fables royalistes: «Les montagnards sont si féroces qu’ils ne mangent
pas une poule qu’ils ne l’aient guillotinée.» Et comme quelqu’un
doutait: «On a, dit-il, leurs petites guillotines.»
Dans un tel moment, ces sottises avaient un effet meurtrier. Bourdon,
qui avait causé tout le jour avec les accusés, tout à coup rougit,
s’emporte, crie: «Il faut qu’ils passent à la barre.» On dit même qu’il
proposait qu’on les fusillât sur-le-champ dans le salon d’à côté.
Ce fut un honteux spectacle de voir tout à coup tourner contre eux ceux
qui craignaient pour eux-mêmes. Le royaliste Delahaye, qui le premier
avait engagé Romme à parler, se fit leur accusateur. Vernier, qui avait
présidé, se lave aux dépens de la Montagne. Delacroix, qui avait
félicité Bourbotte, lui avait dit: «Vous sauvez la Convention», devint
son accusateur.
Donc on arrêta Goujon, Romme, Prieur, Duroy, Duquesnoy, Bourbotte.
Soubrany était sorti déjà. On lui dit de fuir, mais il revint fièrement,
se fit arrêter aussi. On en ajouta plusieurs autres, et l’emportement
allait jusqu’à vouloir arrêter un absent, Robert Lindet!
Le plus étrange, c’est que, comptant les mettre en jugement, on anéantit
les pièces sur lesquelles on eût jugé. On brûla la minute des décrets
qu’ils avaient votés.
La longue et tragique séance finit vers quatre heures du matin par des
propositions assez ridicules. Legendre proposa que les députés fussent
armés. André Dumont, que les femmes fussent désormais exclues des
tribunes. Enfin il fut décrété que les sections désarmeraient,
arrêteraient les buveurs de sang, les brigands. Décret vague et sot qui
devait, selon les quartiers, être compris de façon toute contraire.
CHAPITRE VIII
PROCÈS DE PRAIRIAL.--LA MORT DE LA MONTAGNE.
21 mai–17 juin 95.
La nuit et le matin du 2 (21 mai), des bruits absurdes circulèrent, et
furent accueillis par la plus surprenante, la plus folle crédulité.
On dit, on répéta dans le faubourg qu’à la Convention «on avait
_massacré_ des femmes!» Monstrueuse exagération de la façon brutale dont
elles furent chassées des tribunes.
On dit, on crut dans l’Assemblée que l’horrible Commune, brisée en
Thermidor, venait de se refaire et siégeait à l’Hôtel de Ville. Quel est
son Robespierre? Le devineriez-vous? Cambon!
Qui peut inventer, affirmer une chose si grotesquement ridicule? Très
probablement Tallien, rancuneux pour les fonds espagnols de son
beau-père, que Cambon, ce dogue féroce de la Trésorerie, ne voulait pas
lâcher.
«Le voilà donc connu! ce secret plein d’horreur!» s’écrie Bourdon de
l’Oise. Et Tallien: «Rassurez-vous. On marche sur l’infâme Commune. Il
faut qu’elle soit fusillée.»
Cambon devenu Robespierre! Cet excès d’impudence dans le mensonge n’est
point hué, sifflé. Étonnante Assemblée qui semble n’avoir plus souvenir
des personnes, des caractères. Elle est visiblement dominée aujourd’hui
par les cent prisonniers qui pendant dix-huit mois sont restés hors du
monde, n’ont rien su de leur temps. Ces myopes étranges remis au grand
jour, ne voient pas plus clair qu’entre les noires murailles de
Port-Royal ou du Plessis.
On va à la Grève. Personne. La Commune est évanouie.
Ce qui est plus réel, c’est le grand mouvement du faubourg Saint-Antoine
qui marche sur la Convention. A la faim, aux misères, s’ajoutait une
chose, les insultes reçues la veille. Ceux que la garde nationale avait
peu poliment poussés dehors par la porte ou par la fenêtre étaient très
irrités. Les fouets de poste employés pour chasser les dames du
faubourg, le choquaient fort (et assez justement). Il y eut bien peu de
politique dans cette grande levée du 2, mais une vive colère parisienne
et l’indignation de l’honneur.
Les six canons du grand faubourg roulèrent par tous les quais aux
Tuileries dans leur majesté, avec une masse confuse. Ni plan, ni chef.
En tête, c’était le plus grand, le plus fort, un nègre gigantesque, un
forgeron qui commandait les canonniers (et commandait fort mal: il était
bègue).
Les sections fidèles à l’Assemblée remplissaient le jardin, les rues
aboutissantes au Carrousel; quand le faubourg y parut, il se trouva
avoir la garde nationale et devant et derrière. Canons contre canons. Il
eût suffi qu’il y eût quelques canonniers ivres pour faire de grands
malheurs. Sur quoi, pour quoi tirer? Nul ne l’eût su. Personne n’en
avait grande envie. Les gendarmes de l’Assemblée s’étaient mis avec le
faubourg. Les sections fidèles s’y mêlèrent elles-mêmes. Ce mouvement,
heureux réellement, et qui neutralisait la malveillance (s’il y en
avait) ne fut pas bien compris des représentants. Legendre, toujours
ridicule, dit: Soyons calmes! La nature nous a tous condamnés à la mort.
Plus tôt, plus tard, n’importe!»
Héroïsme très vain et trop facile. Un des députés qui par hasard était
tombé dans cette masse, loin d’être mal reçu, venait d’être
honorablement reconduit à la Convention.
Dix de ses membres, envoyés à la foule, en furent bien accueillis. On
prit cela comme satisfaction des brutalités de la veille. On fraternise
chaudement. On s’embrasse à s’étouffer. Un des députés, en rentrant,
disait à l’Assemblée: Comment vous rendre l’effusion de cœur, les
serrements de main, la tendresse brûlante, que nous avons trouvés!»
Les quelques politiques qui se trouvaient dans cette foule virent que
tout avortait, et se mirent en avant, se dirent chargés des réclamations
du peuple. «Du pain, et la Constitution, punition des agioteurs.»
C’étaient les demandes ordinaires. Il était naturel d’y joindre celle de
délivrer les montagnards arrêtés à minuit. Mais on n’en parla pas. On
dit en général «la liberté des patriotes _arrêtés depuis Thermidor_.» Ce
qui me porte à croire que l’orateur était moins montagnard que jacobin.
La Convention se contente de lire à ces délégués un décret qu’elle vient
de faire: 1º pour rassurer quant aux subsistances; 2º pour promettre que
les lois organiques seraient présentées le 26. L’Assemblée resta ferme
sur le dernier article. Elle ne promit _pas d’élargissement de
prisonniers_. On n’y insista point. Les délégués reçurent du président
l’accolade fraternelle. Il était déjà tard, près de onze heures du soir.
Le peuple regagna le faubourg.
Le 3, on décréta peine de mort pour qui battrait la générale. On chargea
Delmas, Aubry, Gillet, de diriger la force armée. Cette force n’existait
guère. Les troupes mandées n’arrivaient pas. A peine on eut quelque
cavalerie, qu’on mit sous les arbres des Tuileries. Le capitaine était
ce trop fameux gascon, Murat, garde du roi en 90, qui en 93, se fit
nommer Marat; du reste un cavalier brillant pour enlever les troupes.
Le 3, Paris est calme. Mais on arrête, on juge certain serrurier du
faubourg, un de ceux qu’on appelle assassins de Féraud, parce qu’ils ont
porté la tête. La foule s’en émeut, et à huit heures du soir, quand la
charrette approche de la Grève, on l’entoure, on l’empêche de passer.
Des femmes lestement sautent sur la charrette (hommes en habits de
femmes), délient, sauvent le condamné. Acte hardi qui fait croire à un
nouveau mouvement.
On veut le prévenir. Les Comités, le soir, donnent des armes à qui en
demande. Officiers en congé, jeunes gens des bonnes sections, on arme
tout. On forme une colonne de douze cents hommes pour fouiller le
faubourg, trouver les assassins, surtout trouver Cambon et Thuriot, la
prétendue Commune. Des douze cents, deux cents étaient soldats; le
reste, des messieurs, muscadins, journalistes. Peu de force vraiment à
lancer dans ce grand guêpier des 60 000 ouvriers. Était-ce étourderie?
Ou doit-on croire que les Thermidoriens, en employant ces jeunes gens
dont plusieurs étaient royalistes, n’étaient pas fâchés de les voir
humiliés? Jeu assez dangereux. Quoi qu’il en soit, cette petite troupe,
ayant eu l’imprudence de vouloir prendre les canons du faubourg, fut
elle-même prise entre deux barricades, forcée de restituer, et trop
heureuse de sortir en passant par un petit trou.
Dans la journée beaucoup de troupes arrivèrent. L’Assemblée lança un
décret de menaces contre le faubourg. Il livrera les assassins. Il
livrera ses armes et ses canons. Sinon, rebelle. Il n’aura plus part aux
distributions de subsistances. Armés de ce décret, à quatre heures
Barras et Delmas, avec Fréron, accompagnés des troupes, des canons que
conduisait le général Menou, vont signifier le décret. On parle de
brûler le faubourg. Ce mot agit. Propriétaires, fabricants,
s’entremettent, prêchent les ouvriers. La détente est subite. La foule
livre canons et canonniers, son nègre, l’Hercule bègue de Popincourt,
qui fut jugé le lendemain.
* * * * *
Ce désarmement, son grand effet moral sur Paris tout entier, devait
rassurer, finir tout. Plusieurs le crurent et dirent: «La République,
cette fois, est fondée.» Mais le bouillonnement de l’Assemblée ne
pouvait se calmer. De séance en séance, accusations nouvelles, nouvelles
arrestations. On arrêta plus de vingt députés, ceux même que couvraient
leurs services, Lindet et Jean-Bon Saint-André! Deux hommes des plus
graves, des plus respectés, Ruhl et Maure se tuèrent. Enfin le 8
prairial, le crescendo sanglant de la réaction alla jusqu’à voter que
Romme et ses amis, alors emprisonnés dans un fort de Bretagne, seraient
ramenés, jugés par la commission militaire qu’on avait créée pour
l’émeute; autrement dit, seraient tués.
Contraste très choquant. On venait d’abolir la justice militaire pour
les chouans. Tel tout couvert de sang qui avait fait cent meurtres,
jouissait de la justice civile, était jugé par les juges ordinaires, ou
plutôt n’était pas jugé. Et pour le mouvement de Paris, pour les
représentants qui après tout avaient calmé la foule, et sauvé
l’Assemblée peut-être, on les livrait aux militaires, aux hommes de
consigne, juges automates, qui jugent et qui condamnent, comme ils font
l’exercice.
Qui fit voter cela? Un furieux fou du Midi, Clauzel, du Roussillon. La
discorde des races, la discorde des vents, leur duel éternel de la mer
aux montagnes, font de ces esprits troubles. Clauzel, en agissant contre
la République, était pourtant républicain. Il se lança bientôt contre
les royalistes, leur disant avec rage: «N’importe! Vous avez beau faire.
La République vous avalera.»
Il était de nature (non pas d’hypocrisie) pantomime, histrion. En ce
moment son accès colérique contre les six de Prairial exprimait,
aggravait ce que l’outrage de ce jour avait laissé d’aigreur dans
l’Assemblée. La colère pâle des hommes du Midi est encore plus
contagieuse que la rouge colère du Nord (des Legendre, des Bourdon de
l’Oise). Elle gagne, et elle obscurcit tout. En vain les meilleurs
Girondins (Louvet, Kervélégan) réclament, ne veulent pas qu’on décapite
la Montagne. En vain Fréron lui-même, averti (un peu plus tard) par les
massacres royalistes, s’oppose à ce décret fatal. C’était le 28 mai (8
prairial). Dès le 23, en Bretagne, on avait surpris le mystère des
Chouans, leur perfidie. Et c’est à ce moment du 28 (8 prairial) que
l’Assemblée, dans un brutal transport se frappe en ses meilleurs
représentants par ce vote insensé: «A la Commission militaire!»
* * * * *
Regardons ces victimes avant de les voir frapper.
Ce groupe, rare et singulier, des six amis, était précisément la fleur
de la montagne, étant resté pur en deux sens, hors de l’inquisition, de
la police jacobine, hors du trouble esprit dantonique. Tous
anti-jacobins. Mais devant la réaction ils défendirent les Jacobins. En
Thermidor, ils furent très-nets. Goujon et Bourbotte écrivent des armées
à la Convention leurs félicitations pour la chute de Robespierre.
Soubrany, dans ses lettres, repousse violemment l’injure d’être
robespierriste; il rappelle que Robespierre haïssait surtout la
montagne, qui seule osa crier contre sa sanglante loi de Prairial.
Ces crieurs intrépides furent-ils haïs de lui plus que les taciturnes?
Qui le saura? Dans le stoïcien Romme, qui fit l’autel nouveau, l’autel
de la Raison, il dut haïr bien plus qu’un politique, l’opposition d’un
dogme contraire à ses visées, à ses secrets desseins.
Le noyau granitique de cette crête de la montagne est dans ces deux
fermes Auvergnats, le philosophe Romme, le vaillant Soubrany. On peut
dire que c’étaient deux frères; les deux mères, madame Romme, toute
occupée d’agriculture, et la marquise Soubrany, les élevèrent ensemble
dans les mêmes pensées. Soubrany, militaire, tient beaucoup de Desaix,
qui est comme lui de Riom. Simple, modeste, adoré des soldats, vivant et
mangeant avec eux, le premier aux assauts de Collioure, Saint-Elme, ce
héros est un homme doux.
Tout autrement dur, opiniâtre, Romme, «ce fier mulet d’Auvergne», eut
pourtant dans l’esprit une fort remarquable étendue. Géomètre d’abord
(comme son frère de l’Académie des sciences) il n’embrasse pas moins
(avec la passion de sa mère) les études agricoles, les sciences de la
nature. Deux monuments nationaux, adoptés de l’assemblée, restent de
lui. D’une part, avec Lamarck, Daubenton, Parmentier, il écrit, il
publie l’_Annuaire du cultivateur_. D’autre part, avec Lagrange,
Laplace, il dresse le _Calendrier républicain_, le premier, le seul
raisonnable. L’humanité y reviendra.
Il était né granit. Ce qui le fit d’acier, ce fut d’avoir vu la Russie,
bien plus que d’avoir vu!--d’avoir subi l’horreur de ce monde terrible,
d’un 93 éternel. Il fut précepteur d’un seigneur. Il en revint armé
d’inflexible rigueur, d’une âpreté sauvage, que son admirateur, son ami
Soubrany lui-même, parfois lui reprochait.
L’infortuné Bazire, son collègue sur la Montagne, perdu pour sa
faiblesse, le trouva sans pitié. Mais quand il s’agissait de ses
ennemis, sa rigidité même le rendait magnanime, lui faisait chercher et
trouver ce qui plaidait pour eux. Ennemi des Girondins et arrêté par eux
au Calvados, il dit avec une haute équité qui étonna et qui était alors
de grand courage: «Ils n’ont pas tort. Leurs droits ont été violés.»
On apprit à sa mort qu’il était charitable: malgré sa pauvreté, il écrit
à sa femme: «Surtout n’interromps pas les distributions de secours que
nous faisons le décadi.»
L’âpre géomètre auvergnat, si peu attirant de lui-même, fut pour
plusieurs, et des plus purs, la _linea recta_ de la Révolution, comme
l’immuable pôle, l’étoile invariable où, dans l’orage obscur, ils
regardaient, s’orientaient. Sans charme, sans éclat, ce fondateur du
culte mathématique, astronomique, garde sur eux l’autorité tacite de la
Raison elle-même. Plusieurs de ses amis qui pouvaient échapper, aimèrent
mieux mourir avec Romme, étant sûrs de très-bien mourir.
Dans ce groupe des six de Prairial, la haute poésie, c’est Goujon,
admirable jeune homme qui meurt à vingt-neuf ans. Né à Bourg, il eut
tout le charme de la Bresse et de la Savoie, le cœur tendre, exalté dans
l’amour et le culte de la foi nouvelle. Il était extrêmement grand,
dominait tout le monde de la tête. Tête superbe, blonde, à cheveux
bouclés, avec une fine petite boucle qu’on eût dit d’une pieuse fille de
Bresse. Dès le premier regard, on le jugeait un saint, un apôtre, un
martyr, de ces gens qui sont nés justement pour mourir d’une belle mort,
pour faire légende, et faire pleurer tout l’avenir.
A dix-huit ans, il fut touché (pour dire comme la Bible) du charbon de
feu. Un trait lui traversa le cœur, la vue de Saint-Domingue, le
spectacle effroyable de l’esclavage des noirs. Par ce cruel caustique se
grava, s’enfonça chez lui au plus profond le dogme de la liberté.
Il fut à la convention suppléant d’Hérault, de Séchelles. Et quoique le
gouvernement de 93 voulût lui donner un ministère à la mort d’Hérault,
de Danton, il trouva la place non tenable. Il passa aux armées du Rhin
et de la Moselle. En thermidor, anti-robespierriste, il ne resta pas
moins anti-thermidorien, défendit sagement les Jacobins qu’il n’aimait
pas, et non moins sagement, seul (seul dans l’Assemblée!), il prévit les
tempêtes que les Girondins allaient ramener, et vota contre leur retour.
Goujon s’était trouvé aux armées du Rhin associé à l’aimable, au
vaillant Bourbotte, un ardent Bourguignon qui avait dans le sang le
chaud, souvent trop fort, des vins de son pays. Il était du même âge à
peu près (trente-deux ans). Lui aussi il eut le supplice de voir
l’horreur de Saint-Domingue. Il en revint fou de fureur, combattit à
mort la Vendée; frappant, frappé. Une fois un Chouan l’assomma à moitié,
non pas impunément, Bourbotte le tua, mais il garda la tête toujours
ébranlée de ce coup. Ce terrible soldat était très-bon; il défendit
Kléber, Marceau, qu’on accusait d’avoir sauvé des femmes. Il agissait
comme eux. A Savenay, dans l’horrible déroute de la Vendée, il voit un
enfant vendéen qui va périr, il l’enlève, le met en croupe. Bref il le
garde, l’appelle _Savenay_, l’élève avec son fils le petit Scévola.
Bourbotte avait un prudent conseiller dans son camarade Davout, qui lui
enseignait à merveille à se bien gouverner, à se démentir à propos; il
lui citait, lui donnait pour modèle à suivre, Tallien. Mais Bourbotte ne
l’écoutait guère; il demandait plutôt conseil à une autre influence,
celle d’une bonne bouteille de Bourgogne, et celle d’un poignard
excellent d’Orient qu’il tenait toujours prêt et qui lui répondait de
lui garder sa liberté.
Un type non moins curieux du montagnard en mission, marchant devant
l’armée et lui soufflant la flamme, était le violent, le fanatique
Duquesnoy. Ex-moine, il hurlait la croisade. C’était un Pierre l’Ermite
de la révolution. Carnot aimait cet homme bon ami, excellent mari,
devenu un très tendre père de famille. L’excès de la fatigue qui le
rendit malade, l’adoucissait aussi, et sans nul doute l’amitié de Duroy,
avec qui il vivait et dînait tous les jours. Non moins chaleureux,
celui-ci était beaucoup plus sage. Il avait amené Duquesnoy à vouloir
l’union de la France, la réconciliation des partis.
Duroy était un homme fort et sanguin, mais légiste normand, du pays de
Sapience. Il avait un goût admirable de la justice, de l’ordre et de la
loi. Son courage parut aux armées, mais beaucoup plus encore lorsqu’en
pleine terreur et devant Robespierre, il dit qu’il entendait garder son
droit de représentant du Souverain, «pour juger ce que ferait le Comité
de salut public.» Rare exemple qui ne fut imité de personne. Pas une
voix ne s’éleva pour appuyer le légiste intrépide.
Le voilà au complet ce beau groupe des six immortels.
Plus j’y songe, plus je suis porté à croire qu’en eux (spécialement en
Romme et Soubrany, en Goujon, en Duroy), fut au plus haut degré la pure
orthodoxie. Les orateurs illustres sont plus mêlés, ce semble (j’entends
Vergniaud, Danton, etc.). Les grands hommes d’affaires (Cambon, Lindet,
Carnot) ont bien certaines ombres.
* * * * *
Rappelés à Paris, et comprenant leur sort, les six amis délibérèrent, et
arrangèrent leur liberté future, le coup indépendant qui les
affranchirait du sort. Goujon rima l’hymne funèbre et la protestation
pour l’avenir. Comme les naufragés, il mit ce papier dans une bouteille,
le confia à la mer qui nous l’a sauvé.
Sans nul doute, ils auraient pu fuir. Bourbotte, par l’instinct des
vaillants, avait gagné le cœur des soldats qui les conduisaient. Ces
hommes rudes l’aimaient; ils avaient senti que Goujon était un être à
part, un saint de la Révolution, et ils le priaient d’échapper. Il dit:
«Je ne quitte point Romme.» Pour Soubrany, on a vu que, loin de fuir,
lui-même il se fit arrêter. Duroy, nouvellement marié, en traversant sa
Normandie, vit tous ses parents, ses amis qui accouraient; sa jeune
femme en pleurs le retenait, le suppliait de vivre. Il s’arracha et alla
à la mort.
La défense aisément eût pu être une accusation. Comment les Comités de
gouvernement, qui devaient rendre compte d’heure en heure,
laissèrent-ils l’Assemblée sans nouvelle pendant huit heures? Comment
l’Assemblée elle-même sortit-elle en majorité, laissant à une minorité
le poids et le danger de la situation? N’étaient-ce pas ces prudents,
ces absents qu’on devait accuser plutôt que ceux qui restèrent à leur
poste? Comment des hommes de la droite (le royaliste Delahaye)
prièrent-ils Romme de se mettre en avant, ou, comme Delacroix, le
louèrent-ils de l’avoir fait? Comment le girondin Vernier se fit-il
président de l’Assemblée en ce moment, donna-t-il la parole et
recueillit-il les suffrages?
Romme, dans sa défense, dit tout cela, mais sans aigreur de
récrimination. «Tout au reste, dit-il, fut illégal en ce jour-là. Boissy
lui-même fit-il une chose légale quand il _nomma_ un officier qui par
hasard se trouvait là, général de la résistance?
Romme déclara qu’il avait craint pour l’Assemblée contre laquelle les
malveillants commençaient à lancer de sinistres propositions. Mais en
même temps il avoua que les malheureuses femmes affamées et enceintes,
qui ne pouvaient sortir, lui avaient fait pitié, et qu’il avait voulu en
finir à tout prix.
Le flot de l’opinion, de ce qu’on appelle le monde était si violent
contre eux, la foule qui assistait au jugement était si emportée, que
bien peu de témoins osèrent les décharger. Ils avaient appelé à
témoigner, non pas Carnot, mais son _alter ego_, Prieur (de la
Côte-d’Or). S’il fût venu, il lui eût fallu dire que Carnot avait
approuvé, qu’il avait même dit à Lanjuinais qu’on ne pouvait faire
autrement. Prieur ne parut pas.
Lanjuinais vint, mais pour dire qu’il ne se rappelait rien. Cruel oubli,
du dévôt girondin, plein d’aigreur et de haine contre la Montagne. Il ne
le cachait guère. Un jour qu’un modéré dit: «Vous auriez donc fait
guillotiner Camille Desmoulins?--A coup sûr», dit le janséniste.
Mais si Lanjuinais ne dit rien, Martainville en revanche parla, en dit
autant et plus qu’on ne voulait. Il avait vu, entendu tout, même au
moment où l’on n’eût pas entendu Dieu tonner. Son impudente langue fut
un mortel stylet. Plus dangereux encore, Jourdan, le rédacteur du pesant
_Moniteur_, donna toute la séance comme la réaction le voulait. Jamais
l’autorité de ce journal, interprète docile de tout pouvoir, ne pesa
tellement. Son récit arrangé, plein de choses douteuses, d’omissions,
d’erreurs, fut pris comme pièce juridique, et, c’est le _Moniteur_ à la
main, que l’on porta l’arrêt de mort.
Il est prodigieux que les Comités gouvernants, débordés par le royalisme
en ce moment de manière effrayante, n’aient pas demandé à la Convention
une commutation de peine ou un sursis. L’arrêt fut prononcé le 17 juin
(29 prairial), au moment où l’on apprenait l’horrible massacre de
Marseille que les royalistes firent le 6. Leur audace dans la Vendée,
leur furie meurtrière, leurs risées de la République étaient au comble,
et l’on savait que Pitt mettait en mer pour eux une grande flotte,
chargée d’émigrés. Ils arrivèrent à Quiberon le 26 juin. Ils furent
pris, fusillés, comme on verra. Si les six patriotes avaient eu un
sursis de quelques jours, jamais après Quiberon on n’eût pu les
exécuter.
Mais eux-mêmes étaient en mesure de se soustraire à l’échafaud.
Bourbotte avait son poignard. D’autres avaient caché des poinçons dans
leurs souliers. De surcroît, la mère et la femme de Goujon, son
beau-frère, apportèrent un canif, des ciseaux, du poison. Mais il avait
déjà un grand couteau sous ses habits.
L’horrible arrêt, entre autres choses fausses, contient cette calomnie
énorme: qu’ils avaient provoqué contre les mandataires fidèles une liste
de proscription!
Comme ils descendaient du tribunal, entrant dans leur prison au
rez-de-chaussée, Bourbotte se frappa le premier. Goujon de son couteau
se tua raide. Romme l’arrache, se fait plusieurs mortelles blessures, le
passe à Duquesnoy qui ne se manque pas. Ces trois derniers ne bougèrent
plus.
De ce même couteau, Duroy, Soubrany, se frappèrent, mais sans pouvoir
mourir. Soubrany râlait. Duroy se tordait. Bourbotte qui vivait aussi,
tout sanglant, souriait et disait à Duroy: «Tu souffres, pauvre Duroy!
Console-toi! C’est pour la République!»