[Illustration]
--Le brave garçon, dit-il, je savais bien que du moment qu'il avait
promis, il ferait l'impossible pour tenir sa promesse.
Mais, son visage radieux devint subitement sombre et sa joie se changea
en accablement, en pensant à Séléna qui n'avait pas eu la patience
d'attendre et qui maintenant, exposée à mille dangers, devait quitter
Orenbourg pour se lancer dans le désert sibérien.
--Pourvu qu'elle puisse arriver jusqu'à Ekatherinbourg, murmura-t-il,
Fricoulet saura bien en secourir deux au lieu d'un.
Et, soixante heures après, il débarquait à Paris et se faisait conduire
au boulevard Montparnasse où, sous le toit même d'une haute maison,
logeait Alcide Fricoulet.
Les appartements du jeune savant n'étaient rien moins que somptueux; ils
se composaient en tout et pour tout de deux vastes pièces mansardées par
les fenêtres desquelles on apercevait, se déroulant en un vaste
panorama, tout le Paris septentrional.
De ces deux pièces, l'une était une bibliothèque servant à la fois de
bureau de travail, d'observatoire, de fumoir et au besoin de salon;
l'autre servait de laboratoire et aussi de chambre à coucher, ainsi que
l'indiquait un petit lit de fer qui s'étendait dans un renfoncement de
la muraille avec son matelas mince comme une galette et sa couverture
légère comme une pelure d'oignon.
Sur le fourneau carrelé et à hotte vitrée mobile se trouvaient des
fourneaux en terre réfractaire, des cornues en grès et en verre, un
grand alambic, avec son serpentin réfrigérant; les rayons des tablettes
garnissant la muraille étaient surchargées de flacons de produits
chimiques, de matras, d'éprouvettes, d'allonges; la grande table, devant
la fenêtre, soutenait des balances de chimiste, un trébuchet sous sa
cage de verre, un puissant microscope avec des préparations toutes
fraîches; enfin des tubes d'essai pour l'étude des «infiniment petits».
Dans l'autre pièce--la bibliothèque--à la place des fourneaux se
trouvaient d'immenses armoires vitrées; les unes contenaient de nombreux
volumes dépareillés et dont le dos fatigué prouvait les constants
services, les autres renfermaient des appareils de physique: machines
électriques de toutes formes, pompes pneumatiques, batteries de piles,
appareils photographiques, lunettes, télescopes, etc.
Les seuls meubles de cette pièce étaient un canapé tout défraîchi,
quelques chaises et un guéridon; pas de glaces, encore moins de
tableaux, aucunement de rideaux aux fenêtres.
Maître Fricoulet, sans être un cénobite, dédaignait absolument toutes
ces futilités; ses appareils, ses livres suffisaient à tous ses besoins,
comme aussi toute un collection de pipes, plus ou moins culottées,
suspendues à la muraille.
[Illustration]
--Toi! s'écria-t-il en bondissant au-devant de son ami.
--Ne m'attendais-tu pas? demanda Gontran un peu étonné.
--Certainement si... mais seulement dans quelques jours.
Et il ajouta avec un petit sourire railleur:
--Je ne supposais pas que tu aurais le courage d'une séparation aussi
brusque.
Le visage du jeune comte changea subitement d'expression.
--Hélas! dit-il, voici huit jours que Séléna est partie.
Et en quelques mots navrés il mit Fricoulet au courant des événements.
--Ah! les femmes! s'écria le jeune ingénieur, toutes les mêmes! la
meilleure, vois-tu, ne vaut pas cela.
Et il fit dédaigneusement claquer contre ses dents l'ongle de son pouce.
Puis, brusquement:
--Tu n'es pas trop fatigué pour m'accompagner?
--Où cela?
[Illustration]
--Près de Nogent-sur-Marne.
--Quoi faire là?
--Voir la carcasse de mon appareil.
--Allons.
Une heure plus tard les deux amis descendaient de tramway devant le fort
de Vincennes et se lançaient dans les ombreuses allées du bois; après
avoir traversé Fontenay, Fricoulet s'engagea dans une ruelle peu
fréquentée et s'arrêta bientôt devant une porte munie d'une forte
serrure dans laquelle il introduisit une grosse clé qu'il avait tirée de
sa poche.
La porte s'ouvrit et les deux hommes se trouvèrent dans un vaste
terrain en friche, de près de huit cents mètres de superficie au fond
duquel un hangar se dressait.
--Mais je ne vois pas ton fameux appareil! fit Gontran, où donc est-il?
--Dans le hangar, là-bas... il n'est pas monté, car la machine motrice
n'est pas terminée, et d'ailleurs la place manque... car, pour enlever
quatre personnes, j'ai dû donner à mon oiseau de grandes dimensions.
--Ton oiseau! exclama le jeune comte.
Fricoulet sourit.
--Quand tu l'auras vu, tu comprendras pourquoi je l'appelle ainsi...
Ce disant, il avait poussé la porte du hangar et Gontran vit alors,
étendues sur le sol, une douzaine de pièces métalliques bizarrement
contournées et polies avec soin; il y avait aussi des pièces de soie
roulées sur elles-mêmes et des matériaux de toutes sortes; le long des
murs, sur des établis spéciaux se trouvaient tous les outils et les
appareils de menuisier et de mécanicien ajusteur.
Gontran paraissait désappointé.
--C'est là tout ce qu'il y a de fait... de ton oiseau? murmura-t-il.
--Comment! tout ce qu'il y a de fait!... mais crois bien que je n'ai pas
perdu mon temps.
Gontran désigna les pièces de soie.
--C'est un ballon que tu veux faire?
--Non pas... c'est un _aéroplane_.
Et lisant dans l'oeil de son ami une question toute naturelle, il y
répondit:
--Tu sais ce que c'est qu'un cerf-volant et tu connais la raison pour
laquelle il s'élève dans l'air: parce qu'il est tiré contre le vent au
moyen d'une corde qui le rattache à la terre; de cette traction et de la
résistance du vent vient la stabilité de l'appareil... Eh bien! suppose
une chose: je supprime la corde et je la remplace par un propulseur qui
tire en avant l'appareil, précisément avec la même vitesse que le fait
la personne qui tient l'extrémité de la corde... il te semble bien,
n'est-ce pas, que le résultat sera le même?
--C'est-à-dire que le cerf-volant demeurera immobile si la résistance ne
change pas... mais que si elle varie, il tombera ou avancera...
Fricoulet approuva de la tête.
--Ah! s'écria comiquement Gontran, que M. Ossipoff n'est-il là pour
m'entendre parler de la sorte! lui qui croyait n'avoir pour gendre qu'un
astronome!... quelle joie serait la sienne en s'apercevant que mes
connaissances s'étendent aussi à la mécanique!
Puis, aussitôt, d'un air plus sérieux, il ajouta:
--Mais tu n'as pas la prétention de m'emmener en cerf-volant?
--Pourquoi pas? répliqua l'ingénieur avec le plus grand calme.
M. de Flammermont regarda son ami; puis posant son index sur son front,
il demanda, en hochant la tête:
--Est-ce que?...
--Tu me crois fou! s'écria Fricoulet... eh bien! regarde, écoute et
tâche de comprendre.
Il avait saisi un morceau de charbon de bois qui traînait à terre et, à
grands traits, sur le mur blanc du hangar, il se mit à esquisser une
machine qui fit ouvrir des yeux énormes à Gontran.
--Qu'est-ce que cela? murmura celui-ci abasourdi.
[Illustration]
--Ça! exclama le jeune ingénieur, ça! c'est mon cerf-volant... ceci
d'abord, est une vaste surface de soie vernissée--tu vois les rouleaux
de soie à ta droite--qui aura près de quatre cents mètres de superficie,
de façon à constituer, en cas d'avarie de la machine, un immense et
efficace parachute... tu saisis bien le dessin, n'est-ce pas?
--Jusqu'à présent, c'est clair comme de l'eau de roche... mais ce que je
saisis le mieux... c'est le but du parachute... brrr... tu me fais
passer des frissons dans le dos...
--Ici--à ce que j'appellerai la tête, à l'avant du
cerf-volant--j'installe deux hélices en soie bordées de fils d'acier,
d'un diamètre de trois mètres...
--Ce sont ces machines-là, probablement, interrompit Gontran, en
désignant, du bout de sa canne, les plaques bizarrement contournées
qui, tout d'abord, avaient attiré son attention.
[Illustration]
--Oui, répondit l'ingénieur en souriant de l'expression, ce sont ces
machines-là... Or, ces machines-là--comme tu les appelles--sont mues à
raison de trois cents tours à la minute par un moteur à vapeur de mon
système... Veux-tu que je t'explique mon système?
--Non, non, s'écria le comte, avec un véritable effroi... j'ai déjà la
tête cassée du peu que tu m'as dit... sans compter que tu perdrais ton
temps... cependant... ce moteur, où le places-tu?... pas sur la soie, à
coup sûr?
--Pourquoi pas?...
Et faisant une croix au charbon sur le centre même du cerf-volant:
--Voici mon moteur, dit Fricoulet.
--Mais ça pèse... et l'eau et le feu?...
--Patience... nous allons en parler tout à l'heure... Pour l'instant
voici mon cerf-volant tiré en avant, grâce aux hélices, avec une vitesse
qui peut aller jusqu'à cinquante mètres par seconde; de toutes façons,
cette vitesse doit être suffisante pour que l'air présente une
résistance assez grande pour soutenir tout l'appareil.
--Mais une fois lancé, fit Gontran en goguenardant, ton cerf-volant
filera tout droit devant lui sans pouvoir dévier de la ligne droite et,
comme tu me le disais à Pétersbourg, en parlant des ballons, tu iras en
Norvège lorsque tu penseras atterrir en Sibérie.
Fricoulet haussa les épaules.
--Finaud! va, dit-il, et le gouvernail, le comptes-tu pour rien?
En même temps de trois traits de charbon il ajoutait à la partie
postérieure de l'appareil une surface triangulaire qui ressemblait à une
queue de poisson.
--Voici, poursuivit-il, de quoi faire virer de bord notre bateau aérien.
--C'est fort bien! riposta M. de Flammermont, mais parle-moi un peu du
moteur.
--Je le veux bien; mais cela va te sembler moins clair... Donc, mon
moteur se compose d'une chaudière à haute pression, ayant la forme d'un
serpentin pour être tout à fait inexplosible et ne contenant que cinq
cents grammes d'eau. Par suite de la grande chaleur développée par la
combustion des hydrocarbures liquides qui brûlent dans une lampe, les
cinq cents grammes d'eau sont transformés en vapeur à cinquante
atmosphères de pression et travaillant sur les deux faces d'un piston
très léger; ce piston a sa tige directement articulée sur la manivelle
de chacun des arbres supportant les hélices propulsives.
--Ouf! dit Gontran, quelle phrase!
--Mon cher, les explications scientifiques se prêtent peu aux périodes
oratoires; je continue: après s'être détendue en travaillant dans un
second cylindre, cette vapeur est ramenée au condenseur où elle se
liquéfie et où une pompe la reprend pour la ramener à la chaudière... de
cette façon, tous les poids morts d'eau et de combustible à traîner avec
soi sont pratiquement supprimés... As-tu compris?
--Peu de chose... mais, par exemple, ce que je comprends, c'est que ce
moteur avec tous ses accessoires pèse un certain poids.
--Mon cerf-volant peut supporter une charge de sept cents kilos! s'écria
triomphalement le jeune inventeur, et franchir d'une seule traite mille
kilomètres.
Gontran était abasourdi.
--Qu'as-tu à répondre à cela? ajouta Fricoulet.
--Rien, absolument rien, répartit le comte...
Puis soudain, se jetant au cou du jeune ingénieur.
--Ah! Fricoulet! exclama-t-il, tu es un grand génie!
--Peuh! fit l'autre, railleur, tu n'aurais jamais pensé à me le dire, si
mon cerf-volant ne devait ramener le sourire sur les lèvres de Mlle
Séléna.
--Ah! mon ami! riposta Gontran, je te devrai mon bonheur!
--Quel enragé! grommela Fricoulet, a-t-on jamais vu un être libre
aspirer avec plus de force après sa chaîne?
Puis, brusquement:
--Tu sais, dit-il en plantant ses regards dans les yeux de Gontran, ne
viens jamais me faire aucun reproche, si plus tard la lune de miel, que
tu entrevois, change de couleur et tourne au roux... car, je te le
déclare très carrément, malgré l'amitié que je te porte, ou plutôt à
cause même de cette amitié, je ne ferais pas ce que je fais, s'il ne
s'agissait de rendre à la science un homme aussi éminent que M.
Ossipoff.
Et après avoir prononcé cette phrase tout d'une haleine, essoufflé, le
jeune ingénieur se tut.
Gontran, qui connaissait de longue date l'antipathie de son ami pour le
mariage, haussa doucement les épaules.
--A propos d'Ossipoff, dit-il seulement, comment ferons-nous pour le
prévenir?
--Il l'est déjà, répondit Fricoulet d'un ton bourru.
Le comte demeura bouche bée.
--Ossipoff est prévenu!... fit-il, mais par qui?
--Par moi, riposta l'autre laconiquement.
Puis tirant sa montre:
--Deux heures, murmura-t-il, il faut que j'aille à l'usine Cail examiner
mon moteur... As-tu quelque chose encore à me demander?
--Je désirerais te poser une question.
--Parle.
--Vers quelle époque ton oiseau s'envolera-t-il?
Sans hésiter, Fricoulet répondit:
--Mon aéroplane sera prêt le 20 juillet... jusqu'à la fin du mois je
ferai des expériences; j'ai compté trois jours pour l'aménager
complètement et garnir les soutes de vivres et de provisions de toutes
sortes; cela nous mènera au 3 août... le 4 août au soir nous partirons.
--Dans six semaines! s'écria Gontran.
--Oui, dans six semaines et vers le 8 août, au matin, nous planerons
au-dessus d'Ekatherinbourg.
--A moins qu'en route nous ne nous soyons cassé la tête, observa M. de
Flammermont.
--Fort juste, répliqua Fricoulet.
Et il ajouta en haussant les épaules:
--Bast! finir comme cela ou par un mariage!...
Décidément, Alcide Fricoulet n'aimait pas les femmes.
[Illustration]