monde, il ne l’est pas moins d’observer comment le grand thaumaturge,
l’habile prestidigitateur qui fit ces miracles d’illusion et
d’aveuglement, fut préparé à son étonnante carrière.--Adieu science,
idées, nation, adieu Patrie!... tout cela est ajourné. Je vais
m’occuper... d’un homme.
TROISIÈME PARTIE
ORIGINE ET COMMENCEMENT DE BONAPARTE
CHAPITRE PREMIER
MADAME LÆTITIA.--LA CORSE.--PAOLI.
Je ne connais que deux portraits fidèles de Napoléon. L’un est le petit
buste d’Houdon (1800), sauvage, obscur et ténébreux, qui semble une
sinistre énigme. L’autre est un tableau qui le représente en pied dans
son cabinet (1810?). C’est une œuvre de David qui, dit-on, y mit deux
ans, et s’y montra consciencieux, courageux, sans souci de plaire, ne
songeant qu’à la vérité. Tellement que le graveur (Grignon) n’a pas osé
le suivre en certains détails, où la vérité contrariait la tradition.
David l’a fait comme il fut toujours, sans cils, ni sourcils; peu de
cheveux, d’un châtain douteux qui, dans sa jeunesse, paraissaient noirs,
à force de pommade. Les yeux gris, comme une vitre de verre où l’on ne
voit rien. Enfin une impersonnalité complète, obscure, et qui semble
fantasmagorique.
Il est gras, et cependant on distingue le trait qu’il eut en naissant,
et qu’il tenait de sa mère, les pommettes des joues très saillantes,
comme ont les Corses et les Sardes. Il dit lui-même qu’en tout il lui
ressemblait, et tenait tout d’elle. Dans sa jeunesse, il en était
l’image amoindrie, rétrécie. Si l’on met celle de sa mère à côté, il en
semble une contrefaçon desséchée, comme si la maladie héréditaire de la
famille, le cancer de l’estomac, l’eût déjà rongé en dedans.
Au contraire, madame Lætitia, dans ses portraits italiens, comme celui
que j’ai sous les yeux, est une beauté grandiose. Elle est d’un tragique
mystérieux, indéfinissable. On n’en peut détacher ses yeux. La bouche
est dédaigneuse, haineuse, toute pleine du miel amer que l’on ne trouve
qu’en Corse. Les yeux noirs et fixes, tout grands ouverts, n’en sont pas
moins énigmatiques. S’ils regardent, c’est en dedans, leur rêve ou leur
passion. Cela lui donne l’air bizarre d’une diseuse de bonne aventure,
ou d’une sibylle mauresque, descendue des Carthaginois ou Sarrasins,
dont les tombes se trouvent près d’Ajaccio, et dont la postérité existe
dans le Niolo. Elle a l’air sombre d’une prophétesse de malheurs, ou de
ces _voceratrices_ qui suivent les enterrements, non pas avec des
pleurs, mais plutôt avec des accès de vengeance.
La _vendetta_ est la religion du pays, sa grande pensée. C’est chose
originale, unique, qu’il existe un peuple qui ait mis là son âme, qui
n’ait d’autre poésie que la mort. Dans les recueils de Fée et de
Tomaseo, on peut voir ces chants de pleureuses, moins lugubres que
menaçants, et qui, le plus souvent dénoncent la vengeance, vengeance
implacable, éternelle. Les femmes sont les gardiennes fidèles de cette
pensée qu’on cultive comme un trésor de famille. Elles serrent les
vêtements sanglants de l’assassiné. Souvent l’homme s’en va, fuit au
désert, couche sous une pierre, pour saisir l’occasion. L’attrait de
cette chasse à l’homme, d’une vie de surprises et d’embûches, est tel
que la Corse ne peut s’en guérir. (V. Mérimée, Fée, 1845, etc.)
Du reste, si les Corses sont insociables, la faute en est surtout à la
nature, aux gorges profondes qui divisent leurs montagnes neigeuses sans
communication pendant une partie de l’année. Élevez-vous au centre, au
Monte-Rotundo, vous voyez un théâtre immense où les autres montagnes
forment autour des chaînes circulaires, unies entre elles par des
branches transversales qui constituent un réseau continu (v. Miot, Fée,
etc.). Les cours d’eau sont ailleurs des communications, et ici des
obstacles, roulant, en été même, par la fonte des neiges, de sauvages
torrents. Ce n’est pas l’eau qui manque, mais la terre, qu’ils ont
souvent emportée. Beaucoup de montagnes sont absolument chauves. Ajoutez
à cela des vents terribles, qui, comme sur le Rhône, troublent souvent
l’esprit.
Le Corse cultive peu. Retiré aux hauteurs sous ses châtaigniers, il vit
solitaire, et, s’il pouvait, vivrait caché. La campagne, le jour, semble
déserte. Le soir, les hauteurs s’illuminent, et l’on voit les villages
peu accessibles qui surplombent. Vie furtive d’oiseaux de nuit. Des
incendies fortuits mettent le feu à leurs bois résineux. Ainsi alternent
les ravages de la flamme et des torrents sur cette terre souvent
dévastée.
Le Corse est un être nocturne. Les voyageurs sont souvent frappés, comme
M. Fée et autres, de voir leurs guides s’éveiller, se lever à minuit.
Toute l’histoire du pays est une nuit entremêlée d’éclairs,
d’assassinats et de faits héroïques. Les peuples mercantiles,
Carthaginois, Génois, qui l’ont cruellement torturé, arrachant ses
vignes, ses oliviers, lui défendant le commerce, l’ont maintenu à un
état qui fait et horreur et admiration. Cette barbarie, loin de
diminuer, augmenta dans les temps modernes, lorsque la grande Gênes
n’eut plus son empire maritime d’Orient, fut refoulée sur elle-même et
sur la nudité de ses montagnes chauves. Sa maigreur retomba sur la Corse
plus maigre. Ce fut l’histoire d’Ugolin, l’infernal supplice où ce damné
use ses dents sur un crâne. La Corse ne donnait rien, sauf un fruit
atroce, la vengeance et l’assassinat. Les juges étiques et ruinés qu’on
envoyait en Corse apprirent à exploiter ce fruit, vendant l’impunité,
autorisant le crime.
Ainsi quand toute l’Europe s’adoucissait, la Corse, aigrie, reculait
dans les âges et se faisait barbare. Ses maîtres, les Génois, habitués
aux guerres turques, l’obligèrent par le désespoir d’égaler l’héroïsme
des Klephtes, ou même, remontant plus haut, de nous représenter
l’histoire terrible des juges d’Israël, des vengeurs du peuple de Dieu.
Rien n’y ressemble plus que l’histoire de Sampieri et d’autres
défenseurs de la liberté corse.
Une chose remarquable, c’est que la Corse, africaine comme Malte,
n’appela jamais à son secours les Italiens, mais toujours la France
(sous Charles VI, Henri II, Louis XV). La France eut sa garde corse, et
souvent éleva certains Corses très haut, mais ne fit rien pour le peuple
lui-même, qui toujours criait. Je ne connais en aucune langue rien de
plus touchant que l’appel de ses magistrats républicains à l’égoïste
Louis XV, et rien de plus sèchement prêtre, indifférent et froidement
atroce que les réponses du cardinal Fleury.
Délaissés par nous, ils imaginèrent de se donner un sauveur français.
Ils nommèrent roi un certain Théodore, par sa mère Liégeois, donc
Français; il avait été page de la duchesse d’Orléans. Il échoua, et,
poursuivi, réfugié à Londres, il vendit aux Anglais sa couronne idéale.
Alors, ce peuple infortuné, remontant toujours aux âges lointains, eut
l’idée religieuse, mythologique, d’avoir, de son sein, un messie. De ses
deux magistrats, le brave Giafferi, le doux et éloquent Hippolyte
Paoli--le second avait deux enfants: l’aîné, vaillant, sauvage,
illuminé. De bonne heure, cet aîné dit à son père, à tous: «L’Élu sera
mon frère Pascal. C’est un ange de Dieu!»
Le père bénit l’enfant. Dans les vicissitudes de sa vie orageuse, il le
tenait à Naples et la faisait étudier. Dans cette grande Grèce
d’autrefois, il y avait alors une jeunesse admirable, éprise de la
France, de lumière et de liberté. Plusieurs vécurent assez pour être des
martyrs de 99. Mais ce qui soutenait encore plus cet enfant, ce qui le
maintint haut, c’étaient sans doute les lettres de son père, les
sanglantes nouvelles qu’il recevait de la Corse, tant de malheurs que le
futur libérateur apprenait, voyait presque du rivage italien. A l’âge de
trente ans, il fut appelé par son frère, élu, proclamé le premier
magistrat de l’île (1755). Mais comment ces Barbares verraient-ils cet
homme de paix? Ce qui montre combien ce peuple valait mieux que ses
actes même, c’est qu’il sentit ce doux génie. Et il n’y eut pas besoin
pour cela de l’appareil des machines religieuses. Paoli, ému d’un si
grand rôle, Paoli eut parfois des songes et rêva l’avenir. Mais jamais
il ne parla à ses croyants d’autre langage que celui de la raison. Il
était plein de bon sens, et ne proposait rien que des choses possibles.
Il n’essaya pas de supprimer la _vendetta_, mais l’adoucit, la limita.
Sa conduite avec le clergé fut un miracle d’habileté, et les Corses
eurent la sagesse de lui obéir en tout. Il se servit de Rome pour
chasser les évêques (Génois de cœur). Puis se brouilla avec Rome en
voulant soumettre à la loi les justices ecclésiastiques. Le peuple le
soutint contre l’excommunication même.
C’est vers ce temps que Rousseau eut connaissance de Paoli, et dit (au
_Contrat social_): «Il est encore en Europe un peuple capable de
législation, l’île de Corse. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette
petite île étonnera l’Europe.»
Prophétie qui saisit les imaginations, les cœurs. Mais, peu après, Louis
XV l’acheta des Génois, trahit un peuple confiant qui l’avait cru son
protecteur et espérait en lui.
Paoli osa résister; il eut quelque succès, mais ne fut pas aidé, comme
il le croyait, des Anglais. Le singulier, c’est que l’armée française,
ses officiers étaient eux-mêmes pour la Corse. Marbeuf, Dumouriez,
Mirabeau, l’aimaient, admiraient Paoli; Dumouriez fit un plan pour
délivrer l’île.
Cependant Paoli, réfugié à Londres, semblait déchu de son grand rôle de
rédempteur. Qui oserait le prendre? La prophétie restait et devait
s’accomplir.
Les Bonaparte semblent l’avoir placée sur l’avenir d’un enfant conçu et
né justement à l’époque où la Corse parut pour toujours soumise à la
France[31].
[31] De tous les livres que j’ai lus sur la Corse, le plus curieux
certainement est celui de l’Écossais Boswell. Il déclare que la vue
de ce peuple et de son héros Paoli produisit en lui une révolution
morale, lui donna une plus haute idée de la nature humaine et lui
inspira les plus nobles résolutions. Cet Écossais que les highlands
rendaient d’avance sympathique à ces montagnards insulaires, prit la
résolution d’aller voir Rousseau et la Corse. Fut-il appuyé dans ce
voyage par le ministère anglais, qui eut toujours quelque vue sur
cette île? Cela se peut. Mais qui lira son livre intéressant, ne
doutera pas qu’il n’ait porté dans ce voyage une spontanéité sincère
et très vive. Il fut saisi et subjugué par Paoli, le héros de la
Corse. Il en parle avec vénération, avec amour, si naïvement et si
bien, qu’il fait passer son impression dans l’âme du lecteur. Non,
on n’invente pas ainsi. C’est une harmonie si conséquente et si
naturelle, que ce portrait doit ressembler. Washington, tout au
plus, put donner l’idée d’un tel équilibre. Boswell vit un homme
grand, bien fait, dont tous les mouvements étaient nobles, d’une
physionomie douce et ouverte, grand observateur, mais poli et
réservé. Dans sa simplicité on sentait le héros, et on le croyait
volontiers, quand il disait: «Je n’ai jamais eu un moment de
défiance, de découragement.» Et encore: «J’ai toujours ferme devant
les yeux une grande pensée.» Cette élévation, cette douceur
inaltérable au milieu de tant de passions, d’une si grande barbarie,
sur la terre de l’assassinat, était un vrai miracle. L’Écossais fut
terrassé d’admiration. Toute passion humaine (même l’amour
individuel) semblait être retirée de cette grande âme devant l’amour
du bien public. Il disait: «J’ai trouvé la petite morte, comme
l’enfant de l’histoire du prophète Élie, et je me suis étendu dessus
pour la ranimer.» Sa douceur magnanime était incroyable, jusqu’à
parler équitablement des tyrans même de la Corse, de la gloire des
anciens Génois.
CHAPITRE II
LES BONAPARTE.--LEUR POSITION DOUBLE.--L’ENFANT DE LA PROPHÉTIE.
La passion italienne, en tous les temps, c’est l’inconnu du sort, la
loterie, les chances de la Bonne Aventure (_Bonus Eventus_). Tout
l’Olympe roman peut se réduire à cette divinité, qui eut des milliers de
temples: _Sors_, _Fors_, _Fortuna_. Il en fut de même au moyen âge,
lorsque la ruine du parti impérial ou gibelin remit tout au hasard, et
qu’enfin pour deux siècles dominèrent partout les soldats de louage, ces
bandes de _condottieri_ où l’on pouvait s’engager pour un mois
seulement, et qui pourtant parvinrent à d’étranges fortunes, plus que
royales, comme celles des Sforza. Ces noms de _sforza_, _braccio_,
_forte braccio_, caractérisent l’époque. Mais les variétés du sort
firent souvent préférer le nom même de la réussite et du sort triomphant
(Bonus Eventus), du gros lot, de la Bonne Part, _Buona Parte_.
Ce nom du joueur heureux, de l’_enfant gâté de la fortune_, est souvent
donné d’avance à celui qui naît, comme augure d’avenir, bonne chance qui
l’accompagnera dans la vie. La mère qui le lui donne y ajoute souvent
des sobriquets flatteurs: bonaparte, _de bon sembiante_, d’heureuse
figure. Ou de grand espoir, _Boni sperio_; ou de bon partage, _Boni
spartio_. Ce sera le favori de la fortune. Qu’il le mérite ou non, il
aura le gros lot.
Les sobriquets sont communs en Italie, et remplacent les noms de
famille. Ce qui augmentait souvent la confusion, c’est que, si on avait
épousé une fille d’une famille riche, illustre, on donnait souvent à
l’enfant le nom de sa mère, dans l’espoir qu’un jour il pourrait hériter
de quelque parent maternel.
A ces confusions ajoutez celles que permettaient l’orthographe et
l’écriture italienne d’alors. L’auteur anonyme de la généalogie de San
Miniato avoue qu’au XIIIe, XIVe siècle, on confond un inconnu Jérôme
Bonaparte, avec un homme qui marqua fort, Giovani Bonapace, qui, vers
1300, fut garant de la paix entre les guelfes et les gibelins.
On voit que, dans cette écriture _parte_ et _pace_ s’échangeait l’un
pour l’autre. On disait indifféremment _bona pace_ et _bona parte_.
Ces confusions diminuèrent au XVIe siècle, lorsque le chaos des
condottieri passa, et que le monde se fixa. _Bonaparte_, nom alors plus
rare, _devient le nom propre_ de quelques familles obscures.
Mais cette obscurité n’embarrasse pas les généalogistes. Leurs
Bonapartes étaient modestes, disent-ils, s’éloignaient de la guerre, et
préféraient les professions de scribes (prêtres, notaires, petits juges
ou podestats). Professions où l’on peut s’enrichir, ayant la
connaissance des affaires, des familles et des fortunes. Ils allèrent à
Gênes, et en Corse, où ils n’occupèrent que des charges fort
secondaires. Mais dans cette île sauvage, personne ne pouvait les
contredire, s’ils disaient qu’ils étaient parents de tant d’autres
Bonapartes, plus distingués, de l’Italie (de Sarzana, Trévise ou
Florence).
Le père de Napoléon, venu de Corse pour étudier le droit à l’université
de Pise, odorait ces Bonapartes pour s’en faire honneur (ou profit?). Il
apprit qu’à San Miniato, près de Florence, il y en avait un, assez
riche, un vieux chanoine, crédule, et fort pieux.
Ce bonhomme avait la marotte de se croire petit neveu d’un saint. Et il
l’était réellement d’un capucin, mort en 1600. Mais il s’efforçait de
confondre ce capucin avec un saint du moyen âge, un moine célèbre de
Bologne (mort en 1300). Le jeune Corse n’avait point de papiers (ils
avaient tous péri dans les incendies de l’île). Mais, avec une mémoire
heureuse, il pouvait les refaire. Et il trouva, en effet, que sa famille
apparentée à une foule de Bonapartes, du moyen âge, l’était aussi du
saint Bolonais, et que par conséquent il était cousin du vieux chanoine.
Celui-ci fut ravi de ces nouvelles preuves qui lui venaient à l’appui de
son système.
Il goûta si bien le bon jeune homme qui les lui apportait, qu’il le fit
reconnaître comme parent à un avocat de sa ville, qui s’appelait aussi
Buona Parte, et qui n’avait pas d’héritier. Le chanoine vécut longtemps,
et ne donna rien aux Bonaparte que des certificats qui les firent nobles
et originaires de Florence.
Charles Bonaparte végéta toute sa vie. Fils, petit-fils de notaires et
petits employés de Gênes, très variables de partis, il avait une belle
maison et du goût pour le faste. Nulle fortune. Il écrivait volontiers,
comme font tant d’avocats sans cause en Italie. Tous les Bonaparte ont
été d’infatigables scribes. Ce qui probablement l’aidait à vivre, c’est
qu’il avait des oncles, assez bien dotés dans l’Église. Tout cela
éblouit la belle des belles; Lætitia Ramolino, originaire de la pauvre
ville de Sartène, fut sans doute charmée de s’établir dans la grande
ville d’Ajaccio, qui avait alors déjà 4000 âmes. Elle était ambitieuse.
Sa mère, très belle aussi, avait eu l’adresse de se faire épouser en
secondes noces par un Suisse, Fesch, banquier de Bâle, le frère du
cardinal, de sorte que, des deux côtés, le jeune ménage avait des oncles
prêtres, était apparenté, patronné dans l’Église.
Ajaccio était le Versailles de la Corse. Il y avait là une espèce de
cour, celle du commandant français, fort aimable, M. de Marbeuf. M. de
Choiseul, voulant amadouer les Corses, les éloigner de Paoli, avait
nommé commandant cet homme agréable, ce gentilhomme qui, comme franc
Breton, inspirait confiance. Il était fort poli, et d’une politesse
affectueuse, nous dit Boswell, qu’il reçut à merveille et qu’il soigna
malade. Il était philanthrope, et comme tel, s’occupait de la nourriture
des pauvres. On commençait à propager la pomme de terre, alors fort à la
mode, ainsi que les livres de Rousseau, qui parurent tous à ce moment.
Il arriva à M. de Marbeuf ce que plusieurs de nos officiers français
avaient éprouvé; c’est qu’oubliant son rôle, il fut pris à son propre
piège, devint Corse lui-même, amoureux du peuple et de l’île.
Il n’était pas marié, mais fort sensible aux femmes, galant, à plus de
cinquante ans. Il accueillait à merveille la belle société de la ville,
dans ses jolis jardins, dont la création l’occupait fort. C’était une
mode anglaise. Et plus tard, il fit à Paris un jardin qui est resté
célèbre, et qui portait son nom (dans les Champs-Élysées). La perle de
cette société était Lætitia, madame Bonaparte. Marbeuf était devenu
l’ami, le protecteur de son mari. En cela il s’était souvenu de M. de
Maillebois, le premier conquérant de l’île. Maillebois avait dû aux
femmes une partie de son succès. Il s’était logé à Ajaccio, chez une
dame dont la famille était à Sartène, et par elle il savait tout ce qui
se passait dans les cantons les plus sauvages. Or il se trouvait
justement que madame Bonaparte venait des Ramolino de Sartène. Marbeuf
imita Maillebois, fut assidu chez elle. Il est certain que les femmes
corses, sérieuses autant qu’ambitieuses et vindicatives, sont les vraies
reines du pays. Celle-ci accepta volontiers un courtisan si mûr qui eût
pu être le père de son mari.
Les choses allaient ainsi, lorsqu’un matin Marbeuf et tous apprennent la
grande trahison: _la Corse achetée par Versailles_, la fourberie par
laquelle jusqu’à ce jour Choiseul a tranquillisé Paoli.
Coup accablant. Et cependant les liens étaient si forts que nos soldats
et les Corses s’avertissaient avant de s’attaquer. Les Corses, au lieu
de tirer, souvent se contentaient d’incendier les makis.
Les Bonaparte, si bien avec Marbeuf, n’avaient nulle raison de s’enfuir.
Au contraire, quand il eut, dit-on, une légère blessure, il se fit
soigner dans leur maison.
Mais lorsqu’un moment Paoli eut le dessus sur les nôtres, et que les
patriotes corses partaient pour aller le rejoindre, les Bonaparte ne
voulurent pas rester seuls et se désigner aux _vendette_ comme amis de
la France. Ils partirent. Madame Bonaparte, outre son petit Joseph,
qu’elle traînait, était enceinte depuis le mois d’octobre 68, et devait
accoucher au milieu d’août 69 (de Napoléon). Que de cruelles
alternatives! En neuf mois, la fortune changea trois fois! Ajoutez de
romanesques accidents. Traversant à cheval un torrent, elle faillit se
noyer. De là sans doute l’agitation convulsive de l’enfant si différent
de tous ses frères.
Beaucoup de gens en Corse, zélés bonapartistes, veulent le faire
Français et fils de M. de Marbeuf. Mais rien en lui, ni le caractère, ni
la figure n’autorise à le croire. Il fut tout de sa mère, qui l’éleva et
semble avoir en lui incarné tous ses songes.
Il naquit dans des circonstances cruelles, et violemment
contradictoires, dans les orages de sa mère. M. de Marbeuf, cet hôte et
cet ami, était obligé de poursuivre et de fusiller les amis de son père,
les meilleurs patriotes. Et il était difficile aux Bonaparte de rompre
avec Marbeuf; car lui-même était malheureux, une des victimes de
Versailles. A soixante ans, après tant de services, on lui refusait la
place de gouverneur de l’île, et on le laissait simple commandant
militaire. Mais comme commandant, le ministre le trouvait peut-être trop
débonnaire et trop lié avec les Corses. Il allait souvent à Versailles,
n’y trouvait que refus. Il était mieux à Ajaccio, où il avait des
consolations dans la maison Bonaparte. Il traîna ainsi sa vieillesse
sans récompense, ni fortune, jusqu’à ce que le roi lui constituât en
Corse un marquisat.
Son chagrin, en attendant, était probablement de voir ses amis pauvres.
Il parvint à la longue à obtenir une pension pour Charles Bonaparte,
comme partisan de la France, pension réversible à l’enfant né à point,
comme pour sceller l’union de la Corse au royaume. Napoléon avait encore
cette pension en 1791 (Libri). Comment madame Lætitia, si fière,
reçut-elle ce don du roi, qui faisait mourir leurs amis? Cet argent
ignominieux lui fit sans doute horreur comme maculé de leur sang. Plus
tard, elle devint avare[32]; mais alors, jeune et fière, elle en dut
haïr son mari! De là peut-être l’expression de sauvage dédain que
montrent ses portraits.
[32] Avare, jusqu’à compter les morceaux de sucre; elle ne prenait des
livres que dans les cabinets de lecture et fort sales. Si l’on se
permettait quelque observation, elle répondait: «Mon fils a une
_bonne_ place; mais cela peut ne pas toujours durer.» Conté à mon
père par une dame de la cour. A. M.
Marbeuf, qui, plus tard, dans son extrême vieillesse, fut le constant
protecteur de l’enfant, alors vers soixante ans, restait-il étranger à
son éducation? Je ne puis le croire. C’était le seul moyen qu’il eût
d’apaiser quelque peu la mère. Elle avait mille rêves sur cet enfant,
rêves bizarres et romanesques. Elle avait voulu accoucher sur une
tapisserie de l’Iliade. On donna à ce futur Achille une éducation
singulière pour le fils d’un procureur. Pour jouet on lui fit présent
d’un petit canon. Avec les enfants de la ville, il donnait des batailles
à ceux de la campagne. Mais sans se servir du canon. Marbeuf y avait
l’œil sans doute. En même temps, par l’habitude qu’il garda assez tard,
on peut croire que sa mère le rendait assidu aux exercices religieux.
Comment un enfant d’ailleurs _précoce_, qui ne quitta la maison qu’à dix
ans, put-il ne pas s’apercevoir du profond désaccord qui régnait entre
les caractères opposés de son père et de sa mère? Lui, vain, futile;
elle sombre, tragique, amère, hautaine. Dans une situation assez fausse,
nullement humiliée, mais orgueilleuse et chimérique. Des visées par
dessus les monts. Reine par sa parenté avec les Ornano, quasi rois dans
l’occident de l’île, elle semblait tenir de cet Ornano, gouverneur de
Gaston, qui, en assassinant Richelieu, Louis XIII, fut au moment de se
faire roi de France.
En voyant l’effigie de la mère et du fils enfant, on est consterné de ce
que le monde devait attendre de ces désespérés.
CHAPITRE III
BONAPARTE SÉMINARISTE.
A l’avènement de Louis XVI, Marbeuf, accusé par ses ennemis, attesta le
parti français et fit venir en France son fidèle Charles Bonaparte, qui
le justifia d’indulgence pour les paolistes. Il ne parvint pas à se
faire nommer gouverneur de l’île. Mais on ne put lui refuser la grâce
qu’il demandait pour son zélé défenseur, de faire élever ses enfants aux
dépens du Roi.