Donc, le petit Napoléon, comme son aîné Joseph, amené au séminaire

d’Autun, puis à la maison royale de Brienne (1779), tenue également par

des prêtres, reçut d’eux l’éducation qu’on donnait aux jeunes nobles

dans les écoles militaires.

Depuis l’expulsion des jésuites, elles étaient dirigées par des prêtres

et religieux de tout ordre. L’enfant en arrivant là, et connaissant la

règle pour la première fois, se montra tel qu’il était, avec la sauvage

royauté qu’il avait dans la famille. Il fit la grimace au portrait de

Choiseul qu’il aperçut, et grava sur un cœur de plomb qu’il avait:

«Gênes ni la France n’y entreront jamais.» Il fallut qu’on lui apprît ce

que c’était qu’un boursier, mis là par le bienfait du Roi.

Ces prêtres appliquèrent au nouveau venu la seule méthode d’éducation

qu’ils connaissent et qu’on appelle jésuitique, et que pratique toute

l’Église. C’est celle qui brise le mieux les âmes, fait des hommes

souples et faux. Elle consiste en deux mots: _châtier_ et dompter

d’abord, puis _flatter_, amadouer. C’est cette méthode que Bonaparte

lui-même dit employer dès sa campagne d’Italie, et que, devenu

tout-puissant, dans les échappées mêmes de ses colères, il garda, comme

secret de l’art des tyrans.

Les premières punitions qu’on appliqua à cet enfant si fier lui parurent

si humiliantes, que ce fut l’effet d’un fer rouge. Il eut des

convulsions et parut épileptique, accident qui se renouvela quelquefois

dans sa vie. Il était à craindre qu’il ne haït ses maîtres pour

toujours. Il se rapprocha d’eux, au contraire, devint l’élève favori. On

s’aperçut alors qu’il était inutile de le châtier. Il l’était par ses

camarades qui n’aimaient pas cette petite figure noire, muette (il ne

parlait que l’Italien). On singeait son attitude bizarre, son air

rêveur, où il semblait voir quelque chose d’étrange. Par un détestable

calembour, au lieu de _Napoléoné_, on l’appelait _Paille au nez_,

c’est-à-dire visionnaire.

Il suivait à l’italienne ses pratiques religieuses, ce qui semblait

hypocrisie à ces petits philosophes. Cela achevait de le faire pour tous

_la bête noire_, mais en revanche, le mit si bien avec ses maîtres,

qu’il faisait tout ce qu’il voulait. Le sous-principal, un minime,

l’abbé Dupuy, l’avait pris en affection et ne craignit pas d’ouvrir la

bibliothèque à un si sage écolier. Là, le petit solitaire put faire,

tout son soûl, des lectures brouillées, indigestes. Ces vastes lavages

d’esprit seraient bien propres à faire des fous. Mais, généralement,

même en tirant des notes et en quelque sorte des extraits, comme faisait

celui-ci, ils passent par un crible, laissant subsister seulement le

fonds des traditions d’enfance. On peut lire les philosophes: on reste

superstitieux. Il pouvait extraire Rousseau (dont il réfuta un ouvrage),

Mably, Raynal, etc. Il n’en resta pas moins un Corse, catholique et

fataliste, l’image de sa mère, et eut toujours pour fonds du fonds,

madame Lætitia.

Ce qui montre assez le bon sens qu’il portait dans tout cela, c’est

qu’en faisant des extraits de l’_Histoire de la Chine_, et de

l’_Histoire de l’Église gallicane_, il en fit un de l’Arioste.

Chose plus remarquable: il écrivait tout, non-seulement ses lectures,

mais ses petits événements, tout ce qui lui arrivait, jugeant d’après

l’adoration de sa famille et la haute faveur de ses maîtres, que rien de

lui ne serait indifférent à la postérité.

Augmentait-il réellement ses connaissances positives? On peut en douter.

Ces professeurs religieux, et le minime Dupuy, ne pouvaient le mener

loin. «Dans la science qu’il affectait le plus, en mathématiques, dit M.

Libri, le point le plus élevé qu’il atteignit est relatif à la

cycloïde.» En géographie, il resta dans une étonnante ignorance, croyant

à trente ans que l’Égypte était tout près des Indes. Cependant, comme on

le destinait à la marine, on lui avait fait lire de bonne heure une

Histoire de l’Inde, théâtre des exploits tout récents de Suffren, de

plus (dans Diodore) la description des merveilles de l’Égypte.

Au reste, ce qu’il apprit le mieux de ces Pères, ce fut leur grand art

de conduite: dissimuler, patienter, et refouler son cœur. Il n’avait

d’autre protecteur que M. de Marbeuf, tant accusé des Corses, comme le

traître dont l’amitié fallacieuse avait surpris et livré leur pays. Il

avait pu voir de bonne heure chez son père et sa mère le double jeu qui

leur faisait si bien accueillir le tyran.

A quatorze ans, selon l’usage, il passa de Brienne à Paris, à l’École

militaire. Mais en restant toujours fidèle au père Dupuy. Ce fut

peut-être par ses sages conseils qu’il laissa là les brillantes

perspectives de la marine et se rabattit sur l’artillerie. La marine

était alors le roman de tous. Non seulement on parlait des fortunes

incroyables des Clive et des Hastings, mais on savait qu’en France un

officier de marine, l’ami de la Polignac, gouvernait la reine et le roi,

les assujettissant à ses caprices colériques. Ce favori était l’idéal de

nos officiers de marine, et de ceux qui prétendaient l’être. Plusieurs

étaient de vrai mérite, comme ce Phelippeaux qui arrêta Bonaparte à

Saint-Jean-d’Acre, et lui fit manquer et l’Égypte et tous ses rêves

d’Orient.

Au milieu de ces jeunes nobles, altiers et insolents, l’élève du minime,

avec sa douteuse noblesse italienne, dut avoir beaucoup à souffrir.

N’importe! tout en dissimulant, il les admirait malgré lui, et en garda

quelque chose d’aigre et de cassant, de sauvage, qu’il porta aux armées,

et qui, avant lui, y était ignoré.

Pour revenir, sa plus grande souffrance à l’École militaire, c’était

qu’il était pauvre au milieu de camarades riches. Il empruntait, ne

pouvait rendre. M. de Marbeuf, qui ne venait jamais en France sans le

voir, l’aidait un peu sans doute. Cette situation le rendit fin, habile

à capter la bienveillance de son protecteur. Un jour, un camarade lui

annonce une visite: M. Marbeuf monte l’escalier. Au lieu d’aller à sa

rencontre, Bonaparte reste à sa table, collé sur sa géométrie, ne voit

rien, n’entend rien. Marbeuf entre, charmé de le voir si studieux, et

bien près d’en pleurer de joie.

Il n’était pas toujours aussi sage. Se souvenant qu’à Brienne, il avait

réussi par son opposition à ses camarades, il fit un coup d’audace

imprudent, dangereux. En les voyant se plaindre, selon l’usage des

collèges, d’être mal nourris, mal soignés, il hasarde un mémoire où il

dit que l’on est trop bien. Ce jeune Caton écrit et offre aux directeurs

un plan de réforme pour réduire le luxe et ramener l’établissement à de

sages habitudes, plus convenables à la future vie militaire. C’était un

tour à se faire étrangler ou bien jeter à l’eau, comme firent plus tard

ses camarades officiers, bons nageurs, qui le repêchèrent, mais évanoui

dans une convulsion.

L’imprudence du dangereux mémoire le servit toutefois. Ses maîtres, qui

l’aimaient comme bon élève, voulurent éviter les querelles et le

chassèrent honorablement en l’envoyant, avant l’âge, à l’école

d’artillerie et au régiment de la Fère.

Ses biographes ici ne disent rien. Mais, par le peu qu’on sait, on voit

qu’il restait bon sujet. C’est sans doute à Auxonne, à la mort de son

père, qu’il hérita de sa pension (jusqu’en 1791, jusqu’à la chute de la

monarchie). Pour alléger sa mère, il avait pris son jeune frère Louis et

le logeait dans un petit cabinet. Un jour, il apprend que les prêtres

effrayés veulent cacher leurs ornements d’église. Il leur offre le

cabinet de Louis. Quelqu’un dit en riant: «Vous direz donc la

messe?--Pourquoi pas? Je puis vous la dire tout entière.»

Il resta toute va vie attaché au catholicisme, comme religion de

l’autorité[33]. Il y avait du goût. Il disait à Erfurt que, jeune

officier, il avait étudié l’_Histoire de l’Église gallicane_, y puisant

les principes de tyrannie royale qui soumettaient au trône l’autel même,

et qui firent enfermer le pape par cet excellent catholique.

[33] «Il savait à quel point la religion soutient la royauté» dit

madame de Rémusat. J’aurai plus d’une occasion de montrer combien

ses jugements sur Bonaparte, concordent avec ceux de M. Michelet qui

n’a point connu son livre. Mais tous deux ont vécu dans ce temps, et

dans des situations différentes ont pu le bien connaître. A. M.

En même temps, comme tous les jeunes gens d’alors, il lisait fort

Rousseau. Étrange pêle-mêle, propre à mettre le chaos dans cet esprit

désordonné. De là une torture morale, tant qu’il était sincère et

voulait s’accorder avec lui-même. A quinze ans, il avait eu l’idée de se

tuer, comme Rousseau «pour fuir ce monde méchant, pervers», qui n’était

pas digne de lui.

CHAPITRE IV

DE ROYALISTE IL DEVIENT MARATISTE.

Les biographes de Napoléon, les compilateurs de ses lettres, nous le

cachent soigneusement de seize ans à vingt-quatre. On parle un peu de

son enfance, mais point de son adolescence. Cet âge le plus libre et le

plus franc de l’homme où l’élan des passions empêche le plus dissimulé

de tromper et de se cacher, on croit prudent de le laisser dans l’ombre.

Le peu que nous en savons, c’est par voie indirecte, et d’ailleurs

tellement scindé, que ces faits isolés par cela même restent obscurs. Eh

bien, moi, au total, dans cette divination, je crois voir que ce jeune

homme, orageux, volcanique d’apparence, fut au total ce qu’on appelle

_un excellent sujet_, c’est-à-dire de bonne heure nullement obstiné dans

les principes, mais sagement mobile, élastique, déterminé à monter à

tout prix. Jamais homme de son âge n’eut, en si peu d’années, de tels

changements, si subits et à vue, qui étonnent. Cette mobilité de

mouvement ajoute à l’obscurité. A l’œil qui le suit de près, il va,

vient sous la terre, il reparaît glissant et déroute l’observateur.

Cela est d’autant plus facile que, de 89 à 91, les nuances les plus

générales, celles des constitutionnels, Feuillants, Fayettistes, étaient

assez indécises pour que l’on pût éluder et ruser, et se faire tour à

tour de différents partis. La pension qu’il tenait du roi, l’accueil de

la société noble de Valence, où il était en garnison ne l’empêchèrent

pas de se faire du club des _Amis de la Constitution_ (plus tard les

Jacobins). Cependant la cour, qui le favorisait comme _bon Corse_ et

loyal sujet, l’avait nommé capitaine en second. Il ne l’apprit qu’en

Corse, où il était allé voir sa famille. A ce moment, comme partout, on

y créait des _gardes constitutionnelles_ que la cour recrutait, de

Vendéens (comme la Rochejacquelein), ou de _bravi_, comme Murat, etc.

Pour s’assurer la place de commandant qui vaquait, il eut l’audace

d’enlever et de mettre chez lui le commissaire envoyé par l’Assemblée

pour surveiller l’élection. Par cette place, il sacrifiait son grade en

France, mais se désignait fortement aux faveurs de la cour. Louis XVI,

en effet, fut si content de lui que, non seulement il lui rendit son

grade (voy. Libri); mais il le nomma un an d’avance capitaine

d’artillerie (pour le mois d’août 93 que le roi ne devait pas voir,

puisqu’il périt le 21 janvier). Nul doute qu’alors il ne fût un chaud

royaliste, car se trouvant à Paris chez son camarade Bourrienne et

regardant par la fenêtre le peuple qui se portait chez le roi, Bonaparte

fut ému de la Passion de Louis XVI, et dit à peu près comme Clovis pour

la Passion de Jésus: «Oh! si j’étais là avec les miens pour mettre en

fuite cette canaille!»

C’était en juin 92. On n’était pas loin du 10 août. Bonaparte, malgré

ses démonstrations royalistes, sagement retourna à Valence attendre les

évènements. S’il revint à Paris, ce ne fut qu’en hiver pour voir la

nouvelle Assemblée, qui comptait parmi ses membres le Corse Salicetti,

bon jacobin.

Pendant ce temps, ses biographes nous le montrent à Valence étudiant

l’histoire des conciles, en faisant avec la fille d’une dame noble une

plate idylle qui rappelle les _Confessions_ et la jolie scène du

cerisier. Par bonheur, nous avons d’autres documents; nous allons aider

leur mémoire.

Revenu à Paris, quel changement! Il se retourna vers Salicetti, lui

rappela que lui aussi était jacobin. Mais, peut-être, par malheur, au 10

août, on avait trouvé aux Tuileries la fatale nomination par laquelle le

roi, qui lui payait pension, l’avait nommé d’avance capitaine. Il était

en danger: on allait voir son rôle double. Donc, il s’accrocha fortement

à Salicetti et à sa femme, qui dut être touchée de sa situation.

Salicetti, qui, plus tard, fut jaloux, ne l’était pas alors. Il comprit

que ce jeune homme, qui avait de l’esprit, du feu, serait une admirable

recrue pour Robespierre. Il se mit en avant, le rassura. Le 9 janvier,

il lui écrivit ce qu’on préparait (la mort de Louis XVI pour le 21), en

ajoutant: «Vous pouvez ici compter entièrement sur moi; et peut-être ne

vous serai-je pas entièrement inutile.» (Voy. Libri, _Revue des Deux

Mondes_.)

Cela était affreux pour un homme tellement favorisé du roi qui l’avait

élevé lui et les siens, pensionné lui-même, et qui, dans ses derniers

actes, l’avait gradé encore. Il fallait tout d’un coup s’endurcir

cruellement le cœur. Peut-être la passion fit ce miracle, et l’influence

de madame Salicetti. Sans doute aussi le danger et la peur. Salicetti

fut admirable pour lui. Non seulement on lui conserva le bienfait de

Louis XVI, le grade de capitaine, mais on le mit en activité. L’homme de

Robespierre, Couthon, allait faire le siège de Lyon, avec des foules

populaires. On avait peu de militaires, surtout pour l’artillerie. On

envoya le nouveau capitaine, qui, pour son coup d’essai, dut tirer sur

les royalistes, avec qui il était la veille.

Jamais les bonapartistes, dans leurs innombrables livres, n’ont parlé de

cela. Et c’est lui, c’est Bonaparte qui, dans ses Mémoires militaires

dit: «J’étais au siège de Lyon.»

Ce siège commencé par Couthon, c’est-à-dire par Robespierre même, lui

fut ôté par l’Assemblée, et confié à Collot d’Herbois. Robespierre y

gardait Salicetti, son homme, qui, suspecté, à son tour, se fit envoyer

avec Bonaparte au siège de Toulon.

Bonaparte avait eu l’avantage de voir au siège de Lyon les deux partis,

robespierriste et maratiste. Il sut que les deux députés principaux qui

étaient à Toulon, Fréron, Barras, étaient, comme l’Assemblée même, peu

favorables à Robespierre. Ils s’intitulaient maratistes, nom sous lequel

se cachaient alors les amis de Danton. Cela le décida. Sans se souvenir

des robespierristes, qui l’avaient sauvé, il s’intitula maratiste, et

s’arrêta en route pour faire une brochure qui lui conciliât ses nouveaux

protecteurs, Barras, Fréron. Comme leur saint était Marat, dans la

brochure, Marat est l’homme raisonnable, l’homme sensible. Cela le

présenta très bien à Barras, qui dit dans ses Mémoires l’effet favorable

qu’eut sur lui cette petite figure jaune et convulsive. Il crut voir

Marat même. «Comment, dit-il, n’aurai-je pas aimé Bonaparte? Il

ressemblait tant à Marat, que j’avais adoré[34]!»

[34] Cette ressemblance de Bonaparte jeune avec Marat, et le caractère

mauresque de sa physionomie d’alors, s’expliqueraient fort bien si,

comme le croit G. Sand (_Voyage à Majorque_) les Bonaparte étaient

originairement de cette île. Le père de Marat ou _Mara_, était un

Espagnol, longtemps réfugié en Sardaigne, qui alla s’établir en

Suisse, épousa une Neufchâteloise, dont il eut le célèbre Marat.

Dans les Mémoires militaires, et dans les lettres (la plupart suspectes

que l’on trouve en tête du recueil officiel de la correspondance),

beaucoup d’événements du siège sont omis ou défigurés. Il y prend par

inadvertance un ton absolu, impératif, qu’un si petit garçon ne pouvait

avoir alors. Il tait parfaitement la grande part qu’y eut Masséna. Il se

moque des représentants ses patrons et protecteurs. Il fait dire au

vieux Dugommier, le vieillard héroïque, ce mot ridicule: «Je suis

perdu!» Enfin il cache la vraie cause du succès. On manquait de canons à

longue portée. Lui qui venait du siège de Lyon, dit qu’on en avait

laissé devant cette ville qui pouvaient descendre le Rhône. De là le

succès.

Après Toulon, on l’envoya avec Salicetti en Corse, contre son maître

Paoli et les Anglais. Mais il n’y put rien faire et se réfugia à l’armée

d’Italie. Les maratistes ou dantonistes, Fréron, Barras, n’y étaient

plus. Elle était sous Robespierre jeune, Bonaparte, sans hésiter, se fit

robespierriste et jacobin.

L’homme principal de l’armée était l’illustre Masséna[35]. Ce grand

soldat, le premier du monde pour cette guerre des montagnes où il était

né, n’avait pourtant pas les arts de ruse que voulait la situation. La

difficulté qui arrêtait était la neutralité de Gênes et la crainte de la

violer en passant sur son territoire pour joindre l’armée ennemie. Ni

les représentants ni le comité de salut public ne savaient comment s’y

prendre. Le banquier Haller, qui devint un ami de Bonaparte et plus tard

son homme en Italie pour la spoliation de Rome en 99, donna un

expédient: ce fut de proposer la fourniture des vivres de l’armée aux

négociants mêmes de Gênes: cette spéculation lucrative tenta les Génois

et leur fit fermer les yeux sur la violation de leur territoire.

Bonaparte, ainsi piloté par Haller et Salicetti, plut à Robespierre

jeune autant qu’il avait plu l’autre année à Barras.

[35] Napoléon ne le compte pas; il dit: «Tout était à faire dans cette

armée, les choses et les hommes» (Mém. de madame de Rémusat, t. I,

p. 271). A. M.

Il ne travaillait qu’avec lui, et le jeune homme se trouvait, en

réalité, général en chef. L’idée fort simple qui venait à tout le monde,

c’était de quitter ces montagnes pelées de Gênes, d’entrer dans la riche

Italie et de s’y faire nourrir. Mais pour cela, il eût fallu réunir deux

armées. Robespierre s’en faisait scrupule, et, loin de là, il affaiblit

encore l’armée d’Italie de dix mille hommes, qu’il envoya au Rhin. Donc,

on dut se borner. On attaqua Oneille sur la côte, entreprise facile dont

on chargea le favori Bonaparte, tandis que, à travers les neiges (au 10

Mars), on envoyait Masséna aux montagnes.

Masséna échoua, n’étant pas appuyé par ses colonnes latérales, qui ne

purent le rejoindre. Bonaparte, au contraire, en plaine eut un succès

facile qu’on fit beaucoup valoir. Ainsi tout allait bien pour lui, et il

était dans une telle faveur, que le frère de Robespierre lui proposait,

dit-on, la place du commandant de Paris, Henriot, qu’on pouvait appeler

général de la guillotine.

Cette si grande faveur l’affranchissait du patronage de son ami

Salicetti, qui s’avisait aussi, dit-on, d’être enfin jaloux des bontés

de sa femme pour Bonaparte. Il appuya un moment une dénonciation de

Marseille contre lui, mais n’insista pas pour qu’il fût envoyé à Paris.

Bonaparte resta à l’armée, et dans le bon renom d’être un excellent

Jacobin.

Titre fort dangereux dans le cataclysme du 9 thermidor. Mais de même

qu’il s’était lavé en 93 de la protection du roi, il renia fort et ferme

en 94 ses protecteurs, les Robespierre, s’excusa de cette amitié.

CHAPITRE V

MISÈRES.--INTRIGUES AVANT ET APRÈS VENDÉMIAIRE.

Il revint à Paris, mais aux premiers six mois, il dut faire la taupe, se

laisser oublier, ne pas trop montrer un protégé des Robespierre. Alors

il ne voyait que des artistes bienveillants, bienfaisants, comme Talma,

qui l’aidaient quelque peu. Il jetait un œil d’envie sur l’heureuse

situation de son frère Joseph, bien marié et qu’il voulut attirer à

Paris avec ses capitaux. Souvent il lui propose de lui acheter une

terre, ou bien de spéculer ensemble, comme beaucoup faisaient, au moins

comme principaux locataires pour sous-louer des hôtels, des maisons.

A cette époque, ne pouvant jouer un rôle public, il commençait à se

faufiler chez certains financiers, aimables et charitables, qui ont été

plus tard les principaux instruments de sa fortune.

En 95, plus hardi, il commença d’assiéger les bureaux. M. de Reinhard

m’a conté qu’étant alors chef de bureau au comité du salut public, il

vit parmi la foule des solliciteurs cette figure fantasmagorique. Il y

fit d’abord peu d’attention, mais elle lui revint, et lui resta trois

jours devant les yeux.

La guerre était alors aux mains du girondin Aubry, qui se défiait, non

sans raison, de l’ami des Robespierre; il lui offrit de le placer en

Vendée sous la main du général Hoche, qui eût pu contenir un si

dangereux intrigant. (Voir Savary, t. V, p. 227, août 95).

Il refusa, ne voulant pas faire la guerre aux royalistes, qui peu à peu

revenaient sur l’eau.

La manière cynique dont il entra chez madame Tallien indique assez

l’effronterie et l’adresse italiennes du personnage. Il se présenta

comme un officier destitué, déguenillé, qui même, disait-il, n’avait pas

de culotte. La loi avait accordé du drap pour en faire, mais seulement

aux officiers en activité, et nullement aux officiers réformés comme

Bonaparte. Madame Tallien rit, appuya la demande.

Bonaparte, ayant des culottes, se faufila dans les salons, surtout chez

madame Tallien, salon mixte, où peu à peu dominaient les aristocrates.

L’ex-jacobin s’y faisait souffrir par certaines bouffonneries auxquelles

son air lugubre, avec son baragouinage italien, donnait un effet

irrésistible. Cela lui permettait de jouer encore un double jeu. Dans

telle lettre, il est patriote et parle de _la belle victoire de

Quiberon_. Mais chez madame Tallien il joue un autre personnage. Un jour

qu’il y faisait le sorcier et disait à chacun sa bonne aventure sur

l’inspection des mains, il voit entrer le vainqueur même de Quiberon,

Hoche, qui ne savait pas combien ce salon était changé, et qui, à

l’étourdie, se trouva fourvoyé parmi ces royalistes. Le sorcier vit la

situation et le succès qu’il pouvait avoir s’il usait de son rôle pour

insulter Hoche sans qu’il pût se fâcher. Il dit en lui regardant les

mains: «Pour vous, général, vous mourrez dans votre lit.» Parole à deux

tranchants: _insultante_ pour le militaire, mais à qui la ténébreuse

figure du bouffon donnait un sens _sinistre_. Les royalistes rirent,

espérant dans la prophétie; on sait que quatre fois ils tentèrent de

l’assassiner.

Le succès fut complet. Le Jacobin fut réhabilité. Et, dès-lors, comme

homme modéré, ou plutôt incolore, il rentra dans le monde des _honnêtes

gens_, put parvenir à tout.

Il s’était déjà glissé «à quatre pattes» au bureau topographique du

comité de salut public, dans la section des plans, où le mit un officier

girondin, Doulcet de Pontécoulant. Il s’y introduisit par un roman qui

n’inquiétait personne: il offrait de s’éloigner, d’aller à

Constantinople pour former l’artillerie des Turcs. Une fois au bureau,

il ne parla plus des Turcs, mais de l’Italie, apporta coup sur coup, des

plans de campagnes merveilleux. Il y parle comme d’une chose simple, non

seulement de prendre le Piémont, le Milanais, mais toute l’Italie, y

compris Rome et Naples, et plus que l’Italie, de passer les Alpes,

d’aller à Vienne. Ces romans plurent fort à Carnot, qui, comme on sait,

était poète, crédule, et, sous forme mathématique, homme d’imagination.

Bonaparte qui, comme on verra, dans sa campagne de 95, n’alla ni à Rome

ni à Vienne, le leurra avec ces grands mots. Il en abuse par des

menteries grotesques jusqu’à parler d’un équipage de ponts qu’il aurait

commandé en 94, dans sa petite campagne de Gênes, pour passer le Pô, le

Mincio, etc. Mais il allait si vite dans sa pétulante ambition,

qu’écrivant à son frère, au lieu de dire qu’il est protégé de Carnot, il

dit: «Ils ne veulent plus me laisser aller en Turquie. Je suis attaché à

ce bureau, _à la place de Carnot_.» (Voir sa corresp. 4 fructidor an

III, et les Mémoires de Pontécoulant.)

Sorcier, prophète, visionnaire, nullement pris encore au sérieux, il

agissait, sans qu’on s’en défiât, par certaines adresses sur le terrain

des intérêts présents.

* * * * *

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 20 / 24 段