[Illustration]
Un mois s'était écoulé pendant lequel Séléna avait passé par les plus
épouvantables alternatives d'espoir insensé et de désespérances
profondes.
Sans Gontran de Flammermont qui la visitait chaque jour et qui trouvait
moyen de ranimer son courage, la pauvre jeune fille fût morte sans
doute; mais l'attaché d'ambassade savait si habilement démontrer à
mademoiselle Ossipoff--bien qu'il n'en pensât pas un mot lui-même--que
les juges ne pouvaient pas être assez aveugles pour ne pas reconnaître
l'erreur de la police, que les larmes de Séléna finissaient par se
sécher et qu'en reconduisant Gontran jusqu'au seuil de la petite maison,
elle avait le visage plus serein et le coeur moins gros.
Un soir, c'était, nous le répétons, un mois après l'arrestation du vieux
savant, M. de Flammermont s'apprêtait à sortir du petit logement qu'il
habitait non loin de l'ambassade, avenue Voïnnensky, lorsqu'une vive
altercation s'élevant dans l'antichambre, il ouvrit la porte de son
cabinet, en demandant:
--Qu'y a-t-il donc, Jean?
Jean était le domestique, amené de Paris, qui servait le comte.
--Il y a, monsieur le comte, que voici une espèce de cosaque qui veut
forcer la consigne et parler à monsieur le comte.
[Illustration]
L'espèce de cosaque n'était autre que Wassili.
Gontran reconnut aussitôt le moujick de Mlle Ossipoff et courant à
lui.
--Séléna? demanda-t-il, la gorge serrée par l'angoisse.
--Mademoiselle va bien, répondit Wassili... mais c'est mon pauvre
maître...
Et le domestique fondit en larmes.
Saisi d'un pressentiment, Gontran demanda:
--As-tu donc des nouvelles?
--Condamné! monsieur le comte, balbutia Wassili au milieu de ses
sanglots, ils l'ont condamné!
Le jeune homme chancela; bien qu'il s'attendît à ce dénouement, la
nouvelle le frappa douloureusement.
Une question lui brûlait les lèvres et cependant il gardait le silence,
redoutant la réponse.
A quoi était condamné Ossipoff? à la potence ou à la déportation?
Certes à envisager froidement les choses, la première est préférable à
la seconde; qu'est-ce que la mort, comme supplice, comparée à la vie
sans la liberté?
Mais Séléna? quel coup terrible pour la jeune fille s'il lui fallait
renoncer à l'espoir--quelque insensé qu'il fût--de jamais serrer entre
ses bras son père adoré!
Elle était capable de mourir sur le coup.
Et à cette pensée, le pauvre Gontran sentit les battements de son coeur
se ralentir, comme si la vie allait l'abandonner.
--Les misérables! gronda Wassili tout pleurant... le pauvre batiouschka!
il en mourra certainement.
Ces quelques mots soulagèrent le jeune comte.
Le sort qui frappait Ossipoff et qui inspirait à Wassili de si mortelles
appréhensions n'était donc pas la potence; il respira largement et
demanda:
--Où l'envoie-t-on?
Le moujick leva les bras au plafond.
--Ça, dit-il, on ne le sait jamais... c'est le secret de la police.
Gontran prit son chapeau, s'enveloppa dans sa pelisse.
--Mlle Ossipoff connaît-elle la condamnation de son père?
demanda-t-il en descendant l'escalier.
--Je ne pense pas, répondit Wassili... c'est en rôdant autour du
tribunal que j'ai appris la chose d'un gardawoï... alors, je suis
accouru tout de suite ici pour vous prévenir, afin que vous annonciez
vous-même la chose à la pauvre mademoiselle.
--Tu as bien fait, Wassili, répéta le jeune homme... rentre à la maison,
ne parle de rien à ta maîtresse... moi, je cours aux informations.
Et montant dans son droschki, il commanda à l'iemstchick de le conduire
chez le grand maître de la police.
Comme il sautait à terre, un individu qui descendait précipitamment le
perron, le heurta de si rude façon que le jeune comte s'écria d'une voix
furieuse:
--Que le diable emporte l'étourdi!
[Illustration]
L'autre s'arrêta court et soulevant poliment le chapeau de voyage dont
il était coiffé, répliqua:
--Mille excuses, monsieur, je ne suis qu'un maladroit.
Et il ajouta avec enjouement:
--Vous me permettrez cependant de bénir mon étourderie, car, grâce à
elle, j'aurai entendu au moins une fois encore les accents mélodieux de
ma langue natale.
Et, s'inclinant de nouveau, il allait s'éloigner lorsque Gontran, lui
posant la main sur le bras, l'attira vers la voiture, de manière à ce
que la lueur de la lanterne l'éclairât en plein.
Le jeune comte vit alors une face toute ronde, qu'éclairaient deux
petits yeux noirs très vifs, percés en vrille; au-dessous du nez camus
s'ouvrait une bouche en coup de sabre ourlée de fortes lèvres très
colorées; de ci de là des poils noirs et frisés, irrégulièrement
plantés, formant ce qu'on appelle vulgairement «une barbe de
jardinier».
Certes cet homme n'était pas beau; bien plus, il était laid, mais d'une
laideur toute sympathique; en outre, sur le front large et élevé,
surmonté d'une toison de cheveux drus et crépus, se lisait une
intelligence rare.
Quant au reste du corps, bien qu'enfoui dans un épais manteau de
fourrure, on le devinait néanmoins maigre et gauche: la longueur des
bras faisait préjuger de la longueur des jambes; les mains ressemblaient
à des battoirs et les pieds eussent facilement soutenu la comparaison
avec des bateaux de petite taille.
--Mon Dieu! monsieur, dit Gontran avec hésitation, n'êtes-vous pas
monsieur Alcide Fricoulet?
L'autre poussa une exclamation de surprise.
--Comment savez-vous mon nom? balbutia-t-il.
Sans répondre, le comte de Flammermont se jeta à son cou en s'écriant:
--Alcide! Alcide! ne me reconnais-tu pas?
Un peu inquiet de cette subite manifestation d'amitié, l'étranger se
dégagea de l'étreinte du comte, en murmurant:
--Sans doute, y a-t-il méprise, monsieur... car j'avoue...
--Ne te rappelles-tu plus Gontran... Gontran de Flammermont?
En signe de joie, l'autre lança en l'air son chapeau qui s'en alla
rouler dans la neige, en même temps qu'il se précipitait sur le jeune
comte et qu'il le serrait dans ses bras en s'écriant:
--Gontran!... Gontran!... en voilà une rencontre.
Puis après un moment:
--Mais que fais-tu à Pétersbourg?
Le jeune comte eut un haut-le-corps.
--Ne t'ai-je pas écrit plusieurs fois?... N'as-tu pas reçu mes
lettres?... Ne sais-tu pas que je suis à l'ambassade française?
[Illustration]
Alcide Fricoulet se frappa le front.
--Eh! c'est parbleu vrai... mais au milieu de toutes mes occupations, je
l'avais oublié totalement.
--Et toi, fit M. de Flammermont, comment se fait-il que je te rencontre
sur les bords de la Neva, à cinq cents lieues du boulevard Montparnasse?
--Je ne suis ici qu'en passant... car je pars demain pour le district de
Nertchinsk où je vais, comme ingénieur, surveiller l'exploitation d'une
mine... Si tu n'as rien de mieux à faire, passons la soirée ensemble...
Le jeune comte ne répondit pas sur-le-champ; il baissait la tête,
réfléchissant; puis tout à coup:
--Tiens, monte dans mon droschki et attends-moi sans t'impatienter... il
me faut absolument parler au maître de la police pour une affaire dont
je t'entretiendrai.
Et pendant qu'Alcide Fricoulet s'installait sous les chaudes fourrures,
Gontran, gravissant lestement les marches du perron, disparaissait à
l'intérieur du sombre monument.
Quand, au bout d'une heure, il prit place, dans le droschki, à côté de
son ami, celui-ci fut frappé de l'altération de ses traits.
--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet avec sollicitude.
[Illustration]
--J'ai... qu'un grand malheur m'atteint.
--Un grand malheur! répéta l'autre avec une interrogation dans la voix.
Alors, pour répondre à cet impérieux besoin qu'a l'homme de faire
participer son semblable à ses peines comme à ses joies, M. de
Flammermont raconta brièvement à son compagnon l'aventure à laquelle il
était mêlé.
Aux premiers mots qu'il lui en dit, Fricoulet s'écria:
--Mais je connais cette histoire-là... elle a fait beaucoup de bruit à
Paris... Songe donc qu'Ossipoff est fort estimé là-bas dans le monde
savant que son arrestation a fort ému.
Gontran raconta comment, tout doucement et sans qu'il s'en aperçût
lui-même, l'amour avait germé dans son coeur et comment un beau jour il
s'était aperçu que cet amour avait poussé de trop solides racines pour
qu'il pût songer à le déraciner.
Durant que le jeune comte parlait, Fricoulet s'agitait sur les coussins
de la voiture, fronçant les sourcils, claquant de la langue, donnant
enfin tous les signes du mécontentement le plus grave.
--Ah! parbleu! s'écria-t-il enfin, ne pouvant plus se contenir, si tu
mets une femme dans ta vie... cela ne m'étonne pas que tous les malheurs
te tombent dessus.
Sans prendre garde à cette boutade Gontran conclut en disant:
--Bref, je me suis décidé à demander la main de Séléna.
L'étrangeté de ce nom fit oublier à Fricoulet sa mauvaise humeur.
--Séléna!... s'écria-t-il, celle que tu aimes s'appelle Séléna!... Ah!
il n'y a qu'un savant--et encore un savant russe--pour donner à sa fille
le nom de la lune.
--Le nom de la lune! répéta le comte, pourquoi le nom de la lune?
Fricoulet était ébahi.
--Comment! exclama-t-il, tu es amoureux... ta fiancée porte un nom
bizarre et que n'enregistre aucun calendrier et tu ne t'inquiètes pas de
connaître l'étymologie de ce nom.
Puis se croisant les bras, dans un geste d'indignation comique:
--Mais, monsieur le comte, savez-vous bien que les racines de votre
amour me paraissent avoir poussé au détriment des racines grecques?...
Que faites-vous donc dans la diplomatie que vous négligiez ainsi les
langues mères... Si tu avais Burnouf un peu plus présent à la mémoire,
tu saurais que Séléna vient du grec [grec: Selênê], qui veut dire: lune.
Puis, avec un sourire quelque peu railleur:
--Gageons que ta fiancée est blonde... blonde et pâle, comme Phoebé
pendant une belle nuit de printemps...
Il se tut un moment et reprit en ricanant:
--Au surplus, peu importe sa couleur; la femme brune, blonde ou rousse
n'en est pas moins le mauvais génie de l'homme.
Le comte haussa les épaules en murmurant:
--Tu n'as pas changé... je te retrouve avec cette même horreur de la
femme...
--Horreur que je compte bien conserver jusqu'à la mort! s'écria
Fricoulet.
--A moins qu'avant tu ne rencontres, toi aussi...
Fricoulet saisit son ami par le bras.
--Tais-toi, dit-il, tais-toi... rien qu'une supposition semblable me met
hors de moi... pour un peu je sauterais hors de la voiture.
Puis, se calmant:
[Illustration]
--Et la fin de ton histoire?
--Oh! je n'ai plus grand chose à te conter, poursuivit Gontran, le
malheureux Ossipoff, victime d'une machination odieuse, a été arrêté
comme accusé de nihilisme et de complot contre la vie du Tzar, et malgré
tous mes efforts et ceux de mes amis, il vient d'être aujourd'hui même
condamné à la déportation.
--Diable! murmura Fricoulet, la déportation en Sibérie, c'est la mort.
Et il ajouta _in petto_:
--Un beau-père de moins... c'est un nuage noir de moins aussi à
l'horizon conjugal.
Comme M. de Flammermont hochait la tête, il dit tout haut:
--Le hasard qui m'a fait te rencontrer si inespérément est capable
d'envoyer Ossipoff aux mines que je vais diriger.
--On vient de m'apprendre à l'instant que dès demain Ossipoff quitte
Pétersbourg pour rejoindre à Moscou un convoi de condamnés dirigés sur
Ekatherinbourg.
--Ah! oui, je sais, murmura l'ingénieur, il y a là des mines de platine
fort importantes.
Le droschki s'était arrêté devant la petite maison d'Ossipoff, et
Wassili, qui guettait sans doute l'arrivée du jeune comte, ouvrit la
porte et s'avança à sa rencontre.
A la vue de Fricoulet, le moujick souleva son bonnet en peau d'agneau et
se tint à l'écart.
--C'est ici que tu demeures? demanda l'ingénieur.
--Non, c'est l'habitation de Mlle Ossipoff.
Fricoulet fit un mouvement pour se débarrasser des fourrures qui le
couvraient, mais M. de Flammermont lui dit à voix basse, d'un ton de
prière:
--Fais-moi le plaisir de m'attendre encore; peut-être aurai-je besoin de
tes conseils... en tous cas, nous ne pouvons nous séparer aussi
brusquement.
Et sans attendre la réponse de son ami, il suivit Wassili.
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Séléna se leva vivement et vint
au-devant de Gontran, les mains tendues, le visage pâli, les paupières
rouges encore de larmes versées dans la journée.
Depuis le malheur qui l'avait frappée, la jeune fille avait pris des
vêtements de deuil, et tout ce noir qui l'enveloppait des pieds à la
tête faisait paraître plus transparente et plus diaphane sa peau mate et
ivoirine, tandis que ses longues nattes blondes serpentaient plus
lourdes et plus dorées jusqu'à sa taille.
[Illustration]
Ses premiers mots furent pour poser, comme tous les jours, la question
par laquelle débutait invariablement leur entrevue:
--Quoi de nouveau aujourd'hui?
Et elle plongeait ses regards dans ceux du jeune comte pour y deviner la
vérité, de peur que, par affection pour elle, il ne cherchât à la lui
déguiser.
Contrairement à son habitude, Gontran ne répondit pas et, sans quitter
les mains de la jeune fille, il l'amena près d'un sopha sur lequel d'une
douce pression il la fit asseoir; lui-même prit place à côté d'elle.
Émue de ce silence, Séléna s'écria:
--Il y a quelque chose.
Muettement, n'ayant point le courage de lui briser le coeur en lui
annonçant la fatale nouvelle, Gontran fit un signe affirmatif.
--Oh! mon Dieu! gémit-elle.
Et douloureusement elle inclina la tête, les paupières closes, les
lèvres convulsivement serrées, comme un oiseau frappé mortellement et
qui va s'abattre sans vie sur le sol.
--Séléna, murmura le jeune homme effrayé.
Mais Mlle Ossipoff était une vaillante nature que le sort impitoyable
pouvait plier mais non pas briser.
Elle releva la tête, et balbutia en regardant Gontran bien en face:
--Ils l'ont condamné, n'est-ce pas?
--Oui, fit Gontran à voix basse.
--Les misérables! s'écria-t-elle.
Puis elle reprit:
--Mais le Tzar est juste... il est clément... il fera grâce... Vous
m'accompagnerez, n'est-ce pas Gontran?... vous me l'avez promis...
J'irai me jeter aux pieds du Tzar et je le supplierai de me rendre mon
père...
Comme le comte se taisait, elle comprit qu'elle s'illusionnait et qu'il
lui fallait abandonner tout espoir.
Alors, une épouvante la saisit; la vision sinistre du gibet se dressa
devant elle.
Elle poussa un cri d'horreur et, se voilant la face de ses mains, elle
murmura:
--La mort! mon Dieu! la mort!...
--Non, se hâta de répondre Gontran, la déportation.
Elle tressaillit, lui saisit la main, et d'une voix étranglée:
--Alors pourquoi renoncer à tenter de nouvelles démarches?
Il hésita un moment, puis ne pouvant faire autrement que de répondre,
maintenant qu'il était acculé à la vérité:
--Parce que, lorsque l'aube se lèvera demain, dit-il, M. Ossipoff sera
déjà en route pour Moscou.
Séléna poussa un cri, se dressa toute droite et répéta:
--Pour Moscou!
--Oui, on l'envoie à Ekatherinbourg.
La jeune fille eut un geste désespéré.
--Lui, lui! condamné aux mines, comme un voleur, comme un assassin!...
ah! les misérables!... les bandits!...
Elle se tut, les traits contractés par la douleur, les yeux brillants
d'une lueur indignée.
Puis soudain elle releva la tête et agitant son poing fermé:
[Illustration]
--Mais nous le sauverons, monsieur de Flammermont, dit-elle, nous leur
arracherons cet innocent.
--Que faire? murmura pensivement le jeune homme... quel moyen
imaginer?... à quel subterfuge avoir recours?
Séléna frappa du pied et s'écria avec une certaine amertume dans la
voix:
--Je croyais qu'un grand homme de votre pays avait déclaré que le mot
_impossible_ n'était pas français!... reculeriez-vous?
--Non pas... mais je suis effrayé des difficultés sans nombre qui se
dressent dès à présent entre notre but et nous... Sauver votre père sur
le territoire russe, avant qu'il n'ait pénétré dans le désert sibérien,
il n'y faut penser... les mesures sont prises contre toute tentative
d'évasion et tout ce que nous ferions ne servirait qu'à aggraver la
situation.
Séléna inclina la tête, reconnaissant ainsi la sagesse de ce que venait
de dire M. de Flammermont.
Tout à coup, celui-ci se leva et se dirigeant vers la porte du cabinet:
--Le hasard m'a fait rencontrer aujourd'hui un de mes bons camarades
d'enfance, un jeune savant français qui connaissait de réputation M.
Ossipoff et qui s'intéresse vivement à son malheureux sort...
Voulez-vous me permettre de vous le présenter?
Comme Séléna gardait le silence:
--C'est un garçon de grande valeur, poursuivit le comte, très ingénieux
et de bon conseil... Si je l'ai amené jusqu'ici, c'est parce que
j'estimais qu'il pourrait nous être utile.
--Faites-le donc entrer, répondit Mlle Ossipoff... Il est le bienvenu
à l'avance, toute ma reconnaissance lui est déjà acquise.
Quelques instants après, Gontran rentrait dans le salon suivi du jeune
ingénieur.
--Chère demoiselle, dit-il en s'adressant à Séléna, permettez-moi de
vous présenter un de mes bons amis, un savant français, M. Alcide
Fricoulet, ingénieur de son état et... inventeur fécond.
Séléna indiqua un siège au nouveau venu, puis s'assit, et souriant
tristement:
--Vous êtes ici doublement le bienvenu, monsieur, fit-elle
gracieusement... votre titre d'ami de M. de Flammermont vous ouvre les
portes de cette maison non moins grandes que ne vous les eût ouvertes
votre titre de savant.
Devant cette phrase aimable, Alcide Fricoulet s'inclina.
--Mademoiselle, répondit-il, mon ami Gontran, qui m'avait déjà fait tout
à l'heure part du grand malheur qui vous frappe, m'est venu chercher
pour me demander conseil... Hélas! je n'ai point la prétention de vous
apporter de grandes lumières... mais si faibles que soient les miennes,
elles vous sont tout acquises.
Puis, se tournant vers le jeune comte:
--Donc, dit-il, délibérons.
Et s'adressant à Séléna:
--Possédez-vous ici des cartes de Russie?
La jeune fille frappa sur un timbre et Wassili apporta une carte
gigantesque qui fut déployée sur la table de travail d'Ossipoff.
Pendant plusieurs minutes, Fricoulet demeura penché sur la toile,
examinant attentivement la carte de Sibérie, mesurant minutieusement la
distance qui séparait les mines d'Ekatherinbourg de Pétersbourg,
vérifiant la hauteur des monts ouraliens, et au fur et à mesure qu'il
avançait dans son étude et qu'il se rendait compte davantage des
difficultés à vaincre, pour traverser les montagnes et les steppes de la
Russie orientale, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres
s'allongeaient dans une moue significative.
--Satané pays! grommela-t-il.
Puis, relevant la tête:
--A moins de circonstances exceptionnelles, dit-il d'une voix ferme, je
crois qu'il est impossible de s'échapper de Sibérie.
--Vous aussi, monsieur, s'écria Séléna, vous désespérez.
L'ingénieur étendit la main et répliqua:
--J'ai dit «à moins de circonstances exceptionnelles», mademoiselle...
donc je continue: les défilés sont gardés, dit-on, par des postes
vigilants. Il faudrait suivre les montagnes jusqu'à Orenbourg, à travers
des plaines sans végétation, continuellement battues par les tribus
kirghises qui font la chasse aux prisonniers évadés.
Et secouant énergiquement la tête, il déclara:
--Un homme seul, ne comptant que sur lui-même, ne peut s'enfuir des
mines; il serait infailliblement repris, qu'il aille à pied, qu'il soit
monté sur un cheval vigoureux, ou même qu'il suive en bateau le cours
des fleuves du pays.
--Mais alors, fit Gontran dont la mine s'allongeait à mesure que son ami
parlait, si tu déclares impraticables tous les moyens de fuite... si
l'on ne peut se sauver ni par terre, ni par eau, il ne nous reste plus
rien...
--Et l'air, s'écria Fricoulet... estimes-tu par hasard la voie aérienne
inférieure aux autres?
--Un ballon! exclama le jeune comte d'un air moitié incrédule, moitié
enthousiaste.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Un ballon! répéta-t-il un peu dédaigneusement. Eh! bon Dieu! qu'en
pourrais-tu faire? quand tu voudrais aller en Sibérie, il t'emmènerait
en Norvège... tu sais bien que ce sont des machines indirigeables.
Gontran baissa la tête.
--Alors? murmura-t-il.
[Illustration]
Alcide Fricoulet, demeurait immobile, les sourcils contractés comme sous
l'empire d'une violente tension d'esprit, les paupières demi-baissées,
laissant filtrer un regard vague et indécis.
Tout à coup il se redressa et s'adressant à M. de Flammermont:
--Je le répète, dit-il d'une voix vibrante, l'air est la seule voie
qu'il nous soit permis de prendre pour tenter de sauver M. Ossipoff.
--L'air!... l'air!... objecta Gontran... c'est fort joli... mais il faut
un moyen de s'en servir.
--Ce moyen, je crois l'avoir trouvé.
Séléna bondit de son siège et saisissant les mains du jeune savant:
--Oh! monsieur, ne vous trompez-vous pas? Ne me leurrez pas d'un vain
espoir! Si vous vous engagez à sauver mon père, il faudra le sauver.
--Mademoiselle, répliqua gravement Fricoulet, je m'engage à tenter
l'impossible, c'est tout ce qu'un honnête homme peut faire.
Puis se tournant vers le jeune comte:
[Illustration]
--Es-tu prêt à tous les sacrifices? demanda-t-il.
--Même à celui de ma vie, répondit Gontran d'une voix vibrante.
Malgré la gravité de la situation un sourire imperceptible crispa les
lèvres de Fricoulet.
--Je ne t'en demande pas tant, dit-il.
--Que faut-il, alors?
--D'abord être libre de tes actions et, pour cela, donner ta démission.
--Dès ce soir je verrai mon ambassadeur, répondit sans hésiter le jeune
diplomate, et en attendant que ma démission soit acceptée par le
ministre des affaires étrangères, j'obtiendrai un congé immédiat.
Séléna leva vers Gontran ses yeux mouillés de larmes.
--Oh! Gontran! murmura-t-elle d'une voix pleine de reconnaissance.
Il lui prit les mains, les serra doucement et répliqua:
--Qu'est-ce que ce petit sacrifice si, grâce à lui, je puis sécher vos
pleurs et ramener le sourire sur vos lèvres.
Fricoulet haussa légèrement les épaules.
--Ces amoureux, pensa-t-il, tous les mêmes; pas un seul n'a assez
d'imagination pour trouver d'autres phrases que celles dites et redites
depuis la création d'Adam et d'Ève.
--Que marmottes-tu donc entre tes dents? demanda le comte en se
retournant.
--Je dis que ta démission ne me suffit pas, qu'il me faudrait encore une
cinquantaine de mille francs.
--Dès ce soir encore, j'écrirai à mon notaire de m'envoyer des fonds.
Puis, à l'oreille de son ami, il ajouta tout bas:
--Tu as bien fait de n'être pas trop exigeant, car c'est à peu près tout
ce qui me reste de ma fortune.
--Gontran, s'écria Séléna, je ne veux pas...
--Il s'agit de votre père, mademoiselle Ossipoff, répondit Fricoulet.
La jeune fille rougit et murmura:
--Je ne puis cependant laisser M. de Flammermont se ruiner.
--Ah! s'écria le jeune homme avec chaleur, que n'ai-je des millions pour
vous en faire le sacrifice!
--En ce cas, dit froidement Fricoulet, Mickhaïl Ossipoff sera sauvé. Dès
demain nous prenons le train pour Paris et là-bas, nous préparons tout
pour l'évasion du prisonnier.
[Illustration]
Gontran désigna Séléna.
--Je ne puis la laisser seule ici, dit-il.
Fricoulet fronça les sourcils.
--Oh! les femmes! grommela-t-il.
Puis, après un moment:
--Eh bien! reste à Pétersbourg jusqu'au moment où tout sera prêt et où
je te dirai de venir me rejoindre.
--Mais explique-toi... que comptes-tu faire?... mets-nous au courant de
tes projets.
--Mes projets sont fort simples: J'ai dit tout à l'heure que la voie de
l'air était la seule praticable pour enlever Mickhaïl Ossipoff et c'est
la vérité... mais comme les ballons sont indirigeables, il s'agit de
construire un appareil à grande vitesse permettant de naviguer à
volonté dans l'atmosphère.
--Mais tu t'es moqué de moi tout à l'heure lorsque j'ai prononcé le mot
de ballon.
--Effectivement... pour pouvoir être maître de mon moyen de locomotion
il faut qu'il soit plus lourd que l'air.
Gontran ouvrit de grands yeux étonnés, ses principes scientifiques plus
qu'insuffisants se trouvaient bouleversés par cette déclaration.
--Tu ne parais pas bien convaincu? fit Fricoulet, un peu railleur.
Le jeune comte eut un sourire à l'adresse de Séléna et répliqua:
--En l'absence de ce bon M. Ossipoff, je puis bien te déclarer que je ne
suis qu'un sauvage en fait de sciences et que je ne comprends pas...
--Bast! tu n'as pas besoin de comprendre... As-tu confiance en moi?
--Aveuglément.
--Eh bien! alors, ne me demande pas des explications qui, outre qu'elles
ne jetteraient peut-être pas une grande lueur dans ton esprit, nous
attarderaient par trop....
Il regarda la pendule et, se levant brusquement:
--N'oublie pas que je suis arrivé hier soir après cinquante-trois heures
de voyage, et que demain à la première heure il faut que je sois en
wagon.
Puis soudain il se frappa le front et fixa alternativement sur Séléna et
sur Gontran des yeux ahuris.
--Qu'y a-t-il? demandèrent-ils à la fois, saisis du même pressentiment
que tout à coup une impossibilité venait de se dresser dans l'esprit de
l'ingénieur.
--Il y a... il y a... que tout ce que nous venons de dire est fort
joli... mais...
--Mais?... répétèrent les autres d'une voix anxieuse.
Alcide Fricoulet éclata de rire, se croisa les bras et s'écria:
--Et ma mine de Nertchinsk!
Gontran pâlit portant sur Séléna des regards désolés:
--C'est vrai, murmura-t-il, j'avais oublié que tu es simplement de
passage à Pétersbourg et que là-bas une brillante situation t'attend.
Mlle Ossipoff se couvrit le visage de ses mains pour cacher les
larmes qui ruisselaient le long de ses joues.
[Illustration]
En dépit du peu de sympathie que lui inspirait le sexe faible, le jeune
ingénieur se sentit ému à la vue de cette poignante douleur; il
regardait gravement Mlle Ossipoff et on voyait à son regard profond
et à ses lèvres plissées soucieusement qu'un violent combat se livrait
en lui.
--Au diable! dit-il tout à coup, les mines de Nertchinsk s'exploiteront
comme elles le voudront; les choses restent telles que nous venons de
les arrêter... Je pars demain pour Paris.
[Illustration]
Séléna releva la tête et un sourire radieux illumina sa face pâle toute
ruisselante de pleurs; Gontran, lui, se jeta sur les mains de son ami et
les secoua à plusieurs reprises.
--Alcide!... Alcide... comment pourrons-nous jamais te remercier?
L'ingénieur haussa les épaules:
--Bien simplement, dit-il. Engage-toi si, comme je l'espère fermement,
je réussis à faire évader M. Ossipoff, engage-toi en son nom à me faire
prendre part à la grande excursion céleste qu'il médite.
Séléna battit des mains en s'écriant:
--Oh! cela bien volontiers.
--En ce cas, répondit Fricoulet, loin de me rien devoir, mademoiselle,
c'est moi qui serai votre débiteur... car il ne s'organise pas tous les
jours des trains de plaisir pour la lune et je ne serais pas fâché
d'aller constater _de visu_ jusqu'à quel point les Sélénites ont amené
le perfectionnement de la mécanique.
* * * * *
Deux mois après cet entretien Séléna dit à M. de Flammermont:
--Mon cher ami, que pensez-vous de M. Fricoulet?
--Dame!... fit le jeune comte assez embarrassé par cette question, je
ne sais trop que penser... je vous l'avoue... mes lettres restent sans
réponses... et le télégramme que j'ai envoyé il y a huit jours a eu le
même sort que mes lettres.
--Eh bien! savez-vous quel est mon avis à moi? reprit la jeune fille
d'un ton singulier... votre ami Fricoulet qui, sous l'empire de je ne
sais quel sentiment, nous avait fait ici de belles promesses, a réfléchi
sans doute et est tout simplement parti pour Nertchinsk.