Les royalistes se tenaient jusque-là avec quelque pudeur. Ils prenaient

d’autres noms. Ils ne se gênèrent plus en voyant l’Assemblée se

proscrire elle-même. A Rouen, on attaqua l’hôtel de ville aux cris de

«Vive le Roi!» (15 avril). Le 20 (le 1er floréal), l’intrigant Cormatin

se fait à Rennes une entrée triomphale. M. de Précy est dans Lyon,

refait la garde nationale, et il n’admet comme officiers que ceux qui

ont porté les armes contre la convention.

Par la frontière de Suisse, rentraient en foule les émigrés avec de faux

passeports. C’est un flot de fureur, de haine et de vengeance qui

s’engouffre au volcan de Lyon.

L’Assemblée eût frémi si elle eût deviné l’effet que ses emportements

allaient avoir au loin. Tout ce qui, dans Paris, s’était passé en cris,

en injures, en arrestations (la plupart passagères), à Lyon et au Midi

se reproduisit bientôt en sanglantes exécutions.

L’innocent Germinal de Paris devient là-bas un 2 septembre.

Pour en arriver là et frapper un grand coup, on faisait circuler des

bruits ridicules, insensés: «que les Jacobins relevés allaient opérer

désormais avec un instrument nouveau, une guillotine à sept tranchants.»

Les représentants Boisset et Cadroy voyaient monter le flot, ne

s’opposaient à rien. Le 16 floréal au soir (5 mai 95), on se réunit aux

spectacles et de là, les 300 compagnons de Jésus, en trois bandes, se

portent aux prisons. Dans l’une les détenus se défendent en désespérés.

Mais on emploie le feu, on les brûle vivants. Du plus haut, une femme,

son enfant dans les bras, se lança dans les flammes. Cent personnes à

peu près périrent.

Cadroy écrit à la Convention, mais en faveur des massacreurs, pauvres

gens, qui n’ont fait que venger leurs parents. On les juge pour la

forme, ils sont acquittés à Roanne. A leur rentrée dans Lyon, les

pieuses dames, les bons royalistes, s’en vont les recevoir, et couvrent

leur chemin de fleurs. Ils paradent au théâtre. La sensibilité publique

les entoure, les accueille, et leur met sur le front la couronne de

l’assassinat.

CHAPITRE VII

JOURNÉE DE PRAIRIAL (20 MAI 95).--ENVAHISSEMENT DE L’ASSEMBLÉE.

Un point se débattait entre les royalistes: «A qui fera-t-on grâce?»--et

beaucoup disaient: «A personne.»

Le plus intime conseiller de Monsieur, Antraigues, se contentait de

400,000 têtes, et disait: «Je veux être le Marat de la royauté.»

A Lyon, on disait sans détour, qu’il fallait massacrer la Convention

toute entière, sans épargner les modérés, les Boissy, les Lanjuinais.

Cela avait un peu éveillé l’Assemblée, absorbée par les mouvements de

Paris. Le 30 avril, sur un rapport de Chénier, on décréta que,

conformément à la loi, les émigrés seraient jugés et condamnés. C’était

Précy et son état-major de Lyon. Les trois cents coquins de _Jésus_

firent au décret une réponse atroce, par le massacre du 5 mai.

L’Assemblée envoya un girondin très ferme, Poulain-Grandpré, qui remit

un peu d’ordre. Les trois cents s’en allèrent de Lyon, et se mirent sur

les routes à faire la guerre aux diligences. En juin, la Convention prit

une grande mesure générale, désarma la ville de Lyon, et envoya ses dix

mille fusils à l’armée d’Italie.

Les royalistes, à Paris, étaient fort divisés, fort nuancés. Beaucoup

étaient simplement des marchands qui regrettaient l’ancien train des

affaires, mais qui, d’opinion, étaient tout autant girondins. Beaucoup

étaient des constitutionnels, comme Dupont de Nemours, l’ex-secrétaire

de Turgot. Plusieurs étaient des jeunes gens de lettres qui aspiraient

aux places, d’opinion flottante, modérée, un peu niaise (tel était

Lacretelle). Tout cela remua en vendémiaire; au fond, c’était peu

violent.

Cette grande majorité de modérés énervait, détrempait la minorité

violente, l’empêchait d’imiter les exploits des trois cents de Lyon.

Dans ces violents, il y avait quelques furieux qui provoquaient un

mauvais coup. Tel était le journaliste Poncelin, ex-prêtre, auteur du

pamphlet _Tuez-les!_ Tel encore un petit Figaro (de Cadix), l’impudent

Martainville, dangereux polisson. D’autres étaient des gentilshommes de

tripot, souteneurs de filles, féroces et adroits duellistes. Boilly nous

a gardé cette figure, l’a souvent reproduite dans ses admirables

estampes. Gens usés; peu de dents; la mâchoire fort rentrée; la tête en

casse-noisette; on dirait celle de la Mort.

Sauf l’escrime et l’épée, ils étaient peu de chose. Pour les grands

remuements des masses, où il faut des reins, des épaules, ils

embauchaient des assommeurs. Mercier assure que, dans certain cabaret

borgne, au théâtre italien, ils louaient de ceux qu’on appelait les

tape-dur de Robespierre, de ces gens qui boivent fort, n’y voient

goutte, frappent et tuent.

M. Boissy d’Anglas, qui devint si bon royaliste, a pourtant dit souvent

à son intime amie, madame Montgolfier, de qui je le tiens: «Qu’au 1er

prairial, le mouvement populaire se compliquait en dessous d’un complot

royaliste très sinistre et très dangereux.»

Mais la grande masse girondine et royaliste modérée, sans montrer

d’énergie, et seulement en remplissant le jardin d’une garde nationale

inactive, imposa aux individus qui auraient volontiers brisé (massacré?)

la Convention.

* * * * *

A Paris, cependant, le grand épouvantail, c’était le parti terroriste.

La peur grossit les choses. L’Assemblée se l’exagérait, lui attribuait

les grands mouvements de la famine. Elle avait cru prévenir un nouveau

Germinal en enlevant les piques, et créant une garde nationale, armée de

fusils.

Elle s’imaginait encore tenir la balance en désarmant les royalistes à

Lyon, et les terroristes à Paris.

Beaucoup de ceux-ci étaient enfermés au Plessis, aux Quatre-Nations.

Elle y avait jeté les restes des clubs rivaux, l’Évêché, les Jacobins,

Babeuf et les Duplay. Les deux écoles opposées, jacobine et socialiste,

se trouvèrent ainsi rapprochées par la communauté des misères, des

périls, et se coalisèrent bientôt.

Ces prisonniers avaient été fort justement effrayés et par le massacre

des prisons de Lyon qui avait eu lieu le 5 mai, et par l’exécution de

Fouquier-Tinville, du tribunal révolutionnaire qui se fit le 6.

Fouquier avait cependant parfaitement établi qu’il n’avait agi que

contraint, forcé, sous des menaces de mort[18]. En thermidor, il avait

été fidèle à la Convention, contraire à Robespierre, et devait périr à

coup sûr, si Robespierre eût vaincu. Quand cette fidélité était

récompensée ainsi, qui n’avait rien à craindre? Après Carrier, après

Fouquier, après les Montagnards proscrits, il était bien vraisemblable

que la réaction atteindrait dans leurs prisons les Jacobins.

[18] Fouquier était le cousin de Camille Desmoulins. Il rappela que la

veille et le lendemain de Prairial, quand Robespierre fit passer son

horrible loi, il donna sa démission, ainsi que plusieurs jurés;

que Robespierre, que Saint-Just _les menacèrent d’être

arrêtés_,--arrêtés _sur-le-champ_ (_Hist. Parlem._, t. XXXIV, p.

248, 301), que l’homme de Robespierre, le président du tribunal,

Dumas, fit réellement arrêter un des jurés, qu’un autre, Duplay

lui-même, chez qui logeait Robespierre, voulait se démettre (_Hist.

Parlem._, t. XXXIV, p. 248, 310). Ni les Comités, ni Fouquier, ni

les jurés, ne pouvaient échapper de l’horrible engrenage où on les

plaça, sans périr.--Nombre des condamnés, même des plus

regrettables, n’étaient pas innocents. Malesherbes avait caché la

protestation du Parlement, un _en-cas_ de guerre civile. Lavoisier

avait fourni les poudres pour combattre le peuple.--La précipitation

atroce que l’on mit dans tout cela glorifia certains coupables, leur

donna comme un triomphe. La Grammont-Choiseul, par exemple, l’une

des trois Parques fatales qui firent la guerre de Sept ans,

livrèrent la France à l’Autriche, nous perdirent en 63, était

coupable encore plus, bien plus que Marie-Antoinette.

Ceux-ci étaient fort éveillés, attentifs au premier coup qui frapperait

l’Assemblée et les délivrerait sans doute. De même les violents

royalistes, comprimés par elle à Lyon, croyaient retrouver des chances

dans un mouvement populaire où elle serait brisée, décimée, égorgée

peut-être. Les Jacobins supposaient que Paris allait revenir à eux; les

royalistes au Roi. Même au faubourg, on entendait des femmes désespérées

crier: «Un roi!... Mais du pain!»

* * * * *

Le grand complot général n’était autre que la faim. Il est certain que

le 20 mai (1er prairial), le pain manqua tout à fait. Le représentant

Bourbotte, assure qu’à sept heures du soir, il n’avait pas déjeuné.

Soubrany, cherchant le matin un café pour déjeuner, trouvait partout le

chocolat, mais le pain nulle part. Où en étaient les classes pauvres,

les mères, leurs enfants affamés? On distribuait du riz, mais la plupart

n’avait pas de charbon pour le faire cuire. Les femmes, qui avaient fait

queue aux boulangeries toute la nuit, devinrent furieuses et

entraînèrent celles qui voulaient attendre encore. On empêcha les

travaux de la journée de commencer. Tous, sans s’être entendus,

voulaient marcher contre l’Assemblée et lui demander du pain.

Il était cinq heures du matin. Les patriotes essayèrent de profiter du

mouvement, de lui donner dans leur sens une sorte de direction. Ils

rédigèrent une adresse violente (sans doute au Plessis). Cette adresse

insiste sur _le massacre des prisonniers de Lyon_. Elle réclame ce que

Babeuf avait tant demandé dans ses journaux: «_l’abolition du

gouvernement révolutionnaire_ dont chaque faction abuse à son tour.»

Elle veut une nouvelle Assemblée, exige l’arrestation des Comités

gouvernants, qui affament le peuple. Elle prescrit ridiculement, (ce qui

se faisait de reste): que les citoyens et les citoyennes partent _dans

un désordre fraternel_, en écrivant au chapeau: Du pain! et la

constitution de 93! «Qui n’y écrit pas cela, est un affameur du peuple.»

Cette adresse, lue à la Convention, la trompa absolument sur le

caractère du mouvement, la confirma dans l’idée fausse qu’il y avait un

grand complot, que les chefs étaient les députés expulsés, d’autres

présents, que le complot était dans l’Assemblée même. Quelques cris

partis des tribunes, augmentèrent l’irritation. Les réactionnaires

Auguis, Rovère, Bourdon l’aggravèrent. L’un deux, Clauzel, homme violent

(du Midi), mit l’agitation au comble par une scène de fureur. Il arracha

son habit de sa poitrine et la montrant au bruyant public des tribunes,

il cria: «Ceux qui nous remplaceront en marchant sur nos cadavres,

n’auront plus de zèle pour le salut du peuple... Songez-y! Les chefs du

mouvement vont être punis! Le soleil ne se couchera pas sur leurs

forfaits.»

On mit _ces chefs_ hors la loi, et l’on ajouta: «Sont réputés _chefs_

les vingt qui marchent les premiers.»

Article peu réfléchi. Tout à coup on les voit, _ces chefs_, ceux qui

marchent les premiers. Ce sont des femmes affamées qui envahissent les

tribunes en criant: «Du pain! du pain!»

On leur dit que l’on s’occupe de presser les arrivages. Elles ne veulent

rien entendre. «Du pain! du pain!... Et tout de suite!»

Les unes menacent, montrent le poing. D’autres rient de la stupeur où

est la Convention. Louvet, plusieurs députés, s’indignent de ces

outrages. Le président, André Dumont, charge un général de brigade qui

était là, de chasser les femmes, de leur faire vider les tribunes, ce

qui fut fait avec des fouets de poste. Frapper brutalement ces pauvres

affamées, cela ne pouvait qu’irriter. En effet, on sort en criant:

«Voilà qu’on égorge les femmes!» Un moment après un flot plus violent,

d’hommes surtout, arrive poussé par derrière. Une porte vole en éclats.

La masse en un moment se trouve lancée dans la Convention. Masse

bizarre, bigarrée de haillons, de carmagnoles, armés de maillets, de

piques, de vieux mousquets, etc. Les députés se réfugient dans les

banquettes supérieures.

Les gardes nationaux, appelés par les Comités au secours de l’Assemblée,

n’arrivent que fort lentement. Le représentent Auguis, l’ancien dragon,

le sabre en main, en amène quelques-uns dans la salle. On prend un des

insurgés et on lui trouve du pain. «Vous voyez bien que la faim n’est

pas réelle. C’est un complot.» On confie la force armée de Paris au

représentant Delmas, qui avait été un des derniers présidents des

Jacobins.

Cependant le flot montait toujours. Des hommes armés arrivent, et

ceux-ci plus irrités. Les représentants eux-mêmes, agissant et menaçant,

arrêtant des insurgés, parfois de leur propre main, n’apprenaient que

trop au peuple à ne pas les respecter. Des coups de fusils furent tirés

des deux parts pour garder ou prendre la porte brisée. Dans ce tumulte

effroyable, on admira la fermeté du corps diplomatique qui ne bougea de

sa tribune, voulut observer jusqu’au bout.

«Dissoudrait-on l’Assemblée?» Grande question en effet pour l’Europe et

le monde, pour ces ministres de Prusse, de Suisse, d’Amérique, etc., qui

se trouvaient là.

Fort différent de Germinal, le mouvement n’avait rien de favorable à la

Montagne. Tels de ses membres étaient menacés. Le jeune montagnard

Goujon dit très bien la situation: «Si la Convention est brisée, nous

sommes perdus.»

C’était la pensée commune de la gauche et de la droite. L’Assemblée

entière était menacée, et elle résista toute entière, sans distinction

de partis. Boissy d’Anglas, de la droite, présida obstinément, malgré

l’extrême danger. Le soir, Romme, Goujon, de la gauche, se ralliant le

vrai peuple, éludèrent la tentative anarchiste ou royaliste. Et la

Convention subsista.

Le jeune député Féraud montra un cœur admirable. C’était un Gascon,

plein d’élan et très aimé. Il avait failli périr en défendant la

Gironde. Depuis il était aux armées. Pour défendre l’Assemblée, il se

coucha sur le seuil, dit: «Vous passerez sur mon corps.» Mais cela

n’arrêta pas. Alors, voyant des fusils tournés vers le président, il

veut le défendre, il monte. On l’empêche, on le tire en bas. Un officier

frappe celui qui le tire, et l’insurgé en voulant tuer l’officier,

atteint et blesse Féraud. Il tombe. Une folle, la Migelli, marche sur

lui. Un marchand de vin entendant dire: «Coupez-lui le cou», le coupe,

jette la tête à la foule.

Fut-ce une chose toute fortuite? C’est probable. La tête, mise au bout

d’une pique, fut portée par un serrurier, par un perruquier, par un

bouvier, etc. Ceux qu’on forçait de la porter avaient sur-le-champ le

vertige, et souvent firent d’horribles farces. Cependant l’usage qu’on

fit deux heures après de cette tête semble avoir été calculé.

André Dumont, le président, qui, vers midi, avait fait décréter _la mise

hors la loi_ des chefs, s’était éclipsé, avait laissé la présidence à

celui qu’on accusait le plus dans cette disette, à Boissy. Il y montra

pendant je ne sais combien d’heures un sang-froid admirable, un

impassible courage qu’on n’eût pas attendu de lui. Il était homme

d’ordre avant tout, et fut d’abord pour la Gironde. Il avait protesté

pour elle, puis effacé son nom de la protestation. Il fut de ceux qui

espéraient dans Robespierre pour finir la révolution, et il eut la

maladresse, bien peu avant Thermidor, de l’appeler «l’Orphée de la

France.» Conservateur avant tout, il était dans la masse girondine qui

devait glisser au royalisme constitutionnel. Tendance également haïe et

des fermes patriotes, et des royalistes violents.

Dans cette journée de prairial où sa tête tenait à un fil, il fut très

courageux, signa les ordres de répression: «Repousser la force par la

force.»

Les trois Comités gouvernants ne donnaient nul signe de vie. Ils avaient

envoyé des courriers à vingt lieues de Paris, chercher la troupe de

ligne qui protégeait les arrivages. Il y fallut deux ou trois jours. On

appela la garde nationale, et elle vint fort nombreuse, mais se souciant

peu d’agir contre ce grand peuple affamé. Sauf le premier moment, voyant

des flots toujours nouveaux se succéder, elle s’abstint, se promena aux

Tuileries. Une fois appelée, priée, elle apparut aux portes. Mais le

peuple ayant crié: «A bas les armes!» elle partit. Les gendarmes de

l’Assemblée, ses gardiens naturels, s’étant montrés aussi, on cria: «A

bas!» Ils sortirent.

La crise se prolongeait et n’aboutissait à rien. Le peuple, maître de la

place, ne savait qu’en faire. Des inconnus, soit d’en bas, soit en haut

dans les tribunes, se mirent à parler. L’un crie: «Qu’avez-vous fait de

notre argent, de nos libertés?»--Un autre: «Allez-vous-en! Nous ferons

bien nous-mêmes une Convention!»--Un autre: «Faisons voter sur notre

adresse. Nous verrons quels sont les coquins.»--Un autre: «Tous sont

coquins. Il faut les arrêter tous!»

_Arrêter_, c’était impossible, mais un fanatique anarchiste pouvait,

d’un coup de fusil, tuer le président, mettre le désordre au comble,

l’Assemblée en fuite.

On tâchait d’ébranler, de fasciner Boissy. Dans tous les sens il était

menacé. Il avait à l’oreille un vrai Méphistophélès, un prétendu

savetier à mains blanches, qui disait avec ironie: «La voilà, ta

république!» comptant le désespérer, et lui faire quitter la place.

Une autre épreuve, terrible, ce fut, vers six heures du soir, de faire

revenir cette tête tant promenée, livide, hideuse, de la lui mettre sous

le nez. Il crut que c’était la tête de l’officier à qui il avait donné

les ordres de répression, et vaillamment la salua. Il resta ferme à son

siège, ne bougea. Il est vrai, dit-on, que bouger lui eût été difficile,

entouré et encastré qu’il était d’un mur vivant. La porte qu’on a percée

depuis à cette place, n’existait pas alors. Il ne pouvait se retirer

qu’en descendant à travers la foule. Il fallait trouver un moment. C’est

ce qu’il fit peu après, ayant, en quatre heures de lutte, épuisé toute

force humaine, ne pouvant, n’espérant plus rien.

La droite avait tellement désespéré d’elle-même que, même avant le

départ de Boissy, elle avait prié la gauche d’intervenir. Un Montagnard

vénérable, Ruhl monta sur son banc, parla et fut applaudi de quelques

femmes, mais point entendu des autres. Nul respect pour la Montagne.

Plusieurs la provoquaient même. Bourbotte avait près de lui un insurgé

(peut-être ivre), qui de temps en temps lui donnait un coup de poing sur

la tête. Bourbotte, ami de Kléber et aussi vaillant, gardait une douceur

admirable, s’éloignait en souriant. Il se disait: «Ce gaillard cherche

un prétexte de massacre.»

Il suffisait qu’un premier coup fût porté pour que beaucoup de gens

frappassent sans trop savoir ce qu’ils faisaient. Beaucoup avaient bu

sans manger. L’un disait: «J’ai dans le ventre un hareng-saur et deux

litres.» D’autres étaient des sauvages qui ne comprenaient rien, et

d’autant plus étaient pleins de vertige et de fureur. Il y avait par

exemple un bouvier avec un chien de berger. Le matin, amenant ses bœufs

à Paris, il apprit qu’on allait à la Convention; il suivit. «Vous voyez

mon chien, disait-il, il n’a pas mangé de trois jours.» Il fut un de

ceux par qui on fit promener la tête. Cela les mit dans une ivresse

terrible; une étrange soif de sang.

Carnot dit: «C’est le seul jour où le peuple m’ait paru féroce.»

Les députés intrépides qui revenaient des armées, des plus sanglantes

batailles, virent ici le danger plus grand, se crurent en face de la

mort, et, comme il arrive aux braves en pareil cas, devinrent gais.

Bourbotte souriait. Duquesnoy rit aux éclats voyant que les journalistes

s’étaient enfuis de leurs tribunes.

Ce qui restait de la droite ne cachait nullement sa peur. Ils

s’adressaient aux Montagnards. Le Girondin royaliste, Delahaye,

demandait à Romme s’il laisserait égorger la Convention.

Romme était resté tout le jour dans un silence absolu, balançant en lui

sans doute les côtés divers de la question. Il avait autour de lui de

pauvres femmes affamées qui n’avaient mangé de trente heures et ne

pouvaient plus sortir. Une malheureuse ouvrière souffrait beaucoup et

disait: «Si au moins je n’étais pas enceinte!» Cet homme, qu’on croyait

d’acier, fut touché. A quarante-cinq ans, il venait de se marier, sa

femme était aussi enceinte. Il eut un accès de pitié pour ces femmes,

pour le pauvre peuple.

L’Assemblée, visiblement, était dans un grand danger. Les Comités

gouvernants qui s’étaient engagés à faire un rapport d’heure en heure,

continuaient à faire les morts. De la droite et de la gauche, chacun

conseillait d’agir. De la droite, le vieux girondin Vernier se mit à

présider. De la gauche, Carnot approuvait, (_Mémoires_, I, 381.) Il dit

même à Lanjuinais qui s’emportait, s’indignait: «Il faut se féliciter de

voir la direction du mouvement passer à des hommes honorables qui

l’empêcheront d’aboutir à une lutte sanglante.»--«En effet, ajoute-t-il,

sans leur heureuse intervention, l’attentat probablement eût été porté

aux dernières limites.»

Le président Vernier, pour mettre un peu d’ordre dans le désordre, fit

placer en bas, des banquettes où s’assirent les députés. Le peuple

occupait les gradins supérieurs.

Les propositions de Romme ne furent nullement excentriques,--nullement

«des propositions de meurtre, de pillage», comme a dit Thibaudeau,--au

contraire, d’humanité. Il demanda l’élargissement des patriotes

détenus,--chose de haut à propos, au moment où l’on apprenait le

massacre des prisons de Lyon.

Bourbotte, toujours généreux, réclama «l’abolition de la peine de mort.»

On rendait au peuple ses piques, la nomination de ses comités.

Pour les subsistances, ce qu’on décréta, ce fut précisément ce que

l’Assemblée entière prescrivit le lendemain: une seule qualité de pain,

plus de pain de luxe; un recensement des farines fait de maison en

maison.

On fit général de Paris un homme estimé, aimé de tous les partis,

Soubrany, dont le royaliste Beaulieu fait lui-même l’éloge.

Mais qui écrira tout cela? qui se fera secrétaire? Goujon ne recule pas

devant cette périlleuse responsabilité. Il monte pour écrire au bureau,

disant: «Marchons à la mort.» Plusieurs députés l’arrêtaient,

conseillaient de ne pas écrire. Ils ne voulaient qu’un simulacre de

décisions qui calmât le peuple.

Les comités gouvernants qui depuis tant d’heures ne faisaient rien pour

l’assemblée, méritaient bien d’être cassés. Goujon, Duroy, demandèrent

qu’ils vinssent rendre compte, et qu’on les remplaçât. Duquesnoy le

demanda surtout pour le Comité de sûreté. On vota que Duquesnoy, Prieur,

Bourbotte, Duroy, iraient le suspendre et s’empareraient de ses papiers.

A ce moment, il arrive ce Comité de sûreté, du moins Legendre et un

autre. Après ce long abandon, ils viennent ridiculement inviter la

Convention à rester ferme à son poste, inviter la foule à sortir. On les

hue, on les repousse. Duquesnoy demande que ce Comité soit arrêté.

Il était minuit et la foule s’écoulait d’elle-même. La faim et le

mauvais temps ramenaient ces gens chez eux. Il ne restait qu’un petit

nombre des plus acharnés. Les quatre nommés pour aller au Comité de

sûreté, en sortant, heurtent des gardes nationaux qu’amenaient Legendre,

Auguis, Kervélégan, Chénier et un autre. Boissy avait repris la

présidence. Il ordonna au peuple de sortir, et le commandant des Filles

Saint-Thomas, Raffet, baïonnettes en avant, fait évacuer la salle. On

résiste. Mais bientôt arrive une nombreuse garde nationale. Les insurgés

se précipitent, s’échappent, plusieurs par les fenêtres.

Qu’étaient-ce que ces Comités qui n’avaient rien, rien fait, qui

arrivaient quand la nuit, la faim, la lassitude avait à peu près tout

fini? Ils comptaient quelques patriotes, comme Chénier et Rewbell, mais

généralement ils suivaient l’influence de Sieyès, qui était l’inertie

même, l’influence de Tallien. Qu’avaient-ils imaginé? une chose fort

dangereuse: _de créer une assemblée_, de réunir les députés épars dans

un local qu’offrait une des sections. Mais n’était-ce pas un piège que

tendaient les royalistes, pour mettre l’Assemblée chez eux? on risquait

ainsi de faire deux Conventions opposées. Tallien s’excusait, disant:

«Nous vous aurions proposé en secret de vous y rendre.» Mais rien ne fut

proposé réellement. L’Assemblée abandonnée ne sut rien, n’espéra rien,

dut pourvoir à elle-même.

Plus d’un s’était tenu à part. Thibaudeau qui en Germinal était

prudemment resté au jardin, en Prairial semble de même s’être éclipsé

tout le jour. A minuit, l’affaire passée, il arrive foudroyant,

impitoyable pour ceux qu’on a laissés dans le danger, demandant leur

arrestation, leur reprochant les décrets _de carnage et de pillage_.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 12 / 24 段