Quiberon, loin d’enrayer la rentrée la précipita. La plupart espérèrent

moins le retour en conquérants, mais dès lors profitèrent en foule des

moyens humbles et sûrs que leur offrait la simplicité peu défiante de la

République, la mollesse, la connivence des municipalités girondines,

établies depuis Thermidor. En août–septembre 95, l’émigré ne rentrerait

pas encore sous son vrai costume, l’habit vert du chouan-_émigré_. Il ne

l’est pas. On lui donne certificat qu’il n’est jamais sorti de France.

Ou bien, s’il en est sorti, c’est comme victime girondine du 31 mai; ou

bien il est un de ces ouvriers que les Anglo-Espagnols ont malgré eux

enlevés de Toulon: faux ouvrier à mains blanches; on n’y regarde pas de

près.

Il rentre. La sympathie l’accueille. Toute maison est ouverte à un homme

de bonnes manières qui a eu tant de malheurs. Sa femme fort aisément lui

donnera des relations, les amis qu’en l’attendant elle a pu lui faire

déjà dans les gens riches, influents.

Réal, dans son récit de _Vendémiaire_, nous donne un mot remarquable,

qui date bien 95, et montre combien on est loin déjà de 94. Après

Thermidor, on l’a vu, on s’était marié en foule. En 95, au contraire

nous voyons nombre de divorces. La société ancienne qui rentre, change

les idées. Plus d’une se repent d’avoir fait, sous l’aveugle inspiration

de la nécessité, de la passion, un mariage inférieur, et maintenant vise

plus haut. Elle épousa un menuisier, et elle vise un agioteur.

Souvent aussi, le mari, noble ruiné, trouve fort avantageux de laisser

convoler sa femme à un mariage d’argent. Elle le protégera. La mobilité

libertine demande un nouveau mariage, et, dans le désordre même, on veut

l’intérieur, le foyer. Mœurs nouvelles, fort différentes de celles

d’avant 89.

Réal, en deux mots, nous fait un tableau frappant de Paris: «Jamais il

n’y a eu tant d’étrangers. Les hôtels garnis sont remplis jusqu’aux

combles. Et le faubourg Saint-Germain, _si désert il y a six mois_, ces

vastes hôtels solitaires se sont trouvés pleins tout à coup.» On

obtenait sans peine de loger provisoirement dans ces hôtels non vendus.

«Ils se trouvèrent pleins d’étrangers, de chouans, d’émigrés, de

prêtres, de riches jeunes gens qui s’engageaient dans les charrois, et

de femmes divorcées.» (Réal, p. 7.)

Tout ce monde pouvait agir d’autant plus efficacement, que la gamme du

royalisme, infiniment variée, favorisait l’équivoque. La plupart niaient

hardiment qu’ils fussent royalistes. Longtemps encore après, l’un d’eux

disait à Carnot: «Celui qui songerait à rétablir la royauté mériterait

les petites-maisons.» A l’abri de telles paroles, on s’avançait à

couvert. Tous parlaient comme Girondins, comme bons républicains, zélés

pour la liberté, la souveraineté du peuple. Le procédé de Cormatin, ce

chouan qui ne parlait que _du peuple souverain_, fut suivi ici en grand,

devint général. Des Girondins détrempés aux royalistes constitutionnels

(Lacretelle, Bertin), aux royalistes violents (comme Richer et Sérizy),

aux agents idiots de Vérone (les Brotier, etc.), aux plus féroces

chouans, le langage devenait le même: «Attester la liberté, la

souveraineté du peuple, au besoin la République, afin de mieux

l’étouffer.»

La Convention leur fournit un prétexte magnifique, quand elle décida,

sur la proposition de Baudin, des Ardennes, qu’_un tiers seulement des

représentants sortirait_, et que les assemblées primaires rééliraient

les deux tiers de la Convention (13 fructidor, 30 août).

Quelle occasion de l’accuser, de dire qu’elle voulait s’éterniser,

qu’elle dépassait son droit! Eh bien, disons-le, la situation

commandait; on ne pouvait faire autre chose.

Est-ce au nom de la politique que nous la justifions? C’est au nom de

l’humanité, c’est au nom du sang humain.

S’il coulait dans le Midi, dans l’Ouest, malgré la Convention, que

serait-il arrivé, si sa disparition totale, si la réaction subite d’une

nouvelle Assemblée, novice, molle, rétrograde, eût ôté les dernières

barrières, un moment supprimé l’autorité publique! La Convention, telle

quelle, _in extremis_, provoqua une réaction favorable qui arrêta ce

flot de sang. D’une part, Fréron, envoyé au Midi, comprima les

assassins. Et, d’autre part, à l’Ouest, la mort de Stofflet, de

Charette, le désarmement des communes, rétablirent un peu de sécurité.

On ne comprend pas comment les écrivains et les journalistes de Paris,

qui réellement étaient en tête du mouvement contre la Convention,

pouvaient ne pas voir que sa disparition totale eût, dans l’Ouest et le

Midi, doublé les forces des brigands, aurait fait des Saint-Barthélemy,

renouvelé les faits horribles de Lyon, Marseille et Tarascon. Lacretelle

dit, et je le crois, qu’il avait «horreur des Compagnons de Jésus.» Ses

amis, les gens de lettres, les Salverte, les Dupont de Nemours, les

Morellet, les Fiévée, les Cadet-Gassicourt, les Dureau-Delamalle, les

Quatremère de Quincy n’étaient pas des hommes inhumains. Par quelle

étrange aberration avaient-ils hâte de détruire l’Assemblée, qui pouvait

seule arrêter, briser les poignards de leurs alliés étranges, dont ils

disent avoir horreur?

Madame de Staël les avertit avec beaucoup de force: «Craignez de

vaincre. Vous ne pourrez contenir votre minorité royaliste. Vous avez

été victimes des terroristes, vous le seriez maintenant de vos

sanguinaires amis.» (Lacret., _Dix ans_, 253.)

Ce parti inconséquent, grisé de son partage de salons, de dîners, où

l’on croyait conspirer, n’en alla pas moins à l’aveugle. Lacretelle, qui

perdait peu d’occasions de montrer sa belle tête, solennelle et un peu

vide, lut à la Convention une pétition arrogante contre la question des

donations et la formation d’un camp à Paris. Chénier lui répondit de

haut. Mais un membre girondin qui tournait au royaliste, Saladin, se

déclara hardiment contre l’Assemblée, et répandit dans toute la France

un appel au peuple qui devint le manifeste de tout ennemi du peuple.

La question était de savoir si ce parti des grands parleurs, de la jeune

littérature, du journalisme, de la banque, enfin de l’éternel Paris qui

parade et se promène au boulevard des Italiens, s’allierait décidément

aux royalistes d’action, aux hommes noirs qui voulaient les actes.

Plusieurs de ceux-ci se mêlaient à la masse joyeuse et légère des

sections Lepelletier et de la Butte-des-Moulins. Mais ils les

connaissaient si bien, que jamais ils n’osaient dire que la moitié de

leur pensée. S’ils l’avaient dite, en un moment, ils auraient été tout

seuls. La banque et le haut commerce, liés aux intérêts nouveaux,

étaient à cent lieues des rêves d’absolu retour au passé où s’égaraient

les demi-fous de l’Agence royaliste et de l’émigration. Ceux-ci

voulaient des vengeances, des supplices, la cassation des ventes des

biens nationaux. Ils se gardaient bien de dire ce mot, qui leur aurait

mis à dos tous les nouveaux riches. Aussi, quoique les papiers de

l’Agence royaliste, qu’on surprit, indiquassent qu’elle comptait

profiter du mouvement, la masse des deux sections qui le faisaient était

très loin d’elle, ne la connaissait même pas. (Beaulieu.) Même lorsque

les sections en vinrent à l’idée d’un combat contre l’Assemblée, elles

ne profitèrent pas des offres que les chefs des Chouans leur firent de

les commander. Elles repoussèrent ces mains sanglantes et le drapeau

royaliste, qui eût sur-le-champ révélé la dissonance intérieure du

parti[25].

[25] Assez, trop de Convention. Enfin, POINT DE CONVENTION, c’est la

pensée du moment. Et c’est ce qu’on lit aussi sous une admirable

gravure (de Boilly, gravée par Tresca; voy. Hennin, 1795, à la

Bibliothèque). Elle précède les caricatures (_les Incroyables_, de

C. Vernet, _les Croyables_, de Boilly, etc.). Un grand muscadin se

fait décrotter par un petit savoyard; il a déjà le costume connu de

l’époque, mais sans exagération. Il est bel homme et joli homme,

nullement accentué (dans l’atroce, ou la ganache, le sans dent de

l’émigré, qu’ils ont si fortement saisi); il a de beaux petits

traits, le profil mou et mouton des élégants de Coblentz, de la

Butte-des-Moulins. Sans quitter cette sellette où il est tenu par le

pied, il se tourne, il fait un signe à une fort belle fille qui

passe. Du doigt, elle _lui en ratisse_, et dit: «_Point de

Convention._» Ce n’est pas une fille publique. Cette belle et forte

personne, d’un équilibre admirable, dans sa simple robe collante,

sans ornements que ses beaux bras, est une demoiselle du peuple.

Elle refuse, sans mépris. La pièce d’or que montre le jeune homme,

avec une telle demoiselle, n’est point le salaire d’une nuit. Ce

sont évidemment des arrhes. Veut-elle être entretenue? veut-elle

être épousée même? Non, «_Point de Convention._» Elle le juge

parfaitement, croit qu’avec son profil mouton il ne fera pas

grand’chose, qu’il manquera son Vendémiaire.

Le violent royaliste Richer de Sérizy, et Lacretelle, qui eût gardé la

Constitution républicaine (deux conseils et le directoire), s’en

expliquèrent et se dirent: «Nous ne marcherons ensemble que quatre ou

cinq jours encore.» Mais Richer marqua très bien la niaiserie de l’autre

nuance: «Alors, pourquoi combattre, voulant au fond ne rien changer?»

Que désirait réellement la grande majorité de ceux qui armèrent alors?

«Des places», dit madame de Staël. C’est vrai pour les journalistes;

mais tous les autres, en agissant, représentaient un sentiment plus

général, fort général à Paris. C’est qu’on voulait en finir avec la

Convention, qui avait duré trois ans, trois siècles! On était las,

excédé de cette tragique Assemblée, si orageuse, liée à tant de funèbres

souvenirs. Le monde voulait du nouveau[26].

[26] C’est ce qui va faire la fortune et la force de Bonaparte.

Mais, tout odieuse qu’elle fût, cette Assemblée, sa victoire du 13

vendémiaire, fut, en ce moment, le salut de la France dans le Midi, dans

l’Ouest. Au Midi, elle arrêta les torrents de sang qui coulaient, à

l’Ouest, l’avortement de l’expédition anglaise du comte d’Artois aux

côtes de la Vendée, amena la fin des brigandages, prépara la ruine, la

mort de Stofflet et de Charette.

Par malheur, cet événement, qui semblait briser l’épée des royalistes,

ne les désarmait pas du vote. Avant le 13 vendémiaire, avaient eu lieu

les assemblées primaires pour nommer les électeurs (conformément à la

Convention nouvelle). Ces assemblées s’étaient senties, (surtout dans le

Midi) sous la pression meurtrière des Compagnons de Jésus. «Nul patriote

n’osait voter.» (Mss Goupilleau, _Coll. Dugast_, V, XIII.) La tourbe

effarée des campagnes fit électeurs qui l’on voulut, et ces élections

détestables portèrent à l’Assemblée nouvelle les chefs, ou les

complices, les compères des assassins.

La férocité de ceux-ci avait été toujours croissant jusqu’au 13

vendémiaire. Ils tuèrent d’abord des Jacobins, puis tuèrent des

Thermidoriens. Enfin, ce besoin croissant de tuer les avait conduits à

faire périr les Girondins; on guillotinait à Marseille les amis de

Barbaroux!

Les jugements étaient une farce. A Aix, les patriotes étaient jugés par

les émigrés, par nos traîtres de Toulon devenus officiers anglais; mais

on ne prenait pas la peine, le plus souvent, de juger: on assassinait en

plein jour, avec des circonstances atroces. A Valéas, madame Mauriquet

«fut crevée à coups de pieds.» A Marseille, l’assassin Beausset disait

au détenu Fassi: «Veux-tu voir dans cette boîte une oreille de ta femme?

Je m’en vais te la montrer.» Sept ou huit femmes, mises nues, par une

cruauté exécrable, eurent le bas-ventre flambé.

Au moment de Vendémiaire même, les manifestes de Charette circulaient

dans le Midi. Précy, le Charette de Lyon, était venu près d’Avignon.

Après les assassinats commençait la guerre civile, en grand, une vraie

Vendée. A Avignon, l’on sonnait le tocsin pour livrer bataille aux

troupes. Le représentant Boursault, avili par sa patience, fut obligé

d’appeler ceux de Nîmes à son secours. Le 8, enfin, il eut des forces et

trois pièces de canon. Le 12 vendémiaire seulement, il rentra à Avignon

et put désarmer la ville. Mais _les honnêtes gens_ avaient fait évader

des assassins.

A Montélimart, Job Aimé, leur chef, avait quelque temps fasciné, trompé

le représentant Jean Debry. Et, pendant ce temps, il organisait des

bandes pour marcher contre la Convention (vers le 13 Vendémiaire). La

nouvelle de Paris vint, comme une masse de plomb, tomber sur ces mouches

atroces, affamées, altérées de sang. Elles étaient si acharnées que,

même après, on assassinait encore.

Cependant, les royalistes, ayant fait avant Vendémiaire des assemblées

primaires à eux, et faisant après Vendémiaire des élections à eux

(jusqu’à nommer Job Aimé! illustre comme homme de sang!) les royalistes,

dis-je, avaient moins besoin de tuer. Le représentant Goupilleau entra

presque seul à Saint-Paul-Trois-Châteaux, centre de leur rassemblement,

et fit sans contradiction désarmer la ville (4 brumaire). Un commissaire

général fut envoyé dans le Midi pour la Provence et pour le Gard. Ce fut

Fréron; mais un Fréron converti. Ce violent étourdi, qui avait si

aveuglément lancé la réaction, regrettait amèrement d’avoir si bien

réussi. Il montra un grand courage en acceptant cette dictature du Midi,

se jetant, pour ainsi dire, à la nage dans ces mares de sang. La veille

de son arrivée à Marseille (9 brumaire), on avait encore tué deux hommes

en plein jour. Son entrée dans le Midi fut un coup de théâtre. Dès

Tarascon, les victimes se précipitèrent à lui, une foule de veuves en

larmes. Sous ses yeux, les assassins hurlaient contre ces pauvres

femmes, et telle, dit-on, fut frappée. L’indignation anima son courage:

en entrant à Arles (ce centre de l’association royaliste), il organisa

contre elle des bataillons de bonnets rouges. Il entra en force à

Marseille, et posa la question sur un terrain alarmant pour les

royalistes. La plupart de ceux qui se disaient tels et infestaient les

campagnes étaient, non pas des fanatiques, mais de jeunes paresseux qui

aimaient mieux brigander que de répondre à la réquisition et d’aller à

l’armée d’Italie. Fréron se mit en rapport avec ses chefs, Schérer,

Masséna. On voulait la réduire à rien, cette armée. Les prêtres surtout

prêchaient la désertion. Fréron se fit demander par l’armée d’enlever

tous ces lâches. Elle-même menaçait de venir les chercher. Cela troubla

les royalistes. Les émigrés se cachèrent. La garde nationale fut

réorganisée dans les six départements de la Provence et dans le Gard.

Fréron contint assez bien les violents patriotes, les empêcha de se

venger. Il ne fit mourir personne, pas même le chef de bande Lestang,

qu’il prit et voulait faire juger. Mais lui-même fut rappelé, après huit

mois de dictature qui avaient été un repos relatif pour ces contrées.

J’ai anticipé un peu pour caractériser le 13 vendémiaire par ses effets

dans le Midi. J’en ferai autant pour l’Ouest, où il amena réellement la

dissolution de la Vendée.

La Vendée avait deux espèces d’hommes en opposition parfaite: l’_émigré_

et le _chouan_. Cela éclate à chaque instant, nulle part mieux que dans

le récit que Vauban a fait de l’expédition où Pitt essaya enfin son

comte d’Artois. Celui-ci, vrai tardigrade, dans cet immortel récit est

peint au vif avec sa petite cour de vieux émigrés, avançant d’un pas,

reculant de deux. Ils lui donnaient les conseils de la parfaite

prudence: «Pourquoi risquer ce cher prince dans cette guerre de

sauvages, au fond des bois? Ne valait-il pas mieux attendre les

mouvements de Paris, une restauration si facile, qui déjà était au cœur

des Français et allait se faire d’elle-même?» Ils sauvèrent ainsi à leur

prince l’aventure de Quiberon, en juillet. Ils lui firent manquer aussi

celle de Noirmoutiers et l’Ile-Dieu, en octobre–novembre, et attendre

que la mer mauvaise rendît la côte intenable. On ne put pas trouver

Charette; on ne put se joindre à lui. D’autre part, cette cour du prince

attisait les haines entre Rennes (Puisaye) et le Morbihan (Cadoudal).

Elle parvint à rendre suspect, inutile, l’homme intelligent, Puisaye,

qui tenait les fils de toute la Chouannerie. Homme, il est vrai,

terriblement antipathique aux émigrés. Il immolait leurs intérêts aux

Chouans, donnait à ses assignats, puis à son emprunt anglais, _pour gage

et pour garantie les propriétés d’émigrés_[27]. (Sav., VI, 163, 29

janvier 96.)

[27] Le retour des émigrés qui se faisait partout marquait leur

opposition au vieux parti fanatique, le parti prêtre et paysan des

primitifs Vendéens (Bernier, Stofflet, etc.). Le 11 août, au château

de Bourmont, M. de Châtillon, homme de grande naissance, avec un

conseil de seigneurs, fit une sortie terrible contre les prêtres

qui, au lieu de patienter, d’attendre les élections, avaient fait

faire mille crimes sur les grandes routes. Il leur défendit de se

mêler de rien, et, séance tenante, les chassa de sa présence. (Sav.,

V, 321.) Châtillon ajouta encore: «_Il nous faut des chefs

instruits_», notant ainsi durement Stofflet et le meunier Cadoudal.

Ce vaillant Stofflet recevait à ce moment du roi même et de son

ministre à Londres une bien sotte rebuffade: «On ne peut le décorer

de la croix de Saint-Louis, _car il n’est pas gentilhomme_.» Le roi

en nommant Charette généralissime, avait exaspéré la haine que

Bernier et Stofflet avaient contre lui. Bernier, dans un mémoire

terrible adressé au comte d’Artois, résume les crimes de Charette,

en fait un portrait atroce. Ainsi, de toutes parts, la Vendée

tombait en dissolution. Hoche réussissait partout par le plus simple

moyen: il saisissait les bestiaux du paysan jusqu’à ce que celui-ci

remît son fusil. Et il le remettait avec d’autant moins de regret

que le retour de son seigneur l’émigré, qui revenait pour demander

ses fermages, refroidissait son royalisme et le dégoûtait de la

guerre civile.

Telle est donc la grandeur de la Convention qui finit:

Elle comprime le Midi par la mission de Fréron.

Elle dissout la Vendée par l’adresse, le génie pacificateur de Hoche.

Elle ajoute (le 1er octobre) _neuf départements à la République_,

annexant à la France la Belgique.

Sans annexer la Hollande, elle en dispose désormais, l’entraîne dans le

mouvement de la France.

Elle avait traité avec la Prusse, avec l’Espagne détachée de la

coalition. En septembre, elle ordonna à Jourdan de passer le Rhin,

d’attaquer l’armée de l’Autriche. Le succès était certain, sans

l’inaction calculée, perfide de Pichegru.

Jamais, depuis Louis XIV, la France ne fut plus haut. Mais entre le

grand Roi et la Convention il y avait cette différence que, la

Convention, forçant les rois à traiter avec la République, imposait,

faisait accepter à l’Europe le principe nouveau.

Ce principe que l’Europe était forcée de reconnaître, il était attesté

en France par les ennemis mêmes de la Convention. Dans Paris, les

royalistes, aussi bien que les girondins et les constitutionnels, ne

parlaient que de République, ils n’attestaient que le Peuple, _le

Souverain_, comme on disait; ils ne citaient que le _Contrat social_. Et

ceux qui prétendaient (contre la Convention) que, devant le peuple

assemblé pour les élections, toute autorité doit cesser, les apôtres de

ce dogme révolutionnaire, c’étaient des hommes connus pour leurs

précédents royalistes, le garde du corps Lafond, le jeune imprimeur

Lenormand, le violent rédacteur de l’_Accusateur public_, le pâle Richer

de Sérizy. Quand cet homme blême, aux yeux caves, qu’on eût dit le juge

des morts, présidait la section mondaine du boulevard Italien, on

devinait trop ce qui se cachait sous ces vains appels à la liberté.

Tout en parlant si haut, et toujours, du _Souverain_, ils crurent devoir

l’épurer. Armés de courts bâtons noueux, ils coururent les sections pour

en chasser violemment leurs nombreux contradicteurs.

Des royalistes de Chartres et de Dreux étant venus tâter Paris, on les

promena, on fraternisa avec divers quartiers, spécialement celui des

Halles, où il y avait toujours eu un fonds royaliste. On les encouragea

si bien que ceux-ci, revenus chez eux, prêchèrent, répandirent dans le

peuple que la cherté, la disette, venaient de la Convention; qu’un

représentant, Letellier, qu’on y envoya, était un accapareur. Une

horrible émeute de femmes se fit; on força Letellier de taxer le pain,

de le mettre à bas prix. Il le fait (le sang eût coulé), mais il dit:

«Il n’y aura de sang répandu que le mien.» Et il se brûla la cervelle.

Dans maints autres lieux voisins, il y eut de graves désordres. On coupa

les arbres de la Liberté. On cria «Vive le Roi!» On traîna la statue de

la Liberté dans la boue. Des patriotes furent assassinés en plein jour.

Bourdon, de l’Oise, fut envoyé avec des forces pour étouffer le

mouvement. A Nonancourt, où il trouva les royalistes en défense, le

soldat frappa vivement et la répression fut sanglante.

Ainsi les deux sections (Lepelletier, Butte-des-Moulins) se trouvèrent

comme convaincues d’être amies des royalistes, et fort compromises

devant le peuple de Paris, qu’elles auraient voulu entraîner. Ayant, au

Palais-Royal, tiré sur des grenadiers de la Convention, elles allèrent

criant aux faubourgs qu’on avait tiré sur elles. Mais le faubourg

Saint-Antoine en rit, et dit: «Si l’on a tiré, sans doute, c’est sur les

royalistes, et nous allons en faire autant.»

Le parti de la révolte, ne pouvant entraîner les faubourgs, projetait de

former dans les quarante-huit sections (dominées ou épurées) un comité

central qui figurerait Paris. Ainsi ils auraient posé Assemblée contre

Assemblée, une Convention au petit pied. Ils comptaient sur la mollesse,

l’indécision de la majorité. Les 73 se taisaient, et les laissaient

avancer. Mais il y avait de fermes et honnêtes girondins, comme Daunou,

comme Louvet, qui se rattachèrent aux Thermidoriens, aux restes de la

Montagne, et qui mirent la masse indécise en demeure de marcher droit,

lui posèrent le _oui_ et le _non_, l’obligèrent de s’éveiller ou de se

déshonorer. Daunou parla avec vigueur contre le prétendu Comité central,

accusa et fit condamner «cet acte d’anarchie.» Louvet allait jusqu’à

proposer de refaire les Jacobins, de les armer, voulant sauver la

République à tout prix, même en relevant ceux qui l’avaient proscrit

lui-même.

Enfin, la voix de la France vint au secours de l’Assemblée. En réalité,

quel que fût le sentiment de Paris, la Convention avait une haute

légitimité dans l’appui d’un très grand peuple des départements. Sa

Constitution de l’an III eut pour elle près d’un _million d’hommes_

(900,000 votants) et n’eut contre elle que 40,000. Le décret qui la

perpétuait en partie fut accepté de 167,000 voix, repoussé de 95,002

(1er vend.--23 septembre).

La liberté, l’égalité républicaines étaient-elles assez respectées dans

la Constitution que l’Assemblée laissait à la France en se retirant?

C’est ce que l’on peut discuter.

La commission qui la fit comptait dans son sein d’honnêtes et solides

républicains, Daunou, Louvet, la Réveillère-Lépeaux, mais plusieurs

hommes douteux, plusieurs notoirement rétrogrades. Cependant, cette

Constitution est, au total, bien supérieure à toutes celles qui ont

suivi.

La Constitution de 93 avait donné une Déclaration des droits. Celle de

95 donna aussi une _Déclaration des devoirs_. Elle écartait ainsi l’idée

absurde, trop souvent reproduite, que le Souverain, le peuple, est

au-dessus de tout, sans responsabilité, _a des droits, point de

devoirs_.

Un membre avait fort sagement proposé de ne donner le droit de voter

qu’à ceux qui savaient lire et écrire. C’était écarter des élections les

Chouans, les Vendéens, les tourbes aveugles qu’à ce moment les factions

poussaient, dans tout le Midi, au désordre, à la guerre civile.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 17 / 24 段