des troupes n’avait pas été obéi. Il n’y avait que quatre cents hommes!
Les historiens royalistes montrent très bien son grand danger. Il était
réellement assis sur un volcan. Et, le pis, un volcan obscur qu’on ne
pouvait calculer! Même les villes ne tenaient à rien. D’Auray tout fuit
vers Lorient. D’autres vers Rennes. Vannes est tout royaliste. Ce fut
comme une traînée de poudre. A Caen, Rouen, on crie: «Vive le roi!» La
Loire éclate. La grande Nantes est bloquée! Saint-Malo, miné en dessous,
attendait une flotte anglaise déjà près de Cherbourg, flotte chargée
d’officiers qui, descendus, auraient agi en cadence avec ceux de Carnac,
et tous ensemble auraient entraîné les chouans vers Rennes, vers la
Loire, et, qui sait? vers Paris.
Un temps chaud et superbe illuminait Carnac. Ce lieu austère, avec ses
vieilles pierres druidiques, sa grève presque toujours déserte, offre
tout à coup un grand peuple. Tout sort des bois, des rocs. Trente mille
âmes sur la grève, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui pleurent de
joie et remercient Dieu! Ils apportent tout ce qu’ils ont de vivres, ne
veulent pas d’argent, ils sont trop heureux de servir. Tous, femmes,
même enfants, ils s’attellent «aux canons du Roi», il les tirent dans le
sable. Et les hommes se mettent à la nage pour aider à sortir les
caisses des bateaux (Puisaye, VI, 144).
Mais que devint cette foule exaltée quand elle vit descendre des
vaisseaux, en costume pontifical, descendre (ô bonheur!) un évêque!
L’intelligent Puisaye avait chargé la flotte de prêtres (avec dix
milliards d’assignats). Les femmes, hors d’elles-mêmes, rouvrent les
chapelles, s’y étouffent, les lavent de larmes.
Pauvre peuple! mais très redoutable, ayant bien mieux gardé que tous
l’étincelle fanatique. Cette grande scène tourbillonnante était pleine
d’effroi. Hoche fut ici superbe de hauteur intrépide et de lucidité. «Du
calme! du secret!» écrit-il aux généraux. Et à Paris, aux Comités:
«Soyez tranquilles!»
Sa crainte était pour Brest tout autant que pour lui. Il dit à
l’officier solide qu’il y met: «Tiens-y jusqu’à la mort!» En ce moment,
il ramasse des troupes, en emprunte aux généraux voisins. De Paris, rien
qu’une promesse de douze cents hommes, avec des troupes qui viendront
tôt ou tard ou du Nord ou des Pyrénées.
Le 5 juillet, il eut treize mille hommes. Point de canons encore, point
de cavalerie qu’il demandait depuis trois mois. L’ennemi, au contraire,
avait là sous la main tout un peuple pour lui, quinze mille chouans,
braves et armés, avec lesquels il occupa Auray. Et, s’il eût avancé, il
en eût eu bien d’autres, tous dévoués jusqu’au dernier homme. Les
officiers qu’on donna aux chouans, Tinténiac, Vauban, eurent un assez
grand avantage.
Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, préféré cette
côte. La chouannerie y était toute neuve, et dans la plus rude Bretagne,
tenace et violente, à têtes rudes, étroites, ce qui n’exclut nullement
les ruses du sauvage. De plus, chose assez rare, il y avait _un homme_.
Le féroce Georges Cadoudal fut l’homme vrai de la contrée. Ce n’est pas
ici un Charette (méridional par sa mère). Georges était le Morbihan
même, aussi identique au pays que les cailloux, les chênes trapus,
biscornus, de la lande, que les cairns sinistres des grèves désolées de
Carnac.
Lorsque nos brillants émigrés, dans leurs beaux habits rouges, virent
les amis, les alliés qu’on leur avait promis, ils n’en revenaient pas.
Ils croyaient voir des bêtes. Ces sauvages tannés, en guenilles,
d’étrange langue sans un mot de français, les firent rire. «Croit-on,
disaient-ils, que nous allons _chouanner_ avec ça?... Est-ce qu’on croit
aussi nous coucher dans la rue? etc.» Ils se cherchèrent des logements
dans les cahutes de pêcheurs qui formaient treize petits hameaux dans la
presqu’île.
Les chouans, d’autre part, ne furent pas moins surpris. Ils portaient la
croix blanche, les émigrés la noire (anglaise). Ils observèrent avec
tristesse que sur les forts deux drapeaux flottaient, le blanc du roi,
et le rouge d’Angleterre. Voyant des caisses d’armes, ils se jetaient
dessus, mais ces caisses étaient pour d’autres, dit le commandant
d’Hervilly. Leur homme, Puisaye, qui leur écrivait tant de Londres,
n’était pas non plus le vrai commandant.
Expliquons bien Puisaye. On a vu en octobre 94 comment il prit le cœur
de Pitt par l’amorce des faux assignats. Puisaye avait deux faces. Né
Normand, mais Breton de rôle. C’était un vrai Janus. Il avait été élevé
à Saint-Sulpice, et sa figure douceâtre de bon séminariste, était d’un
homme liant, prêt à tout. Par son côté Normand il était constitutionnel
(comme à la Constituante, où il avait été), et, du côté breton il était
tout chouan, obligé d’être violent, de dire par exemple: «Vainqueurs,
nous balayerons les immondices constitutionnelles.» Mais les princes
n’étaient pas dupes de ce mot. Les deux cours opposées de Louis XVIII et
d’Artois le détestaient également. D’Artois disait, quand on nommait
Puisaye: Ah! je crois voir la tête de Robespierre!» Ce qui est sûr,
c’est que ce grand calculateur n’avait pas un parti très fixe. A Rouen,
on croyait qu’il ferait roi un prince anglais York. Lui-même étonna fort
un loyal émigré, Vauban, en lui disant: «Si Orléans revient, que faire?»
Son plan, pour Quiberon, était grand et hardi. Il eût voulu avoir avec
lui, bien à lui, quelque peu de troupes anglaises (point d’émigrés, qui
devaient gâter tout). Les chouans, appuyés à cette petite base, et se
lançant à fond de train avec leur furieux Georges, allaient emporter
Rennes, remettre la Vendée debout, et l’entraîner. Ce tourbillon, rasant
la Loire, enlevait Nantes, enlevait tout.
Les chouans iraient-ils si loin? On pouvait en douter. Puisaye n’en
doutait pas. Il déroula ce plan épique et démontra qu’en huit jours il
serait suivi de cent mille hommes! Pitt n’en demandait pas tant. Il
voulait seulement une diversion et se nantir d’une place qu’il garderait
contre la France (Belle-Isle? Lorient? Saint-Malo?) Il admira, se tut,
se dit:
«C’est un homme bien dangereux.»
Puisaye sentit la défiance. Pour rassurer, il accepta qu’on fît un
commandant spécial des troupes, et finement il proposa comme tel un
homme qui ne pouvait le diminuer en Bretagne, car les Bretons le
détestaient. C’était un Le Cat (d’Hervilly), brave et sot, qui sous
Louis XVI, les avait fort brutalisés à Rennes. Il était de ces
fiers-à-bras dont en 91 on composa la garde qui fit haïr le roi à mort.
C’était un homme désagréable à tous. Et son régiment personnel l’était
aussi, étant formé de nos insolents de Marine, des douze cents traîtres
de Toulon.
Il est bien entendu que ces fiers officiers faisaient peu de cas de
Puisaye, et n’auraient jamais obéi à cette figure ecclésiastique. Son
évêque, ses cinquante prêtres (bien calculés pour les chouans) aux yeux
des émigrés n’étaient que ridicules.
* * * * *
Puisaye était parti sous d’étranges auspices.
Comment autorisé? Par un pouvoir très vague que d’Artois lui donna,
malgré lui, par pure obéissance aux ministres anglais.
Il était d’autre part si peu accrédité du roi, de l’agence royale, que
celle-ci disait: «On devrait, dès qu’il débarquera, le fusiller.»--Et
encore: «Si Puisaye faisait roi le comte d’Artois!»
Au moins était-il sûr des Anglais? Il fut bien étonné lorsque déjà en
mer, ouvrant les instructions que les ministres lui avaient données
cachetées, il y vit tous les signes d’une extraordinaire défiance. En le
lançant, on le bridait. Il devait régler sa conduite sur les ordres
_qu’il recevrait de temps en temps_ (chose inepte, impossible, à travers
les variations de la mer, et tant de hasards imprévus d’une telle
guerre!). Il n’avait de secours à attendre des Anglais qu’autant qu’il
leur donnerait un port, une place forte. Enfin, commandait-il en chef?
Là, celui qu’il croyait son subordonné, d’Hervilly, lui montra les
instructions supérieures qu’il avait, et qui, _pour tous les cas_, le
rendaient maître des troupes et de ce grand matériel.
En réalité, Pitt, Windham, assourdis des dénonciations des émigrés
contre Puisaye, inquiets pour cette grosse affaire où ils avaient mis 28
millions, regrettaient de la confier à un homme si douteux, et avaient
trouvé bon d’y constituer un solide garde-magasin (honnête à coup sûr),
d’Hervilly, qui répondrait de tout. Les régiments d’émigrés
constituaient aussi une propriété britannique d’importance, régiments
coûteux, si bien soldés, vêtus, où les soldats étaient presque tous
d’anciens officiers de terre, de mer, des chevaliers de Saint-Louis,
etc. M. d’Hervilly fut chargé de ne pas gaspiller une telle élite aux
folles aventures chouanesques, d’en être le gardien économe, même de
l’augmenter, s’il pouvait.
Il gardait tout si bien qu’il n’eût rien fait du tout. Mais l’amiral
anglais, Waren, se mit du parti de Puisaye. En voyant ce grand peuple,
il trouva qu’il était indigne de ne pas lui donner des secours préparés
pour lui. D’Hervilly fut ainsi forcé de débarquer.
Il y fit mille chicanes, et disputa sept jours. D’abord: «Je ne veux pas
descendre sans faire une bonne reconnaissance dans les règles.» Elle est
faite. Il ne descend pas.--Puisaye insiste. «Eh bien, dit-il, je
descendrai si vous me garantissez par écrit qu’il n’y aura pas
d’opposition.» On rit.
C’est le 4 juillet seulement, quand les forts furent rendus, et les
chouans postés à deux lieues en avant, qu’il se résigna à déballer sur
le rivage. Immense opération. Il y avait quatre-vingt mille fusils, des
habits, des souliers pour soixante mille hommes, quatre-vingts canons,
des masses immenses de poudre, beaucoup d’argent, trois régiments
anglais (d’émigrés, soldés comme Anglais), six cents artilleurs et des
chevaux d’artillerie, dix-huit ingénieurs, une administration, des
chirurgiens, cinquante prêtres. Bref, c’était un monde complet.
Mais pour ses régiments, d’Hervilly ne lâche pas prise. S’il débarque
quelques hommes, c’est pour les reprendre à l’instant. Admirable
prudence, qui glaçait les chouans! Ils n’auraient demandé que quatre
cents soldats pour la grande entreprise de s’emparer de Vannes. Refus
absolu de d’Hervilly. Il ne s’expliquait pas. Il restait une énigme, de
plus en plus étrange. Il défendait aux siens de crier: Vive le Roi.
«Cela fait trop de bruit.» Enfin, lorsqu’on fit à Carnac, dans ce grand
lieu, si solennel, la cérémonie populaire de bénir les drapeaux, quand
l’évêque de Dol proclama le roi au milieu de ce peuple en larmes,
d’Hervilly s’en alla dans un coin, lui et ses officiers, croquer une
messe basse.
Était-il fou? Vauban le ferait croire. Mais Puisaye dit parfaitement ce
qui lui brouillait la cervelle.
C’est en réalité que, quand il eut débarqué le grand matériel, il lui
revint de tous côtés que cette expédition royaliste se faisait _malgré
le roi_, contre le roi peut-être.
Il lui revenait de Rennes que l’agence de Paris y avait envoyé Talhouët
de Bonamour pour dire au nom du roi «qu’on ne fît rien.» Et elle avait
semé de faux billets, signés Puisaye, qui conseillaient partout «de ne
rien faire.»
Les grands chefs vendéens en voulaient à Puisaye, aux Anglais. Ils ne
refusaient pas tout à fait, mais disaient qu’ils n’agiraient que quand
Scépeaux, l’un d’eux, reviendrait de Paris où il négociait. Charette
renouvela son traité avec la république le 29 juin, au moment même du
débarquement de Quiberon. Il y fut poussé par l’agence royaliste, poussé
par l’évêque de Léon, ennemi personnel de l’évêque de Dol, que Puisaye
venait d’amener.
Le coup le plus direct, et au Morbihan même, fut que la sainte ville
royaliste de Vannes, reçut des saints d’Anjou, du grand curé Bernier, le
mot d’ordre: «Ne bougez pas.»
Enfin, directement le nouveau roi et ses gens (d’Avaray, Antraigues,
etc.) donnent ordre à d’Hervilly «de ne rien faire», de détourner
l’expédition de cette côte armée et frémissante vers la côte déserte du
Marais vendéen, vers Charette. Ordre insensé, stupide. L’accès, de ce
côté, est difficile. Et où trouver Charette et sa petite bande? En
novembre, on n’y parvint pas.
Pour un message si grave, où tout le sort du parti était en jeu, le roi,
qui se piquait de belle littérature, avait envoyé un auteur,
Demoustiers, qui a écrit les _Lettres à Émilie sur la Mythologie_. Homme
du reste agréable, tout fait pour plaire aux émigrés, vieux enfants qui
n’aimaient que _Faublas_ et Parny, et leur fade rinçure en galants
madrigaux.
* * * * *
On ne peut s’étonner que le soldat affamé, fouillant les maisons de la
côte, et n’ayant à manger que ce qu’il enlevait à la pointe de la
baïonnette, commît de grands excès, qui désespéraient Hoche. Et à
travers cela, des éclairs de bonté; pour retrancher leur camp, n’ayant
pas de terre sur cette côte qui n’était que sable, ils évitèrent
pourtant de toucher au cimetière des chouans. Ils furent, on le verra,
admirables pour les prisonniers.
Ce qui les enrageait le plus, c’est qu’ils ne trouvaient rien dans les
maisons. Le chouan trouvait tout. Les femmes lui réservaient les vivres,
et les refusaient opiniâtrement au soldat. Dans leur obstination dévote,
elles aimaient mieux tout martyre. Ces saintes étaient terribles. Pour
faire tuer les nôtres, la nuit elles couraient les bois. On prit certain
Victor (qui était une femme) avec des messages de mort. (Savary. V.
250.)
Dans cet état d’irritation extrême, de terreur sur la côte, tout un
peuple avait fui vers la presqu’île, sans y entrer encore, car le fort,
le camp la fermaient. D’Hervilly, au lieu de placer les chouans armés
(sous Vauban et Georges) dans un poste qui couvrît ce peuple, les avait
mis très loin, hors de la presqu’île, à Carnac. Georges, voyant au loin
les républicains qui venaient prendre Sainte-Barbe, l’entrée, la clef de
la presqu’île, et qui allaient trouver là cette malheureuse foule,
avertit Vauban; ils envoyèrent en vain pour avoir du secours. Vauban,
désespéré, proposait de ne pas attendre, d’attaquer. Mais les chouans
étaient abattus. Les chefs obtinrent d’eux seulement qu’ils se
retireraient pas à pas, et qu’en retardant l’ennemi, ils sauveraient
tout ce monde. Les chouans tinrent trois heures, et la malheureuse foule
put au moins se jeter pêle-mêle par-dessus la palissade, se mettre à
l’abri de l’autre côté.
Alors enfin, alors, au bout de ces trois heures, on vit arriver
d’Hervilly, un de ses régiments, dont il garnit les forts. Chose
incroyable! jusque-là ils étaient sans défense. Leur feu écarta les
républicains. Mais s’ils ne s’emparèrent des forts, ils prirent le grand
poste essentiel, Sainte-Barbe. Hoche crut dès lors les avoir enfermés (7
juillet).
Cela fit tout à coup trente mille âmes dans la presqu’île, trente mille
bouches à nourrir! D’Hervilly déclara ne devoir la ration qu’aux siens,
aux troupes soldées de S. M. Britannique. Les femmes et les enfants
n’eurent que quatre onces de riz. Et ces vaillants chouans de Georges
qui venaient de sauver les forts, n’eurent chacun qu’une demi-ration de
soldat. Puisaye, Vauban crièrent. Et alors d’Hervilly dit la chose la
plus étonnante: qu’il leur donnerait la ration et la solde, s’ils
prenaient l’habit rouge et se faisaient Anglais. Tonnerre d’indignation.
Les chouans affamés lui rejetèrent son pain.
Puisaye rend une haute justice à l’énergie des républicains, à leur
activité, et s’accorde parfaitement avec le récit de M. Moreau de
Jonnès, un grenadier de Hoche. «Le dénûment de toutes choses où ils
étaient leur donnait de nouvelles forces, un redoublement d’impétuosité
et d’audace... Je les voyais de loin. Les officiers travaillaient comme
les soldats en manches de chemise... Nous eûmes mille difficultés pour
armer le fort Penthièvre de pièces pesantes. Mais les républicains
s’attelaient eux-mêmes à leurs canons», etc. (Puisaye, VI, 168, 288.)
Il y avait là une jeunesse admirable, celle de Nantes, si éprouvée, mais
si ardemment patriote. Il y avait Rouget de Lisle, l’auteur de _la
Marseillaise_ que Tallien avait délivré des prisons de la Terreur. Il y
avait ce jeune Moreau de Jonnès, si aimable, toujours souriant, et qui
nous a donné son excellent récit. Une alacrité héroïque, semblable à
celle de Hoche, était en tout ce monde, malgré la pénurie des vivres. La
chaleur était excessive. Ils n’avaient presque que du vinaigre et de
l’eau-de-vie.
Contre cet héroïsme, Puisaye croyait à l’héroïsme. Il avait foi à la
Bretagne, à sa chouannerie, à l’énergie sauvage de Georges Cadoudal, qui
n’était pas encore le chef titré de la contrée, mais y avait déjà un
grand ascendant populaire. Ce Georges semblait taillé sur le patron des
Juges d’Israël, d’Aod, «qui frappait des deux mains», ou du vaillant et
sanguinaire Jéhu. Le tirer de la presqu’île, le relancer au Morbihan, le
jeter sur le dos de Hoche comme un tigre ou un jaguar, c’était une idée
simple. Dans la réalité, le général républicain, avec ses treize mille
hommes, n’avait dans la contrée que le petit espace qu’il couvrait de
son camp. Il tenait au bord du pays comme un corps étranger, extérieur,
sans racines. Malgré sa superbe attitude, il avait fort à craindre si,
attaqué de front par les troupes régulières de d’Hervilly, il était pris
derrière par les chouans.
On en avait dix mille armés dans la presqu’île. Huit mille, sous Georges
et M. de Tinténiac, furent embarqués, et remis à la côte. Deux mille
cinq cents, sous un autre chef de bande, furent envoyés du côté de
Quimper. Il suffisait que, même sans agir, ils courussent le pays, pour
que Hoche manquât de vivres. Mais, le 16, ils devaient d’ensemble tomber
sur les républicains, qui se trouveraient ainsi entre deux feux.
«Attendez le comte d’Artois. Voilà qu’il est en mer.»
Puisaye avait reçu le 10 cette fausse nouvelle d’Harcourt, vieux
radoteur qui résidait à Londres avec le titre d’ambassadeur du Roi, et
qui, sans s’en douter, servait les intrigues des deux petites cours pour
paralyser tout. Puisaye n’en tint nul compte, et convint avec
d’Hervilly, avec Georges, que la double attaque se ferait sans faute le
16.
Le 14, on apprend qu’un secours arrive d’Angleterre. Ce n’est pas le
comte d’Artois (il promettait toujours et jamais n’était prêt). Ce
n’était pas ce que Puisaye avait instamment demandé, les officiers
émigrés de Jersey. L’agence l’en priva, les fit envoyer vers Saint-Malo.
C’étaient seulement mille hommes, un petit corps formé de débris
d’anciens régiments. Le tout mené par un jeune homme, le très jeune
colonel Sombreuil, cher à l’émigration pour sa valeur fougueuse, et bien
plus encore pour sa sœur, pour la fameuse légende (vraie ou fausse) du 2
septembre où elle sauva son père.
Cette brillante figure allait éclipser tout. On ne manquerait pas de lui
attribuer tout succès qu’on aurait. Sombreuil ne pouvait arriver que le
soir du 15, débarquer que le 16. Le 15, après-midi, d’Hervilly, sans
l’attendre, donna ses ordres pour l’attaque convenue du lendemain. En
vain, Puisaye, Waren, le suppliaient d’attendre, de profiter du renfort
de Sombreuil. En vain Puisaye lui demandait la chose indispensable, de
s’assurer si Georges, Tinténiac, étaient prêts à agir sur les derrières
de Hoche. Il n’entend rien, n’écoute rien. Ce qui est dit est dit.
«Comment Puisaye ne l’arrête-t-il pas d’autorité? (dit ici Louis Blanc).
Il reçoit à l’heure même de Londres son titre de général en chef qui
subordonne d’Hervilly.»--Mais tous les émigrés l’auraient taxé de
lâcheté. Ils l’auraient laissé seul, et suivi d’Hervilly.--Enfin, que
fût-il arrivé si Georges se fût trouvé exact au rendez-vous, et si
Puisaye se fût obstiné à y faire manquer d’Hervilly? De quels reproches
amers, de quel mépris l’aurait-on accablé?
Puisaye, quoiqu’il jugeât insensé[20] de combattre sans s’assurer de
Georges et de Tinténiac, ne put empêcher rien. Le plan de d’Hervilly
était de partir de nuit, de surprendre Hoche à Sainte-Barbe, pendant que
Vauban surprendrait le poste de Carnac. Ni l’un ni l’autre n’arriva
avant jour. Nulle surprise. Quelques coups de feu, tirés au loin, firent
croire un moment à Puisaye que ses chouans étaient venus. Point de
chouans. Mais Hoche, bien éveillé, en force, avec beaucoup d’artillerie.
[20] Je ne sens nullement la contradiction que Louis Blanc croit
remarquer entre _Puisaye imprimé_ et _Puisaye manuscrit_. Les deux
concordent admirablement.--Je n’attache pas autant d’importance que
lui au récit de Rouget de Lisle. Ce récit de 1834 est de la grande
fabrique d’alors où se faisaient tant de Mémoires sur des souvenirs
confus, souvent erronés, des vieillards. Il y a des scènes
mélodramatiques, et visiblement arrangées (p. 30), des choses
ridicules, comme les paroles de Georges (p. 36), le mot de Blad à
Sombreuil (p. 103). Pourquoi Hoche eût-il donné à Rouget de Lisle la
grave commission de sommer les émigrés (p. 96)? Cela revenait bien
plus naturellement à celui que nomme Moreau de Jonnès, à Ménage, le
héros de la nuit. Hoche dut lui en donner l’honneur.
D’Hervilly, le voyant de front si imposant, ordonna un mouvement oblique
qui présentait son flanc, le faisait défiler tout entier sous le feu de
Hoche. Contre ce feu, les canons royalistes, fort bien placés,
tonnaient, et déjà démontaient des pièces. D’Hervilly les déplace, les
porte en bas dans le sable, où ils s’engagent, ne servent plus à rien.
Alors il fait retraite avec son régiment. Mais les autres n’étant pas
avertis, on battait d’un côté la charge, et la retraite de l’autre. Le
désordre fut au comble, la perte énorme, d’Hervilly blessé mortellement.
Tout eût péri si Waren, de ses chaloupes canonnières, n’eût fait un feu
très vif qui enfilait toute la plage et qui arrêta les vainqueurs.
Qu’était-il arrivé? Et comment les chouans, le 16, ont-ils manqué au
rendez-vous?
D’abord ces chouans n’étaient pas gens à mener comme on voulait.
C’étaient eux qui menaient leurs chefs. Ceux qui s’en allaient vers
Quimper, voyant là de belles moissons, et personne pour les couper, se
firent moissonneurs, oublièrent. Et les huit mille de Georges étant si
forts, ne trouvant rien qui résistât, s’emportèrent au loin,
s’attardèrent à des attaques de bourgades, de villages «bons à piller.»
Des deux officiers qui avaient le titre du commandement, Tinténiac brave
et léger, se laissa entraîner de bataille en bataille. Son second,
Pontbellangé, homme peu net (selon Puisaye) et qui pilla les caisses,
l’attira vers le nord, comme voulait l’agence, au plus loin de Quiberon.
Dans ces forêts, peuplées de fées mauvaises, il suivit un mirage. «Des
dames, lui disait un billet, vous attendent au château de Coëtlogon avec
des lettres du roi.» Qu’étaient ces dames? ces lettres? L’étourdi fut
tenté, oublia Quiberon, alla à ce château. Il y fut attaqué par les
républicains. Un grenadier qu’il poursuivait, se retourna et le tua (18
juillet).
* * * * *
Les dépêches de Hoche montrent bien que l’histoire ne s’est pas trompée,
et que c’était un vrai héros. Un grand peuple de femmes, de vieillards
et d’enfants restait encore dans la presqu’île, Hoche seul en a pitié.
Il écrit aux représentants, et par voie indirecte il expose au Comité de
salut public ce qui peut excuser ces malheureux «entraînés par la
terreur ou le prestige. Il serait cruel, impolitique de les détruire.
Qu’ils désarment, aillent moissonner.» (Savary. V, 251, 257.)
Ces sentiments étaient ceux de beaucoup des nôtres, spécialement du
général Humbert. C’était un fort brave homme, qui avait beaucoup de
cœur, s’était montré crédule aux royalistes et un peu ridicule par son
imprudente bonté. Le 18, il voit sur la plage Vauban et un autre. Il
approche avec confiance; leur demande combien ils ont perdu, le 16,
d’anciens officiers de marine.--Cinquante-trois.--Quelle perte pour la
France! dit-il.--Il leur toucha la main, et dit: «Pourquoi se battre?
arrangeons-nous... Écrivez donc à Tallien qui arrive!»--Puis il leur dit
que Tinténiac allait bien.
Ici Vauban se trompe, accuse à tort Humbert de mensonge et de perfidie.
«Tinténiac, dit-il, était tué.» Il le fut le 18, fort loin de là.
Humbert, qui parle le 18, certainement n’en savait rien.