Humbert, sans le vouloir, par ces paroles généreuses, étourdies, n’agit

que trop. Cela fut répété. Beaucoup en prirent l’espoir d’une

capitulation facile. Ils mollirent, se détrempèrent fort. Ils n’avaient

réellement aucun chef sérieux. Puisaye, le général en chef, que

d’Hervilly avait fait loger fort loin du fort, ne donnait aucun ordre.

Personne ne l’aurait écouté. Le second qu’on nomma pour remplacer

d’Hervilly, aurait été Vauban, qui refusa. L’amiral qui avait pouvoir

pour choisir, prit le plus agréable aux émigrés, leur jeune Sombreuil.

* * * * *

Des témoins qui ont vu et conté la catastrophe de Quiberon, Puisaye,

Vauban,--Tallien, Rouget de Lisle et Moreau de Jonnès,--le seul qui ait

tout vu, du commencement à la fin, fut le dernier, alors jeune grenadier

de Hoche, esprit fort modéré, nullement hostile aux vaincus.

Son récit est le plus complet et le plus raisonnable. Ni Vauban, ni

Puisaye n’ont vu le commencement. Tous deux, couchés chez eux, et loin

du fort, furent éveillés par le canon. Tallien, Rouget de Lisle, ne

virent guère que la fin. Les récits de ceux-ci sont fort déclamatoires,

douteux en certains points. Ceux de Vauban, Puisaye, hardiment

romanesques en ce qui peut diminuer la victoire des républicains.

Deux points très capitaux, constatés, avoués par les vaincus eux-mêmes:

C’étaient toujours les nobles étourdis de Rossbach et autres surprises,

se piquant de n’avoir pas peur, de ne prendre nulle précaution. La

double confiance qu’ils eurent, en arrivant, au canon anglais sous

lequel ils étaient, et au grand peuple de la côte, fit qu’ils se

dispersèrent le long de la presqu’île aux lieux les plus commodes, comme

abris. Chacun s’était arrangé de son mieux, et il n’y avait pas à penser

de les tirer de là. Puisaye, on l’a vu, avait été logé fort loin,

Sombreuil, encore plus loin des forts. Ce nouveau commandant, si jeune,

et simple colonel, avait bien peu d’autorité sur tant d’hommes gradés,

d’officiers de terre et de mer, de chevaliers de Saint-Louis à cheveux

blancs. Il n’essaya de rien changer, ne fit rien et ne prévit rien.

L’autre point grave dont leur légèreté, leur sécheresse militaire ne

tenait aucun compte, c’est qu’ils avaient sous eux, au milieu d’eux, des

malheureux qui étaient là de force et très impatients de s’affranchir.

On connaît la dureté effroyable des pontons anglais, où les prisonniers

manquaient de tout, même d’air. Eh bien, les ministres anglais, faits

aux violences de la _Presse_, et d’Hervilly, dur et brutal, avaient

imaginé de recruter là-dedans, et ils y avaient pris des misérables pour

les affubler d’habits rouges et les mener contre la France. Ces gens

étaient furieux, enragés d’être avec les ennemis de leur pays. C’est par

là que ceux-ci méritaient de périr.

Le plus simple bon sens disait qu’il ne fallait pas mettre ces hommes au

grand poste de confiance, au fort Penthièvre. Mais ce fort, presque

entouré de la mer, et très escarpé d’un côté, permettait peu l’évasion.

Un certain David, l’un d’eux, hasarda tout, il se laissa couler par ses

pentes rapides, et reconnut fort bien que ce n’était pas un abîme, mais

des assises en gradins, chacun de cinq, six pieds de haut, et que le

petit bord, de gradin en gradin, faisait une sorte de sentier large à

peu près d’un pied et demi. Son succès enhardit. Et trente autres, la

nuit suivante, usèrent du même chemin.

Hoche, à qui l’on mena David et qui apprit que l’on pouvait monter,

craignait un piège et hésitait à risquer ses meilleurs hommes dans un

tel casse-cou. On dit que ce fut Tallien, qui saisit avidement ce moyen

d’abréger. Il était fort pressé. Compromis par les Espagnols, les

royalistes, et près d’être accusé, il avait fait du zèle et avait obtenu

d’être envoyé par la Convention, avec Badl, un solide patriote. Mais

d’un moment à l’autre l’accusation pouvait s’élever dans l’Assemblée. Il

avait peur de Paris, plus que de Quiberon. Un bon coup sur les émigrés

pouvait seul le tirer d’affaire.

Comment serait la nuit, claire ou obscure? C’était la question. La

soirée n’était que trop belle. Hoche monta sur un pic assez élevé qu’on

appelle la Roche-aux-Fées, et observa. Les troupes répandues tout autour

le virent là, reconnurent cette haute figure, fine et délicate,

héroïque, qui se détachait fièrement dans un dernier rayon de soleil. Un

cri immense s’éleva, une chaleureuse acclamation. (20 juillet, 2

thermidor.)

Tout alla bien. La soirée devint sombre. Vauban alla au fort, inquiet.

Il trouva qu’on se gardait mal. Sombreuil y alla tard, crut que tout

était bien. En retournant il le dit à Puisaye, puis s’en alla coucher

chez lui à deux lieues. Tous s’endorment avec confiance.

Hoche ne s’endormait pas. Il forme une colonne de grenadiers d’élite

sous l’adjudant Ménage, un homme sûr, qui ira par la droite, montera

conduit par David, fera l’exécution. Une autre colonne de front doit

attaquer, tandis que, sur la gauche, Humbert tournera le fort et le long

de la mer.

Ménage et sa colonne devaient marcher une lieue et demie dans les

ténèbres, ayant sur eux l’artillerie des forts, de plus, sur les deux

flancs, celle des bâtiments anglais, qui eût tiré de droite et de gauche

si elle les avait découverts. Le temps, qu’on désirait mauvais, le fut

bien plus qu’on ne voulait. Ce fut un froid orage, qui venant avec la

marée, poussait la vague contre le chemin qu’on suivait, la lançait au

visage. On marchait en pleine eau et jusqu’à la ceinture. Les fusils se

mouillaient, et l’on ne pouvait plus compter que sur les baïonnettes. Le

chemin devint si étroit, qu’on ne marchait plus qu’à la file, le long de

cette mer terrible.

Une ombre suivait, allait, venait, reconnaissait les chefs, les nommait,

les encourageait. Il était là, le bien-aimé et l’intrépide, les

réchauffait de son grand cœur.

Mais la montée commence. On n’y voit goutte. On suit David. Ces gradins

de cinq ou six pieds, qu’il faut souvent escalader, ce fin petit chemin

de dix-huit pouces qui en fait le rebord, tout cela étonne un peu nos

jeunes soldats sans parler de l’abîme noir qu’on a dessous, l’aboiement

de la folle mer. Plusieurs, à ce moment, (Moreau de Jonnès l’avoue) se

ressouvinrent de leur enfance et se mirent à dire leurs prières.

Au haut, sur la plate-forme, la garde s’abritait de la tempête, du vent

furieux. Le petit mur est sauté au cri de: «Vive la République[21]!»

Tout est tué. On se précipite en bas, dans le retranchement où étaient

les batteries. Il était temps. Elles tonnaient déjà. A la première lueur

de l’aube, on avait distingué une longue ligne noire, la colonne

d’Humbert qui s’avançait. On tirait, quand les canonniers furent pris,

assommés sur leurs pièces. Cependant, avertie par le bruit, une chaloupe

canonnière des Anglais fit feu sur cette colonne, qui fut un moment

ébranlée. Rouget de Lisle qui y était, dit l’effet surprenant qu’eut,

pour la rallier, la vue du drapeau tricolore qu’on leur montra flottant

sur le fort et vainqueur. Ils reviennent, se précipitent, s’emparent des

batteries, tuent les premiers qui venaient au secours. D’autres

viennent, mais des déserteurs, qui crient: «Vive la République!»

[21] Récit très vraisemblable et bien moins romanesque que ceux de

Vauban et Puisaye, qui voudraient nous faire croire que les

royalistes furent pris par une ruse très grossière, «que chaque

patrouille qui sortait du fort rentrait doublée de républicains

déguisés, _sans que l’on s’aperçût de rien!_»

Tout avait réussi.--Hoche, ravi du fait d’armes de Ménage et de ses

jeunes grenadiers, les récompense à l’instant même. Il savait comment

pour ces choses veulent être payés des Français. Il dit simplement: «Mes

enfants! j’ai été bien inquiet de vous!» et quelque autre parole de

chaleur paternelle. Les voilà tous qui ont la larme à l’œil (dit Moreau

de Jonnès).

Du reste, aucun avancement. Hoche établit par là qu’un service si grand

ne pouvait se payer[22].

[22] Je ne puis m’empêcher de comparer les temps. M. de Fourcy,

capitaine d’artillerie dans la garde impériale, m’a conté qu’après

une horrible bataille (Eylau?) Napoléon, recevant les officiers à sa

table, avait fait mettre dans la serviette de chacun un billet de

mille francs!

La presqu’île n’offrait nulle position vraiment militaire, et (le pis)

nul lieu d’où l’on pût commodément se rembarquer. Le poste principal, à

une lieue du fort, n’avait qu’un mauvais mur en pierres sèches. De là,

il y avait encore une lieue vers Saint-Julien. Puisaye, éveillé

brusquement, avait fui vers Sombreuil qui l’occupait. Celui-ci tout

troublé, prit les armes et s’avança. Il n’était pas sans forces.

Mais ce qui eut un fâcheux effet sur les siens, ce fut l’arrivée des

fuyards, des centaines d’hommes effarés et sanglants. Nombre de femmes

qui étaient encore dans la presqu’île, voyant ces défigurés, poussant de

lamentables cris, fuient en emportant leurs enfants. Leurs maris, aux

premiers républicains qu’ils voient, prennent la panique, fuient avec

elles, jetant le maudit habit rouge, jetant même leurs fusils.

Sombreuil faisait retraite vers le port Aliguen, inquiet, étonné de ne

pas voir les chaloupes anglaises pour défendre ou pour rembarquer. La

mer était mauvaise, le vent violent. Quelque ordre que donnât Waren, par

des signaux, les siens hésitaient et traînaient. Puisaye assure que

Sombreuil, voyant les messages inutiles, le pria d’y aller lui-même. Il

n’y était que trop disposé, pensant qu’en lui, en ses papiers, était

tout le salut de la Bretagne royaliste, qu’il devait à tout prix se

réserver, ne pas tomber vivant aux mains de ceux qui l’auraient fait

parler, lui eussent arraché ses secrets. Il sauva tout, ne perdit que

l’honneur.

D’Aliguen, Sombreuil recula toujours, gagna le fort Saint-Pierre sur un

rocher. Au delà l’Océan. Il ne pouvait plus reculer. On croit qu’il

avait trois mille hommes. Hoche, le poursuivant en personne, quand il

arriva là, n’avait que sept cents grenadiers. Ajoutez que le feu des

canonnières anglaises tonnait sur lui. Il dit à Tallien et Blad, qui

marchaient avec lui, de s’abriter derrière un tertre.--Pour sommer

l’ennemi, il envoya Ménage, le vaillant de la nuit. Ce brave homme, la

tête enveloppée d’un mouchoir blanc, alla à eux, et dit aux effrayés qui

couraient à la mer, un mot selon son cœur, qui semblait leur ouvrir une

voie de salut: «Quoi! est-ce qu’il n’y a plus de Français? Est-ce que

vous êtes tous _émigrés_?» C’était donner l’espoir qu’en déclinant ce

nom d’_émigrés_, ils seraient sauvés. Plusieurs revinrent, se mirent

autour de lui.

Beaucoup des nôtres, par bon cœur, criaient: «Venez! vous serez bien

traités.»--Pourtant, un émigré, Chalus, avoue qu’un officier républicain

les avertit, leur dit: «Sauvez-vous!... Si vous vous rendez, vous serez

fusillés.» (Papiers Puisaye.)

Se sauver était difficile. Les barques ne pouvaient approcher. Les

Anglais tiraient à la fois sur les uns et les autres. Selon Rouget de

l’Isle, Hoche dit qu’il tuerait tout, si Sombreuil n’empêchait les

Anglais de tirer. Pas un mot de cela dans Moreau de Jonnès. Et Tallien

dit, dans son rapport, que deux pièces de canon qui suivaient Hoche

écartèrent les Anglais en tirant sur eux à mitraille.

Les émigrés prétendent qu’Humbert promit une capitulation. «Mais, dit

Hoche, ce ne fut pas Humbert qui les prit. Ce fut moi-même, à la tête de

sept cents grenadiers. (Lettre du 3 août 1795.) Aucun soldat ne cria

qu’ils seraient traités comme prisonniers de guerre, ce que j’aurais

démenti[23].»

[23] Comment les émigrés vainqueurs auraient-ils traité les nôtres?

Dans les papiers de Puisaye, que Louis Blanc a très utilement

consultés au Musée britannique, une lettre du 8 juillet s’est

trouvée, terrible contre eux. Puisaye fait prier le ministre anglais

d’être impitoyable «pour les officiers prisonniers qui ont refusé de

jurer fidélité au roi (il veut dire de s’engager et de servir contre

la France); _il exige_ de sa justice qu’il les confonde dans les

prisons avec les scélérats dont les excès ont prononcé l’arrêt.» Mot

vague. Veut-il dire qu’on les tue, ou qu’ils soient forçats?

M. Moreau de Jonnès, qui était un des sept cents, dit que pas un n’osa

promettre rien de tel.

Vauban prétend que Sombreuil n’avait pas de cartouches.

Hoche dit: «Ils en manquaient si peu que nos grenadiers jetèrent les

leurs avariées, pour prendre celles que les émigrés avaient, et qu’ils

jetaient sur le rocher, au pied duquel six ou sept cents se noyèrent.»

Il n’y eut jamais scène plus terrible de désespoir. Plusieurs officiers

se jetèrent sur la pointe de leurs épées. Dix huit cents personnes

environ, officiers, femmes, soldats, paysans étaient entrés dans la mer

jusqu’aux épaules. Mais la marée, le vent repoussaient les embarcations.

Celles qu’on atteignait étaient chargées outre mesure. Et, pour ne pas

sombrer, ceux qui y étaient déjà repoussaient même à coups de sabre les

survenants qui voulaient y monter.

Nos soldats furent très bien pour cette masse lamentable qu’ils

ramenaient. On les croyait féroces, d’après leurs violences dans les

campagnes. Ils furent, devant ce grand désastre, saisis, touchés

d’humanité. Les femmes et les enfants furent délivrés d’abord. Puis,

quand ils mirent la main sur cette élite militaire (toute d’hommes mûrs

et de vieillards, dit Moreau de Jonnès), sur tant d’officiers du génie,

de l’artillerie, de la marine, ils témoignèrent certain respect. Rouget

de l’Isle les vit soutenir de vieux chevaliers de Saint-Louis, les aider

à marcher, couvrir de leurs shakos ces têtes chauves, exposées aux

injures de l’air.

La difficulté était grande entre Hoche et Tallien. Hoche prétendait

qu’on ne pouvait punir que les chefs. Tallien, si compromis et craignant

les accusations, disait que la terrible loi contre les émigrés les

frappait tous. On imagina de les garder le plus mal que l’on put, de

leur donner une trop faible escorte, six cents soldats pour trois mille

prisonniers. Pour mener ce monde à Auray, on traversait de petites

chênaies, une route bordée de haies et de fossés. La seconde colonne

n’arrivant à Auray que vers neuf heures du soir, chemina quelque temps

nuit close. Les soldats étaient décidés à ne rien voir. Même

quelques-uns dirent: «Sauvez-vous!»--Certaines choses arrachaient le

cœur. Plusieurs avaient leurs femmes, qui s’étaient obstinées à les

suivre. Moreau de Jonnès, qui était de l’escorte, prit sur ses bras et

porta un enfant. «Mais, dans cette situation terrible, dit-il, leur

infatuation était la même. Ils se sentaient tout le pays pour eux, et

s’obstinaient à croire qu’à Auray ou à Vannes ils seraient délivrés.»

Les royalistes ont fort travaillé la légende de Sombreuil, pour faire

suite à celle de sa sœur. Ils la chargent de maint ornement

mélodramatique. Et les nôtres copient tout cela, sans voir combien

légères, même suspectes, sont les sources où ils puisent. Tel détail

n’est donné que _par la copie_ d’une lettre, qu’écrit une femme dont on

ne sait pas même le nom; on dit une certaine Sophie.

Il paraît assez sûr que Hoche voulut sauver Sombreuil, dont la jeunesse

l’intéressait. Mais celui-ci se fût déshonoré s’il eût échappé seul. Il

n’était nullement innocent de la catastrophe, ayant par légèreté fermé

les yeux sur ce que vit Vauban, que le fort se gardait si mal dans la

fameuse nuit; ayant désespéré trop vite et s’étant laissé prendre avec

trois mille hommes par sept cents grenadiers. Voilà ce qui sans doute

lui resta très amer, et lui fit écrire une lettre furieuse et folle

contre celui dont personne n’avait voulu suivre les avis ou les ordres,

contre Puisaye. Si celui-ci eut tort de s’en aller trop vite, de ne pas

se faire tuer, il faut avouer aussi qu’en restant, il n’eût sauvé rien.

Le chef réel était Sombreuil.

Ce qui forçait Tallien et la Convention à une sévérité extrême, c’est

que Puisaye et autres royalistes se vantaient d’avoir pour eux certains

représentants, d’avoir des royalistes jusque dans la Convention. Ceux-ci

(Delahaye, Larivière, etc.) furent foudroyés par ce grand coup de

Quiberon. Ils se gardèrent de souffler mot. Il y eut une surprenante

unanimité pour l’application de la loi.

Hoche, n’y pouvant rien faire, était parti pour Saint-Malo et Rennes,

qu’il voulait raffermir. Mais il écrivit fortement pour cinq mille

chouans prisonniers qui risquaient de périr avec les émigrés. Le Comité

(en tête le très fin légiste Merlin) trouva un distinguo, une fiction

heureuse: «qu’ils avaient été engagés _malgré eux_.» Ainsi on éluda la

loi. Mais elle était précise contre les émigrés, bien jeunes, qui ayant

eu seize ans en 89, en avaient vingt et un en 95.--On eut beau faire, on

ne put les sauver.

Il ne faut pas oublier la terrible situation où l’on était. Le Midi

nageait dans le sang. Comme on a vu, les royalistes y tuaient même les

modérés. Dans le Morbihan, les chouans étaient si peu abattus, si

opiniâtres, qu’autour de Vannes ils continuaient de fusiller les paysans

qui portaient leurs denrées au marché. (Sav., VI, 355).

A Auray, l’entrée aux flambeaux que firent les prisonniers, toutes les

femmes étant aux fenêtres et en larmes, fut une grande scène royaliste.

Nos officiers obsédés, circonvenus, et sur lesquels les dames et les

notables agissaient, ne pouvaient se décider à former les commissions

militaires. Elles furent d’abord molles et lentes. Si le général Lemoine

ne les eût recréées, on aurait eu le temps de délivrer les prisonniers.

Les royalistes eussent fait (et non manqué) leur Vendémiaire. Les

assassinats, les massacres, eussent redoublé dans le Midi.

Ce fut à Vannes même, dans la grande ville centrale, qu’on fusilla

Sombreuil, l’évêque de Dol et cent quatre-vingt-sept des plus

importants. Huit cents autres le furent à Auray.

CHAPITRE XI

RENTRÉE DES ROYALISTES.--LEURS MASQUES DIVERS.

Tallien revint effaré, et dit à sa femme dans ce salon plein de

royalistes: «Tout est fini.» Elle fondit en larmes. Cela finissait leur

royauté de Thermidor.

Plus d’équivoque dès lors. On se réveilla du songe où la société, le

monde, la facilité des mœurs, l’amabilité des dames semblaient avoir

rapproché, mêlé presque les partis. A cette vive lueur sanglante, les

deux partis se reconnurent, se virent dans leur vérité.

L’Assemblée se ressouvint qu’elle était _la Convention_, et que les

royalistes, si aimables à Paris, n’en étaient pas moins les amis des

assassins de l’Ouest et des massacreurs du Midi.

Les royalistes avaient cru d’après quelques vaines paroles avoir pour

eux bien des membres, surtout dans les Comités du gouvernement. Et

personne dans l’Assemblée, personne dans les Comités n’avait osé parler

pour les prisonniers de Quiberon. La loi était précise; elle les

condamnait à mort. Les Boissy, les Larivière, déjà suspects pour n’avoir

dit un seul mot des massacres royalistes, de Tarascon, de Marseille,

craignirent, s’ils parlaient ici, que la cocarde blanche, qu’ils avaient

déjà au cœur, ne leur apparût au front.

Ils se vengèrent de leur silence en exigeant qu’on arrêtât dix

montagnards, accusés déjà depuis Prairial (entre autres Lequinio,

Fouché). Par une misérable bascule, les Thermidoriens, qui alors

s’éloignaient du côté droit, lui firent cette concession (8–9 août).

Mais la grande majorité, malgré cela, ouvrait les yeux. Elle savait que

l’Assemblée était condamnée tout entière. Les fureurs des royalistes

l’éclairaient. Quand Richer de Sérizy, dans son journal _l’Accusateur

public_, disait que le centre même, le Marais, le muet Sieyès «avait du

sang jusqu’au genou», qui pouvait se rassurer? Les girondins? les non

votants pour la mort de Louis XVI? Non. Ils avaient renversé le trône et

amené le 10 août. La Gironde avait appelé les bataillons marseillais qui

prirent le palais, le roi. En remontant, point d’innocents dans toute la

révolution. Antraigues réimprimait sa folle brochure où il juge

pêle-mêle avec Carrier les Constituants, guillotine Mirabeau, Bailly,

avec Robespierre. Tout cela écrit à Vérone, à côté du nouveau roi.

Le 10 août (23 thermidor), l’Assemblée fêta, fit fêter dans toutes les

communes de France et dans toutes les armées, le renversement de la

royauté et la prise des Tuileries. Les représentants royalistes, les

administrations douteuses prirent part à cette fête et firent acte

d’hypocrisie.

Le 4 août, Louvet, le 20 août, Legendre, se posèrent fort nettement du

côté de la Montagne, loin des Girondins trop muets. Ils dirent que, si

les émigrés, qui rentraient en foule, ne trouvaient leur tombeau en

France, elle deviendrait elle-même le tombeau de la république. Toute

l’Assemblée les applaudit et se leva en criant: «Elle sera le tombeau

des émigrés!»

La Convention réfléchissait, et sentait que, contre ces furieux

revenants, elle n’avait d’appui, de refuge, que la révolution même, les

montagnards si maltraités en prairial, et même les jacobins, les

patriotes de toute nuance. Ceux qu’on avait incarcérés, dans leur

immuable foi révolutionnaire, pouvaient oublier, devenir pour

l’Assemblée une réserve énergique.

En un mois, la Convention prit sous ce rapport une couleur plus nette.

Le 29 juillet, une section royaliste étant venue insolemment l’accuser à

ce sujet, et les Comités se taisant, Legendre éclata, demanda si ces

Comités étaient _une baie de Quiberon_, pleine d’ennemis de l’Assemblée.

Dubois-Crancé, avec une violence militaire, foudroya les pétitionnaires

de tout le poids de la victoire de Quiberon, qu’on apprenait à l’heure

même, et les appela: «Brigands!»

Le 29 août (12 fructidor), l’Assemblée accorde aux patriotes incarcérés

un décret qui les dispense d’être jugés par leurs voisins (c’est-à-dire

par leurs ennemis). Ils peuvent, s’ils le préfèrent, être jugés par le

tribunal d’un des départements limitrophes.

Disposition humaine et juste. Mais la même humanité empêchait la

Convention d’agir dans son intérêt contre le flot menaçant de la rentrée

des émigrés. Ils se moquent du décret qui, leur interdisant Paris,

croyait les tenir à dix lieues. Même ce violent Legendre (souvent faible

et mou au fond) veut qu’on ne les raye de la liste qu’_après la

constitution établie_. Ainsi ils rentreront bientôt. La porte n’est plus

fermée. Ils vont passer tous sans attendre[24].

[24] Dans un joli tableau du Louvre, la _Cour des diligences_, je vois

un de ces retours, une touchante scène de famille. La dame, devenue

presque mûre, l’enfant grandi en cinq ans, se précipitent pour

recevoir ce voyageur tant attendu, qui se jette dans leurs bras.

Qu’il est changé! qu’il est usé, maigre dans son habit vert! comme

il a peu de cheveux! Que de souffrances on devine!... Enfin la

famille est réunie. «Puisse la famille française se réunir tout

entière par le rapprochement des partis!»

Ce sentiment était celui de bien des hommes, même les plus

révolutionnaires des Duroy, des Duquesnoy! (voir plus haut). Hélas!

cela est-il possible?

Cet émigré auquel j’allais m’intéresser, quel uniforme porte-t-il?

Celui des chouans. Il dit par son habit vert: «Je suis le chouan,

l’émigré, l’allié de l’ennemi.»

Qu’il est peu capable d’apprendre, de s’ouvrir à l’idée nouvelle,

cet homme usé et séché! Celui qui combattit la France, se croit la

France légitime. Plus je le regarde de près, ce grand sec, à front

fuyant (crédule et don quichottique), plus je reconnais ce genre

d’hommes qui, même avant 89, sans fonds, frivole et galantin,

n’avait rien dans le cerveau.

Même, parmi les émigrés, ceux qui eurent un vrai talent, n’en furent

pas moins des esprits faux, écrivains souvent baroques. Les fictions

les plus absurdes étaient prises d’eux avidement par une crédulité

vieillote qui ressemble au radotage. Pour n’en citer qu’un exemple,

parlons _des onze cent mille bœufs que_, selon eux, _les terroristes

ont brûlés vifs en Vendée_, sans s’aviser de les manger! (Beaulieu.)

Ces vieux enfants, qu’on eût crus sensibles et qui, en effet, furent

souvent faciles aux larmes, n’en étaient pas moins cruels. Jugeons-en

par leurs tentatives pour tuer Puisaye, l’homme le plus intelligent de

leur parti, et pour assassiner Hoche. Leur rage alla contre lui jusqu’à

crever les yeux de ses chevaux dans ses écuries. Leurs règlements de

Vendée sont étrangement sanguinaires. _La mort! la mort!_ Rien de plus.

Quelle discorde, quel esprit de haine et de vengeance nous rapporte

l’émigré!

Quelles disputes! que de duels! Il ne prendra pas sa ruine comme

expiation de son pacte avec l’ennemi. Ainsi voilà donc en France, voilà

deux nations en lutte, l’acquéreur et l’émigré.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 16 / 24 段