gardant jusqu’à la fin son indifférence superbe et son enjouement
héroïque, dominant d’un sourire la place de la Révolution.
Ils furent enterrés à Mousseaux, où Danton, Desmoulins les attendaient,
Robespierre et Saint-Just.
Ils moururent dans un abandon extraordinaire. On a vu que le 2, le
peuple au Carrousel n’avait rien dit pour eux. Au tribunal, nul signe
sympathique dans l’auditoire. Et à l’exécution, la place était presque
déserte!
Leurs défenses écrites n’avaient pas été lues. Leurs lettres à leurs
femmes et parents (chose barbare!) ne furent point remises. Tout cela a
dormi près de quatre-vingts ans dans les dossiers jaunissants des
Archives, avec les deux couteaux rouillés de leur sang. C’est seulement
en 69 que Claretie, un chaleureux jeune homme, fort digne de toucher le
premier ces reliques, les exhuma, et dans sa noble histoire leur a
dressé un monument expiatoire, payé notre dette ajournée.
Long délai! oubli apparent que tant de misères, de soucis, d’événements
tragiques, excusent mal. En dessous, à l’état latent, subsistait vivace
et tenace une ombre d’eux, un confus souvenir. Romme était comme
indestructible. Il avait revécu, disaient plusieurs. Il vivait dans le
Nord. En vendémiaire contre les royalistes, on crut le voir marcher avec
l’écharpe et le fusil. En fructidor, il reparut. Au 18 brumaire, il
aurait agité le faubourg Saint-Antoine, parlé de marcher sur
Saint-Cloud.
Mais là son sentiment de dégoût, de colère, fut sans doute trop fort.
Car, depuis, on ne le revit plus jamais.
CHAPITRE IX
IGNORANCE ET DES RÉPUBLICAINS ET DES ROYALISTES.--MASSACRES DU MIDI.
Mai–juin 95.
A ce moment critique des journées de prairial et des premiers massacres
du Midi, quel fut le Comité de salut public, si peu actif, si peu
habile, et si aisément entraîné au flot de la réaction?
Du 15 floréal au 15 prairial (4 mai–3 juin), sa haute autorité est
l’abstrait, le muet Sieyès, sombre sphinx que les simples croyaient
profond, et qui, mis à l’épreuve, ne montra que le vide. Au-dessous,
trois légistes, non moins impropres à l’action, Treilhard, Cambacérès et
Merlin (de Douai); Rewbell, moins incapable, mais rustre et maladroit;
de faibles Girondins, Vernier, Doulcet, Rabaut-Pommier; le chimiste
Fourcroy, Aubry, grand réacteur, qui épura fort mal l’armée. C’étaient
les principaux. Ajoutez l’aboyeur Tallien, dont les fausses fureurs ne
trompaient plus personne, qui avait fort baissé et qui, par ses rapports
visibles avec l’Espagne, devait tomber bientôt au dernier discrédit.
Le Comité de sûreté se partageait entre deux influences contraires qui
l’annulaient; d’une part les Auguis, les Courtois, violemment
rétrogrades; d’autre part, des républicains sincères, de peu d’autorité,
tels que Chénier. Chénier, un vrai poète, était nerveux et variable; il
ne défendit pas les six martyrs de prairial, mais il parla très bien
pour le désarmement de Lyon, qu’il fit voter. Ce comité, qui eût dû être
l’œil du gouvernement, sans argent, sans police, était mal informé, ne
voyait rien, ne savait rien. Il n’eut aucune prévoyance des massacres du
Midi, connut très peu, très mal les assassinats de l’ouest, fut dans une
parfaite ignorance des deux dangers énormes qui menaçaient la
France,--la trahison du Rhin, l’entente de Condé et Pichegru,--et
l’arrivée prochaine de l’armada anglaise, d’une grande flotte chargée
d’émigrés et d’un matériel immense que tout le monde voyait préparer
depuis huit mois dans les magasins, les fabriques de l’Angleterre.
Étonnante ignorance! Mais elle n’était pas plus grande que celle des
royalistes. En janvier 95, leur agence de Paris ne savait pas encore le
nom de Stofflet! Cette armée singulière d’Anjou, de Stofflet, de
Bernier, gouvernée par quarante-deux prêtres, après deux ans de combats
si terribles, leur était inconnue. Ils se figuraient que Charette avait
soixante mille hommes, la plus belle cavalerie du monde, une
administration, des commis, des bureaux. Polignac lui écrit bêtement de
Vienne que le gouvernement autrichien serait bien charmé «si M. de
Charette avait la complaisance _de faire faire dans ses bureaux le
bulletin des opérations, etc._» _Les bureaux_ de Charette, sans doute au
coin des bois!
Les intrigants qui entouraient à Vérone le podagre Louis XVIII avaient
réussi à chasser les gens d’esprit et de talent qui eussent pu
l’éclairer un peu, Calonne, Maury, Cazalès. La place était restée à
l’_ami du roi_, d’Avaray, à Antraigues et la Vauguyon, qui jouaient
assez bien le fanatisme et ne croyaient à rien. En novembre 94,
Antraigues avait créé à Paris ce qu’on nomma l’agence royaliste, fort
mal choisie, de gens légers, peu sûrs. L’un l’avocat Lemaître, un bavard
étourdi, avait plu par certains pamphlets qu’il avait faits contre la
reine. L’autre, l’abbé Brottier, précepteur des neveux de Maury et des
La Bourdonnaye, préparait pour le roi, pour sa rentrée prochaine, un
travail érudit sur les cérémonies du sacre. Il y avait encore certain
officier, Despomelles, qui voulait de Paris diriger la Vendée; un la
Ville Heurnois, infatigable scribe et menteur effronté, au point
d’écrire qu’il a gagné une foule d’hommes importants! cinquante mille
hommes! On envoie et l’on trouve, en tout, une vieille, effrayée.
C’étaient, au reste, des têtes si chaudes, si vaines, si imaginatives,
que, tout ce qu’ils avaient dit, ils le croyaient eux-mêmes. Leur maxime
était qu’une erreur, crue de tous, n’est plus une erreur, et qu’à force
de fictions, propagées et persuadées, on créera du réel.
La partialité de Monsieur pour ces imbéciles tenait à ce qu’ils
flattaient sa passion de ne pas pardonner, de ne donner à la France
aucune réforme. Ils répétaient le fameux axiome: «Le roi fera grâce,
mais le Parlement fera justice.» En haine du parti anglais, qui eût
voulu quelque forme constitutionnelle, et dont Louis XVIII (alors) avait
horreur, il s’obstinait à croire que le salut viendrait de l’Espagne.
Notez que, depuis trois ans, l’Espagne n’avait daigné écrire une ligne;
qu’elle n’avait pas dit un mot pour sauver Louis XVI; enfin que dans
l’affaire de Toulon elle avait rejeté les plans des royalistes, avait
montré parfaitement qu’elle travaillait pour elle-même.
Le seul homme vraiment remarquable du parti royaliste était un petit
monstre, Roques de Montgaillard, bossu, étincelant d’esprit, d’audace.
Il avait l’air du Diable boiteux, ou d’un juif portugais. Il était du
Languedoc, avait fait six ans la guerre d’Amérique, et avait pris là un
grand horizon. Plus grand encore il le prit en restant ici en 93,
agioteur, observateur, puis chargé par Barère d’aller _observer_
l’Angleterre. Il voyait juste et fin. Soit pour Barère, soit pour les
royalistes, il écrivit à Londres une page terrible dont l’Europe fut
illuminée: _Mort prochaine de Robespierre._ C’était chose énorme,
inattendue, de dire que l’idole d’airain allait mourir! Dire ces choses,
c’est les préparer.
Cet homme, suspect à tous, ne trouvant plus sa voie ni en Angleterre, ni
en France, ni à Vérone (où l’on ne voulait que des idiots), se poste à
Bâle, non loin des restes misérables de l’armée de Condé. Ce Condé,
brave et sot, famélique, croit tout, à force de misère. Montgaillard le
réchauffe, le leurre d’espoir, et en mai lui donne un conseil... ma foi!
héroïque et sublime: _périr ou gagner la partie!_ rejeter l’appui
honteux de l’Autrichien qui veut l’Alsace, la Lorraine! se jeter en
France dans les bras de Pichegru, avec ses émigrés, fraterniser avec
l’armée, et s’en aller droit à Paris.
Un coup de tête à la Henri IV, ou à la Condé! Mais le Condé d’alors
n’était pas de cette taille. Il dit _oui_, mais avec l’Autriche et son
armée; _oui_, avec l’Angleterre et ses guinées; _oui_, si Pichegru lui
livre des places fortes.
Pichegru était né royaliste, il l’était de tempérament; serf de
l’autorité. Jadis il avait plu à Condé, plus tard à Saint-Just, toujours
aux bureaux de la guerre et aux officiers du génie qui en étaient les
maîtres, et qui aimaient fort les serviles. Ils lui firent sa fortune en
lui donnant la belle et facile affaire de Hollande. Ces savants, si
forts sur les choses, et si ignorants des personnes, ne devinèrent
jamais qu’il fût dangereux. Hoche l’avait jugé tel, et un animal à sang
froid.
Condé et l’Autrichien lui demandaient de commencer par ce qui l’eût
perdu auprès de son armée et l’aurait rendu inutile, de leur livrer
Strasbourg, l’Alsace!
C’est exactement la sottise (que l’on va voir) de Pitt avec les
Vendéens. Il veut des places, Belle-Isle, Lorient, Saint-Malo. Bref, il
n’a rien, fait tout manquer.
Le parti royaliste est sans tête, sans système et sans unité; mais sa
force, très grande, est toute locale. Il exploite aisément au midi, à
l’ouest, la revanche de la Terreur, l’aveugle furie, là bourgeoise, ici
populacière, la liberté charmante de piller, casser tout. Aux
massacreurs du Rhône, aux chouans assassins, il est évidemment le parti
de la liberté.
* * * * *
Reprenons donc un peu les affaires du Midi.
La trahison des royalistes, celle surtout d’Imbert (que lui-même a
contée en 1814) avait livré Toulon aux Anglais-Espagnols[19]; mais
ceux-ci ne firent rien pour fortifier les royalistes. On perdit
plusieurs mois à tuer et à torturer des patriotes. La reprise fut
facile, quoi qu’on ait dit. La seule vue des localités montre aux plus
ignorants que le jeune Bonaparte n’eut guère de peine à trouver le vrai
point d’où l’on pouvait agir.
[19] Comment Toulon fut livré aux Anglais et aux Espagnols? M. Imbert,
le traître, dans sa brochure de 1814, a parfaitement expliqué sa
trahison. Il dit qu’il demanda de l’emploi à la République, qu’on
lui confia une escadre, qu’il livra l’escadre et le port. «Je
m’étais chargé d’une grande expédition pour en faire manquer les
effets, ainsi que le portaient mes ordres secrets, les seuls
légitimes.»
Les patriotes, maîtres à leur tour, tuèrent deux cent cinquante
royalistes (et non huit cents); mais une grande partie de la population,
l’arsenal entier, avaient fui. Les représentants appelèrent de tous
côtés des ouvriers qui furent une petite colonie patriote, isolée, fort
mal entourée, mais très encouragée par les Jacobins de Marseille.
Ceux-ci, très peu nombreux, étaient très violents. C’est de là que
Maignet, pour suppléer au nombre par l’excès de terreur, organisa son
tribunal d’Orange qui, en deux mois, jugea douze mille accusés, en fit
périr trois cents.
Même après thermidor, les Jacobins de Marseille, fort imprudemment,
menacèrent, provoquèrent cette grosse ville toute girondine ou
royaliste, parlant de refaire la Terreur. Ils crièrent tant que Jean-Bon
Saint-André lui-même appela sur eux la sévérité de l’Assemblée.
Marseille alors s’éveille contre cette poignée d’hommes, et les voilà
tous en prison.
Le massacre de Lyon, fait le 6 mai, su bientôt à Marseille, donne une
horrible émulation. Le 10, trente prisonniers de Marseille, amenés à Aix
pour être jugés, sont tués en présence de la troupe! et un peu plus tard
quarante-deux!
Il était évident qu’on allait tuer le reste, une centaine, qui étaient
enfermés au fort Saint-Jean. Les ouvriers patriotes de Toulon prirent
hardiment leur défense, osèrent dire qu’ils mettraient Marseille à la
raison. La grande ville s’indigne et bouillonne. Les représentants
Chambon, Cadroy, Isnard, pris du même vertige, lancent contre Toulon de
sanglantes proclamations. Isnard (l’homme fatal qui, plus que personne,
avait perdu la Gironde) eut ici encore un accès de cette funèbre
éloquence qui fit toujours de grands malheurs. Du balcon de l’hôtel de
ville, il dit aux Marseillais: «Si vous n’avez pas d’armes, prenez les
ossements de vos pères égorgés.»
Les représentants, sur la route de Toulon, surent, le 9, le premier
effet, effroyable, de leurs paroles meurtrières. Le 27 mai (7 prairial),
une toute petite ville, Tarascon, prend feu. On monte, on force le
château, on frappe, on blesse, on tue; blessés, morts ou mourants,
n’importe, on jette tous ces corps du plus haut de la tour. Brisés sur
les rochers, en morceaux, ils plongent au Rhône.
Les représentants, indignés, mandent la municipalité de Tarascon. Mais,
sous leurs yeux, les Marseillais faisaient une chose plus sanglante. La
masse ouvrière de Toulon, mal armée, en guenilles, avançait contre la
superbe colonne marseillaise. Elle lui envoie comme parlementaire un
chirurgien. On le fusille, et l’on fond sur les Toulonnais. La cavalerie
de Marseille en tue beaucoup, prend, en ramène en triomphe une centaine
pour les faire juger ou pour les tuer sans jugement.
Sur le massacre de Marseille, nous avons force pièces. Nous avons le
récit d’un témoin, prisonnier lui-même, un des fils d’Orléans, M. de
Montpensier. Les morts (sauf un juge de Paris) sont tous des artisans de
divers pays. Les tueurs étaient des jeunes gens «assez bien habillés»,
et ce semble, de petite bourgeoisie. Un de leurs chefs, Robin, est fils
de la dame d’une auberge ou hôtel. Mais ils attendirent plusieurs jours,
ne voulant rien faire sans les Lyonnais, sans la compagnie de Jésus,
qu’amenait un Dutheil, de Lyon.
La chaleur était excessive, et l’on se gorgeait d’eau-de-vie. Pour tuer
plus commodément, on tenait les prisonniers à jeun depuis plusieurs
jours. A cinq heures du soir, on court au massacre. Montpensier put bien
voir, étant en parfaite sûreté, honoré même des jeunes royalistes, qui
mirent chez lui le commandant du fort et son adjudant désarmés.
Il y avait à Marseille un bataillon de Loir-et-Cher. Le capitaine,
indigné, court chez Cadroy, le représentant, qui, loin d’aller au
secours, lui défend de battre la générale. Il la bat malgré lui, ramasse
à grand’peine une cinquantaine de grenadiers. Enfin, c’est au bout de
quatre heures, c’est seulement entre huit et neuf heures du soir, que
Cadroy et Isnard se mettent en mouvement, se décident à aller à la
prison du fort Saint-Jean. L’exécrable besogne était bien avancée. Ils
avaient tout tué dans un cachot de vingt-cinq personnes. Ils en
assiégeaient un de trente prisonniers, tiraient même le canon contre la
porte; enfin, avec de la paille, y mirent le feu. Les représentants
crient, veulent les désarmer.--«Mais c’est vous, disent-ils, qui nous
avez poussés à la vengeance!--A nous grenadiers! arrêtez ces furieux!»
Le capitaine en arrêta quatorze; mais, lui-même, Cadroy, renvoie ceux
qu’on a arrêtés! (Voy. la déposition, Frér., 132.)
Un grenadier du même bataillon prétend que Cadroy aurait dit: «Pas de
canons! ça fait trop de bruit. Vous allez avertir la ville... Allons,
allons, enfants! Je suis à votre tête... Vous avez eu le temps. En voilà
bien assez.»
Ce qui est sûr, c’est qu’Isnard et Cadroy montèrent chez Montpensier, où
était le commandant, et demandèrent à boire. On donna du vin. «C’est du
sang!» dit Isnard, en le repoussant. Il accepta de l’anisette. Cinq ou
six massacreurs sanglants osèrent se présenter, demandèrent d’achever
(ils en tuèrent jusqu’à quatre-vingts). «Misérables, dirent les
représentants, vous nous faites horreur... Qu’on les arrête!» Ils
restèrent deux jours en prison. Telle était la faiblesse (et la peur?)
des représentants, que, six jours après, ces tueurs étant venus demander
cent sabres, Chambon signa l’ordre de les donner.
Marseille, c’est la loi du Midi, l’exemple, la haute impulsion. Sa
tuerie fut répétée partout par des assassinats si nombreux qu’en
certaines localités (comme Lisle, où on tua cinquante personnes,) ce fut
un vrai massacre. Tout cela très notoire; mais nul procès possible. Si
l’on essaye d’en faire, nul témoin n’ose déposer.
Ce que l’on a ignoré jusqu’ici, et ce que les papiers inédits de
Goupilleau m’apprennent, c’est le terrible crescendo, la furie de tuer,
toujours plus enragée, qui éclata comme une maladie. Notons-en les
progrès:
1º On tue des modérés. L’administrateur de Vaucluse, anti-jacobin, un
Tissot, ayant avoué qu’à Mondragon, les honnêtes gens avaient tué
vingt-trois patriotes, fut sur le champ mis en morceaux.
2º On tue même des réacteurs. Un ami de Rovère, Raphet, est traîné par
la foule, qui le constitue juge pour faire périr les juges d’Orange.
Sans droit et sans pouvoir, il les condamne à mort, sauf l’huissier de
ce tribunal, qu’il essaye de sauver. On tue l’huissier, et l’on jette
des pierres à Raphet. Son effroyable complaisance ne lui donne pas la
sûreté. Il supplie qu’on l’appelle à Paris, ou il est perdu.
3º Voici qui est encore plus fort. En formant à Paris le jury qui
condamna Fouquier-Tinville, on avait fait venir de Vaucluse un certain
Rhédon, un aubergiste réacteur. Fouquier tué, Rhédon retourne à Lisle,
où il est tué comme modéré!
CHAPITRE X
QUIBERON.
25 juin–22 juillet 95.
Ce cruel mois de mai, qui fut l’éruption des grands massacres du Midi,
arracha dans l’Ouest le voile de la fausse paix, hypocrite et sanglante,
et montra les abîmes qui se cachaient dessous.
Les représentants s’obstinaient à croire à cette paix, à dire, redire à
la Convention qu’elle avait tout fini, tandis que de toutes parts
continuaient les assassinats des patriotes, les attaques sur les routes,
l’affamement des villes, où les chouans empêchaient d’apporter les
vivres. État plus cruel que la guerre. A la moindre répression, c’était
Hoche que l’on accusait. «Il violait la paix. Il se plaisait à réveiller
la guerre, à se refaire une Vendée.» Par deux fois, on faillit lui ôter
le commandement.
Tout au contraire, c’était l’indulgence qui perdait tout. La
débonnaireté de Carnot (qui dirige la guerre jusqu’en mars), la
magnanimité, souvent très inconsidérée, de Hoche, émoussaient l’action.
Quelle risée les chouans purent faire de sa lettre héroïque, imprudente,
au coquin Boishardy! Il lui ouvre les bras, lui écrit comme un frère,
tend sa glorieuse main à cette main sanglante. Nouveaux assassinats. A
mort les modérés! à mort le paysan qui porte son grain à la ville! à
mort les voyageurs les plus inoffensifs! Ils tuèrent neuf enfants qui
s’en allaient à une école de marine.
Quelle administration, quel tribunal eût eu la force de sévir, quand la
Convention elle-même mollit, fléchit? quand les royalistes introduits
dans ses Comités gouvernants, par exemple Henri Larivière, écrivent:
«_Ce sont les terroristes qu’il nous faut désarmer_» (terroristes, lisez
patriotes), autrement dit: désarmons les victimes, facilitons
l’assassinat.
Ces Comités crédules, ayant de tels meneurs, n’entendent pas les avis de
Hoche. Ils entendent les contes, les fables, les mensonges du rusé
Cormatin. Ce fourbe (neveu d’un chirurgien et, de son vrai nom,
Désoteux) s’était fait en Bretagne grand chef de parti, général, une
puissance. On pousse à ce point l’atrocité de la sottise jusqu’à charger
ce chouan d’arrêter ceux qu’on appelle jacobins. Il écrivait impudemment
aux Comités: «Vous craignez les Anglais. N’ayez peur. Un seul mot de moi
les renverra.» Cormatin protégeait la France!
Tout périssait. Le soldat affamé mangeait souvent de l’herbe. Des
généraux, Canclaux, dans la Vendée, était malade; Hoche, en Bretagne, le
devenait. Dans une lettre il avoue son chagrin, «sa misanthropie».
Enfin, le 23 mai, un hasard livre à nos représentants des lettres
secrètes de Cormatin. Il écrit à un chef «qu’il faut dissimuler encore,
endormir les républicains, n’agir que de concert avec tous les
royalistes de France.» Et surtout, ce qu’il n’ose écrire, attendre la
grande flotte anglaise que Puisaye, l’autre fourbe, a obtenue de Pitt,
et qui va ramener une armée d’émigrés.
Dès avril, Charette avait dit qu’il n’acceptait la paix que pour gagner
du temps. Cormatin est arrêté le 25 mai. La guerre éclate le 26. Tout
l’intérieur remue et la côte menace. Double embarras pour Hoche. Il faut
qu’il se divise pour faire face aux chouans, pour protéger les villes,
garder les routes. Et, d’autre part, il faudrait, au contraire, qu’il
pût se concentrer pour repousser le débarquement imminent. Où, et quand,
et comment doit-il se faire? On ne peut le prévoir. Hoche ignore tout.
Il est en pleine nuit. Tout est si sûr pour l’ennemi et si discret pour
les chouans que, pour enlever de la poudre, ils font à son insu une
course de trente lieues!
Dans cette grande attente d’un mois, (du 26 mai au 26 juin), jetons sur
la contrée un regard qui fera mieux comprendre le drame de juillet.
* * * * *
L’homme de ruse et de calcul qui avait obtenu de Pitt l’expédition,
Puisaye, lui avait dit qu’il enlèverait la Bretagne, entraînerait la
Vendée. Il leurrait les Anglais de ce hardi mensonge: «Que Stofflet, que
Charette l’assuraient qu’ils feraient des diversions.» (Mss. de Puisaye,
Louis Blanc, XII, 385.)
Entraîner le pays d’un même élan était fort difficile. Tout s’y était
localisé, figé. La longueur de la guerre avait fait de chaque armée, de
chaque chef, comme une puissance féodale, et toutes ces puissances
dissonantes au plus haut degré. L’armée d’Anjou, du centre, sous le
prêtre Bernier, et Stofflet le garde-chasse, gouvernée par les prêtres,
était clérico-paysanne. A sa gauche, Charette et ses bandes à cheval,
allant, venant, virant par les routes embrouillées du Marais vendéen,
avec ses amazones galantes (et très cruelles), sa dame Montsorbier, est
l’ennemie des prêtres, aime peu l’émigré. A droite de la Loire, et
jusqu’à la Vilaine, au château de Bourmont, Scépeaux a dans sa bande
force nobles, plusieurs émigrés, peu sympathiques aux prêtres. Puisaye,
qui tout à l’heure quittera l’Angleterre, est fort vers Fougères et vers
Rennes. En Normandie, Frotté. Au Morbihan commence la féroce démocratie
du meunier Georges Cadoudal.
Tous ennemis de tous. Stofflet, Bernier, fusillèrent Marigny. Charette
condamne à mort Stofflet. Puisaye, trop fin, suspect, pour la plupart
semble le traître. Enfin, à part de tous, Georges fait dans les chouans
une chouannerie plus sauvage, qui proscrira les autres, surtout les
émigrés.
Comment se maintient-il, ce pays discordant? Le fanatisme est déjà
attiédi. Sa force tient à trois choses:
1º A l’encouragement quotidien. Chaque jour, sur la côte, même la plus
difficile, tombent des embarcations anglaises, chargées de toutes sortes
de biens, armes, poudre, habits, souliers, rhum, faux assignats, or
même. Ceux qui jadis se jetaient si souvent sur les épaves des
naufrages, ici pour recueillir cette manne de la mer, et l’eau-de-vie
surtout, se rueront à coups de fusils.
2º Quelle joyeuse vie d’aventures, courir librement le pays, trouver en
toute ferme le grenier plein, la cave pleine, réservés «pour le bon
chouan!» moissonner sans avoir semé; bref, se trouver maître de tout.
3º La terre est au chouan. Et deux terres différentes, celle de son
maître l’émigré, celle du patriote absent qui s’est sauvé en France.
Malheur au patriote qui reviendrait, réclamerait son bien! Et quant à
l’émigré, son fermier, le chouan, désire-t-il son retour? Non, Stofflet,
je suppose, est peu impatient de revoir son cher maître, M. de
Maulévrier.
L’émigré, le chouan, ce sont deux intérêts contraires. C’est ce que
comprenait Puisaye. Les remettre en présence, c’est glacer le chouan,
lui faire tomber les armes. Ramener l’émigré, en Vendée, en Bretagne, ce
sera la mort du parti.
* * * * *
La côte semblait fort bien gardée au Morbihan par notre flotte, très
forte; mais l’indiscipline de nos marins novices la fit battre (23
juin). Elle fut bloquée à Lorient. Et l’énorme convoi que protégeait la
flotte anglaise put mouiller à son aise près de Carnac, à la large
presqu’île de Quiberon qui ne tient à la terre que par une langue
étroite. Elle est très mal défendue par des petits ports, presque vides,
sans vivres; ils se rendirent bientôt. Derrière, jusqu’à Auray et
Vannes, la sombre contrée, fort boisée, de petits chênes, bouillonnait
la chouannerie (26 juin 95).