La Convention finissait. Les cinq Directeurs qui arrivaient étaient gens

de mérite, mais la plupart étrangers aux affaires. On les a cruellement

maltraités dans l’histoire quoique (dit madame de Staël), dans la

première année, ils relevèrent fort la France. Et dans la dernière, ils

eurent le succès de repousser de l’Europe Suwarow, les armées du Danube

et de la Russie (la Russie fanatique d’alors, cruellement ensauvagée par

les massacres récents de Pologne et de Turquie). Si la France n’eût été

occupée de la vaine expédition d’Égypte, elle aurait vu que, par cette

victoire de Zurich qui ferma l’Occident aux Barbares, Masséna fit autant

peut-être que Thémistocle à Salamine.

N’importe, le Directoire était né pour la mort, étant sorti de la

défunte Convention. Il naissait désarmé, n’ayant ni le fer, ni l’argent.

Le glaive était usé, la justice impossible. On n’osa fusiller, même le

traître Pichegru.

Le vide du Trésor imposait cette chose effroyable de renvoyer d’un coup

300 000 soldats, et 23 000 officiers (Mém. de Carnot.) avec une

demi-solde qu’on ne pouvait payer.

Le gouvernement révolutionnaire avait supprimé les impôts les plus

productifs, ceux de consommation, qui seuls atteignent le grand nombre.

Et l’on ne pouvait les rétablir sans affronter d’immenses révoltes qu’on

n’eût su réprimer.

A nos vingt milliards d’assignats, la contrefaçon anglaise (au rapport

de Puisaye qui la dirigeait) ajouta vingt autres milliards. Donc, le

Directoire marchait à une immense banqueroute dont il n’était nullement

coupable. Il est ridicule de compter parmi les causes sérieuses de ruine

les prodigalités du gouvernement (le moins coûteux qui fut jamais).

Quatre des cinq directeurs vivaient comme des anachorètes, comme les

saints de la Thébaïde. Pour Barras, dont on parle tant, son luxe aurait

été la plus mesquine simplicité de ce temps-ci. Ce qui est seulement

probable, c’est que ses maîtresses recevaient des pots-de-vin, des

épingles, de certains fournisseurs.

Le vrai mal, la grande cause de l’indigence publique, non seulement ici,

mais partout, c’était l’effroyable appétit de ce grand monstre: _la

guerre_. Si l’Angleterre, reine des mers, reine des Indes, et d’une

industrie qui allait centupler ses richesses, se plaignait tant et

recourait à ce misérable expédient de la fausse monnaie, qu’était-ce

donc de la France? A tout cela qu’opposait-elle? Une seule chose: la

propagande républicaine, les promesses de la liberté et de l’égalité

civile. C’était son seul trésor, son espoir d’avenir. Tout esprit

judicieux le sentait. Les vrais politiques, comme Hoche en Allemagne,

dans leurs plus pressants besoins, forcés de lever des contributions,

les levaient par des magistrats du pays, les faisant ainsi juges

eux-mêmes et de la nécessité, et de la juste mesure où ces contributions

de guerre remplaçaient les anciens impôts, en laissant un grand

bienfait, la justice égale, la suppression des privilèges. Ainsi firent

Kléber, Marceau, Desaix, cette grande armée du Rhin, l’honneur éternel

de la France. Privée de tout en 93, l’hiver, et mourant de faim, on a vu

qu’elle fusilla un soldat qui avait pillé. (_Papiers du général

Moreaux_).

Cet esprit d’abstinence et de ménagement pour les peuples avait souvent

fait adorer les nôtres. Exemples, Marceau, Desaix, Championnet,

libérateur de Naples.

Excepté Pichegru en Hollande, tous furent fidèles à cet esprit, surtout

par zèle de la propagande républicaine, considérant la guerre comme un

apostolat de la liberté. Dugommier dans l’aride dénûment des Pyrénées,

Masséna et Schérer, dans les Apennins décharnés de Gênes, subirent

d’affreuses privations pour ne pas changer de système, pour ne pas

décourager l’éveil de la pensée républicaine qui se faisait en Italie.

Ils ne demandaient qu’à la France. Schérer, par ses sollicitations

incessantes, était l’horreur des bureaux. Il donna sa démission, et l’on

chercha un général au rabais qui s’engageât à vivre sur l’Italie.

Quand on songe que le Directoire ne put trouver deux cent mille francs

qu’il fallait pour passer le Rhin, on conçoit son embarras pour

l’Italie. Où trouver des spéculateurs assez hardis pour s’engager à

nourrir dans les commencements du moins notre armée, même celle des

Pyrénées que la paix avec l’Espagne permettait d’y joindre? En ce moment

l’Angleterre faisait un effort immense d’argent pour nous lancer

l’invasion de deux cent mille Autrichiens. Rien n’était plus propre à

affaiblir, détourner ce torrent que d’inquiéter l’Autriche pour son

Milanais, pour son allié le Piémont. C’était œuvre patriotique que

d’opérer cette diversion.

Je dirai tout à l’heure les noms des banquiers audacieux qui ne

craignirent pas de faire de telles avances à un gouvernement insolvable.

J’ai connu un de ces héros, et la correspondance officielle de Napoléon

nous donne les noms de tous, qu’on verra tout à l’heure.

Pour la plupart, cela paraissait téméraire; c’était un pont de Lodi en

finances. Mais les banquiers de ce temps étaient hommes d’imagination,

vrais poètes en affaires; et ils aimaient les grandes choses.

Ils réfléchirent que l’Italie était une mine non exploitée, plus intacte

que l’Allemagne. Outre ses richesses agricoles et de tout genre, elle

avait de grandes réserves métalliques dans les Trésors de ses églises,

dans ses vieux monts-de-piété, de plus, des galeries sans prix et

d’inestimables tableaux, d’anciens et curieux bijoux dont l’art charmant

décuplait la valeur.

Le moment leur semblait venu de mettre la main là-dessus. La guerre

d’Espagne finie, on pouvait renforcer l’armée des Alpes par celle des

Pyrénées. Avec cette adjonction, la victoire était certaine. Ces

Pyrénéens qui venaient, et qui la plupart avaient été formés dans les

8,000 grenadiers de Latour d’Auvergne, comme le colonel Rampon, le chef

de bataillon Lannes, etc., étaient les hommes les plus militaires qui

furent et seront jamais.

La difficulté était celle-ci. Ces héros n’étaient point administrateurs.

Sauraient-ils recueillir, exploiter les fruits de la victoire?

sauraient-ils continuer cette grande spoliation? Il y fallait une bonne

tête, et un militaire financier.

Les banquiers songèrent à leur ami, le général de Paris. Il était

visiblement l’homme qu’il leur fallait. Sa correspondance le montre, en

ces sortes d’affaires, aussi entendu qu’il était ambitieux. Si ce maigre

visage Corse fuyait l’argent et refusait de se faire part, c’est qu’il

aimait mieux prendre tout.

Ce qui le favorisait fort, surtout auprès du simple et honnête Carnot,

c’était la modération qui l’éloignait des Jacobins. Carnot, qui les

avait tant servis, en avait maintenant horreur, et voyait partout le

visage de Robespierre. Les Jacobins ressuscités, rouvraient alors leur

club et parlaient d’impôt progressif qui eût atteint les riches.

Plusieurs d’entre eux se rapprochaient de leur ancien ennemi Babeuf. Les

théories de celui-ci, son partage égal des terres effrayaient tout le

monde, et cela bien à tort, dans un temps et dans un pays qui avait

tellement étendu la propriété, tellement multiplié ses défenseurs. Au

milieu de cette panique, on sut gré au général de Paris de fermer le

nouveau club des jacobins.

Dès lors, toute la réaction vint assiéger Carnot pour que cette épée

tutélaire, ce sauveur de la société, eût l’armée d’Italie. Carnot dut

hésiter. On avait fait en Espagne un passe-droit étrange à la mort de

Dugommier, en lui donnant pour successeur, non Augereau, brave et

bouillant jacobin, mais le sage et froid Pérignon. Augereau ne réclama

pas; il passa sans murmurer à l’armée d’Italie sous le grand Masséna, et

ils gagnèrent ensemble la belle bataille de Loano. Masséna était l’homme

et du pays et de l’armée, et le premier de tous pour la guerre des

montagnes. En revanche, très patriote. On le dit jacobin. Cela détermina

Carnot. Il crut Barras et préféra ce bon jeune homme qui n’avait de fait

d’armes que Vendémiaire, mais qui avait fermé les Jacobins. Bonaparte

lui sembla son élève et son fils, le fils de la famille. Dans ses

lettres, nous le verrons se recommander à madame Carnot.

CHAPITRE VI

JOSÉPHINE.--ORGANISATION DE LA PUBLICITÉ POUR LA CAMPAGNE D’ITALIE.

Carnot était très fin, et comme tel, il s’était toujours défié du

général Hoche et de son air royal. Mais il se fiait parfaitement à ce

jeune et simple Bonaparte. Barras, le véritable auteur et créateur de

celui-ci, crut volontiers Carnot, lui et tout son public, ses amis, un

monde de femmes. Ce monde fut travaillé dès la naissance du Directoire,

car il fallait du temps pour faire de tels préparatifs, les fournitures

immenses de cette armée par laquelle les banquiers allaient conquérir

l’Italie.

Quelle femme régnait alors? Toujours madame Tallien, qui paraît, depuis

Quiberon, avoir disgracié son mari. Celui-ci, redevenu (comme Fréron),

ardent républicain, était déplacé, odieux dans le salon de sa femme,

qui, plus belle que jamais, à vingt-cinq ans, était entourée de

royalistes, et continuait son rôle d’_ange sauveur_ auprès de Barras.

Le second ange sauveur, l’intime amie de madame Tallien, et l’ex-amie de

Barras, était Joséphine Beauharnais, âgée de trente-trois ans, bonne et

douce, et un peu fanée. Elle logeait à la Chaussée d’Antin, près de la

jolie maison que Bonaparte venait d’acheter. Elle vivait fort

simplement, m’a souvent dit Lemercier le tragique, et par des moyens

fortuits. Elle s’entremettait surtout des trocs que faisaient les femmes

d’alors pour changer leurs châles et leurs bijoux. L’industrieuse

Joséphine passait pour arbitre du goût. Cela l’aidait un peu à vivre, et

la mêlait constamment aux deux sociétés d’alors, celle des agioteurs et

celle des émigrés: elle vivait un peu du Perron, un peu de Coblentz[36].

[36] «Madame de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la

parure et le luxe la rendait dépendante de ceux qui pouvaient

l’aider à la satisfaire.» Mém. de madame de Rémusat, t. I, p. 139.

A. M.

Son cœur était aux émigrés. Mais pour rester bien avec les puissances

révolutionnaires, elle élevait son fils à la Rousseau, l’avait mis chez

un menuisier. Elle envoya cet enfant, Eugène Beauharnais, chez son

voisin Bonaparte, «pour qu’on lui rendît l’épée de son père.»

Malgré cette démarche, de peur de mécontenter ses amis royalistes, elle

faisait la difficile, et disait à Lemercier: «Croiriez-vous bien, mon

ami, qu’ils veulent me faire épouser... _Vendémiaire!_»

Lui, de son côté, on voit par ses lettres qu’il n’aurait voulu faire

qu’un riche mariage. Mais il voyait aussi très bien qu’une personne si

répandue et si agréable à tous pourrait lui être bien utile. Elle était

en relation avec les femmes et maîtresses de ses banquiers et de tous

les gens influents. Elle était aimée des femmes pour son obligeance, et

elle avait près des hommes un attrait qui n’est pas moins réel: c’est

qu’elle donnait l’idée d’une personne si bonne, si bonne, que personne

ne l’égalerait dans la complaisance. La Terreur l’avait pliée, ce

semble, brisée en tout, rendue capable de descendre à des choses

incroyables (voir l’histoire d’Hortense). Sa délicate santé et sa

faiblesse d’estomac, qui se trahissait un peu par son haleine, dit-on,

lui donnaient en revanche des grâces attendrissantes. Ses yeux de

créole, doux et comme suppliants sous des sourcils surbaissés, la

rendaient intéressante et presque irrésistible en tout ce qu’elle

voulait auprès de ses nombreux amis.

Elle n’était pas sans mérite. Elle sentit l’une des premières le

charmant génie du grand peintre du temps, Prudhon, ce qui était rare

sous le règne de David. Elle avait des amitiés, d’aimables relations

dans l’art et la littérature, dans la Presse et les journaux.

Depuis le 9 Thermidor, la presse avait recouvré la voix, et peu à peu

devenue moins violente, en apparence moins partiale, elle était plus

influente que jamais. Elle seule avait hérité des clubs défunts; on

lisait beaucoup plus. Les journaux, qui d’abord, en 94, par Babeuf,

Fréron, Richer de Sérizy avaient porté haut le drapeau d’une faction, en

95, baissèrent de ton, et n’en furent que plus écoutés, se donnant pour

la plupart comme de simples organes de l’opinion publique. Leur

prétendue modération faisait leur autorité. Soit qu’ils parlassent, soit

qu’ils gardassent sur ceci et cela un silence prudent, ils influaient.

Un sujet sur lequel la presse, en général, était discrète et muette,

était sûr d’être oublié. On n’a pas remarqué assez cette action de la

Presse; elle que l’on croit à tort être simplement l’instrument du

bruit, n’est pas moins bonne en certains cas pour organiser le silence,

étouffer une chose, un homme.

Il faut pour cela un accord, une conspiration tacite, facile alors, les

journaux étant moins nombreux. Les banquiers, patrons de Bonaparte, ses

amis, ses frères s’en occupaient activement. Il fallait obtenir surtout

qu’on ne parlât plus de la victoire de Masséna, qu’on laissât sans

organe la voix des armées. Les frères de Bonaparte s’y montrèrent très

actifs, Joseph était considéré; Louis, jeune et innocent, plein de zèle

pour son frère; Lucien, vif et remuant, mais imprudent, retentissant.

L’aimable et douce Joséphine était mieux écoutée quand elle disait à tel

journaliste: «Mon ami, je vous en prie, laissez le Directoire

parfaitement libre. Ne lui imposez pas le choix d’un homme dangereux,

d’un jacobin, comme ce Masséna. Si la presse laisse libre le Directoire,

il choisira le général que veulent les honnêtes gens.»

Une femme qui travaillait si ingénieusement la publicité était

inappréciable pour Bonaparte, au moment de la guerre d’Italie; il était

aussi, disait-on, sensible à l’horoscope de Joséphine. Une négresse lui

avait prédit «qu’elle serait plus que reine.» Et on a vu que lui-même se

croyait prédestiné dès sa naissance. Pour présent de noces, il lui donna

une bague noire qui portait dessus: «Au Destin!»

Il l’épousa le 9 mars, et s’en alla fort brusquement. Son mariage ne lui

prit que trois jours. La guerre le pressait, disait-il. Il s’arrêta

pourtant à Marseille, où il voulait voir sa famille, et aussi sans doute

les Jacobins de cette ville, qui jadis l’avaient accusé et pouvaient

l’accuser encore. A Gênes, sur sa route, était Salicetti, son ancien

protecteur, puis son accusateur (soit comme mari jaloux, soit comme

patriote qui devinait son dangereux génie). Bonaparte le craignait fort,

et, avant Vendémiaire, il lui avait écrit des lettres amicales, quasi

suppliantes. Le Directoire, les sachant ennemis, avait nommé Salicetti

commissaire à l’armée, pour y surveiller Bonaparte. Celui-ci le capta,

le ramena par la confiance. Il lui dit qu’au moment d’entrer dans la

riche Italie, avec des employés peu sûrs, et des fournisseurs qui (au

moins pour se payer) mettraient la main à tout, il avait besoin d’un ami

intègre et patriote pour surveiller, garder, régler ces choses,

auxquelles lui Bonaparte s’entendait peu. Cette dictature financière

tenta Salicetti, et il retrouva pour Bonaparte son vieux fond d’amitié.

Il le suivit dès lors comme un témoin intéressé à sa gloire qui, à

chaque affaire, enverrait au Directoire, au _Moniteur_, surtout aux

Jacobins, des louanges de Bonaparte. Si bien que ces derniers ne

pourraient dire grand’chose à l’encontre de si excellents certificats.

Cela alla très bien pour les commencements. Nous verrons qu’en trois

mois de succès, Bonaparte, n’ayant plus peur de rien, mit également à la

porte ses créateurs, les fournisseurs, et son ami Salicetti.

Voilà comment, avant de commencer la campagne, il avait supérieurement

préparé sa publicité. Pour travailler les journalistes, il avait et ses

frères et les amis de ses banquiers, les hommes d’argent intéressés à

l’entreprise. Auprès des femmes, de leurs entreteneurs et des salons, il

avait Joséphine. De plus, il avait emmené pour rédiger ses bulletins des

trompettes ronflantes (comme Champagny, etc.). Mais le meilleur de sa

publicité était Salicetti, un témoin jacobin pour écraser, faire taire

les accusations jacobines.

CHAPITRE VII

VICTOIRE SUR LE PIÉMONT.--BONAPARTE TRAITE AVEC LE ROI, SANS DIRE UN MOT

POUR L’ITALIE.

Les fournisseurs hardis qui rendirent cette guerre possible, et qui

ouvrirent eux-mêmes la campagne d’Italie, méritent bien de figurer ici.

Il en restait plusieurs dans ma jeunesse, et j’ai pu les connaître. M.

Thiers aurait dû aussi, en 1826, se renseigner près d’eux. Mais sa jeune

imagination a fait un chant de _l’Iliade_. Au reste, maintenant que la

_Correspondance officielle_ est imprimée, nous voyons défiler les

acteurs un à un.

Dès le 4 avril, ils distribuèrent en un jour cinq cent mille rations

d’eau-de-vie. Et peu après, autre distribution d’eau-de-vie et de paires

de souliers, chose fort agréable dans ce pays de cailloux.

Nos affamés de l’armée d’Italie et de la maigre armée d’Espagne virent

leur nouveau général entouré de ceux qui semblaient figurer l’abondance.

Derrière M. Collot, grasse, aimable figure, marchaient de grands

troupeaux. Collot était l’entrepreneur des _Vivres-viandes_. Il resta

attaché à la fortune de Bonaparte et fit les grandes distributions

d’argent qui opérèrent le 18 brumaire. Je l’ai vu fort bel homme encore,

sous la Restauration, où il s’était fait nommer directeur de la Monnaie.

La grande entreprise des _Vivres-pain_ était dans les mains de Flachat,

qui venait escorté d’une armée de chariots de farines. Il fut l’exemple

de l’ingrate inconstance de Bonaparte qui, après avoir loué d’abord sa

loyauté, l’injurie ensuite cruellement dans sa Correspondance, puis se

repent, varie sans cesse jusqu’à ce qu’il ait expulsé cet homme utile

qui d’abord l’avait tant servi.

Les autres fournitures furent faites par différents banquiers qui, peu à

peu, paraissent dans la Correspondance: le juif alsacien Cerfbeer, le

Suisse Haller qui, comme Collot, resta attaché à Bonaparte, et qui, en

99, fit pour son expédition d’Égypte le grand encan des richesses de

Rome (voy. Gouvion Saint-Cyr), dont les bonapartistes accusèrent

Masséna.

Le jeune général donnait beaucoup, promettait encore plus. Dans un ordre

du jour, dicté, ce semble, par M. Collot même, il dit: «Bientôt vous

aurez de la viande fraîche tous les jours. Et en attendant, on alternera

entre la viande fraîche et la viande salée.» Quel cœur n’eût pas été

sensible à une telle éloquence?

Cependant la première proclamation de six lignes allait bien au delà.

Sans dire un mot de gloire ou de patrie, elle semblait permettre tout

excès, déchaînait la fureur des passions brutales:

«Vous allez entrer dans un riche pays, _où vous aurez tout pouvoir_.»

En effet, dès Oneille, et, avant la campagne, on imposa des

contributions qui, avec tant de fournitures, devaient mettre l’armée

fort à l’aise et de bonne humeur.

Chose curieuse, elle était sombre. La figure étrangère et mesquine de ce

général inconnu ne plut pas fort. Pour ceux qui revenaient d’Espagne, ce

visage mauresque ne rappelait que l’ennemi. Nos Pyrénéens revenus sous

Augereau obéissaient fort bien à Masséna, qui venait de gagner la belle

victoire de Loano. Mais Bonaparte, favori de Barras, et connu seulement

par le petit combat de Vendémiaire, imposait peu. Il y eut même un

bataillon qui, sans se révolter, faisait le sourd aux ordres, ne voulait

pas marcher. On ferma les yeux, et, sans oser le punir, on le dispersa.

Bonaparte savait d’instinct cette vérité: que la haine est un grand

élément d’amour. Pour se concilier le soldat, il organisa un terrorisme

habile sur des gens détestés du soldat, les employés des vivres, les

_riz-pain-sel_, comme on les appelait. Il se fit apporter devant l’armée

de grandes balances, fit peser les bottes de foin qu’on donnait à la

cavalerie, vit qu’elles étaient légères, ne pesaient pas le poids. Il

fit des enquêtes sévères, et parla de fusiller des employés. En tout

cela il se montra plus adroit que Masséna, qui était négligent, ne

s’occupait pas assez de ces choses.

On voit, dans ses Mémoires, que Bonaparte lui dit son plan, fort simple,

et qui différait peu des essais qu’on avait faits en 93 et 94 avec la

petite armée d’alors. C’était de passer les montagnes au plus bas, et

d’entrer par les jours que laissaient entre eux l’Autrichien et le

Piémontais, entre Beaulieu, Colli. En réalité, l’Autrichien Beaulieu

était tiraillé par son lieutenant Argenteau, un favori dont il se plaint

très fort, et d’autre part par les Anglais qui, fournissant l’argent, le

menaient (comme ils firent pour ses successeurs Wurmser et Alvinzi). Ces

Anglais ne disaient qu’un mot: «Sauvez Gênes! approchez-vous de la mer,

où Nelson vous attend.» Ainsi on le menait à l’occident, à droite, et on

l’éloignait de Colli et des Piémontais. Bonaparte voulait passer entre,

et se jeter sur la route d’Alexandrie et de Milan. Manœuvre audacieuse,

excellente après la victoire, mais imprudente avant. Masséna lui en fit

remarquer les dangers, dit que d’abord il fallait être sûr du Piémont.

Bonaparte comprit et suivit cela à la lettre, mais n’en répondit pas

moins arrogamment des choses vagues que Masséna a conservées: «Tous

moyens sont bons à la guerre. Surveillance et jactance! c’est le cas.»

(Mém. de Masséna.)

Cette jactance réussit fort mal. Il avait mis imprudemment dans une

vieille redoute sur l’Apennin un simple bataillon de grenadiers sans

vivres, ni presque de munitions. Les voilà assiégés par douze mille

hommes. Ces grenadiers et leur colonel Rampon venaient d’Espagne, où ils

avaient fait la guerre sous Dugommier. Ils sentirent l’importance de

cette première action qui eût pu avoir des suites décisives.

Ils jurèrent dans la main de Rampon qu’ils mourraient plutôt là, et s’y

défendirent tout le jour. La nuit, le chef des assaillants suspendit un

moment le combat. Et Rampon trouva moyen d’avertir Masséna, qui monta

avec deux pièces de canon. Derrière venait le général Laharpe, parti de

Savone à deux heures avec Bonaparte. Masséna était déjà arrivé et

suivait silencieux, sans tirer, la crête de l’Apennin. Tout à coup il

détache, lance dans la vallée (Montenotte-Inférieur) une colonne qui

enlève tout (quatre mille morts, deux mille cinq cents prisonniers).

Si la nouvelle arrivait à Paris dans sa simplicité, il était à craindre

qu’on ne vît l’imprudence d’avoir mis là Rampon (mille hommes contre

douze mille et presque sans munitions), imprudence réparée par l’arrivée

de Masséna, qui battit l’ennemi. Mais tout fut heureusement arrangé pour

_le Moniteur_ par Salicetti; il mit en dernier lieu Masséna et

embrouilla tout, confirmant par là le rapport de Bonaparte qui veut

faire croire que Masséna arriva assez tard, n’étant parti qu’avec lui

Bonaparte.

Après Montenotte éclatèrent les inconvénients du nouveau système qui

lâchait le soldat. A Dego, les nôtres, éparpillés dans un désordre

affreux, laissèrent un moment l’avantage aux Autrichiens. Masséna les

raffermit, finit cette panique. Bonaparte et Victor survinrent,

arrêtèrent l’ennemi, sur lequel Masséna poussant à la baïonnette fit

cinq mille prisonniers, pendant qu’Augereau emportait les hauteurs.

Bonaparte écrit à Paris que le général en chef Beaulieu y était en

personne. Chose fausse. Ces petits combats de Montenotte, Millesimo,

enfin Dego, emporté par Masséna, Laharpe, ont eu lieu pendant son

absence. Ne voulant pas perdre ses grands magasins, Beaulieu en

plusieurs jours se retira à Acqui, puis à Alexandrie, tandis que l’armée

piémontaise, avec Colli, évacuait le camp de Ceva.

C’est ici que tous les historiens placent, et que Bonaparte lui-même a

répété dans ses Mémoires militaires la belle déclamation sur l’armée qui

pour la première fois découvre au loin l’Italie. Champagny, bon élève du

collège Louis-le-Grand, lui faisait ces discours de rhétorique. M. de

Talleyrand l’a assuré à M. Villemain, qui me l’a redit.

Les nôtres, en effet, furent charmés et descendirent. Les Piémontais

s’étaient retirés à Mondovi, qui capitula, fit aux Français l’accueil le

plus fraternel, et dressa le premier arbre de Liberté qu’ait vu

l’Italie. On trouva là de très beaux magasins en viande, vin (huit mille

bouteilles). Et on n’en leva pas moins une contribution énorme.

Bonaparte, effrayé des pillages du soldat, intima à son ordonnateur

d’_utiliser les ressources du pays_. Le général Laharpe, très honnête,

faisait sans doute des représentations, car je vois Bonaparte, au 16

avril, l’autoriser à lever une contribution _sous forme d’emprunt_. Mais

ces formes hypocrites ne convenaient pas à la situation.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 21 / 24 段