sa tâche, menaçait
d’être étouffée ; un homme est venu, il s’appelait Stanley, qui a
arraché à la barbarie sa victime désignée, et cela au prix de mille
périls, de mille privations, avec un désintéressement dont l’antiquité
ne cite que des exemples démodés de vétusté. Honneur à lui ! Gloire à
Stanley ! Les moyens s’excusent par l’élévation du but, les hécatombes
humaines ne sont que la conséquence de l’inéluctable nécessité : la
guerre ! La guerre, dans quel but ? Obtenir des vivres de populations
qui sont ou trop pauvres pour les fournir ou trop effrayées pour
accepter d’entrer en relations avec les Européens. Le but est devant,
Émin meurt ! il faut passer !
Et le succès fut magnifique ! Stanley a bien mérité de la civilisation
chrétienne !
Mais est-ce bien ainsi que doit se définir le but de la trouée
sanglante ?
Les idées généreuses dont il était fait si grand étalage au départ de
l’expédition n’étaient-elles pas destinées à cacher la plus honteuse des
spoliations ? Les événements plus récents sont un précieux enseignement
pour ceux qui, au début, ont pu croire à la sincérité d’une entreprise
qui ne fut qu’un cynique guet-apens.
Les Anglais occupent l’Égypte contre toute justice, les Mahdistes se
sont emparés de Khartoum, coupant les communications de la Basse-Égypte
avec le Soudan égyptien. Vainement on a essayé de repousser au Kordofan
et au Darfour les bandes du Mahdi et d’Osman-Digma : Hicks-Pacha a péri
avec toute sa colonne, lord Woolseley a vu sombrer sa réputation
militaire aux cataractes de Wady-Alpha.
La proie échappe à l’Angleterre. Que lui importe l’Égypte sans le
Soudan ? Le Soudan doit être la rançon de l’Égypte, parce que le Soudan
est riche. L’Égypte n’assure même pas à l’Angleterre le canal de Suez ;
n’en détient-elle pas l’entrée et la sortie par Chypre et Périm ?
Il faut à l’Angleterre le Soudan ; or elle considère comme trop onéreux
les sacrifices en argent et hommes qu’il lui faudra s’imposer pour le
reconquérir par le Nord et peut-être au profit de l’Égypte si la
coalition européenne l’oblige à évacuer.
La légende d’Émin habilement exploitée va lui permettre d’arriver à ses
fins. Tant qu’Émin sera au Soudan, vassal du Khédive, les revendications
égyptiennes seront possibles ; il faut que de gré ou de force il
abandonne sa province. Se créerait-il un empire personnel, quoi qu’y pût
gagner la civilisation, l’Angleterre ne pourrait que perdre ; car Émin
indépendant se tournerait plus volontiers du côté de l’Allemagne, dont
les visées tendancieuses se sont fait jour par les expéditions des
docteurs Peters et Lenz, que vers l’Angleterre.
Et Stanley sera celui qui rendra à l’Angleterre l’immense service de
supprimer Émin, de préparer l’accès de l’Angleterre au Soudan qu’elle
convoite.
En passant au Caire, Stanley obtient du Khédive, beaucoup plus par la
force que par la persuasion, un firman qui consacre l’abandon définitif
du Soudan, qui relève Émin de sa vassalité et de son commandement.
La partie est gagnée dès cet instant. Que reste-t-il ? Émin démuni de
tout contre Stanley puissamment armé et secondé, la partie est trop
inégale. Émin doit la perdre.
Un instant cependant Stanley hésite. Ses ouvertures, qu’il croyait voir
acceptées immédiatement par le Pacha, sont repoussées. Celui-ci a percé
à jour les projets de son intéressé libérateur ; il refuse de quitter sa
province, de laisser à la merci des Mahdistes ceux qui l’ont secondé,
protégé, de livrer sans défense aux fanatiques les populations qui
avaient accepté son gouvernement.
Stanley sent la réprobation de ses propres officiers, qui alors
seulement comprennent la honteuse besogne à laquelle inconscients ils se
sont dévoués en apôtres. Au lieu d’un prisonnier qu’ils venaient
délivrer, c’est un homme libre qu’ils vont comme un esclave ramener à la
côte.
Stanley temporise et ici se font jour enfin les projets véritables qu’il
a charge d’exécuter comme mandataire des Compagnies de Londres.
A Émin il propose, après lui avoir bien fait comprendre que le Khédive
l’a définitivement abandonné, d’entrer au service de l’État indépendant
du Congo, puis de la Compagnie anglaise de l’Est africain.
Refus formel d’Émin-Pacha qui, voyant dans cette défection un manquement
aux lois de l’honneur, ne se laisse pas séduire par les avantages
pécuniaires qui lui sont généreusement offerts. Stanley n’hésite plus :
il enlève le Pacha et, en lui infligeant toutes les tortures morales
imaginables, comme un colis encombrant, l’entraîne vers la côte, pour
servir à son triomphe d’explorateur invaincu !
Que lui importait ? Son but était atteint, et, depuis, le capitaine
Lugard, puis sir Gérard Portal ont mis à exécution le programme de
l’Angleterre au Soudan égyptien.
M. Stanley a mis au service d’une cause injuste une énergie, une
ténacité dont peu d’hommes ont donné dans aucun temps de l’histoire
exemple aussi complet.
Il a déployé toutes les qualités que doit réunir un chef d’expédition ;
mais de quelque mysticisme qu’il veuille entourer ses actions, elles
portent en elles-mêmes leur condamnation. Émin, libre à la côte, lui a
craché son mépris à la face, pour retourner aussitôt dans les régions
d’où la violence l’avait arraché.
Un explorateur est un pionnier de la civilisation, et, si certaines
violences peuvent se défendre, commandées qu’elles sont par les
événements, il n’en est point de même lorsqu’elles sont voulues pour
l’obtention d’un résultat qui est la spoliation du faible.
Stanley allant au secours d’Émin-Pacha, à sa délivrance, si celui-ci
acceptait son concours pour gagner la côte, n’avait pas à reculer devant
les voies et moyens pour mener à bien cette généreuse entreprise. Il
était de lui-même absous par le résultat, et aussi bien l’opinion
contemporaine que l’histoire auraient consacré le souvenir de cette
action mémorable.
Stanley, au contraire, prêtant délibérément le concours de son énergie,
de son expérience, de son tempérament d’explorateur à une entreprise qui
consacrait de la part de l’Angleterre la spoliation d’un protégé,
l’Égypte, qui, au point de vue humain, revêtait ce caractère inique de
forger des fers à celui qu’il avait mission de libérer, Stanley, dis-je,
est tombé du rang d’apôtre de la civilisation à celui d’aventurier
heureux dont les actes ont été moins sévèrement jugés par ses
contemporains qu’ils ne le seront par l’histoire.
Mais revenons à mon sujet. Je l’ai démontré ci-dessus, une troupe un peu
nombreuse en Afrique ne peut songer à passer sans faire la guerre pour
subsister. Au contraire, une escorte de quelques hommes peut partout se
ravitailler et n’éveille pas la défiance des populations. Dix hommes
d’escorte suffisent au voyageur pour s’affranchir des maléfices des
coupeurs de route et constituent une garde du corps suffisante pour
imposer le respect. Il est évident que, si des empires comme le Mossi,
le Haoussa (Sokkoto), le Bornou lui ferment leurs portes, le voyageur ne
saurait songer à recourir à la force pour passer quand même, mais je
pose en fait qu’une escorte même décuple ne pourrait obtenir résultat
meilleur. Pour ne parler que du Haoussa et de Bornou par exemple, qui
sont les dénominations des territoires compris entre le Niger et le lac
Tchad, ce sont des pays très fortement organisés au point de vue
militaire. L’Empereur de Sokkoto, sous mes yeux, a levé une armée de
quarante mille hommes dont moitié cavalerie pour aller mettre le siège
devant Argoungou ; le Cheik du Bornou, le jour de la fête du Baïram, m’a
fait sortir quinze mille chevaux pour me montrer sa puissance. Qu’est-ce
qu’une troupe de trois ou quatre cents hommes pourrait entreprendre à la
distance où est Say de la côte, par la route que j’ai suivie (4000
kilomètres environ), contre de tels empires ? Gagner le Tchad, en
partant de Say, par une route dont le développement est d’environ 1500
kilomètres, au travers d’États de la puissance du Sokkoto et du Bornou,
serait folie. Il fallait passer avec le consentement des chefs d’États,
c’était à la fois moins téméraire et plus profitable.
Toutefois, ainsi que nous le verrons par la suite du récit, foule de
petits États ou de groupes indépendants de villages existent dans
l’intérieur, dont la traversée est souvent plus difficile pour le
voyageur que celle des grands empires nommés ci-dessus ; très souvent
aussi ils sont en hostilité les uns vis-à-vis des autres. Dans de telles
conditions, à l’improviste une attaque peut prendre naissance ; mais
j’avais eu soin de prévoir la conduite à tenir. J’emportais les outils
de terrassement et de défrichement nécessaires à la construction rapide
d’un poste ; une entreprise sur un village m’eût donné les ressources en
vivres pour tenir un mois ou deux, vu le peu de bouches que j’aurais eu
à nourrir, et je pouvais présumer que des négociations habilement
engagées m’auraient permis de me sortir de situation en m’ouvrant la
route.
Mais je n’ai que trop longuement insisté sur ces préliminaires, je vais
reprendre mon récit.
Aussitôt les crédits mis à ma disposition, je m’occupai de mes achats et
aussi de la constitution de mon personnel.
Sur la recommandation de mon ami le capitaine Binger, je pris comme
secrétaire interprète d’arabe un élève diplômé de l’École des langues
orientales, M. Rosnoblet. Il ne devait pas aller bien loin, à Khayes,
c’est-à-dire à la porte du Soudan ; son état de santé m’obligea à me
priver de ses services et à le renvoyer en France.
Je cherchais un chef de convoi. Un matin que j’entrais dans le bureau de
mon ami Jean-Louis Deloncle, alors sous-chef de cabinet de M. Étienne,
un sergent de l’administration pénitentiaire qui faisait l’office de
planton vint apporter un pli et sortit.
M. Deloncle me demanda si je ne voulais pas emmener un sous-officier.
« Si, lui dis-je, je cherche un chef convoyeur.
— Je crois que le surveillant qui sort ferait votre affaire ; il m’a
demandé en termes si pressants de vous parler de lui que je crois devoir
vous le recommander.
— Faites-le venir. »
Un instant après, Badaire, car c’était lui, entrait à nouveau.
« Vous demandez à m’accompagner ? lui dis-je. Mais savez-vous à quoi
vous vous engagez ? Peut-être ne savez-vous point que je suis un chef
très dur, que pendant deux ou trois ans il vous faudra faire abstraction
complète de toute volonté ?
— Je sais tout cela et j’y suis résolu.
— Mais avez-vous déjà été aux colonies ?
— Non, j’étais sous-officier au 1er régiment de chasseurs à cheval. Mais
je vous promets que vous n’aurez pas à regretter de m’avoir pris ; ce
qui me manque, je l’aurai vite acquis. Emmenez-moi partout où vous
voudrez, faites-moi faire ce qu’il vous plaira, je vous serai dévoué
jusqu’à la mort, je vous le jure. Ne me demandez pas comment ce
sentiment m’est venu en vous voyant passer depuis quelques jours, je ne
puis pas le dire. Mais essayez, vous ne regretterez pas. »
[Illustration : Badaire.]
Et il avait les larmes aux yeux, le brave garçon, en disant cela très
simplement, mais avec un accent énergique et convaincu qui me plut.
M. Haussmann, le chef de cabinet, était entré sur ces entrefaites.
Me tournant vers lui, je lui dis :
« Verriez-vous inconvénient à ce que je prenne Badaire ?
— Aucun, répondit-il ; c’est un bon sujet, je serais enchanté de ce qui
pourrait lui arriver d’heureux. »
En quelques instants la situation de mon nouveau compagnon était
réglée ; moins de dix minutes après, il sortait, ne sachant trop quelle
contenance tenir, il pleurait et riait à la fois. Rarement j’ai vu un
homme aussi heureux.
Je n’ai pas eu à regretter le choix que j’ai fait de lui, l’impression
première qu’il m’avait faite ne m’a pas trompé. Badaire a été au cours
de cette longue route un aide toujours dévoué, énergique et soumis ; il
m’a rendu dans sa sphère tous les services que j’étais en droit
d’attendre de lui.
Il a été largement récompensé de son dur labeur. C’était justice.
En quelques jours, tous les achats furent mis en caisses ou ballots d’un
poids maximum de 25 kilogrammes et, le 13 septembre, tous les colis de
la mission étaient expédiés à Bordeaux.
Les instructions qui me furent remises par M. Étienne portaient que je
devais reconnaître la ligne Say-Barroua ; elles laissaient à ma
disposition la route de retour quand j’aurais atteint sur le Tchad le
point terminus de la ligne de démarcation franco-anglaise.
Dans la dernière entrevue que j’eus avec le sous-secrétaire d’État, je
lui demandai instamment de me laisser toute initiative pour les détails
d’exécution. « Allez, me dit M. Étienne, vous avez mieux que personne
conscience de la tâche que vous avez assumée. Ma confiance entière vous
est acquise. Nous vous suivrons. »
[Illustration : Campement de la mission à Khayes.]
Le 20 septembre, à bord de l’_Équateur_ des Messageries maritimes qui
deux fois déjà m’avait porté au Sénégal, la mission quittait la France.
J’estimais à deux ans et demi, trois ans au plus, l’absence probable ;
elle devait durer exactement vingt-sept mois.
En même temps que nous partait, confiant lui aussi dans l’avenir, un de
mes jeunes amis, le capitaine Ménard, de l’infanterie de marine. Il
allait à la côte d’Ivoire comme chef d’une mission que j’avais contribué
à lui faire confier. De la côte il devait remonter vers le pays de Kong
et, par les sources du Niger et de la Mellacorée, regagner la côte.
Ce fut une des douleurs les plus vives de mon retour que d’apprendre la
triste mais héroïque fin de cet excellent ami et camarade, qui n’a
laissé que des regrets dans le cœur de tous ceux qui l’ont connu. La
Ville de Paris a rendu justice à sa mémoire en donnant son nom à l’une
des rues de la capitale ; mon ami le gouverneur Binger a donné le nom de
_Capitaine Ménard_ au navire du service local de la côte d’Ivoire ;
enfin Mizon a baptisé en son honneur Ménardville, une factorerie qu’il a
fondée sur la Bénoué dans le Mauri.
Quelques jours avant notre départ de Bordeaux, également le 10
septembre, était partie la mission de M. le lieutenant de vaisseau Mizon
dont le but était de gagner le Tchad par le Niger, la Bénoué et, si
possible, le Chari. Gaiement nous nous étions donné rendez-vous au bord
du grand lac africain, qui semble placé là comme pour repérer le centre
de gravité du continent Noir.
Je fus seul au rendez-vous dix-huit mois après, mais il n’a point
dépendu de Mizon d’exécuter son programme. La suite de sa première
expédition a bien établi que, sans l’immixtion des Européens dans ses
affaires, il eût atteint le but qu’il s’était assigné.
Le 28 septembre, l’_Équateur_ arrivait à Dakar où nous dûmes purger une
quarantaine de trois jours.
Par le chemin de fer, la mission fut transportée à Saint-Louis où elle
était le 4 octobre. Pendant la traversée du Cayor, j’étais émerveillé de
l’aspect de ces régions que j’avais connues quelques années auparavant
presque incultes, dans lesquelles les populations nous accueillaient
avec une hostilité mal déguisée. Le chemin de fer avait tout transformé.
Les champs de mil et d’arachides s’étendaient à perte de vue, de grandes
agglomérations s’étaient créées autour des principales stations : Thiès,
Tivaouane, Louga, M’Pall ; la pacification était venue d’elle-même. La
vie commerciale avait pris une grande activité ; à chaque station
montaient les agents noirs des maisons de commerce qui, entre deux
gares, venaient renseigner leurs chefs sur l’état des récoltes, la
qualité des arachides, etc. ; car tout était alors à maturité.
Que les incrédules qui pensent que les voies rapides ne sont pas les
plus sûrs agents de civilisation dans les colonies aillent se
convaincre, par un voyage de quelques jours sur les navires les plus
confortables du monde, des résultats merveilleux qu’a produits le chemin
de fer de Dakar à Saint-Louis, dans des territoires qui semblaient par
la nature voués à l’infécondité. Pour fixer mieux les idées, disons que
le mouvement commercial du Cayor est passé en quelques années de 6
millions à 25 millions de francs.
A Saint-Louis, je fus l’hôte de M. Alphée Lézongar, chef de la maison
Devès et Chaumet, l’une des plus importantes et des plus estimées du
Sénégal. M. A. Lézongar est originaire du pays ; une vie de labeur et de
probité lui a fait conquérir la situation élevée qu’il occupe
aujourd’hui en remplacement de M. Delor, avec lequel je m’étais lié
beaucoup pendant mes séjours antérieurs dans la colonie. Adjoint au
maire de Saint-Louis, M. Lézongar est en même temps membre du Conseil
privé. Je déposai entre ses mains une somme de 10000 francs pour le
payement de mon personnel au retour de l’expédition.
Je me préoccupai d’engager des hommes, mais je désirais surtout
retrouver des hommes ayant déjà servi sous mes ordres. En effet,
quelques-uns se présentèrent qui, d’enthousiasme, acceptèrent de
m’accompagner aux conditions suivantes : ils s’engageaient à me suivre
partout ; je leur concédais trois mois d’avance de solde, mais il était
bien stipulé qu’ils ne recevraient aucun argent en cours de route. Au
retour, ils trouveraient leur solde intégrale chez Lézongar, à Saint-
Louis.
De même le renvoi de la mission impliquait l’obligation de venir se
faire régler à Saint-Louis. Je voulais éviter ainsi, et j’y ai
pleinement réussi, les défaillances en cours de route, les désertions en
masse sous le prétexte le plus futile.
Le noir est capricieux, volage et jouisseur. Il séjourne quelques jours
dans un village, il se toque d’une femme ; aussitôt tout disparaît à ses
yeux, famille, pays, situation. Il vient trouver son chef, lui déclare
qu’il ne veut aller plus loin, qu’il a besoin de sa solde, et le
dialogue suivant s’engage :
« Mais qu’as-tu ?
— Je suis fatigué
— Tu ne travailles pas plus que les autres ; tu as des vêtements, une
bonne ration ; on ne t’a pas fait d’injustice.
— Je suis fatigué. »
Et à toutes les questions c’est la réponse invariable. Il voit le
présent : quelques pièces d’argent et une femme. Au delà plus rien
n’existe.
Et ainsi se fondent en quelques jours les escortes, même les mieux
conduites.
Une autre des conditions et non moins formelle de l’engagement était que
je ne souffrirais pas de femmes dans la mission.
Bien peu de missions partent sans que cette condition soit formulée ;
mais un mois ne s’est pas passé que la proscription contre le sexe
faible a subi de multiples contraventions. Du premier jour au dernier
j’ai tenu la main à l’exécution rigoureuse de cette clause du contrat ;
je m’en suis très bien trouvé, mes hommes aussi. Je n’affirmerai point
qu’il n’y a pas eu de cas de maraude, j’ai su ne m’en apercevoir que
lorsqu’ils étaient gênants. Après un séjour de cinq jours à Saint-Louis,
où le nouveau gouverneur, M. de Lamothe, mit la plus entière
bienveillance à m’aider dans nos derniers préparatifs, la mission
s’embarquait, le 9 octobre, sur le ponton _Espérance_ — c’était
d’heureux pronostic — qui, remorqué par le vapeur _Camargue_, devait
nous conduire à Khayes, chef-lieu du Soudan français.
Une dernière accolade à mes amis de Kersaint-Gilly, commissaire de la
marine ; Robert, chef du service des travaux publics ; Lézongar, et,
enfin, à mon pauvre ami Ménard, qui doit attendre quelques jours encore
un navire à destination de Grand-Bassam. Les mouchoirs s’agitent pendant
que nous gagnons le milieu du fleuve, et, en route pour le grand voyage,
la traversée d’Afrique commence.
Bien agréablement, d’ailleurs. Nombreux sont les passagers de
l’_Espérance_ ; ce sont les officiers d’infanterie et d’artillerie de
marine, de spahis qui vont prendre part à la prochaine colonne du
Soudan, sous les ordres du colonel Archinard.
Celui-ci est parti devant nous avec le gouverneur, la veille, sur la
_Cigale_.
Nous passons successivement Richard Toll, Dagana, Podor, Saldé, Matam,
Bakel, autant de postes et centres d’échanges sur le Sénégal ; enfin,
nous sommes à Khayes, le 18 octobre.
La navigation s’arrête en ce point ; on peut bien gagner Médine avec les
avisos ; mais ce qui se faisait autrefois par nécessité, ne se pratique
plus, maintenant que Khayes est tête de ligne du chemin de fer qui est
aujourd’hui poussé jusqu’à Bafoulabé.
Aussitôt commence le débarquement, et, dès l’après-midi, mon camp, avec
tous mes bagages, est installé près du nouvel hôpital, sur une crête, à
1km,500 du bord du fleuve.
J’emploie les quelques jours de séjour forcé à recruter le complément
d’hommes d’escorte : domestique, cuisinier, interprète. Le 21, je me
rends à Médine, d’où je reviens l’après-midi avec quatre chevaux.
[Illustration : Femmes de Ségou (Bambaras).]
Gracieusement, le 26, le commandant supérieur me prévient qu’il met à ma
disposition trente mulets d’un convoi qui partira le 28 pour Kita. Le
colonel Archinard prépare une colonne sur Nioro, et il m’a été
impossible de trouver ni porteurs à loyer, ni animaux de transport à
acheter.
Sur ces entrefaites, M. Rosnoblet, très souffrant depuis quelques jours,
tombe très sérieusement malade de typho-malaria. Je fais venir le
docteur Colomb, chef du service de santé du Soudan, qui déclare qu’il
est incapable de partir et prescrit son entrée d’urgence à l’ambulance.
Le 28, après avoir pris les mesures pour régler la situation de M.
Rosnoblet et son rapatriement, la mission, au complet, quitte Khayes
avec le convoi sous les ordres de M. le capitaine d’artillerie de marine
Parisot.
La mission compte, outre Badaire, un interprète, un traitant (marchand
indigène chargé de la vente de nos marchandises), dix hommes d’escorte,
un cuisinier, deux domestiques.
Je n’insisterai point sur la traversée du Soudan, de Khayes à Bamakou ;
ces régions sont trop connues du lecteur par les faits d’armes et les
campagnes où se sont illustrés les colonels Borgnis-Desbordes, Combes,
Frey, Galliéni, Archinard.
Ce n’est, d’ailleurs, pas pour moi une impression neuve ; car j’ai
parcouru autrefois ces contrées dans leurs moindres détails, en 1884 et
en 1885, à la recherche d’un tracé de chemin de fer dont Binger, alors
lieutenant, sous mes ordres, exécuta le levé régulier. L’heure n’est pas
éloignée, il faut l’espérer, où ce projet sera enfin mis à exécution,
pour le plus grand bien du Soudan qui en retirera des avantages bien
supérieurs à ceux que j’ai cités pour le Cayor, car ici les terres sont
riches et bien arrosées.
Nous atteignons Bafoulabé, le 3 novembre. Bafoulabé, où rien n’existait
il y a dix ans, quand on y établit le poste, compte aujourd’hui quatre à
cinq mille habitants. Le poste est sous le commandement du lieutenant
Manet[1].
J’engage un nouvel interprète, Makoura-Seck[2], Ouoloff de Saint-Louis.
En ce point, nous traversons le Sénégal ; on forme un convoi de voitures
et nous nous mettons en route pour Kita.
Le 18 novembre, nous entrons dans le poste qui est le plus important du
Soudan. Kita, par le fait de sa position, en un pays sain, au pied d’un
massif très peuplé, est destiné à un grand avenir, quand la locomotive,
venant de Bafoulabé, éveillera de son sifflet strident les échos des
montagnes de Badougou, de Manambougou, de Oualiha.
[Illustration : L’interprète Makoura-Seck.]
Le commandant de Kita, capitaine Conrard, sachant ma hâte de continuer,
fit diligence pour me réunir les cent porteurs qui m’étaient
nécessaires, et, le 25 novembre, la mission se mettait en route pour
Koundou, où elle arrivait le 28.
Le lieutenant Vigy commandait le poste. Je l’avais connu en Annam ;
c’était un laborieux, doué d’une intelligence d’élite. Quelques mois
après, chargé dans le Sud d’une mission pour aller recueillir des
renseignements sur la mission du capitaine Ménard et la mienne, qu’on
disait l’une et l’autre massacrées, il mourut de la fièvre, au sud de
Sikasso.
Le 29, nous quittons Koundou pour arriver à Bamakou le 2 décembre.
Nous sommes l’objet d’un aimable accueil de la part du capitaine
Aulabasse, commandant du fort, et des officiers. Le lendemain, on réunit
les porteurs qui me sont nécessaires, et je me renseigne sur la route.
Il est décidé que jusqu’à Koulicoro je suivrai la route du bord du
fleuve et que là je prendrai des pirogues pour gagner Ségou par le
Niger.
Le départ a lieu le 4, au matin ; le 6, nous sommes à Koulicoro.
En ce point, je me résous à faire deux convois : le premier, sous mes
ordres, prendra la voie du Niger ; le deuxième, sous les ordres de
Badaire, avec le gros de l’escorte, les chevaux, douze bourriquots dont
le colonel Archinard m’a fait don, suivra la rive gauche jusqu’à
Nyamina, traversera le Niger en ce point et continuera sur Ségou par la
rive droite.
Koulicoro était précédemment le point d’attache des canonnières qui,
maintenant, sont à Ségou.
[Illustration : Guerrier toucouleur.]