Celui-ci, ayant accompli ses instructions (ravitailler Mantoue), s’en
alla tranquillement. Bonaparte ne le poursuivit pas, comme il l’avait
promis au Directoire: il se rendit droit à Milan, et trôna dans cette
grande ville (dont le château tenait encore). Là (17 mai) il pose cette
question au Directoire: «Si le peuple de Milan demande à s’organiser en
république, faut-il le lui accorder?» Par le peuple il entend les
riches, les seigneurs libéraux et un club de huit cents des principaux
négociants. Voilà les républiques, tout aristocratiques, qu’il va
permettre à l’Italie. En se bornant ainsi à une élite des classes les
plus riches, quelle faible et pauvre base on donnait à la renaissance
italienne! On ne pouvait sans doute se fier aux campagnes, mais dans les
villes d’Italie, il y avait déjà une classe moyenne, de bourgeois, de
commerçants, d’étudiants fort patriotes, auxquels on devait s’adresser.
Pourquoi ne le faisait-il pas, profitait-il si peu de leur enthousiasme?
C’est qu’en parlant de liberté, il n’était ni sérieux ni sincère.
Rendrait-on à l’Autriche la Lombardie (pour le Rhin? la Belgique?) ou
céderait-on la Lombardie au Piémont? ou ferait-on des échanges des
pauvres républiques Cispadane, Transpadane, avec telle partie des
possessions Vénitiennes? Toutes ces questions flottaient dans son
esprit. Il ne donnait rien à l’Italie; pas une parole franche, ni même
affirmative. «Mais, dira-t-on, il n’était pas maître, et ne voulait pas
dire tel mot que le Directoire lui eût fait révoquer?» Voilà ce qu’on a
dit. Et on a fort loué cette sagesse, cette prudence diplomatique.
Cependant, à voir l’ascendant qu’il avait pris sur le Directoire, on
sent bien qu’il eût emporté ses résolutions, s’il eût (suivant l’avis
d’Augereau et de bien d’autres) pris au sérieux la révolution italienne,
et vraiment entrepris de relever ce peuple. Il en était bien loin, et ne
voulait certainement traiter qu’avec les rois, les gouvernements
établis. Il semblait poursuivi par l’image des foules qui, allant aux
Tuileries en juin 92, ne lui inspirèrent que de l’horreur. Les deux ans
où il avait joué ses pantalonnades Jacobines étaient sortis de son
esprit. Et il était redevenu le gentilhomme de Brienne, le pensionnaire
de Louis XVI.
Il méprisait le peuple en général, et surtout le peuple italien. Il n’a
jamais perdu une occasion pour dire de sanglantes injures à l’Italie,
qu’il connaissait fort mal. Il ne savait pas que ces anciens conquérants
du monde ont encore, ont toujours (dans les Piémontais, Milanais,
Romagnols, chez ceux de Brescia et autres) de très vaillants soldats.
«Sans doute. Mais alors bien peu aguerris.» On ne sait pas combien ces
populations électriques sont susceptibles d’héroïsme, de mouvements
subits qui les mettent au-dessus d’elles-mêmes.
Il eût fallu surtout ne pas se défier de leur enthousiasme, ne pas les
traiter comme des amis qui peut-être demain seront des ennemis. Il leur
donna justement pour instructeurs des hommes de race antipathique et
propres à les décourager. Pourquoi pas Murat, ou tel de nos brillants
officiers du Midi? pourquoi pas nos Pyrénéens, qui, ayant fait la guerre
d’Espagne, se seraient tout autrement entendus avec les Italiens, les
eussent compris mieux que les instructeurs venus du Nord?
Ajoutez que souvent, même aux derniers moments où il en sentait enfin le
besoin, et eût voulu sérieusement les armer, il leur envoyait des agents
suspects, comme tel dans les provinces Vénitiennes qui y joua double
rôle, et que plus tard il désavoua.
Voilà comme en tout genre il découragea l’Italie, au moment où elle
venait à nous, pleine d’amour et d’enthousiasme. Il dit lui-même qu’à
Bologne et dans les légions pontificales, nous étions incroyablement
aimés, qu’on payait avec empressement les contributions énormes qu’il y
avait mises. On peut juger de quel étonnement était frappé, glacé, ce
peuple sympathique, quand on lui enlevait sans pitié ses tableaux, ses
statues, ces chefs-d’œuvre au milieu desquels chacun avait vécu, grandi,
et qu’il contemplait avec amour depuis des siècles! Ces odieux
enlèvements, et ce déménagement barbare, avaient encore ce sens qu’en
Italie rien n’était sûr, que ces villes qui nous recevaient si bien
seraient demain rendues à leurs tyrans, que la liberté, la république, y
étaient choses provisoires[38].
[38] «Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette
prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui
composait son écrin digne déjà de figurer dans les contes des _Mille
et une Nuits_. L’Italie envahie avait concouru à toutes ces
richesses. Les salons étaient somptueusement décorés de tableaux, de
statues, de mosaïques, dépouilles de l’Italie, et chacun des
généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil
butin.» (Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 146). A. M.
Son gouvernement militaire, d’où il parvint à chasser tous les agents
civils eut son fruit naturel, la révolte. Les paysans ruinés,
maltraités, de Pavie, se soulèvent autour, et font prisonniers nos
soldats.
Cette ville d’université, de savants, à qui Bonaparte venait de donner
les plus flatteuses assurances, fut au moment d’être brûlée. Pourtant
les paysans, fort doux, n’avaient fait subir à leurs détenus aucun
mauvais traitement. Bonaparte retrouva tous ses soldats. Il n’en fit pas
moins fusiller les chefs des paysans et brûler le village de Binasco.
«Spectacle horrible!» dit-il, lui-même, dans une lettre qu’il adresse à
Paris, le 1er juin. Et, pour montrer sa bonté, il écrit, en même temps
l’histoire lamentable d’une jeune religieuse que l’on tenait, dit-il,
aux fers, et que les Français ont délivrée (8 juin). Ayant ainsi prouvé
la sensibilité de son cœur, il gronde un de ses lieutenants qui n’a pas
encore fait fusiller la municipalité de Pavie (10 juin). Et il ajoute
cette parole sinistre: «Que, dans cinq jours, il n’y ait dans le
Milanais aucun prisonnier pour conspiration.»
Cette extrême rudesse, peut-être nécessaire contre les brigands de Novi,
et des routes de Gênes, fut étendue à certaines populations des
Romagnes, en exceptant pourtant Faenza, qu’il dit ménager, comme ville
papale. Ces gens qui croyaient, d’après tant d’exemples, être fusillés,
l’adorèrent, et, renvoyés par lui, allèrent vanter partout son respect
pour la sainte Église. Le légat qui avait provoqué l’insurrection en fut
quitte pour dire humblement: _Peccavi._
Son respect affecté pour les prêtres tyrans de l’Italie fut peut-être ce
qui indigna le plus les villes, et ce qui, sous cette brillante
enveloppe de succès militaires, sous cette peau de lion, fit mieux
entrevoir le renard. Il dit par exemple qu’en causant avec tels
cardinaux, il s’est cru remonter «aux siècles de la primitive Église.»
Et en même temps, pour plaire aux philosophes du Directoire et autres,
il parle avec mépris «de cette prêtraille.»
Avec les prêtres, la classe qu’il courtisait aussi, c’était les savants,
les académiciens, classe respectée en Italie. Pendant qu’il faisait
fusiller les magistrats innocents de Pavie, il honorait ses professeurs,
entre autres l’illustre astronome Oriani. Il se piquait fort de
mathématiques (quoiqu’il en sût très peu, d’après Libri). Ainsi il
s’amusa à étonner Lagrange, le Piémontais célèbre, en lui parlant d’un
théorème tout nouveau, et qu’il avait exprès étudié le matin même.
S’il avait eu en général plus de culture, il aurait davantage respecté
l’Italie.
Il aurait su combien, au dix-huitième siècle même, elle avait été
inventive, non seulement dans les sciences naturelles (Volta, Morgagni),
non seulement par des arts charmants (Canova, Cimarosa, et bientôt
Rossini), mais dans la morale et l’histoire, par des choses
d’originalité profonde, inconnues au moyen âge et à l’antiquité.
Vico, pénétrant le génie italique et étrusque, venait de fonder la
philosophie de l’histoire, l’_Umanità_, la science de ses résurrections.
De là, dans les arts même, de tragiques éclairs, qui percent à une
profondeur que n’eut jamais la Renaissance. Les génies du seizième
siècle n’ont rien fait de plus mâle ni de si émouvant que les
eaux-fortes de Piranesi, ses tombeaux et ses monuments, ses funèbres
_Prisons_, où l’on sent tout ce qu’il y avait de douleur étouffée dans
l’âme italienne remontée du sépulcre par un sublime jet.
CHAPITRE X
BONAPARTE ROI D’ITALIE.
«C’est depuis Lodi, dit-il lui-même, que j’entrai en malice contre le
Directoire.»
La Correspondance officielle, mutilée ici, comme partout, montre
pourtant très bien, dans le peu de faits qu’elle donne, ce que fit
Bonaparte dans ses mois de repos.
A Paris et ailleurs, on disait en riant: «Qui sait? Il se fera duc de
Milan.» Cela arriva, et bien plus, il fut roi d’Italie, dominant
l’Italie centrale, de l’une à l’autre mer, à Bologne, Ancône et
Livourne, épargnant soigneusement Rome, malgré le Directoire. Quant à
Naples, il disait lui-même que, pour y aller, six mille grenadiers
suffisaient.
Dans ces trois mois, _mai–juin–juillet_ (avant Castiglione), et les
trois mois qui suivent, il dévoile hardiment toute sa politique. Il
chasse tous les agents civils et reste seul avec l’armée. Il chasse:
1º Les fournisseurs qui l’avaient amené en Italie, et qui pouvaient
tenir des comptes, une balance, dans la recette et la dépense.
2º Il chasse outrageusement les surveillants directs, les commissaires
du Directoire, les appelant d’abord jacobins, puis voleurs, leur faisant
entre autres reproches celui d’indemniser les Italiens pour les vivres
qu’ils fournissaient.
3º Malgré le Directoire, il évite d’aller à Rome, en exige seulement de
l’argent, mais respecte et fait respecter les terres, les biens
immeubles de l’Église, s’assurant ainsi du clergé pour ses grands
projets d’avenir.
4º En cela, il était l’adversaire déclaré des vrais patriotes italiens,
qui ne croyaient fonder leur révolution que sur la vente des biens
d’Église. Aussi, ce zélé défenseur du clergé contre l’Italie n’arma-t-il
jamais celle-ci sérieusement, ne confiant les armes qu’à des gardes
nationaux triés et de simple police, jamais aux étudiants, aux ardents
patriotes, qu’il flétrissait du nom de jacobins.
Par une confusion étrange, les jacobins, en France, quoique devenus
acquéreurs de propriétés nationales, passaient pour ennemis de la
propriété. Les relations de quelques-uns d’entre eux avec Babeuf
faisaient sottement croire que tous voulaient le partage des terres. De
là un étrange vertige, dont Carnot n’était pas exempt. De là une grande
facilité pour Bonaparte d’amuser les simples. Pour les aveugler, les
effarer contre quelqu’un, il lui suffisait de faire comme on fait aux
taureaux, de leur secouer aux yeux cette loque rouge. C’est par là qu’il
neutralisait et ses propres surveillants français et les patriotes
italiens.
Le plus facile pour lui fut de chasser les fournisseurs qui avaient
intérêt à regarder de trop près. Le 8 juin, en envoyant dix millions à
Paris et promettant dix autres millions, il dit au ministre:
«Je pense que vous avez cessé de donner aux fournisseurs. Ils ne
fournissent rien. Nous sommes obligés de leur fournir tout.» Dès ce
moment, il les poursuit d’injures, surtout Flachat, qui tenait bon, se
mêlait encore des affaires, voulait apparemment se rembourser de ses
avances.
Dès son arrivée, il frappa sur Milan et le Milanais une contribution
énorme d’objets divers: «On fournira dans huit jours 100 000 chemises,
20 000 chapeaux, du drap pour 15 000 habits, 50 000 vestes et culottes,
enfin 2000 chevaux de trait (21 mai). L’ordonnateur en chef se
concertant avec les agents MILITAIRES, ceux-ci prescriront soit _à leurs
subordonnés_, soit aux communes, les moyens d’exécution.»
Tout se passait entre ces communes tremblantes et ignorantes qui ne
savaient écrire, et leurs tyrans, les agents militaires, sous un voile
très épais que les commissaires du Directoire pouvaient vouloir percer
pour en tirer contre lui quelque accusation jacobine. Il chercha dès
lors occasion de noircir et de renvoyer ces commissaires, même son trop
facile ami et complaisant Salicetti.
Les grands pillages de Toscane en furent l’occasion. Notre allié, le
grand-duc, espérait être ménagé. On lui chercha querelle pour les
vaisseaux anglais qu’un prince si faible ne pouvait repousser de ses
ports. Bonaparte lui écrit, et il écrit au Directoire qu’il va par la
Toscane à Rome. Il convient même avec le grand-duc qu’il mènera ses
troupes non par Florence, mais par Sienne. A moitié chemin, tout à coup,
Murat, qui les conduit, tourne à l’ouest et les mène à Livourne.
Pendant ce temps, Bonaparte, allant seul à Florence, acceptait le dîner
et les politesses du grand-duc, aimable, complimenteur, et «charmé,
disait-il, de voir un héros!» Dans ce voyage, en même temps, pour faire
sa cour aux prêtres, il alla revoir le bonhomme de chanoine dont il
disait être parent, et comme lui, descendu d’un saint du moyen âge. Cela
pouvait avoir un bon effet en Italie, en France, dans tout le parti
rétrograde.
Contre le vœu du Directoire, au lieu de se rendre à Rome, il s’était
contenté de 20 millions que lui donnait le pape (23 juin). C’était peu,
en comparaison des trésors qu’on espérait tirer de Livourne, ce grand
port plein de marchandises anglaises. Mais au moment où Bonaparte, ayant
rejoint Murat, y entrait avec lui, il voit un grand spectacle en mer;
c’était une frégate anglaise, qui emmenait du port deux bâtiments
français et quarante et un navires anglais.
Le chasseur, resté au rivage et voyant échapper la proie, pouvait encore
se consoler. Livourne était plein de richesses appartenant à toute
nation. Et, ce qui valait mieux, le désordre de ce grand pillage allait
lui fournir quelque prétexte d’accusation pour perdre et écarter
définitivement ses surveillants, Gareau, Salicetti. Dès le 21 mai, il
avait préparé leur perte, en faisant passer par leurs mains une matière
fort délicate, des contributions en bijoux, trésor incomparable du vieil
art italien, matière scabreuse, difficile à apprécier.
Un mois juste après (21 juin), sentant que Paris écoute, dresse les
oreilles, il se plaint du désordre, mais d’une manière générale
(Corresp., I, 518): «La partie administrative ne va pas. On ne tire
profit de rien. Ni ordre, ni activité. _L’argent des contributions se
distribue je ne sais comment._ Les contributions ne vont plus. On change
et l’on rechange le mode de perception. Les grandes opérations
financières, faites et à faire, les grandes moissons que nous avons à
cueillir, exigent de la vivacité dans les mouvements. Il faut unité de
pensée diplomatique et financière.»
Le Directoire et ses commissaires lui rappelaient la grande affaire
révolutionnaire, une courte expédition à Rome, qui n’allait pas à sa
politique, et qu’il voulait éluder à tout prix. Il dit que les chaleurs
vont venir, et que peut-être les affaires le rappelleront au nord.
Dans cette guerre atroce, pour expulser ses surveillants, il en vient
aux dernières injures, faisant entendre que les commissaires Salicetti,
Gareau, sont des voleurs. «On a substitué à un seul responsable
(Belleville, agent de Bonaparte) des commissions où tout le monde
_dilapide_ en accusant son voisin (20 juillet).» Voulant tout faire
passer par les mains des agents à lui, il écrit violemment au
commissaire Gareau, ancien conventionnel: «Je sais que vous répétez que
je ferai comme Dumouriez. Il est clair qu’un général qui commande
l’armée et donne des ordres sans un arrêté des commissaires ne peut être
qu’un conspirateur.» (20 juillet.)
Cela n’agissant pas suffisamment, il employa le dernier moyen, une
accusation furieuse contre Salicetti, cet ami d’autrefois, qu’il eût dû
ménager encore pour plus d’une raison. Il l’accusa de lui avoir _offert
cinq millions_ pour sa part dans le pillage de Livourne. Chose bien
invraisemblable, que cet homme très fin n’ait pas craint par cette
imprudence de se mettre à la discrétion de Bonaparte. Celui-ci, au
reste, croyait lui-même si peu à sa propre accusation, que plus tard il
lui rendit sa confiance dans le royaume de Naples, lui remit les
fonctions scabreuses de ministre de la police.
Depuis cette calomnie, les commissaires sont tués. On n’en entend
plus parler. Belleville, c’est-à-dire Bonaparte, règle tout
souverainement!... Que penser du Directoire?... Bonaparte ne craint pas
de lui faire les propositions les plus contre-révolutionnaires, que
n’aurait pas osé faire un émigré. Par exemple, il propose de _recréer
les Suisses de Louis XVI_, un corps de Suisses pensionnés pour leur
service en France, «qui pourraient être utiles dans une guerre de
montagnes.» Nous voilà bien loin du 10 août!
Quelle était donc, l’étourderie de Barras, la simplicité de Carnot, qui
en toute occasion se portait pour répondant de Bonaparte, affirmait son
patriotisme, etc.! Ce gouvernement eût mérité les Petites Maisons, sans
son excuse, la faim. Il attendait, la bouche ouverte, que le
dispensateur des trésors de l’Italie daignât lui jeter quelque chose.
Bonaparte est compatissant; il fait des aumônes à la France.
Plus tard, il envoie directement aux armées du Rhin, des Alpes, cet or
corrupteur, qui semble sa propriété. Il habitue les soldats à le bénir,
à tourner les yeux vers lui, vers le bienfaiteur des soldats. Ce n’est
pas tout; il envoie des millions à des ministres même, au ministre de la
marine!
Il y avait un lieu où tout cela inspirait sans doute défiance. C’était
notre armée de Vendée, le quartier général de Hoche. Aussi, Bonaparte
recommande qu’en lui envoyant des renforts, on ne les prenne jamais dans
cette armée (trop clairvoyante, trop défiante), qui gâterait la
simplicité de l’armée d’Italie.
Cette position misérable du Directoire, poussé chaque jour par des
besoins terribles, semble lui avoir ôté le sens. Il voit tranquillement
Bonaparte se faire le maître de l’administration, et rendre l’Italie
hostile à la France. Lorsque ses commissaires essayent de ménager les
Italiens, de leur donner quelque adoucissement (par exemple, trois cent
mille francs sur une dette de trois millions), le Directoire, gourmandé
par Bonaparte, renie ses commissaires, et le laisse régler tout par ses
agents propres (en 1795, Belleville; en 99, Haller). Enfin il le laisse
être roi.
Tout ceci m’a rappelé l’histoire de Carmagnola, moins légitimement
suspect, et combien les Vénitiens furent sages de lui couper le cou. On
a dit: «Quelle défiance!... Il fallait le laisser aller, ce héros, ce
dieu des soldats!» Oui! et une fois lancé, et la République perdue,
comment eût-on pu l’arrêter?
Pendant plusieurs mois, Bonaparte eut cette royauté de finances.
Masséna, lui, faisait les choses de la guerre. De Vérone, il voyait au
nord les deux orages qui venaient: les Allemands sous Wurmser, les
Slaves-Hongrois sous Alvinzi. Bonaparte, dans son comptoir, _in
telonio_, à Livourne, Bologne, etc., recevait les tributs toscans,
pontificaux, italiens, et dans ce moment sacré du réveil de l’Italie, il
la laissait gémir, et accuser la France, perdre toute illusion!
Être plongé dans les froides eaux du Styx, dans la glace des intérêts, à
cette heure sublime d’enthousiasme et d’amour! quelle opération
dangereuse et capable d’éteindre à jamais un peuple?
Pour lui, il est douteux qu’une goutte du chaleureux sang d’Italie ait
jamais coulé dans ses veines. Le grand caractère italien, l’aspiration
vers l’idéal lui manquait absolument. Décidément je croirais bien plutôt
que sa jaune figure appartenait aux races barbaresque, sarrasine ou
carthaginoise qui jadis ont peuplé la Corse.
En présence du buste admirable d’Houdon, si âpre et si serré, j’ai pensé
quelquefois ce que fait croire aussi sa correspondance de 95, où il ne
parle que d’argent. Sorti d’une famille d’orgueilleuse indigence, et
fort séché par une éducation de prêtres, il arriva en Italie, avec la
soif d’un torrent altéré de Corse, ou des rivières de Gênes (l’Aride et
la Poudreuse), il fondit d’abord sur la caisse. Les millions de
Plaisance l’écartèrent de Beaulieu, lui firent manquer Mantoue. Mais il
était trop fin pour se garnir les mains. Dans ce temps de soupçons, le
moyen de monter, c’était de s’écrier: Au voleur! d’injurier sans cesse
fournisseurs, commissaires du Directoire et le Directoire même, de
déshonorer le héros auquel il devait tant (Masséna), enfin de se donner
pour le seul pur, le seul à qui on pût confier le Trésor et l’État. Il
fut probe par intérêt, pour avoir tout en confiance. Mais il ne put
empêcher Joséphine de faire de petites affaires en attendant que les
banquiers qui l’avaient lancé en 95, le relançassent encore au 18
brumaire, où cet homme abstinent ne prit rien que la France.
Il est curieux de suivre (dans les _Mémoires_ de Ney, de Gouvion
Saint-Cyr, dans le général Foy et autres), les curieux progrès de la
corruption de l’armée. Elle y résista très longtemps. Nos officiers
d’infanterie, dit encore Foy, reluisaient de pureté, d’honneur. A
Austerlitz, les vieux grenadiers restés de nos armées républicaines
s’indignèrent contre les jeunes qui, en venant, avaient pillé
l’Allemagne, et leur dirent durement: «Avant de combattre en nos rangs,
videz vos sacs d’abord.»
Ailleurs, j’ai dit (d’après un témoin honorable qui fut mon ami[39]), la
nausée de nos officiers quand, après Eylau, invités à la table de
l’Empereur, chacun d’eux trouva dans sa serviette un billet de banque.
[39] M. de Fourcy.
La grande armée, démembrée pour l’Espagne, et surtout altérée par les
conscrits de Wagram, conserva, malgré son corrupteur, longtemps ce fier
esprit. Il essaya toujours d’éveiller l’avarice. Il créa, vers la fin,
une caisse, un _Trésor de l’armée_. Lui-même, à Saint-Hélène, il se
donne un certificat de désintéressement. «Si l’on me donnait un tableau,
je le donnais au Muséum[40]».
[40] On a vu par la note prise aux Mémoires de madame de Rémusat qui,
certes n’entendait pas charger Bonaparte, que ce qu’il dit ici de
son désintéressement est un mensonge (voir page 357 de ce volume).
A. M.
D’accord. Mais les millions déposés chez Laffitte, les trésors de Madame
Mère et d’une famille qui s’en servit activement pour préparer sa
funeste restauration!
CHAPITRE XI
DÉFAILLANCE DE BONAPARTE (2 AOUT).--AUGEREAU LE RELÈVE.--CASTIGLIONE (4
AOUT 95).
Bonaparte, occupé dans ses mois de repos de sa royauté financière, ne
sut tirer aucun parti de l’Italie, du grand cœur et du dévouement que,
dans nos revers, les Milanais, les Bolonais, etc., montrèrent pour la
France et la liberté. Ils demandèrent des armes. Et le retour des
Autrichiens, qui alors paraissait probable, ne les effraya pas. Même
dans les populations vénitiennes, Brescia, si connue pour sa vaillance,
et bien d’autres villes, auraient fourni d’admirables recrues. Bonaparte
y envoya plus tard un agent, mais avec défiance, avec des paroles
équivoques qui ne rassuraient point les patriotes. Aussi dans les
grandes chaleurs, lorsqu’il se trouva avoir quinze mille malades à la
fois, son armée fort réduite et ne réparant point ses pertes, tomba dans
un extrême découragement.
Les rôles étaient changés. C’était l’empire d’Autriche, en ce moment,
qui avait pour lui l’élan populaire. Derrière les Allemands de Wurmser,
les Slaves et les Hongrois d’Alvinzi apparurent. L’armée française eut
affaire à des foules de grande épaisseur qui remplaçaient fort aisément
leurs pertes. Elle avait beau tuer; il en revenait davantage. Derrière
nos sanglantes batailles, et les récits pompeux de Bonaparte, on voit
toujours à l’horizon des foules de combattants, qui, malgré lui,
ravitaillèrent trois fois Mantoue.