ceux-ci pourraient-ils se rembourser de leurs avances, si le pillage du
soldat prenait tout? Bonaparte s’émut, fit le sévère, dit qu’on
fusillerait les pillards. Puis, cela n’effrayant personne, il accorda
des primes à ceux qui se contenteraient d’un pillage régulier. On
donnera un louis à celui qui prendra un cheval (Corresp., p. 174). Mais
cela ne suffit pas. Je vois huit jours après: «Les chevaux de troupes à
cheval appartiennent à qui les prendra. Les chevaux tenant aux pièces ou
équipages sont à la brigade qui prendra cette artillerie; et elle en
aura deux cents livres qui lui seront réparties (24 avril).» Le voilà
donc commencé ce marchandage de l’armée qui alla toujours augmentant.
Dans une proclamation, il promet au soldat la conquête, aux Italiens la
liberté, et dit à ceux-ci: «Nous venons pour rompre vos chaînes; venez
avec confiance au-devant de nous.» Et en même temps il promet au soldat
qu’une seule province donnera un million.
Il se trouvait près de Turin, et la monarchie de Savoie, encore intacte,
assise sur tant de places fortes, inexpugnables, qui avaient si souvent
arrêté nos aïeux, cette monarchie prenait peur, de quoi? Surtout des
siens, de la propagande française, du souffle de liberté qui en dessous
agitait l’Italie.
L’arbre planté à Mondovi par des mains italiennes révélait clairement la
pensée qui couvait dans toutes les villes. Le roi de Piémont sous ses
pieds, sentait cette agitation, cette sourde tempête, et il en était
effrayé. L’armée qui arrivait n’avait point d’artillerie de siège. Mais
si Turin se livrait elle-même? Le seul espoir du roi contre l’armée
française était le général, le petit Corse, qui se disait issu d’une
famille de Florence. Dans ses proclamations pas un mot révolutionnaire.
Qu’avait-il répondu au salut solennel de l’Italie, quand elle planta à
Mondovi son premier arbre de liberté? Que cette ville et sa banlieue
payeraient un million de contributions. Le roi jugea fort bien qu’un tel
apôtre de la république, qui punissait ainsi les patriotes italiens, ne
serait nullement insensible à ses avances. Il lui envoya d’abord son
ministre, homme très délié puis, (comme d’honneur!) son propre fils,
l’héritier de sa couronne, et qui devait bientôt lui succéder.
Ceux qui, dans Bonaparte, ne veulent voir que le politique, l’homme de
fer et d’airain, l’admirent ici comme homme pratique. Mais ceux qui,
comme nous, le jugent sur tout l’ensemble de sa vie, sur l’inquiétude
qu’il montra plus tard de l’opinion du faubourg Saint-Germain, jugent
qu’il fut très flatté de la soumission de cette cour, le centre de
l’émigration, de cet accueil flatteur qui le lavait de Vendémiaire, et
le réconciliait «avec les honnêtes gens.» Il fit ce qu’on voulut, flatta
qui le flattait, signa un armistice, reçut trois grandes places avec
leurs magasins, leur artillerie, de plus le chemin libre par le Piémont
entre la France et l’Italie. Il fit entendre qu’il n’était ennemi que
des Autrichiens, et sans doute insinua qu’en conquérant la Lombardie, la
France ferait part au Piémont.
Quoi! pas un mot pour l’Italie? rien pour ces populations qui se
montraient amies enthousiastes de la France? Une seule parole qui eût
imposé au roi des garanties pour ses sujets, aurait eu un effet
incalculable (et bien au delà du Piémont). Toute l’Italie alors
frémissait d’espérance. Toutes les villes, de la Sicile aux Alpes,
écoutaient et croyaient l’entendre venir. Si ce grand peuple avait
parlé, il aurait dit justement le contraire de la proclamation tant
admirée où, des sommets des Alpes, il avait montré à l’armée toute
l’Italie comme une proie. Milan, Bologne, toutes les villes, d’un même
cœur lui auraient dit: «Venez! depuis 89, nous appelions la France! Nous
n’attendions que vous pour lui ouvrir nos portes, nous précipiter dans
ses bras!»
Chose curieuse! ce fut l’armée qui, malgré ses désordres, avait gardé le
sens de la Révolution, et qui avait au cœur en lettres de feu son beau
titre: «Libérateur du monde!» Ce fut l’armée qui réclama, qui ne voulut
point de repos, point de traité. M. Thiers, si fanatique de Bonaparte,
ne peut cacher cela. Il dit qu’en Augereau, le soldat jacobin, l’enfant
du faubourg Saint-Marceau, le vaillant de Millesimo, fut l’âme, la voix
de l’armée. Ce loustic soldat qui, sous formes vulgaires, pouvait tout
osa lui remontrer probablement ce que disait le bon sens même: «Ah! je
comprends, vous voulez repousser l’Italie! fermer les portes de Milan
qui s’ouvraient d’elles-mêmes, et celles de tant d’autres villes qui
nous appelaient. Écoutez-moi, j’ai servi en Italie avant 89, et je la
connais bien. Si par votre traité vous l’éteignez, vous manquez le
moment.»
Pendant ce temps, Bonaparte écrivait intrépidement au Directoire: «J’ai
consulté tout le monde, et tous étaient de mon avis. Si je n’avais
rempli vos désirs, ce serait le plus grand malheur qui pût m’arriver...
Si j’ai pris quelque chose sur moi, c’est avec la plus grande répugnance
et persuadé que vous le vouliez.» (27 avril–6 mai.)
Mensonge hardi. Pour le faire croire, il envoya les drapeaux par Murat,
un vrai acteur de Franconi, duelliste connu de la garde de Louis XVI, un
vaurien adoré des femmes, qui imitait très bien la franchise militaire,
avait l’air _bon enfant_, tel qu’il fallait enfin pour tromper le
public. On en pleura de joie. Carnot fit instituer la Fête de la
Victoire.
CHAPITRE VIII
LODI (12 MAI 95).
Bonaparte avait écrit au Directoire: «Je serre de près Beaulieu. Je ne
le lâche pas.»
Chose fausse. Il le lâcha quinze jours (27 avril, 12 mai) malgré l’armée
impatiente. Ce retard eut des conséquences incalculables.
L’armée croyait passer le Pô à Valence. Bonaparte, tout exprès, avait
compris Valence dans les places qu’il demandait. Beaulieu croyait à ce
passage. Il avait fait des travaux, des redoutes, sur la rive gauche et
en préparait la défense. Il fut bien étonné quand Bonaparte, ce foudre
de rapidité, prit la rive droite et la descendit à loisir, lui donnant
tout le temps de remplir les ordres de Vienne, d’armer le château de
Milan et de ravitailler Mantoue, c’est-à-dire de nous préparer un an de
guerre terrible.
Valence était un but marqué d’avance, et comme un rendez-vous d’honneur.
Les historiens sont admirables ici. Ils supposent que ce grand détour et
ce retard absurde et désastreux fut une ruse de Bonaparte. Belle ruse!
laisser à Beaulieu le temps qui lui était nécessaire pour remplir ses
instructions.
«Mais Bonaparte dit n’avoir que trente et un mille hommes.» En effet, il
voulait faire croire qu’il n’avait que la petite armée de Schérer et de
Masséna. Il ne compte jamais tout ce qu’y ajoutait l’armée des Pyrénées,
un personnel d’officiers admirables. Dans la grande réforme que notre
épuisement financier nous forçait de faire, on conserva soigneusement
ces officiers. Voilà pourquoi, dans l’unique moment où l’on me permit
d’ouvrir le manuscrit des _Mémoires_ de Barras j’ai lu ceci: «Nous
laissâmes Bonaparte maître de prendre des officiers dans toutes les
armées de la République.» Je m’explique. Il eut d’abord avec ceux
d’Italie ceux de l’armée des Pyrénées. Plus tard, ceux de l’armée des
Alpes. Enfin, Moreau, avec une abnégation admirable, lui choisit
dix-huit mille hommes d’élite dans la grande armée du Rhin. De plus, il
eut des Pyrénées Augereau, Lannes, Rampon, Victor, etc.; des Alpes, la
perle de l’armée, Joubert et le solide bataillon helvétique. Enfin
Bernadotte lui amena du Rhin les glorieux amis de Desaix et de Marceau,
le colonel mulâtre Alexandre Dumas, qui renouvela le trait d’Horatius
Coclès, et l’audacieux Delmas, qui, de sa main, prit souvent des
drapeaux dans les rangs ennemis.
Augereau certainement exprima la pensée de nos Pyrénéens, et celle de
Masséna, de l’armée d’Italie, quand il dit qu’il ne fallait pas
s’arrêter à Chérasco, mais fondre sur Beaulieu. «Il s’était retranché.»
Qu’importe? Avec une telle élite on eût toujours passé. Je suis persuadé
que ce rude soldat lui dit en souriant (comme la veille de Castiglione):
«Je suis soigneux de votre gloire. Marchons tout droit à l’ennemi!»
L’armée ne demandait aucun repos. Elle s’était refaite en Piémont.
Bonaparte écrivait: «Ce que nous avons pris à l’ennemi est
incalculable.» Et on levait partout de fortes contributions. Au 3 mai
encore, Bonaparte paraît avoir en vue le passage de Valence et l’assaut
des retranchements de Beaulieu. Il dit à Masséna, Laharpe, Sérurier de
faire un bataillon de trois mille six cents hommes d’élite, tiré des
grenadiers et des carabiniers.
Les jours suivants, tout change; il monte à cheval, descend par la rive
droite du Pô jusqu’à Plaisance, pour imposer aux ducs de Parme et de
Modène un lourd traité d’argent. Ces petits princes avaient paisiblement
amassé des trésors. Il leur extorque _vingt millions_[37]! En même
temps, il dit qu’on peut en exiger quinze de Gênes. Il écrit à Carnot:
«Je vais vous envoyer dix millions. Cela ne vous fera pas de mal pour
l’armée du Rhin.»
[37] Je suis ici Rapetti (_Biographie_, Didot) qui, comme historien
officiel et collecteur de la _Correspondance_, a eu sous la main
toutes les sources, tous les papiers.
Ceci pour Carnot, l’honnête homme. Mais pour le grand public, pour les
femmes et les mondains, les amateurs qui entouraient Barras, il promet
des tableaux du Corrège, et plus tard des bijoux, etc. Dès le lendemain
de Chérasco, 27 avril, il avait écrit à Faypoult, notre envoyé à Gênes:
«Écrivez-moi ce que peuvent fournir de précieux Parme, Plaisance,
Modène, Milan et Bologne. Donnez-moi la note des tableaux, statues,
enfin des curiosités, galeries, cabinets, etc.»
Il était averti (probablement par Joséphine qui, de la Tallien, pouvait
savoir les secrets de Barras) que Barras, la Réveillère et autres
directeurs, moins aveugles que Carnot sur Bonaparte, n’avaient pas
digéré son traité de Chérasco ni tous ses plans contraires à leurs
instructions. Ils ne s’arrêtaient pas à ses vanteries d’aller à Vienne.
Ne pouvant destituer un général victorieux, ils l’envoyaient à Naples, à
Rome, faire contre le pape la croisade républicaine. Pendant ce temps,
Kellermann passait de l’armée des Alpes à celle d’Italie, prenait Milan,
faisait la grande guerre de Lombardie.
Ce plan, sans doute, était poussé par les capitalistes qui avaient lancé
Bonaparte, et qui maintenant le voyaient mettre la main sur tout et ne
vouloir plus que ses employés militaires. On odorait déjà la royauté
financière qu’il s’adjugeait sur l’Italie.
Bonaparte avait hâte de déjouer ce plan, en gorgeant de dépouilles un
gouvernement famélique. De plus, de conquérir l’opinion de Paris, de se
rendre pour ainsi dire présent par ces trophées, ces miracles des arts.
On voit en tout ceci qu’il s’inquiétait peu d’aigrir, irriter l’Italie,
qu’il faisait justement le contraire de la propagande républicaine qu’on
lui avait recommandée.
Il arriva vers le 4 à Plaisance, y resta jusqu’au 11 mai, ce qui fit en
tout quinze jours de retard avec le temps passé à Chérasco. (Voyez au
_Moniteur_, le rapport de Salicetti.) Plaisance, dit-il, assez
naïvement, lui parut la plus agréable ville de l’Italie. C’est la
première, en effet, où il jouit de cette dictature financière qui est le
pouvoir même. Car, avec l’argent, on a tout.
Beaulieu employa bien ces quinze jours qu’on lui laissait. Ce général
(octogénaire presque) montra une grande activité, ravitailla Mantoue, et
par là nous créa pour un an de guerre. Pendant ce temps, Bonaparte, le
héros, remuait des caisses et des sacs.
L’armée autrichienne était loin. Contre ses détachements qu’on
rencontra, il suffit de deux petits combats. Lannes, sans grand
obstacle, s’élança et passa le Pô.
J’admire ici la précision des informations que Bonaparte recevait de
Paris. Il sut que la quasi-destitution qui l’envoyait à Rome devait
partir le 10 mai. Il la reçut le 14. Mais le 12 il l’avait prévenue et
rendue impuissante en remportant l’éclatant succès de Lodi, qui porta
l’enthousiasme au comble, paralysa le Directoire, éteignit dans sa main
la foudre qu’il lançait.
Le tout à bon marché. Car il organisa la belle scène du pont de Lodi,
mais lui-même n’y passa pas.
* * * * *
Pour répondre à ce qu’il craignait, il fallait cette affaire d’éclat.
Une chose remarquable dans une telle carrière militaire, c’est que
Bonaparte ne fut jamais blessé, excepté une fois au pied, à Ratisbonne.
Les gens de Saint-Hélène prétendent l’avoir vu après sa mort tout
couvert de blessures. Et pendant sa vie, on disait: «Quand il est
blessé, il le cache, croyant que ces choses d’humanité commune lui
feraient tort, et l’empêcheraient de _passer_ dieu.»
Dans la réalité, cette unique blessure (à la jambe) n’a d’autre garantie
qu’une gravure où on le voit qui, pour monter à cheval, s’échappe des
mains des chirurgiens.
A Paris, on croyait qu’un général si audacieux qu’on supposait toujours
en tête de l’armée, serait un jour ou l’autre blessé ou tué. Et on le
craignait fort. Mon père m’a dit que les journaux, pour réveiller
souvent l’intérêt du public, n’avaient qu’un sûr moyen: de faire faire
une chute au héros, de lui casser un bras, une jambe. Ceux qui, depuis
qu’il avait fermé les Jacobins, espéraient en lui le futur sauveur de la
société, les femmes sensibles surtout, disaient: «Hélas! il s’expose
trop... Il nous sera enlevé quelque jour!»
Mais l’armée ne s’y trompait pas. Tout en le croyant brave, comme il
était, elle s’étonnait de voir que, dans sa courte campagne du Piémont,
il avait peu cherché les occasions. Personne ne lui eût demandé les
qualités des officiers inférieurs, ni la furie guerrière de Lannes, ni
l’impatience héroïque du jeune Joubert, mais on eût aimé à lui voir
l’attitude des deux grandes figures de l’armée, de Masséna, qui
s’illuminait sous le feu, ou d’Augereau, souriant aux boulets. «Vous
êtes trop nerveux», lui disait Augereau avant Castiglione. Tous
révéraient en lui la grandeur des vues, et lui supposaient un génie
profond de calcul, mais s’étonnaient qu’il dédaignât un peu les détails
de l’exécution.
Le retard, le répit si long qu’il donna à Beaulieu, en restant à
Plaisance, pouvait exciter la malice des impatients de l’armée. Il était
temps d’être un héros.
Il fit partir en pleine nuit la fameuse colonne d’élite sous Masséna,
qui fit dix lieues d’une traite (rapport de Bonaparte), et arriva le 12
mai à la ville de Lodi, qu’elle emporta sans peine. Beaulieu avait ce
qu’il voulait, ayant eu le temps de garnir Milan, surtout Mantoue. Il
était avec son armée un peu en arrière des rives de l’Adda et du pont de
Lodi. Au pont, il avait laissé vingt pièces de canon et son avant-garde.
Bonaparte dit à tort que Beaulieu, en personne, était là avec _son
armée_, que _son ordre de bataille_ fut rompu, etc. Déjà Salicetti, son
homme et son flatteur, ne peut aller si loin dans le mensonge, il dit
seulement _dix mille_ hommes. En réalité, Beaulieu était embarrassé.
Comme l’Adda a une foule de gués assez faciles (quoi qu’en dise
Bonaparte, qui prétend que sa cavalerie passa difficilement un peu plus
haut), Beaulieu ne pouvait supposer qu’on choisirait juste le point le
plus dangereux, en face de sa batterie. Au reste, beaucoup de soldats
traversèrent l’Adda, en se moquant du pont, dont le passage n’avait de
but que la réclame et son bon effet dans Paris.
Ce pont était fort long, par conséquent plus difficile à passer que ne
fut plus tard le petit pont d’Arcole. Mais il faut considérer que
l’artillerie d’alors était fort lente, surtout dans les mains
autrichiennes. Bonaparte d’abord avait, en face, posé aussi sa batterie.
Masséna, qui marchait en tête de la colonne d’attaque, prit avec lui
Cervoni, voulant sans doute que ce premier fait de la conquête d’Italie
fût conduit par deux Italiens. Ils avaient avec eux le Français
Dallemagne, et l’impétueux Lannes, qui s’invita et vint comme volontaire
à cette fête. Derrière, avant tout autre corps, venaient les Savoyards,
qui ont mauvaise tête, et qui voulurent passer d’abord avec les deux
généraux italiens.
Après eux, Rusca, Augereau et nos Pyrénéens, avertis un peu tard.
J’ai sous les yeux un rapport, d’un Suisse, nommé Bovet, qui était avec
les Savoyards dans le bataillon dit Helvétique. Blessé et précipité
presque, il s’accrocha au pont, vit tout.
Il y eut, dit-il, d’abord quelque indécision. Masséna força le passage.
Mais si l’on en croyait Salicetti et Bonaparte, _ce fut Berthier_... qui
se jeta à la tête, emporta tout, soutenu par Masséna. Version
maladroite, qu’on croirait épigrammatique. Quoi! ce fut Berthier, le
chef d’état-major, l’homme des cartes et plans, ce géographe militaire,
qui sortant de son rôle, se mêla dans cette bagarre, entraîna Masséna?
Bonaparte n’y étant pas, crut peut-être utile d’y envoyer Berthier, son
homme, qui ne le quittait guère. Le soldat, en voyant Berthier, croyait
voir Bonaparte même.
Celui-ci n’avait paru, dit mon témoin, qu’avant l’affaire pour établir
sur le pont la batterie qui empêchait les Autrichiens de le couper, et
cela, dit Salicetti, «sous une grêle de mitraille.» Heureusement le lit
du fleuve (comme tous ces grands torrents des Alpes), est une plaine de
cailloux, fort large à cet endroit. M. Thiers montre Bonaparte
parcourant les bords de l’Adda, et _rentrant_ dans la ville, «après
avoir arrêté son plan!» Quoi! il est venu là sans avoir un plan arrêté?
«Il communique aux siens un courage extraordinaire.» C’est la scène de
Louis XIV au passage du Rhin, où le _roi se plaint de sa grandeur qui
l’attache au rivage_.
Il y eut dans cette petite affaire douze cents hommes de tués, dit
Salicetti même. On se garda bien de poursuivre. Les soldats étaient
_fatigués_, dit Bonaparte. Ajoutez que Beaulieu était à deux pas avec
ses quarante ou cinquante mille hommes, non entamés. Bonaparte est
superbe ici d’effronterie. Il ose dire que «_l’armée ennemie_ (qui n’y
était pas) fut éparpillée.» Ce qui est sûr, c’est qu’elle se retira
lentement, ayant parfaitement rempli l’ordre de Vienne: «Garnir Milan,
ravitailler Mantoue.»
L’effet de l’affaire fut immense. Comme à ce moment on apprenait que nos
armées du Rhin entraient en campagne, Beaulieu se réserva, et remonta
vers le Tyrol. Bonaparte écrivit à Carnot: «Cette bataille nous _donne
toute la Lombardie_. J’assiégerai Milan et Mantoue. Et si les armées du
Rhin avancent, je remonte l’Adige, j’envahis le Tyrol, et leur donne la
main.»
Le 14 mai, arriva la dépêche des Directeurs pour diviser l’armée
d’Italie, appeler Kellermann. Mais tout était changé. Bonaparte, affermi
et fier sur son pont de Lodi, ne les écoute pas, et leur lave plutôt la
tête. Il parle royalement: «Il ne faut qu’un seul homme, et _que rien ne
le gêne_.»
Dans ce moment de force où l’on n’osera lui rien disputer, il jette par
dessus la muraille son surveillant, pourtant si complaisant, Salicetti.
Il n’en a plus besoin auprès des Jacobins, après ce succès. Pour le
récompenser de ce dernier bulletin, si partial, il dit brutalement:
«S’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du
gouvernement, n’attendez plus rien de bon.» (14 mai, Corr., I, 334).
Le Directoire ne souffla mot.
Dès ce moment, Bonaparte s’adresse au public, et se fait une publicité
merveilleuse. Pour que ce grand coup de trompette remuât toute la
France, il _envoya à chaque département_ les noms de ses grenadiers qui
avaient passé le pont de Lodi, de sorte que chaque localité eût intérêt
à célébrer la chose.
Elle fut extraordinairement retentissante. Toutes les guerres de
l’Empire ne l’ont point éclipsée. Dans mon enfance, et jusqu’en 1814,
j’ai vu le long des boulevards et des quais, toujours, toujours le pont
de Lodi. Et sur le pont, un drapeau à la main, _Bonaparte_, qui n’y
était pas. Il n’avait pas eu jusque-là occasion de payer beaucoup de sa
personne, et ne fut pas fâché de l’erreur populaire qui le mêlait à ce
combat célèbre. Quel fut l’auteur de cette erreur? Il faut le dire:
_lui-même_. Un jeune graveur de Gênes lui avait offert des estampes qui
représentaient nos faits d’armes. Bonaparte lui envoie vingt-cinq louis,
et la recommandation: «Qu’il grave le pont de Lodi.» Le jeune homme
reconnaissant ne pouvait manquer d’y représenter Bonaparte, dont l’image
reste désormais sur ce pont pour l’immortalité.
C’est à partir de cet exploit et de cette tradition fausse, que tous les
arts ont menti pour la gloire de Bonaparte. Joséphine, aimée des
artistes, bonne pour eux dans ce temps de pauvreté, obtenait ou par des
dons, ou par de tendres flatteries qu’ils étendissent le nom, la
popularité de son héros. A la Bibliothèque, les cartons Hénin en sont
pleins. J’y vois, entre autres, une belle gravure qui le représente en
Italie, près du tombeau, du laurier de Virgile. On commence dès lors à
adopter pour lui le faux type qui a prévalu, dans lequel on dissimulait
qu’il n’avait ni cil, ni sourcil. On déguisait sa figure toute
mauresque, et on lui donnait une grandiose figure italienne qui peu à
peu devint César.
En l’idéalisant, ces gravures sont quelquefois combinées pour faire tort
à ses rivaux, et surtout pour enterrer Hoche. Le cabinet des estampes en
possède une bien cruelle. Les cinq grands généraux du temps y sont,
tenant à la main les cartes des pays qu’ils ont conquis. On voit
Pichegru, long et plat, avec la Hollande; Moreau, médiocre et vulgaire,
avec les rives du Rhin. Mais le vrai but de l’estampe, c’est d’opposer
Hoche et Bonaparte. Bonaparte, grand, fier, héroïque, par un geste
dominateur, montre la carte de la belle Italie. Hoche, petit, fort,
trapu (ce qu’il n’était pas), mais triste, j’allais dire, humble et
repentant, montre honteusement la Vendée, le terrain de la guerre
civile, la plage inexpiable de Quiberon, et visiblement demande pardon à
l’avenir.
CHAPITRE IX
BONAPARTE NE COMPRIT RIEN A L’ITALIE.
Les historiens, copistes trop fidèles du lyrisme insensé des journaux de
l’époque, parlent toujours de la _foudroyante_ campagne d’Italie. Et ils
ne s’aperçoivent pas qu’elle eut de longs intervalles de repos, trois
mois d’abord de Lodi à la levée du siège de Mantoue (10 mai–31 juillet),
puis deux ou trois mois, entre les défaites de Wurmser et celles
d’Alvinzi (septembre–décembre).
Interruptions très favorables à Bonaparte; elles lui permettaient de
s’organiser librement, et de voir quel parti il pouvait tirer de
l’Italie, et pour la guerre, et pour l’Italie elle-même.
Un peuple de tant de millions d’âmes était pourtant une ressource et une
arme pour la guerre prochaine qu’on ne pouvait pas négliger. Quand on
voit que l’Autriche, pendant ce temps, fit un appel désespéré aux
diverses populations de son empire, aux Allemands, Croates, Tyroliens,
Hongrois, et, leur remettant son salut, amena une à une ces grandes
tribus sur le champ de bataille, on se demande pourquoi Bonaparte ne fit
pas un appel sérieux à l’Italie, qui (au moins dans toutes les villes)
était pour nous.