--Que dites-vous là? mademoiselle, s'écria-t-il.
--Ce qui doit être la vérité, répondit-elle amèrement... M. Fricoulet a
peut-être trouvé qu'il était bien bête de sacrifier ses intérêts à un
vieillard qu'il ne connaît même pas... et voilà.
--Mais c'est impossible!.... j'ai reçu, quinze jours après le départ
d'Alcide, un mot de mon notaire m'informant qu'il lui avait remis les
cinquante mille francs.
[Illustration]
Séléna hocha la tête:
--Peut-être, fit-elle pensivement, a-t-il employé cet argent en
tentatives malheureuses et, n'osant vous en avertir, par amour-propre ou
pour toute autre cause... il fait le mort.
--Je connais Fricoulet, s'écria le jeune comte, c'est un brave et loyal
garçon... je m'en porte garant... attendons encore.
Mlle Ossipoff garda un moment le silence, puis d'une voix un peu
amère:
--Attendre! toujours attendre... et pendant ce temps, là-bas, dans cet
enfer des mines, mêlé à des bandits, mon pauvre père traîne sa vie
misérable, m'accusant, moi sa fille, de ne rien faire pour le sauver.
--Mais que pouvez-vous faire! exclama Gontran.
--Tenter de le rejoindre et si je ne puis le faire évader, tout au moins
partager son sort.
--Mais vous n'y pensez pas!...
--J'y pense si bien, monsieur de Flammermont, que tout est préparé pour
mon départ.
Le jeune homme n'en pouvait croire ses oreilles.
--Vous partez! dit-il... vous partez!... mais vous savez bien qu'il est
interdit aux familles des déportés de pénétrer en Sibérie.
--Je le sais, mais j'ai pris mes précautions pour dérouter les soupçons
et déjouer la surveillance de la police.
Et comme il la regardait d'un air surpris, elle alla à une armoire,
l'ouvrit et en tira un costume complet de paysanne lithuanienne qu'elle
étala sur un siège.
--Voyez, dit-elle, c'est avec ces vêtements que je voyagerai et nul ne
devinera que c'est Mlle Ossipoff, la fille de l'un des membres de
l'Institut de Pétersbourg qui, ainsi vêtue, rejoint son père en Sibérie.
--Mais vous ne pourrez franchir la frontière.
Elle prit sur la table une carte qu'elle ouvrit:
--Tenez, dit-elle, voyez si mon plan est exact... D'ici, je vais en
chemin de fer jusqu'à Orenbourg... là, j'abandonne mon costume de
paysanne russe et j'achète dans un bazar des vêtements de tzigane, grâce
auxquels je me faufile dans une de ces troupes nomades qui, vers le
printemps, émigrent en Sibérie pour y gagner leur vie, de bourgade en
bourgade, en donnant des représentations foraines.
[Illustration]
--Mais c'est de la folie, s'écria Gontran... vous ne ferez pas cela.
--Folie ou non, monsieur de Flammermont, dit la jeune fille d'une voix
ferme, je suis décidée à exécuter de point en point le plan que je viens
de vous tracer en quelques mots.
Le jeune comte ne trouvait pas une parole, sentant, au ton résolu de
Mlle Ossipoff, que toute contradiction était inutile.
--Et quand partez-vous? demanda-t-il d'une voix tremblante.
--Demain.
--Déjà! s'écria-t-il en lui prenant les mains.
--J'ai déjà trop tardé... songez à celui qui gémit tout seul... là-bas.
--Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à Orenbourg, supplia-t-il.
--Je ne veux même pas que vous veniez à la gare de Pétersbourg; la
moindre imprudence peut attirer sur moi l'attention de la police.
Gontran eut un geste désespéré.
--C'en est donc fini de mon rêve! balbutia-t-il.
--Non, dit-elle énergiquement; ne désespérez pas plus que je ne
désespère... nous nous reverrons, je vous le jure... je sens quelque
chose qui me le dit.
Elle avait prononcé ces mots avec une conviction si profonde que Gontran
sentit un peu d'espoir renaître dans son coeur et que lorsqu'il prit
congé de Mlle Ossipoff, il était persuadé, lui aussi, que le vieux
savant échapperait à ses gardiens.
Cependant, le lendemain, en dépit de la défense que lui en avait faite
Séléna, il ne put résister au désir de la voir une dernière fois; il
emprunta les vêtements de Wassili et s'en fut à la gare, quelque temps
avant l'heure de départ du train.
Caché dans un coin, dissimulé derrière un pilier, il vit arriver Mlle
Ossipoff, plus charmante que jamais sous son costume de paysanne.
Comme si son coeur l'eût prévenu qu'il était là, la jeune fille promena
d'un air indifférent ses regards autour d'elle et l'aperçut enfin qui la
dévorait des yeux.
Elle lui fit signe qu'elle l'avait vu, puis, prenant son billet, elle se
mêla aux autres voyageurs dont la foule débordait sur le quai.
Il la suivit, la vit monter dans un wagon de 3e classe, à la portière
duquel elle demeura penchée pour être aperçue de lui jusqu'au dernier
moment.
Enfin, la machine lança son sifflement strident et le train s'ébranla.
Alors Séléna mit ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser dans la
direction où, immobile, se tenait M. de Flammermont; puis, émue de la
désolation en laquelle elle le laissait, elle s'assit à sa place et
pleura silencieusement.
Cependant, plus rien ne retenait Gontran à Pétersbourg, sa démission
ayant été acceptée; et Séléna avait quitté la ville depuis huit jours à
peine qu'il se préparait à boucler sa valise et à filer sur Paris,
lorsque la veille même de son départ il reçut une dépêche ainsi conçue:
«Tout est prêt; arrive,
«Fricoulet.»