Après Lodi, sauf un petit combat, il ne fit plus rien contre Beaulieu.

Celui-ci, ayant accompli ses instructions (ravitailler Mantoue), s’en

alla tranquillement. Bonaparte ne le poursuivit pas, comme il l’avait

promis au Directoire: il se rendit droit à Milan, et trôna dans cette

grande ville (dont le château tenait encore). Là (17 mai) il pose cette

question au Directoire: «Si le peuple de Milan demande à s’organiser en

république, faut-il le lui accorder?» Par le peuple il entend les

riches, les seigneurs libéraux et un club de huit cents des principaux

négociants. Voilà les républiques, tout aristocratiques, qu’il va

permettre à l’Italie. En se bornant ainsi à une élite des classes les

plus riches, quelle faible et pauvre base on donnait à la renaissance

italienne! On ne pouvait sans doute se fier aux campagnes, mais dans les

villes d’Italie, il y avait déjà une classe moyenne, de bourgeois, de

commerçants, d’étudiants fort patriotes, auxquels on devait s’adresser.

Pourquoi ne le faisait-il pas, profitait-il si peu de leur enthousiasme?

C’est qu’en parlant de liberté, il n’était ni sérieux ni sincère.

Rendrait-on à l’Autriche la Lombardie (pour le Rhin? la Belgique?) ou

céderait-on la Lombardie au Piémont? ou ferait-on des échanges des

pauvres républiques Cispadane, Transpadane, avec telle partie des

possessions Vénitiennes? Toutes ces questions flottaient dans son

esprit. Il ne donnait rien à l’Italie; pas une parole franche, ni même

affirmative. «Mais, dira-t-on, il n’était pas maître, et ne voulait pas

dire tel mot que le Directoire lui eût fait révoquer?» Voilà ce qu’on a

dit. Et on a fort loué cette sagesse, cette prudence diplomatique.

Cependant, à voir l’ascendant qu’il avait pris sur le Directoire, on

sent bien qu’il eût emporté ses résolutions, s’il eût (suivant l’avis

d’Augereau et de bien d’autres) pris au sérieux la révolution italienne,

et vraiment entrepris de relever ce peuple. Il en était bien loin, et ne

voulait certainement traiter qu’avec les rois, les gouvernements

établis. Il semblait poursuivi par l’image des foules qui, allant aux

Tuileries en juin 92, ne lui inspirèrent que de l’horreur. Les deux ans

où il avait joué ses pantalonnades Jacobines étaient sortis de son

esprit. Et il était redevenu le gentilhomme de Brienne, le pensionnaire

de Louis XVI.

Il méprisait le peuple en général, et surtout le peuple italien. Il n’a

jamais perdu une occasion pour dire de sanglantes injures à l’Italie,

qu’il connaissait fort mal. Il ne savait pas que ces anciens conquérants

du monde ont encore, ont toujours (dans les Piémontais, Milanais,

Romagnols, chez ceux de Brescia et autres) de très vaillants soldats.

«Sans doute. Mais alors bien peu aguerris.» On ne sait pas combien ces

populations électriques sont susceptibles d’héroïsme, de mouvements

subits qui les mettent au-dessus d’elles-mêmes.

Il eût fallu surtout ne pas se défier de leur enthousiasme, ne pas les

traiter comme des amis qui peut-être demain seront des ennemis. Il leur

donna justement pour instructeurs des hommes de race antipathique et

propres à les décourager. Pourquoi pas Murat, ou tel de nos brillants

officiers du Midi? pourquoi pas nos Pyrénéens, qui, ayant fait la guerre

d’Espagne, se seraient tout autrement entendus avec les Italiens, les

eussent compris mieux que les instructeurs venus du Nord?

Ajoutez que souvent, même aux derniers moments où il en sentait enfin le

besoin, et eût voulu sérieusement les armer, il leur envoyait des agents

suspects, comme tel dans les provinces Vénitiennes qui y joua double

rôle, et que plus tard il désavoua.

Voilà comme en tout genre il découragea l’Italie, au moment où elle

venait à nous, pleine d’amour et d’enthousiasme. Il dit lui-même qu’à

Bologne et dans les légions pontificales, nous étions incroyablement

aimés, qu’on payait avec empressement les contributions énormes qu’il y

avait mises. On peut juger de quel étonnement était frappé, glacé, ce

peuple sympathique, quand on lui enlevait sans pitié ses tableaux, ses

statues, ces chefs-d’œuvre au milieu desquels chacun avait vécu, grandi,

et qu’il contemplait avec amour depuis des siècles! Ces odieux

enlèvements, et ce déménagement barbare, avaient encore ce sens qu’en

Italie rien n’était sûr, que ces villes qui nous recevaient si bien

seraient demain rendues à leurs tyrans, que la liberté, la république, y

étaient choses provisoires[38].

[38] «Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette

prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui

composait son écrin digne déjà de figurer dans les contes des _Mille

et une Nuits_. L’Italie envahie avait concouru à toutes ces

richesses. Les salons étaient somptueusement décorés de tableaux, de

statues, de mosaïques, dépouilles de l’Italie, et chacun des

généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil

butin.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 146). A. M.

Son gouvernement militaire, d’où il parvint à chasser tous les agents

civils eut son fruit naturel, la révolte. Les paysans ruinés,

maltraités, de Pavie, se soulèvent autour, et font prisonniers nos

soldats.

Cette ville d’université, de savants, à qui Bonaparte venait de donner

les plus flatteuses assurances, fut au moment d’être brûlée. Pourtant

les paysans, fort doux, n’avaient fait subir à leurs détenus aucun

mauvais traitement. Bonaparte retrouva tous ses soldats. Il n’en fit pas

moins fusiller les chefs des paysans et brûler le village de Binasco.

«Spectacle horrible!» dit-il, lui-même, dans une lettre qu’il adresse à

Paris, le 1er juin. Et, pour montrer sa bonté, il écrit, en même temps

l’histoire lamentable d’une jeune religieuse que l’on tenait, dit-il,

aux fers, et que les Français ont délivrée (8 juin). Ayant ainsi prouvé

la sensibilité de son cœur, il gronde un de ses lieutenants qui n’a pas

encore fait fusiller la municipalité de Pavie (10 juin). Et il ajoute

cette parole sinistre: «Que, dans cinq jours, il n’y ait dans le

Milanais aucun prisonnier pour conspiration.»

Cette extrême rudesse, peut-être nécessaire contre les brigands de Novi,

et des routes de Gênes, fut étendue à certaines populations des

Romagnes, en exceptant pourtant Faenza, qu’il dit ménager, comme ville

papale. Ces gens qui croyaient, d’après tant d’exemples, être fusillés,

l’adorèrent, et, renvoyés par lui, allèrent vanter partout son respect

pour la sainte Église. Le légat qui avait provoqué l’insurrection en fut

quitte pour dire humblement: _Peccavi._

Son respect affecté pour les prêtres tyrans de l’Italie fut peut-être ce

qui indigna le plus les villes, et ce qui, sous cette brillante

enveloppe de succès militaires, sous cette peau de lion, fit mieux

entrevoir le renard. Il dit par exemple qu’en causant avec tels

cardinaux, il s’est cru remonter «aux siècles de la primitive Église.»

Et en même temps, pour plaire aux philosophes du Directoire et autres,

il parle avec mépris «de cette prêtraille.»

Avec les prêtres, la classe qu’il courtisait aussi, c’était les savants,

les académiciens, classe respectée en Italie. Pendant qu’il faisait

fusiller les magistrats innocents de Pavie, il honorait ses professeurs,

entre autres l’illustre astronome Oriani. Il se piquait fort de

mathématiques (quoiqu’il en sût très peu, d’après Libri). Ainsi il

s’amusa à étonner Lagrange, le Piémontais célèbre, en lui parlant d’un

théorème tout nouveau, et qu’il avait exprès étudié le matin même.

S’il avait eu en général plus de culture, il aurait davantage respecté

l’Italie.

Il aurait su combien, au dix-huitième siècle même, elle avait été

inventive, non seulement dans les sciences naturelles (Volta, Morgagni),

non seulement par des arts charmants (Canova, Cimarosa, et bientôt

Rossini), mais dans la morale et l’histoire, par des choses

d’originalité profonde, inconnues au moyen âge et à l’antiquité.

Vico, pénétrant le génie italique et étrusque, venait de fonder la

philosophie de l’histoire, l’_Umanità_, la science de ses résurrections.

De là, dans les arts même, de tragiques éclairs, qui percent à une

profondeur que n’eut jamais la Renaissance. Les génies du seizième

siècle n’ont rien fait de plus mâle ni de si émouvant que les

eaux-fortes de Piranesi, ses tombeaux et ses monuments, ses funèbres

_Prisons_, où l’on sent tout ce qu’il y avait de douleur étouffée dans

l’âme italienne remontée du sépulcre par un sublime jet.

CHAPITRE X

BONAPARTE ROI D’ITALIE.

«C’est depuis Lodi, dit-il lui-même, que j’entrai en malice contre le

Directoire.»

La Correspondance officielle, mutilée ici, comme partout, montre

pourtant très bien, dans le peu de faits qu’elle donne, ce que fit

Bonaparte dans ses mois de repos.

A Paris et ailleurs, on disait en riant: «Qui sait? Il se fera duc de

Milan.» Cela arriva, et bien plus, il fut roi d’Italie, dominant

l’Italie centrale, de l’une à l’autre mer, à Bologne, Ancône et

Livourne, épargnant soigneusement Rome, malgré le Directoire. Quant à

Naples, il disait lui-même que, pour y aller, six mille grenadiers

suffisaient.

Dans ces trois mois, _mai–juin–juillet_ (avant Castiglione), et les

trois mois qui suivent, il dévoile hardiment toute sa politique. Il

chasse tous les agents civils et reste seul avec l’armée. Il chasse:

1º Les fournisseurs qui l’avaient amené en Italie, et qui pouvaient

tenir des comptes, une balance, dans la recette et la dépense.

2º Il chasse outrageusement les surveillants directs, les commissaires

du Directoire, les appelant d’abord jacobins, puis voleurs, leur faisant

entre autres reproches celui d’indemniser les Italiens pour les vivres

qu’ils fournissaient.

3º Malgré le Directoire, il évite d’aller à Rome, en exige seulement de

l’argent, mais respecte et fait respecter les terres, les biens

immeubles de l’Église, s’assurant ainsi du clergé pour ses grands

projets d’avenir.

4º En cela, il était l’adversaire déclaré des vrais patriotes italiens,

qui ne croyaient fonder leur révolution que sur la vente des biens

d’Église. Aussi, ce zélé défenseur du clergé contre l’Italie n’arma-t-il

jamais celle-ci sérieusement, ne confiant les armes qu’à des gardes

nationaux triés et de simple police, jamais aux étudiants, aux ardents

patriotes, qu’il flétrissait du nom de jacobins.

Par une confusion étrange, les jacobins, en France, quoique devenus

acquéreurs de propriétés nationales, passaient pour ennemis de la

propriété. Les relations de quelques-uns d’entre eux avec Babeuf

faisaient sottement croire que tous voulaient le partage des terres. De

là un étrange vertige, dont Carnot n’était pas exempt. De là une grande

facilité pour Bonaparte d’amuser les simples. Pour les aveugler, les

effarer contre quelqu’un, il lui suffisait de faire comme on fait aux

taureaux, de leur secouer aux yeux cette loque rouge. C’est par là qu’il

neutralisait et ses propres surveillants français et les patriotes

italiens.

Le plus facile pour lui fut de chasser les fournisseurs qui avaient

intérêt à regarder de trop près. Le 8 juin, en envoyant dix millions à

Paris et promettant dix autres millions, il dit au ministre:

«Je pense que vous avez cessé de donner aux fournisseurs. Ils ne

fournissent rien. Nous sommes obligés de leur fournir tout.» Dès ce

moment, il les poursuit d’injures, surtout Flachat, qui tenait bon, se

mêlait encore des affaires, voulait apparemment se rembourser de ses

avances.

Dès son arrivée, il frappa sur Milan et le Milanais une contribution

énorme d’objets divers: «On fournira dans huit jours 100 000 chemises,

20 000 chapeaux, du drap pour 15 000 habits, 50 000 vestes et culottes,

enfin 2000 chevaux de trait (21 mai). L’ordonnateur en chef se

concertant avec les agents MILITAIRES, ceux-ci prescriront soit _à leurs

subordonnés_, soit aux communes, les moyens d’exécution.»

Tout se passait entre ces communes tremblantes et ignorantes qui ne

savaient écrire, et leurs tyrans, les agents militaires, sous un voile

très épais que les commissaires du Directoire pouvaient vouloir percer

pour en tirer contre lui quelque accusation jacobine. Il chercha dès

lors occasion de noircir et de renvoyer ces commissaires, même son trop

facile ami et complaisant Salicetti.

Les grands pillages de Toscane en furent l’occasion. Notre allié, le

grand-duc, espérait être ménagé. On lui chercha querelle pour les

vaisseaux anglais qu’un prince si faible ne pouvait repousser de ses

ports. Bonaparte lui écrit, et il écrit au Directoire qu’il va par la

Toscane à Rome. Il convient même avec le grand-duc qu’il mènera ses

troupes non par Florence, mais par Sienne. A moitié chemin, tout à coup,

Murat, qui les conduit, tourne à l’ouest et les mène à Livourne.

Pendant ce temps, Bonaparte, allant seul à Florence, acceptait le dîner

et les politesses du grand-duc, aimable, complimenteur, et «charmé,

disait-il, de voir un héros!» Dans ce voyage, en même temps, pour faire

sa cour aux prêtres, il alla revoir le bonhomme de chanoine dont il

disait être parent, et comme lui, descendu d’un saint du moyen âge. Cela

pouvait avoir un bon effet en Italie, en France, dans tout le parti

rétrograde.

Contre le vœu du Directoire, au lieu de se rendre à Rome, il s’était

contenté de 20 millions que lui donnait le pape (23 juin). C’était peu,

en comparaison des trésors qu’on espérait tirer de Livourne, ce grand

port plein de marchandises anglaises. Mais au moment où Bonaparte, ayant

rejoint Murat, y entrait avec lui, il voit un grand spectacle en mer;

c’était une frégate anglaise, qui emmenait du port deux bâtiments

français et quarante et un navires anglais.

Le chasseur, resté au rivage et voyant échapper la proie, pouvait encore

se consoler. Livourne était plein de richesses appartenant à toute

nation. Et, ce qui valait mieux, le désordre de ce grand pillage allait

lui fournir quelque prétexte d’accusation pour perdre et écarter

définitivement ses surveillants, Gareau, Salicetti. Dès le 21 mai, il

avait préparé leur perte, en faisant passer par leurs mains une matière

fort délicate, des contributions en bijoux, trésor incomparable du vieil

art italien, matière scabreuse, difficile à apprécier.

Un mois juste après (21 juin), sentant que Paris écoute, dresse les

oreilles, il se plaint du désordre, mais d’une manière générale

(Corresp., I, 518): «La partie administrative ne va pas. On ne tire

profit de rien. Ni ordre, ni activité. _L’argent des contributions se

distribue je ne sais comment._ Les contributions ne vont plus. On change

et l’on rechange le mode de perception. Les grandes opérations

financières, faites et à faire, les grandes moissons que nous avons à

cueillir, exigent de la vivacité dans les mouvements. Il faut unité de

pensée diplomatique et financière.»

Le Directoire et ses commissaires lui rappelaient la grande affaire

révolutionnaire, une courte expédition à Rome, qui n’allait pas à sa

politique, et qu’il voulait éluder à tout prix. Il dit que les chaleurs

vont venir, et que peut-être les affaires le rappelleront au nord.

Dans cette guerre atroce, pour expulser ses surveillants, il en vient

aux dernières injures, faisant entendre que les commissaires Salicetti,

Gareau, sont des voleurs. «On a substitué à un seul responsable

(Belleville, agent de Bonaparte) des commissions où tout le monde

_dilapide_ en accusant son voisin (20 juillet).» Voulant tout faire

passer par les mains des agents à lui, il écrit violemment au

commissaire Gareau, ancien conventionnel: «Je sais que vous répétez que

je ferai comme Dumouriez. Il est clair qu’un général qui commande

l’armée et donne des ordres sans un arrêté des commissaires ne peut être

qu’un conspirateur.» (20 juillet.)

Cela n’agissant pas suffisamment, il employa le dernier moyen, une

accusation furieuse contre Salicetti, cet ami d’autrefois, qu’il eût dû

ménager encore pour plus d’une raison. Il l’accusa de lui avoir _offert

cinq millions_ pour sa part dans le pillage de Livourne. Chose bien

invraisemblable, que cet homme très fin n’ait pas craint par cette

imprudence de se mettre à la discrétion de Bonaparte. Celui-ci, au

reste, croyait lui-même si peu à sa propre accusation, que plus tard il

lui rendit sa confiance dans le royaume de Naples, lui remit les

fonctions scabreuses de ministre de la police.

Depuis cette calomnie, les commissaires sont tués. On n’en entend

plus parler. Belleville, c’est-à-dire Bonaparte, règle tout

souverainement!... Que penser du Directoire?... Bonaparte ne craint pas

de lui faire les propositions les plus contre-révolutionnaires, que

n’aurait pas osé faire un émigré. Par exemple, il propose de _recréer

les Suisses de Louis XVI_, un corps de Suisses pensionnés pour leur

service en France, «qui pourraient être utiles dans une guerre de

montagnes.» Nous voilà bien loin du 10 août!

Quelle était donc, l’étourderie de Barras, la simplicité de Carnot, qui

en toute occasion se portait pour répondant de Bonaparte, affirmait son

patriotisme, etc.! Ce gouvernement eût mérité les Petites Maisons, sans

son excuse, la faim. Il attendait, la bouche ouverte, que le

dispensateur des trésors de l’Italie daignât lui jeter quelque chose.

Bonaparte est compatissant; il fait des aumônes à la France.

Plus tard, il envoie directement aux armées du Rhin, des Alpes, cet or

corrupteur, qui semble sa propriété. Il habitue les soldats à le bénir,

à tourner les yeux vers lui, vers le bienfaiteur des soldats. Ce n’est

pas tout; il envoie des millions à des ministres même, au ministre de la

marine!

Il y avait un lieu où tout cela inspirait sans doute défiance. C’était

notre armée de Vendée, le quartier général de Hoche. Aussi, Bonaparte

recommande qu’en lui envoyant des renforts, on ne les prenne jamais dans

cette armée (trop clairvoyante, trop défiante), qui gâterait la

simplicité de l’armée d’Italie.

Cette position misérable du Directoire, poussé chaque jour par des

besoins terribles, semble lui avoir ôté le sens. Il voit tranquillement

Bonaparte se faire le maître de l’administration, et rendre l’Italie

hostile à la France. Lorsque ses commissaires essayent de ménager les

Italiens, de leur donner quelque adoucissement (par exemple, trois cent

mille francs sur une dette de trois millions), le Directoire, gourmandé

par Bonaparte, renie ses commissaires, et le laisse régler tout par ses

agents propres (en 1795, Belleville; en 99, Haller). Enfin il le laisse

être roi.

Tout ceci m’a rappelé l’histoire de Carmagnola, moins légitimement

suspect, et combien les Vénitiens furent sages de lui couper le cou. On

a dit: «Quelle défiance!... Il fallait le laisser aller, ce héros, ce

dieu des soldats!» Oui! et une fois lancé, et la République perdue,

comment eût-on pu l’arrêter?

Pendant plusieurs mois, Bonaparte eut cette royauté de finances.

Masséna, lui, faisait les choses de la guerre. De Vérone, il voyait au

nord les deux orages qui venaient: les Allemands sous Wurmser, les

Slaves-Hongrois sous Alvinzi. Bonaparte, dans son comptoir, _in

telonio_, à Livourne, Bologne, etc., recevait les tributs toscans,

pontificaux, italiens, et dans ce moment sacré du réveil de l’Italie, il

la laissait gémir, et accuser la France, perdre toute illusion!

Être plongé dans les froides eaux du Styx, dans la glace des intérêts, à

cette heure sublime d’enthousiasme et d’amour! quelle opération

dangereuse et capable d’éteindre à jamais un peuple?

Pour lui, il est douteux qu’une goutte du chaleureux sang d’Italie ait

jamais coulé dans ses veines. Le grand caractère italien, l’aspiration

vers l’idéal lui manquait absolument. Décidément je croirais bien plutôt

que sa jaune figure appartenait aux races barbaresque, sarrasine ou

carthaginoise qui jadis ont peuplé la Corse.

En présence du buste admirable d’Houdon, si âpre et si serré, j’ai pensé

quelquefois ce que fait croire aussi sa correspondance de 95, où il ne

parle que d’argent. Sorti d’une famille d’orgueilleuse indigence, et

fort séché par une éducation de prêtres, il arriva en Italie, avec la

soif d’un torrent altéré de Corse, ou des rivières de Gênes (l’Aride et

la Poudreuse), il fondit d’abord sur la caisse. Les millions de

Plaisance l’écartèrent de Beaulieu, lui firent manquer Mantoue. Mais il

était trop fin pour se garnir les mains. Dans ce temps de soupçons, le

moyen de monter, c’était de s’écrier: Au voleur! d’injurier sans cesse

fournisseurs, commissaires du Directoire et le Directoire même, de

déshonorer le héros auquel il devait tant (Masséna), enfin de se donner

pour le seul pur, le seul à qui on pût confier le Trésor et l’État. Il

fut probe par intérêt, pour avoir tout en confiance. Mais il ne put

empêcher Joséphine de faire de petites affaires en attendant que les

banquiers qui l’avaient lancé en 95, le relançassent encore au 18

brumaire, où cet homme abstinent ne prit rien que la France.

Il est curieux de suivre (dans les _Mémoires_ de Ney, de Gouvion

Saint-Cyr, dans le général Foy et autres), les curieux progrès de la

corruption de l’armée. Elle y résista très longtemps. Nos officiers

d’infanterie, dit encore Foy, reluisaient de pureté, d’honneur. A

Austerlitz, les vieux grenadiers restés de nos armées républicaines

s’indignèrent contre les jeunes qui, en venant, avaient pillé

l’Allemagne, et leur dirent durement: «Avant de combattre en nos rangs,

videz vos sacs d’abord.»

Ailleurs, j’ai dit (d’après un témoin honorable qui fut mon ami[39]), la

nausée de nos officiers quand, après Eylau, invités à la table de

l’Empereur, chacun d’eux trouva dans sa serviette un billet de banque.

[39] M. de Fourcy.

La grande armée, démembrée pour l’Espagne, et surtout altérée par les

conscrits de Wagram, conserva, malgré son corrupteur, longtemps ce fier

esprit. Il essaya toujours d’éveiller l’avarice. Il créa, vers la fin,

une caisse, un _Trésor de l’armée_. Lui-même, à Saint-Hélène, il se

donne un certificat de désintéressement. «Si l’on me donnait un tableau,

je le donnais au Muséum[40]».

[40] On a vu par la note prise aux Mémoires de madame de Rémusat qui,

certes n’entendait pas charger Bonaparte, que ce qu’il dit ici de

son désintéressement est un mensonge (voir page 357 de ce volume).

A. M.

D’accord. Mais les millions déposés chez Laffitte, les trésors de Madame

Mère et d’une famille qui s’en servit activement pour préparer sa

funeste restauration!

CHAPITRE XI

DÉFAILLANCE DE BONAPARTE (2 AOUT).--AUGEREAU LE RELÈVE.--CASTIGLIONE (4

AOUT 95).

Bonaparte, occupé dans ses mois de repos de sa royauté financière, ne

sut tirer aucun parti de l’Italie, du grand cœur et du dévouement que,

dans nos revers, les Milanais, les Bolonais, etc., montrèrent pour la

France et la liberté. Ils demandèrent des armes. Et le retour des

Autrichiens, qui alors paraissait probable, ne les effraya pas. Même

dans les populations vénitiennes, Brescia, si connue pour sa vaillance,

et bien d’autres villes, auraient fourni d’admirables recrues. Bonaparte

y envoya plus tard un agent, mais avec défiance, avec des paroles

équivoques qui ne rassuraient point les patriotes. Aussi dans les

grandes chaleurs, lorsqu’il se trouva avoir quinze mille malades à la

fois, son armée fort réduite et ne réparant point ses pertes, tomba dans

un extrême découragement.

Les rôles étaient changés. C’était l’empire d’Autriche, en ce moment,

qui avait pour lui l’élan populaire. Derrière les Allemands de Wurmser,

les Slaves et les Hongrois d’Alvinzi apparurent. L’armée française eut

affaire à des foules de grande épaisseur qui remplaçaient fort aisément

leurs pertes. Elle avait beau tuer; il en revenait davantage. Derrière

nos sanglantes batailles, et les récits pompeux de Bonaparte, on voit

toujours à l’horizon des foules de combattants, qui, malgré lui,

ravitaillèrent trois fois Mantoue.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 23 / 24 段