Dans presque toute la France, le patronage des gros propriétaires

subsistait, et si le suffrage universel ouvrait ses urnes à leurs gens

(comme dans la Constitution de 93), on allait voir, aux grandes fermes,

par exemple, de la Manche, de la basse Normandie, etc., des centaines de

valets, garçons de charrue ou meneurs de bêtes, aller au scrutin sous

_mon maître_ (comme ils disent), et voter comme un seul homme. C’est le

dégoûtant spectacle qu’on a vu en mai 1870.

Que faire, pour éliminer ces troupeaux, ces masses moutonnières? On

exigeait du citoyen qui voterait aux assemblées primaires qu’il payât

une bien faible contribution. On exigeait de l’électeur qu’il fût

propriétaire ou LOCATAIRE.

Par ce dernier mot, _locataire_, on était sûr d’avoir pour électeurs

tous les ouvriers des villes, population bien plus révolutionnaire que

les paysans.

La propriété ou la _location_ devait avoir la valeur de cent journées de

travail dans les petites localités, de deux cents dans les grandes

villes. Dans celles-ci, certainement, il n’est point de locataire qui ne

pût être électeur pour un si petit loyer.

En pratique, tout ouvrier, tout paysan quelque peu indépendant, pouvait

devenir électeur. La Constitution de l’an III appelait aux urnes _le

peuple_, ne repoussait guère que la masse des classes les plus

dépendantes, les plus dociles à l’aristocratie.

CHAPITRE XII

VENDÉMIAIRE.--BONAPARTE[28].

[28] Sur les origines de Bonaparte, sur son enfance, sa jeunesse, les

irrégularités de sa conduite, les bizarreries de son caractère, il

faut consulter l’ouvrage--désormais indispensable--du lieutenant

colonel Th. Jung, _Bonaparte et son temps_ (Deux volumes, 1880, chez

Charpentier). Ce livre très-modéré--décisif par sa modération

même--prouve à quel point le génie instinctif de M. Michelet avait

rencontré juste, à quelle profondeur il avait atteint la vérité.--A.

M.

Grand coup! Se voyant réduits à une telle minorité, les royalistes

soutinrent des choses contraires. Les uns dirent que le chiffre était

faux, et _la majorité fausse_. D’autres dirent qu’il n’importait qu’elle

fût vraie, _que la majorité ne devait pas faire la loi_; qu’il n’y avait

de loi «_que la conscience_.»

Les députations insultantes qu’on faisait à l’Assemblée la trouvaient

d’une douceur, d’une patience qui encourageait l’outrage. On alla

jusqu’à lui dire de se décimer, de se mutiler, d’arrêter tel nombre de

ses Comités. On proposait d’arrêter la Convention tout entière. A tant

de paroles emportées elle répondait par des actes. Elle réfuta le

reproche qu’on lui faisait de vouloir s’éterniser en avançant de dix

jours l’ouverture du prochain Corps législatif.

Le même jour, sans en tenir compte, la section Lepelletier accusa encore

follement la Convention de traîner, d’affamer le peuple pour

l’exaspérer. Maîtresse dans les sections qu’elle avait épurées (et

rendues presque désertes), la section Lepelletier y fit passer que, le

soir, on s’assemblerait au Théâtre-Français (Odéon).

Cette assemblée, fort peu nombreuse, montra bien que Paris n’avait pas

répondu à son appel et n’était pas avec elle.

Ce même soir, la Convention vit, au contraire, un peuple nouveau affluer

dans ses tribunes. Les patriotes qu’on disait de 89 (mais qui étaient

réellement de toute nuance) vinrent se grouper autour d’elle. Pour

unifier l’action, les Comités la remirent toute à cinq membres: Barras,

Daunou, Colombel, Letourneur, Merlin de Douai. Sur la terrasse des

Feuillants, on distribua des armes au bataillon des patriotes de 89.

Remarquable revue de tous les âges de la Révolution, les vainqueurs de

la Bastille avec les vainqueurs du 10 août, des officiers à la réforme

(de Jemmapes et de Fleurus). «Ce moment où ils reçurent les fusils, dit

Réal, ne sortira jamais de ma mémoire. J’ai toujours devant les yeux un

vieillard qui, prenant le sien, le pressa contre ses lèvres. Et il

pleurait, disant: «Je suis libre encore!»

La section Lepelletier en poussa d’horribles cris, dit: «On va tout

égorger, livrer Paris au pillage.» L’Assemblée pourtant, avant tout,

avait fait jurer aux patriotes de 89 le respect des personnes et des

propriétés. Elle ne répondait à l’insurrection, à l’appel aux armes que

par une proclamation paternelle (4 octobre, 12 vendémiaire).

Des deux côtés, il y avait une indécision remarquable[29]. Les Cinq, dès

le matin du 12, avaient ordonné d’arrêter le président et secrétaire de

la section Lepelletier. Mais personne n’exécuta l’ordre. Personne ne

voulait se compromettre pour une Assemblée contre un parti qui peut-être

se trouverait maître demain. Le général qui reçut l’ordre allégua qu’il

avait la fièvre et se mit au lit. Menou, qu’on nomma ensuite eut une

conduite déplorable, timide devant la révolte, insolent pour la

Convention.

[29] Bonaparte confirme cette _indécision_: J’étais au spectacle.

C’était le 12 vendémiaire. J’entendis dire qu’on attendait du train

pour le lendemain, que l’assemblée était en permanence. J’y courus,

je ne vis que du trouble et de l’hésitation.--(Mémoires de madame de

Rémusat, t. I, p. 269.) Bonaparte est moins exact lorsqu’il ajoute

que, nommé général, _il balaya en un instant la conspiration_; on

peut voir par le récit de cette journée que l’action fut beaucoup

moins prompte, qu’il y eut là encore, des deux côtés, de

l’indécision, des lenteurs, de l’imprévoyance. A. M.

Parti à huit heures du soir des Tuileries, il n’arrive qu’à dix heures à

la section Lepelletier (place actuelle de la Bourse). Avançant sur trois

colonnes, il pouvait sans difficulté envelopper les sept ou huit cents

hommes qu’avait la section. Il se met à parlementer. Un petit garçon de

vingt ans, Delalot (de la section) avance et pérore à merveille. Les

grenadiers de Menou sont indignés. Il les fait taire, les menace de leur

passer son épée au travers du corps, «s’ils insultent _ces messieurs_.»

Il est convenu que des deux côtés on va se retirer. Menou, en effet, se

retire. La section rit du traité. Elle reste maîtresse du terrain. Et

l’on pourra dire dans Paris: «La section a résisté, la Convention a

reculé.»

Menou fit alors une chose pour laquelle il eût pu être fusillé. Il se

fit le parlementaire de l’ennemi. Il crut intimider les Cinq (Barras,

Colombel, Daunou, Letourneur, Merlin) en leur disant arrogamment: «Je ne

veux pas sous moi des bandits de 89.» On lui répondit: «Ils ne seront

pas sous vous, mais sous un général républicain.» La question était

d’obtenir ce choix de la Convention. Qui croirait qu’il fallut cinq

heures de disputes, de onze heures du soir à quatre heures et demie du

matin, pour en venir là? Ce ne fut qu’à la longue que Chénier, Poultier,

Bentabole firent nommer Barras commandant de la force armée.

Qui commanderait la section Lepelletier? se déclarerait-elle royaliste

en acceptant les offres des chefs vendéens? C’était pour cette section

l’heure de la suprême tentation. Elle n’était nullement ennemie des

royalistes, en général; quelqu’un, le 10 ou le 11, y avait proposé

d’appeler au commandement un officier de l’ancien régime, qui refusa. Le

12, la section, exaspérée, semblait bien près d’écarter tout scrupule,

d’accepter les Vendéens. Il y avait justement ici Colbert de Maulévrier,

d’autant plus haut dans le parti, que Stofflet, le fameux chef, avait

été son garde-chasse. Il y avait, disait-on, quarante chefs chouans à

Paris. Ces hommes, de valeur éprouvée, c’était, selon toute apparence,

la victoire pour le lendemain. Seulement, la majorité immense des

sections (même les plus aristocratiques) eût eu horreur de l’habit vert,

autant que du drapeau blanc. Après les crimes de l’Ouest et du Midi, ces

couleurs odieuses semblaient celles de l’assassinat. Les modérés

auraient certainement désarmé. Les violents se seraient trouvés dans une

étrange solitude. Eux-mêmes calculèrent sans nul doute qu’il ne fallait

pas sortir de la favorable équivoque qui leur permettait d’avancer en

dessous, avec ce mensonge hardi: _Il n’y a pas de royalistes._

Dans la nuit du 12 au 13, c’est à la Convention une aigre et longue

dispute avant de nommer Barras. A la section Lepelletier, c’est le refus

qu’on fait des Chouans, c’est l’effort pour réveiller et armer Paris.

Des tambours sont envoyés pour battre la générale. Grand émoi. On se

rhabille. On ne se décide à rien. Les femmes retiennent leurs maris: «Tu

n’iras pas. Le temps est affreux. Il pleut.»

Ainsi, au moment du combat, les deux partis se trouvaient faibles. La

Convention n’avait que cinq mille hommes, mais la plupart vrais

militaires, anciens soldats. Les deux sections aristocratiques pouvaient

avoir vingt mille hommes, mais fort hétérogènes, et la plupart simples

gardes nationaux, des jeunes gens, fort peu aguerris.

Ce parti employa la nuit mieux que la Convention. Il prit l’argent,

s’empara de la Trésorerie, intercepta des envois d’armes et de

subsistances. Il mit hors la loi les Comités gouvernants de l’Assemblée.

Il poussa la prévoyance jusqu’à créer une commission militaire pour

juger les prisonniers après la victoire. Comment n’essaya-t-il pas de

s’emparer de l’artillerie, qui était au camp des Sablons? On le devine.

Les jeunes soldats de ce camp étaient d’ardents patriotes. La tentative

qu’on eût faite près d’eux eût probablement mal réussi, et cet échec eût

tout perdu.

Quel serait le général du parti de la Convention? Hoche s’était offert,

et la seule présence du vainqueur de Quiberon eût garanti la défaite des

royalistes. Mais on avait peur de lui. On craignait que cette victoire

ne le fît trop grand. Il y avait à Paris deux militaires moins

éclatants, mais de grand mérite: l’intrépide Loison et Brune, l’ami de

Danton.

On ne prit ni l’un ni l’autre. Du bureau topographique, qui était dans

les entresols des Tuileries, surgit un homme inconnu. Hoche était, comme

on l’a vu, _la bête noire_ de ces bureaux. Carnot ne les dirigeait plus,

mais y avait certainement la principale influence. Parmi ces officiers

qu’il avait placés, le bureau topographique venait de s’enrichir d’un

nouvel employé, le jeune corse Bonaparte. Barras, sous qui il dirigea

l’artillerie au siège de Toulon en 93, l’avait fait nommer général de

brigade. En 94, sous le corse Salicetti et sous Robespierre jeune, il

avait fait une campagne à la guerre d’Italie. Puis, ayant refusé d’aller

en Vendée, il fut destitué et resta à Paris dans une grande misère. Sous

le prétexte d’une mission qu’il demandait pour la Turquie, il s’insinua

au bureau topographique. C’était un homme très fin, mais outrecuidant

sans mesure, au point qu’il écrit à son frère Joseph _qu’il tient dans

ce bureau la place de Carnot_! (Voy. _Corresp._, 20 août.)

Bonaparte dit dans ses Mémoires militaires qu’on lui donna par hasard

cette grande mission de confiance de défendre la Convention; qu’il était

au théâtre Feydeau quand il apprit le danger, la perplexité de

l’Assemblée. Mais, dans sa Correspondance (29 fruct.--15 septembre), il

avoue avec quelle dextérité il s’était désigné d’avance au choix de la

Convention. Les insolents étourdis de la jeunesse dorée assiégeaient

avec leurs gourdins la porte de l’Assemblée, hurlant telle ou telle

injure, lorsque tel député entrait. Un jour, ils entourèrent Cambon,

l’homme le plus respecté de la Convention. Il raconta la chose en y

entrant, avec l’exagération colérique qui était dans son caractère.

«Nous étions, dit-il, dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et

brave général d’artillerie Buonaparte nous ouvrit le passage en se

mettant à la tête de cinquante grenadiers» (_de la garde de

l’Assemblée_).

Puissante recommandation, qui fit connaître à la Convention le nom de

cet étranger. A cette époque soupçonneuse, son air mesquin, sa piètre et

triste mine, le recommandaient aussi; on était sûr que cette modeste

figure avec son jargon italien n’abuserait pas de la victoire et

resterait soumise à ses chefs. Les modérés des Comités gouvernants, qui

suivaient volontiers Cambon, se rappelèrent ses éloges, et nommèrent

Bonaparte général sous Barras.

Les sectionnaires, si divisés, avaient hésité deux jours sur le choix

d’un général. Les modérés l’emportèrent et firent choisir un homme peu

prononcé, fort suspect aux royalistes, qui, même un moment, le crurent

traître. «Cet officier, Danican, était un très mauvais sujet (dit Hoche)

qui avait fait du girondinisme et du royalisme à Rouen. Enfin, il avait

servi en Vendée dans l’armée républicaine. Là, il avait vu les Vendéens

à l’œuvre, appris d’eux-mêmes, disait-il, le secret de leurs victoires:

«Quoi de plus simple! Entre deux décharges vous courez aux canons, les

prenez... Cela finit tout.»

En réalité, il comptait sur la mollesse de la Convention, sur la

répugnance qu’elle aurait à livrer bataille.

Elle se tenait sur la défensive. Rien de moins agressif que le plan de

ses défenseurs. On avait mis d’abord une batterie au Pont Neuf, dans la

supposition que Fréron y amènerait l’armée du faubourg Saint-Antoine,

qu’il était allé chercher, mais qui ne vint pas. Cette batterie, exposée

de trois côtés, et prise un moment par Danican, fut lâchée par lui, dans

la crainte, disait-il, d’humilier trop les soldats et d’empêcher de

parlementer.

Dès lors la situation était toute simple. La Convention, aux Tuileries,

avait à se défendre et par le Pont Royal, et par la petite rue

Saint-Roch. On y mit deux batteries. Mais le canon, devant Saint-Roch,

fut un moment abandonné de ses canonniers, et eût pu être fort aisément

enlevé, comme on va voir.

Ni l’un, ni l’autre parti n’avait voulu commencer. Danican d’un côté, et

de l’autre côté les Comités de l’Assemblée, disaient: «Ne tirez pas!»

Une lettre de Danican, apportée dans l’Assemblée, l’invitait

fraternellement à désarmer, à renvoyer le bataillon des patriotes de 89.

Boissy d’Anglas et d’autres y auraient consenti, et donnaient le triste

conseil d’accorder une entrevue au général de la révolte. Par bonheur,

une fusillade s’entendit. Puis le canon.

Qui fit tirer? Bonaparte, disent les uns. Mais jamais, sans l’aveu des

représentants, ce courtisan de la fortune n’aurait pris une telle

initiative. D’autres disent que les Girondins, Louvet, Chénier, firent

tirer, ce qui n’est pas plus vraisemblable. La version de Lacretelle

semble la meilleure. Il dit que Dubois-Crancé, militaire, et violent

patriote, perdit patience, vit que l’on mollissait, et, par les fenêtres

du restaurateur Venna, fit tirer un coup de fusil.

Lacretelle rectifie aussi le récit de Bonaparte et des autres, qui

prétendent que le combat de Saint-Roch et l’attaque par les quais furent

simultanés, que la Convention fut menacée des deux côtés à la fois. Il

établit que les deux attaques ne furent que successives.

Le canon de la rue du Dauphin tirait dans la rue Saint-Roch et la rue

Saint-Honoré; mais la plupart des sectionnaires s’étaient logés aux

fenêtres et dans l’église, dont les boulets n’atteignaient que le coin.

Dans l’intervalle des décharges (on tirait alors si lentement), ils

sortaient du portail, descendaient sur les marches, tiraient, tuaient à

leur aise. Cavaignac, Rouget de l’Isle, le vieux général Berruyer

conduisaient les Conventionnels. Les deux derniers furent blessés. Trois

fois le canon fut seul et abandonné, ce qui ne fait pas honneur à la

prévoyance de Bonaparte. Mais il fut reconquis par les patriotes de 89.

On voit que le jeune général n’avait pas pris la plus simple précaution

militaire, _celle de s’emparer des fenêtres_ d’où l’on dominait et le

portail, et les rues Saint-Roch et Saint-Honoré.

Les canons repris tiraient avec plus de bruit que d’effet. Cependant ce

bruit redoublé fit croire que le danger approchait. L’Assemblée voulut

s’armer elle-même, et on lui apporta sept cents fusils, des cartouches.

Spectacle bizarre et lamentable! cette redoutable Convention, l’effroi

de l’Europe, dont les armées passaient le Rhin, cette Assemblée,

légitimée encore récemment par le vote de la France, et qui pouvait

l’opposer à ces vingt-cinq mille bourgeois, elle sembla seule à cette

heure. On eût cru qu’il ne lui restait qu’à dire, comme la Médée de

Corneille:

Que me reste-t-il? Moi.

Les sectionnaires, par trois fois, avaient pu sans danger traverser la

rue, prendre les canons. Il ne le firent pas. Enfin on s’avisa contre

eux de ce qu’on eût dû faire d’abord, de ce que les hommes les moins

militaires eussent imaginé sans peine: on s’empara des fenêtres, et de

là on put tirer sur les tirailleurs de Saint-Roch.

Avant que l’affaire de Saint-Roch ne finît, Lacretelle dit que plusieurs

(lui entre autres) allèrent demander à la section ce qu’il fallait

faire, et qu’alors on s’avisa d’employer les colonnes de sectionnaires

qu’on laissait inactives au Pont-Neuf, aux Quatre-Nations, et de les

mener, par le quai Voltaire, à l’attaque du Pont-Royal, où était une

batterie de la Convention.

Marcher droit à cette batterie par ce quai tout ouvert, c’était chose

hardie. Les sectionnaires ne refusèrent plus l’assistance des Chouans.

Aux premiers rangs de ceux-ci on voyait Colbert de Maulévrier, qui

essaya même de se mettre en avant _pour fraterniser_, c’est-à-dire

désarmer les républicains. «Danican, dit Lacretelle, avec son

état-major, s’était mis à couvert dans la rue de Beaune, qui aboutit au

quai. Nous nous demandâmes, dit-il, si c’était là la méthode qu’il

recommandait, celle des Bonchamp, des la Rochejacquelein, qui, ce

semble, en telle aventure, ne se laissaient précéder de personne. Quand

nous sommes à cinquante pas, le canon tonne... C’est bien là le moment

de nous élancer... Mais où est le général?... Nous tenons ferme (?);

nous faisons deux décharges... Derrière nous, le quai est désert.

L’avant-garde reste à peine; notre armée a disparu. Nous faisons comme

elle, et, sans être poursuivis, nous passons par la rue de Beaune.»

Voilà le 13 vendémiaire, petite bataille où il n’y eut que 200 morts,

mais qui fut remarquable par l’inhabileté que montrèrent les deux

partis. Barras fit un rapport emphatique à la Convention, où il faisait

valoir les talents de son protégé.

Je dis _son_, non sans raison. Il fit sur-le-champ sa fortune, lui

accordant ce que les plus illustres auraient ambitionné, demandant et

obtenant pour lui ce titre: _Général de Paris_ en second; et bientôt il

lui laissa la place entière.

Quel est donc cet étranger? se demandait-on dans Paris. Quel nom

singulier, bizarre, _Buonaparté_!

--Madame, dites _Bonaparte_. Car, sachez-le, la Corse fait maintenant

partie de la France.

Voilà quelles étaient les conversations le lendemain de Vendémiaire.

Personne ne parlait de l’intrépide Brune, qui avait eu un cheval tué

sous lui; personne du pauvre vieux général Berruyer, qui avait montré

beaucoup de courage, et avait été blessé. Hoche était absent, et l’on ne

savait pas que, depuis plusieurs jours, il avait offert de venir à

Paris.

«Ce jeune Buonaparté est donc un bien grand jacobin?--Au contraire. Il a

été élevé avec une pension du roi, à Brienne et à l’école militaire.--Il

faut donc qu’il soit gentilhomme.--Aussi, des jeunes gens comme il faut

ne font pas difficulté de servir sous lui. Le petit Muiron, par exemple,

le fils d’une famille émigrée, a résisté aux instances de ses camarades,

est resté avec Bonaparte et ne s’est pas réuni à ceux de la

Butte-des-Moulins.»

Remarquez ici la sagesse de Barras et des Comités. En choisissant

celui-ci, un noble, Barras, qui est noble lui-même, a montré qu’il était

hors des partis, et que cette fois on n’a pas de grandes vengeances à

craindre. Les chefs de sections, même les contumaces, comme Castellane,

rôdent partout dans Paris, se montrent partout, au théâtre même. Le

gouvernement a peur de ce procès. Le malheur, c’est ce garde du corps

endiablé, Lafond, qui veut être condamné à mort. Les juges ont beau

faire; ils seront obligés de lui faire ce plaisir, malgré la Convention.

«Mais qu’il est noir, ce Bonaparte!»--C’est lui qui faisait si bien,

chez madame Tallien, le petit sorcier.--Il est noir, mais quelles dents

blanches!...

Mon père a connu une dame qui disait avoir été éprise (après Marengo) de

cette noire et jaune figure uniquement à cause de ses dents.

Sous une négligence apparente, il avait extrêmement soin de ses dents et

de ses cheveux. Ils les avait châtains; mais, comme depuis que la poudre

avait cessé, on s’inondait de pommade, ses cheveux, tellement lustrés,

paraissaient noirs, et donnaient ainsi plus d’effet à son pâle visage,

qui semblait fantasmagorique.

Il était assez bien à cheval, mal à pied, ayant l’échine longue, les

cuisses courtes.

Le voilà tel que le vit le public curieux de Paris après le 13

vendémiaire[30].

[30] Le portrait que madame de Rémusat nous donne de Bonaparte est de

tous points identique à celui-ci.--A. M.

Mon père, d’abord employé à l’imprimerie des Sourds-et-Muets, était

devenu imprimeur lui-même après Thermidor. Il commençait à publier des

journaux, et il était bien placé pour écouter, apprécier l’opinion de

Paris. Je tiens de lui tout ce que je viens de raconter. Il assista

bientôt à l’étonnant crescendo d’un certain bruit qui était dans l’air,

bruit très faible d’abord, mais tout à coup retentissant, éclatant,

foudroyant, plus que le tonnerre. Phénomène singulier, qui renversa bien

des esprits. Ce nom, ignoré tout à l’heure, se trouva dans toutes les

bouches. Tout le monde alors le connaissait, chacun se disait ami du

général de Paris. Les spéculateurs de l’époque, les Ouvrard, Séguin et

autres qui, en 94, l’avaient aidé dans sa misère, ne voulurent pas se

souvenir des petits écus que souvent il leur empruntait pour dîner, et

pensèrent qu’avec un tel homme, qui se ménageait ainsi entre les partis

(n’étant _ni chair ni poisson_), on avait chance de faire prochainement

de grandes affaires.

* * * * *

L’histoire, ici, semble tombée dans un gouffre. Des grands sujets

généraux, collectifs, des idées, des masses populaires, elle tombe à

l’individu, à la pure biographie.

Sous Robespierre, sous la Montagne, la Gironde, la Convention, et en

remontant, sous la Constituante, enfin sous le règne des philosophes, et

en général au dix-huitième siècle,--_l’idée_ primait tout, et si

_l’individu_ arrivait, c’était à l’occasion de l’idée. Il avait souvent

grande place, mais à proportion de l’idée qu’il semblait représenter.

C’est pour cela que Hegel, avec autant de profondeur que de vérité,

appelle ce grand siècle _le règne_ de l’idée ou de _l’esprit_ (Geist

Reich).

Ici, cette belle glace d’idée et d’abstraction, affaissée tout à coup,

s’abaisse, comme dans un abîme immense de matérialité. L’esprit humain

semble avoir désappris toute notion, toute théorie, toute langue. Un

seul mot a remplacé tout dans les pauvres cervelles, un seul mot qu’on

estropie, et qui n’est pas même français: _Buonaparté_.

Dans l’année qui va venir, 1796, ce mot tout à coup est tout et répond à

tout. Un bouleversement singulier existe dans les esprits. Cela tient à

plusieurs choses, à une surtout, qui seule suffirait à rendre fou.

Kant a très bien dit que certaines notions, _l’espace_ et _le temps_,

sont mêlées à toutes nos idées et en sont le _substratum_. Si la notion

de l’espace nous échappait, par exemple, nous serions aliénés. Nous

sommes obligés, pour tout être, tout acte et tout mouvement, de supposer

que tout cela existe ou se passe _en un lieu_.

Quant au temps, il en est de même. Eh bien, supposez qu’on nous dise le

lendemain de la Terreur, et quand nous en sommes encore abasourdis:

«Savez-vous? le _temps_ est mort! il a péri!»

En voulez-vous une preuve? Voyez comme maintenant les événements, étant

affranchis de cette loi, vont et se précipitent! le train des choses

humaines a pris les allures de la foudre... Et comment s’appelle cette

foudre? La réponse ne sera pas longue. Il n’y a plus qu’un mot dans la

langue, qui suffit à tout: _Bonaparte_.

Il a remplacé toute idée, toute science même. Si Lagrange parle de

mathématiques, ou Geoffroy Saint-Hilaire d’histoire naturelle, on ne lui

répond qu’un mot: _Bonaparte_.

De même après l’ère chrétienne, quand des philosophes grecs ou les

juristes romains osaient encore ouvrir la bouche, on haussait les

épaules, l’on répondait: _Jésus!_

Le grand peintre de l’époque (Gros), l’un de ceux qui peignirent les

miracles de cette nouvelle église (de la mort et des batailles), a fort

bien compris ces analogies, quand il a peint son nouveau Christ qui

guérit la peste, rien qu’en la touchant.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 18 / 24 段