d’esprits légers, est prodigieusement tenace. Rien ne s’oublie. Quand
MM. de Levis vinrent, en 1815, redemander leurs biens, on leur dit
qu’ils avaient reçu ces biens, en 1200, des mains maudites de Simon de
Montfort. En 1300, l’insulteur du pape, Nogaret, est un fils
d’albigeois, qui lui rend le soufflet reçu en 1200. Nombre de
protestants de 1600 sont aussi de sang albigeois. Tels de nos violents
terroristes, comme Payan, Fauvety, étaient de furieux Cévenols.
Avec ce Fauvety, au tribunal d’Orange, siégea Fernex, un canut de Lyon,
le représentant trop fidèle des longs âges qui avaient produit cette
race misérable et chétive. 93 n’eût pas suffi pour des hommes si
sauvages. Les siècles y avaient travaillé. Nulle part l’humanité n’avait
été si outragée. L’oligarchie marchande, qui avait tellement endetté la
cité, avait terriblement exploité et souillé le peuple. La révolution
fut violente contre cette violence. Le vengeur fut Châlier, barbarement
frappé lui-même des Girondins, guillotiné trois fois! Le vengeur du
vengeur, fut Collot, fut Fernex. Ainsi roula, par coups et contre-coups,
la fureur alternée des sanglantes réactions.
En Thermidor, la masse girondine rentra à Lyon sur les ruines, rouvrit
ses boutiques misérables et sans acheteurs. Les royalistes ne rentrèrent
qu’un à un, et quelques mois plus tard. Ces furieux marchands brûlèrent
un Châlier de carton, arrêtèrent son ami Bertrand (redevenu maire). Ils
se constituèrent contre les Jacobins, garde nationale. Les députés
thermidoriens qui venaient, leur donnaient des armes. Aux femmes ils
ouvrirent neuf églises, et le clergé se retrouva centre de Lyon. Les
_bons ouvriers_ sans ouvrages, tant de gens qui mouraient de faim et se
disaient soldats du siège, tout doucement formèrent un corps:
_Compagnons de Jésus_. Point de chef royaliste encore, mais un
thermidorien, un ami de Legendre, un aboyeur connu, terroriste d’hier.
C’est seulement au 21 janvier 95 que le royalisme se montre; d’abord par
les prêtres et les femmes, une tourbe confuse qui s’entasse aux églises.
Pendant que les autorités font la fête légale de la mort du tyran, il
est canonisé en chaire. On fait son service funèbre. On lit son
testament. Les cœurs sont attendris; les femmes pleurent, étouffent. On
peut dire: «Le sang va couler.»
L’occasion, c’est le jugement même, le châtiment des terroristes. Des
juges, il n’en faut pas. Les douces créatures, les plus charmantes
dames, veulent, exigent des meurtres, de viriles exécutions. Elles ont
honte de leurs mignards amants. On les trouve muettes, sombres. «Mais
qu’avez-vous?--J’ai que vous êtes des lâches! que vous ne savez pas
tuer!»
Les voilà donc, les énervés, les jolis hommes-femmes, mis en demeure de
prouver qu’ils sont hommes. Les voilà, eux aussi, _compagnons de Jésus_,
qui s’en vont _travailler_ (belle égalité républicaine) dans la bande
sanglante des voleurs et des assassins. Le soir, fier et modeste, on
revient au salon, ayant soin que la main blanche ait un peu de sang.
Vrai ou faux, ce sang-là fait bien. Le tendre cœur frémit, mais saura le
payer.
L’emportement des Lyonnaises parut au jugement de Fernex. Ce barbare
alléguait qu’il avait tué en conscience, en scrupuleux juré, en vertu de
la loi. Sa lettre à Robespierre, où on voit ses scrupules, certain
regret d’humanité, reste pour jeter une lueur quelque peu favorable sur
sa triste mémoire. Il fut absous. Mais une masse furieuse rugissait à la
porte. A la sortie, il fut déchiré, mis en pièces. On vit pis que la
scène horrible de Châlier. Chaque femme se fit un mérite, un devoir, de
lui enfoncer ses ciseaux. Et cependant il ne pouvait mourir. On le jeta
encore vivant au Rhône.
La mort lâcha la mort. La fureur des assassinats n’eut point de bornes.
Mais qui tuer? On imprima un manuel du meurtre, une liste de ceux qui
avaient dénoncé (disait-on), et la liste de leurs victimes. Et on tuait
aussi par fantaisie, sans règle. Avait-elle dénoncé, la marchande de
modes à qui on brûla la cervelle? Avait-elle dénoncé, la jeune Richard
de dix-sept ans, qu’on prit et qu’on égorgea, ne trouvant pas son père?
Notez que ces fils de Jésus ne tuaient pas gratis, souvent ils volaient
aussi, se garnissaient les mains. Pour ces hommes endurcis, c’était peu
que la vie humaine. Dans leur argot sauvage, l’homme tué n’était qu’un
_mathevon_. Mot du patois de l’Est, pour dire un méchant petit arbre
qui, la tête coupée, ne montera plus (voy. Montfalcon).
Plus le saint temps de Pâques approche, plus la Terreur, d’abord presque
enfermée dans Lyon, va se répandre au loin. On avait essayé, dès
septembre 94, de soulever le fanatisme; tout près d’Orange, du fameux
tribunal, la Vierge avait apparu, d’abord sans grand succès, ce semble.
Les départements écartés, Ardèche et Lozère, qui avaient peu souffert de
la Terreur, mais qui ne savaient rien, presque rien du mouvement
central, furent tout l’hiver travaillés par les prêtres. Les royalistes,
légers, voltairiens jusque-là, se rallièrent aux prêtres, s’y
confessèrent (_Mss. Goupilleau_).
Les magistrats nouveaux, inoffensifs et girondins, fort indulgents, ne
furent point tolérés. Leurs domestiques les quittèrent; leurs pieuses
servantes n’osaient plus les servir. On ne leur déclara plus rien des
morts, naissances et mariages.
Enfin arrive Pâques, et tout éclate. Le printemps est terrible dans le
Midi. On dirait une éruption volcanique. Si, en 92, dans l’humide
Vendée, les femmes à ce moment de l’année lancèrent la guerre civile,
combien plus, en 95, sur leur sol enflammé, les folles Provençales
devaient délirer, s’aveugler, ne voir plus que du rouge, comme les
petits taureaux de la Camargue dans leurs accès subits, imprévus, de
férocité.
Après l’église, le foyer des massacres fut l’auberge, le cabaret. On va
voir qu’à Marseille le chef des massacreurs est un maître d’auberge.
Toutes étaient pleines. Des hommes généreux étaient là pour payer,
régalaient à portes ouvertes. Dans ce temps de grande misère, cela
semblait bien doux. Les meurt-de-faim partout trouvaient solde et pâture
dans les _Compagnies du Soleil_ (depuis Louis XIV, _Soleil_ veut dire le
Roi). Un argent abondant coulait, on ne savait d’où, dans le pauvre
pays.
Les assignats de Londres, dès janvier, apparurent à Lyon. Vers février
et mars, tout près de Lyon, en Suisse, vient résider le grand
machinateur anglais, Wickam, avec des masses d’or, de faux assignats.
Deux courants s’établissent et vont traverser le Midi. De Bâle à
Besançon, à Lyon, s’organise régulièrement la petite poste
anglo-royaliste, déjà depuis deux ans établie sur le Rhin, surtout par
le moyen des pâtés de Strasbourg, dans lesquels on passait les lettres.
Le grand cœur de Wickam, sa passion, sa générosité, ne sait point
calculer. «L’Anglais, dit Montgaillard, ne craignait qu’une chose: de
dépenser trop peu.» Ce furieux caissier, Wickam, aux plus fortes
demandes n’avait qu’une réponse: «Non, ce n’est pas assez.»
(Fauche-Borel.)
CHAPITRE VI
LES JOURNÉES DE GERMINAL (1er AVRIL).--MASSACRES DE LYON (5 MAI 95).
L’Assemblée se rendait peu compte de ces grandes puissances souterraines
qui travaillaient la France. Elle ne regardait que Paris.
La paix prochaine avec la Prusse, la belle campagne de Hollande conquise
en plein hiver égayaient bien peu son regard. Elle ne voyait que Paris.
Le grand moment d’expansion de novembre, à la clôture des Jacobins, la
création magnifique de toutes nos grandes écoles, était déjà loin. La
difficulté croissante de l’arrivage des vivres, la panique de
l’assignat, l’interminable dispute que sa valeur variable mettait aux
moindres affaires, tout avait terriblement assombri la situation. Elle
alla s’embrumant, s’enténébrant, et les longs jours aigres, froids,
nécessiteux du printemps, étaient loin de l’éclaircir. Au contraire, par
l’excès des maux, ils amenèrent de telles crises que l’Assemblée,
ballottée au vent des peurs et des colères, fut toute au combat de
Paris, et perdit de vue le reste, laissa la France, le monde, devenir ce
qu’ils voudraient.
Ce qui me frappe le plus dans cette salle si obscure de la Convention et
dans ce noir Paris d’hiver, c’est la prodigieuse dépense d’imagination
qu’on y fait, de fureurs (non jouées, sincères), de vaines accusations,
surtout d’illusions, de songes. L’historien des anciens âges y croirait
revoir quelque chose du Paris fou de Charles VI, de la fantastique fumée
de ces époques étranges où tout paraît plein du démon.
Si crédules après Voltaire! Après un siècle raisonneur, si peu de
raisonnement! un déchaînement si fort, si aveugle, de la fantaisie!...
On le croit à peine.
Il est certain que deux légendes dominaient la situation,--absurdes au
total, quoiqu’il s’y mêlât un peu de réalité.
D’un côté, les masses ouvrières, le peuple en général, disait: «On veut
que nous mourions de faim.»
De l’autre, les classes marchandes, l’innombrable petit rentier disait,
croyait: «Un complot se fait entre les Jacobins pour recommencer la
Terreur, massacrer la Convention, et la moitié de Paris.»
Des noms propres aidaient la légende. La haine de l’assignat s’en
prenait surtout à Cambon. La rareté, la cherté des vivres venait de
celui qui passait pour s’occuper des subsistances, du député Boissy
d’Anglas. On l’appelait _Boissy-famine_. C’était un protestant de
l’Ardèche, un avocat d’Annonay, qui s’était procuré le titre d’une
charge de cour (maître d’hôtel de Monsieur), académicien de province,
d’une politesse empesée et qui paraissait servile. Il avait l’air, dit
Mercier, «d’avoir toujours sous le bras sa serviette de maître d’hôtel.»
La terrible tradition du Pacte de famine, sous forme différente, revient
dans les esprits. Écoutez dans la longue queue qui se fait la nuit pour
le pain. Vous entendez ceci: «Il y a trop de monde en France. Le
gouvernement y met ordre. Il faut qu’on meure, qu’on meure...» C’est ce
qui, dans Vilatte, Babeuf, etc., prend la formule atroce du _Système de
dépeuplement_. Tous en parlent, et le pis, c’est qu’ils y sont crédules.
Tous les partis se lancent, se relancent cette pierre à la tête.
Qu’il y ait eu, comme toujours, de gros spéculateurs en blé, cela ne
fait pas doute. Mais c’était cependant le moindre côté de la question.
La grande cause générale et terrible de la disette de Paris, c’est que
personne ne voulait y venir. C’est que tous les fermiers fuyaient et
redoutaient le marché parisien.
Forcés sous la Terreur d’y apporter, d’y vendre aux plus mauvaises
conditions, ils s’en dédommageaient maintenant en n’y venant plus. Le
blé s’en allait à Rouen, Évreux, Reims, Orléans. On aurait dit qu’après
la contraction, une force centrifuge énorme, irrésistible, emportait les
denrées au loin.
On eût voulu que, dans un rayon de vingt lieues à peu près, la campagne
nourrît Paris. Mais ceux de Vernon, par exemple, qui étaient juste à
vingt lieues, refusaient, se battaient plutôt que d’y venir.
Le marché de Paris, sur un terrain si bouillonnant, dans ces grandes
foules inflammables, effrayait le vendeur. Il n’était pas à l’aise,
entouré et pressé des masses faméliques, défiantes, prêtes aux aigres
disputes. Disputes sur les prix, sur la valeur de l’assignat. Fureurs
contre ceux qui achètent à bon marché en numéraire. Injures fort
dangereuses, lancées légèrement, les noms d’_accapareurs_,
d’_affameurs_, d’assassins du peuple. Et, si l’on ripostait, le fermier,
sa charrette, pouvaient être mis en fourrière, traînés à la section,
interrogés de fort mauvaise humeur, non sans danger à la sortie.
Comment remédier à cela? L’autorité nouvelle (quoi qu’on ait dit) n’y
fut pas négligente, elle y fit des efforts incroyables, autant et plus
de sacrifices qu’on n’avait fait dans la Terreur. Comparons deux
chiffres certains.
L’homme de l’ancien Comité de salut public, Lindet, nous dit qu’en douze
mois il fit venir deux millions et demi de quintaux de grains, donc,
_deux cent mille par mois_, pour _la France entière_.
Boissy d’Anglas affirme que le nouveau Comité fit venir huit cent
cinquante mille quintaux en quatre mois, donc, plus de _deux cent mille
par mois_ pour _la seule ville de Paris_.
Grand effort, mais très vain. Nulle action gouvernementale ne supplée le
commerce, l’action de l’industrie privée.
De ces réalités cruelles sortaient des accusations violentes, un
dialogue atroce:
«D’où viennent la misère et la faim, la cherté, le chômage, l’absence de
travail, de commerce?»
Des affameurs, disaient les uns, des spéculateurs, de leurs compères les
députés.
Et les autres: Du complot jacobin, de la queue de Robespierre. Tant
qu’ils brouillent, on ne peut rien faire. Avec eux il faut en finir.
* * * * *
Dans un tel état des esprits, le moindre bruit frappait et effrayait.
Sur un cri des tribunes, sur un mot emporté de Ruamps, de Duhem,
l’Assemblée s’émouvait. Les Girondins montraient le poing à la Montagne,
criaient: «Voyez-vous le complot?»
Dans Paris, le cours de Laharpe avait un effet incroyable. Ce bavard,
converti par une noble dame en prison, prêchait maintenant contre
lui-même, donnait au public ce spectacle d’un terroriste accusant la
Terreur. Un certain groupe autour de lui se formait, une société
violente de réaction. De son Lycée, la jeunesse élégante s’élançait au
théâtre, y chantait _le réveil du peuple_ et faisait taire _la
Marseillaise_. Mais elle se heurta à des masses hostiles, la plupart
étaient des élèves de l’École normale. Si loin dans l’insolence allèrent
les muscadins que l’Assemblée finit par s’indigner. On cerna un théâtre,
on en enleva deux cents qui furent conduits aux Gravilliers et durement
tancés par cette section patriote.
En revanche, on fit faire par l’enragé Fréron l’accusation en règle des
Jacobins (9 février, 21 pluviôse). Ramassant leurs propos furieux,
insensés, leur prêtant un accord qu’ils n’avaient nullement, il combina
tels mots du faubourg Saint-Antoine, et tels de Saint-Marceau. Dans la
réalité, Babeuf s’était rapproché d’eux. Mais cette coalition des deux
clubs rivaux naguère n’était menée par nul homme d’action. Celui qui
l’eût conduite, rendue redoutable peut-être, Lazouski, l’homme du 10
août, venait justement de mourir.
Fréron affirmait, soutenait _qu’on tuerait cent représentants_,
girondins ou thermidoriens.
Accusation sans preuve, mais dont l’effet certain était d’exaspérer les
haines et les frayeurs. On arrêta Babeuf (21 février). Et, le 2 mars, le
déclamateur Saladin, dans un rapport contre Collot, Billaud, Vadier,
Barère, entama réellement un procès contre la Montagne. Il n’allait pas
à moins qu’à frapper tour à tour _une centaine de représentants_ qui en
93 avaient été en mission.
Un député de la Seine-Inférieure, Faure, disait sagement que le procès
des quatre devait être remis à un an. Mais on n’écouta rien. Legendre
fit voter qu’ils seraient à l’instant mis en arrestation.
Fatal commencement, qui, de nouveau, allait ouvrir la voie à une
opération barbare de l’Assemblée sur elle-même. Un homme le sentit, de
peu de portée, mais honnête, qui suivait toujours son cœur; il fut en
août, l’organe du mouvement alors si général contre le Terrorisme.
Lecointre, le 19 mars, retourné violemment, étonna tout le monde, en
demandant _la Constitution_ de 93.
Les plus sages de la Montagne, Romme, Goujon, etc., applaudirent et avec
raison. Quelque jugement qu’on porte sur cette machine impossible, elle
pouvait utilement servir à enrayer sur la pente où l’on glissait,
retarder la réaction.
Dès le 17, avait eu lieu, au faubourg Saint-Marceau, un rassemblement
d’affamés. Le 21 (1er germinal), une masse du faubourg Saint-Antoine
vint demander à l’assemblée la Constitution de 93 et la fin des
disputes, c’est-à-dire, prier l’assemblée de ne pas se tuer elle-même.
Pétition fort mal reçue des modérés. Ils firent faire par Sieyès une loi
de police, menaçante et de peu d’effet:
«Qui viole l’assemblée est déporté, qui insulte un député est mis à
mort. En cas de trouble, on siégera à Châlons, et (chose infiniment
dangereuse, imprudente), on appellera de chaque armée une force qui
protège la Convention.»
La faim n’a peur de rien. Le 7 germinal (27 mars) on ne put distribuer
le matin qu’une demi-livre de pain; autant devait en venir le soir. Mais
on n’attendit pas. Au centre de Paris, les femmes se soulevèrent,
marchèrent sur la Convention.
Boissy expliqua parfaitement la situation. Paris consommait beaucoup
plus, ayant une foule de mangeurs étrangers, au moins 50,000 (plus 8,000
militaires destitués, fort embarrassants). Les convois de farine
arrivaient lentement, étant trop souvent retenus, arrêtés en chemin par
des populations qui criaient qu’on les affamait. A Paris, quoi qu’on
fît, plusieurs prenaient trop, s’approvisionnaient pour plusieurs jours.
La banlieue trouvait cent moyens d’emporter du pain de Paris.
Des représentants en personne allaient presser les arrivages. On ne les
écoutait pas. On les menaçait même. Plusieurs furent en danger.
Emploieraient-ils la force? Faudrait-il revenir aux moyens de terreur?
L’hésitation où l’on était, et la difficulté d’organiser cette force qui
fît venir les fermiers malgré eux, prolongèrent la situation. Les
souffrances étaient visibles, incontestables. Mais l’Assemblée croyait
qu’un complot jacobin les exploitait et soulevait le peuple. Alarmée de
l’éclat du 7, elle semblait vouloir profiter de la loi nouvelle,
s’établir à Châlons, laisser Paris à la misère, au désespoir.
Elle suivait avec passion son procès contre la Terreur. Passion fort
aveugle, qui, les yeux fermés, confondait les deux fractions opposées du
précédent gouvernement, poursuivait à la fois les instruments de
Robespierre (Herman, Fouquier), et les ennemis de Robespierre (Collot,
Billaud, Vadier, etc.).
Le 8, s’ouvre à grand bruit le procès de Fouquier-Tinville, d’Herman,
etc. Le 12 (comme on va voir), on déporte Collot, Billaud... les furieux
de 93.
* * * * *
Nulle preuve que ces deux terrorismes, qu’on poursuivait, eussent fait
un complot. Ce fut tout simplement une distribution de pain retardée qui
(le 12 germinal, 1er avril) porta un flot de femmes à la Convention.
Elles menaient leurs enfants avec elles. Cette grande masse, poussée par
derrière, força la garde, tomba dans l’Assemblée. Elles criaient: «Du
pain! du pain!» Carnot dit dans ses notes (voy. Mém.) que ce
rassemblement n’était nullement menaçant.
Même les pétitions que les hommes apportèrent ensuite, quelque diverses
qu’elles fussent, démagogiques ou non, s’accordaient en ceci: «qu’elles
priaient la Convention _de rester à son poste_», donc lui accordaient
confiance.
Avant l’entrée de cette foule, l’excellent Lanthenas, le girondin (et
l’ami des Roland), avait supplié les représentants de prendre une mesure
d’équité pacificatrice: «de rassurer les patriotes, qui, égarés dans la
Terreur, avaient nui sans intention.»
Mais quelques fous de la Montagne, Ruamps le maratiste, et un certain
Bourgeois, exaspérèrent l’Assemblée par des mots d’une calomnieuse
fureur: Que les comités, par exemple, soldaient les muscadins, _qu’ils
organisaient la famine_. Ce mot, dans un tel jour, pouvait avoir une
portée terrible. La Convention se contint, mais le soir, mais la nuit,
frappa cruellement.
Tout cela se passait à travers un fort long rapport de Boissy, souvent
interrompu, mais qui finalement proposait de céder à la voix de Paris,
de revenir aux moyens de contrainte pour l’approvisionner par
réquisition. Pour réussir on devait, dans chacune des sections, élire et
armer cinquante hommes.
Mais que feraient ces hommes? On n’osait dire encore qu’ils obligeraient
les fermiers d’apporter. On disait seulement «que, commandés par des
représentants, ils protégeraient les arrivages.»
Vaine et molle rédaction. Legendre dit: «Cela ne sert à rien sans une
loi _qui force le fermier_ à vendre à un prix raisonnable.»
Et Goujon ajouta: «Cela ne sert à rien, si les réquisitions pour Paris,
se font dans des lieux où achètent des districts plus éloignés» (si
Vernon, par exemple, fournit Rouen plus que Paris).
Les moyens vigoureux vers lesquels l’Assemblée aurait penché peut-être,
furent singulièrement énervés par un article doucereux que Sergent fit
joindre au décret, à savoir «que les Parisiens armés qu’on envoyait,
s’aideraient au besoin de la garde nationale de la localité.»
C’est-à-dire que, pour faire ces réquisitions, ils s’appuieraient de
ceux qui, de tout leur pouvoir, les empêchaient.
* * * * *
Cependant les prières, les instances de la Montagne décident la foule à
partir. On étouffait. L’Assemblée, rendue à elle-même, restait
très-indignée et non pas seulement les rétrogrades, mais des
républicains sincères (comme Chénier). Le président André Dumont, en
profita pour que l’on fît une chose odieuse, ce fut de décréter _non pas
l’accusation_ des quatre (Collot, Billaud, etc.), mais _leur
déportation_ sans jugement. Sauvage précipitation qu’on n’avait pas
montrée pour Carrier même, quatre ou cinq mois auparavant.
La nuit était venue, et des bruits s’étaient répandus très-irritants. On
disait qu’Auguis et Pénières, deux représentants, avaient été tués et
blessés. Auguis, ancien dragon, fort colérique et provocant, s’était
jeté au travers des quartiers les plus émus (Saint-Jacques, etc.), on
lui avait arraché son écharpe, il avait reçu une égratignure. Pénières
venu à son secours, fut prisonnier, et l’on tira sur lui, heureusement
sans l’atteindre. Ces deux victimes ramenées en grand appareil théâtral,
mirent l’Assemblée hors d’elle-même. On venait de souper, tout le monde
parlait et jetait des cris de vengeance. Jusqu’au matin du 13, on
prescrivit, sans ordre et au hasard, celui-ci, celui-là, Ruamps, Duhem,
Choudieu, Amar, Moïse Bayle, Rossignol, etc. Cela allait si vite, que
l’un des plus violents proscripteurs, Bourdon de l’Oise, lui-même
arrêta, dit: «Assez.»
Le furieux Fréron exagérant toujours, jurait que la révolte était dans
Notre-Dame, s’y fortifiait: On donna le commandement au général
Pichegru, à Barras, et Merlin de Thionville, qui se promenèrent dans
Paris, ne trouvèrent rien. Aux Champs-Elysées seulement, un groupe
essaya d’arrêter les voitures où étaient les déportés qui n’en allèrent
pas moins à Ham.
L’Assemblée obéie, maîtresse de Paris, aurait dû se calmer, et elle ne
le pouvait. Elle allait furieuse et sans trop savoir où. Ses défiances
étaient telles, que les Girondins mêmes en venaient à s’accuser entre
eux. Louvet, Daunou leur semblaient terroristes. Un des collègues de
Daunou, son très-intime ami, qui avait été en prison avec lui et avec
les 73, lui disait avec larmes, le serrant dans ses bras: «Par tout ce
qui est sacré, je t’en prie, dis-le-moi. Embrassé-je un ami ou bien un
assassin?» (Voy. Taillandier.)
Ainsi se faisaient les ténèbres. On se frappait, à vrai dire, dans la
nuit. En déportant Collot, Billaud, on arrête Lecointre, justement
l’homme qui les a dénoncés!
On hurla quatre jours: «Faites arrêter Cambon!» La Convention le
vota!... Démence!
C’était précisément revenir au 9 thermidor. Ce jour, on s’en souvient,
fut décidé par l’attaque imprudente de Robespierre contre Cambon.
L’émeute des rentiers contre lui fit croire à Robespierre qu’il pouvait
faire sauter le grand chef des finances. Mais en s’aidant ainsi de
l’irritation des rentiers, on risquait d’alarmer une autre classe,
immense, tous ceux qui sous cette administration avaient traité avec
l’État, les acquéreurs surtout de biens nationaux. Ce nom, qui fut celui
de la probité inflexible, couvrait, garantissait la fortune publique.
Cambon de moins, c’était la banqueroute. L’arrêter, c’était d’un seul
coup tarir la vente, éreinter l’assignat.