à lutter contre une force immense, invisible. Il ne pouvait même
combattre l’insaisissable ennemi.
Énorme force populaire. Une sauvage hilarité avait saisi tout le pays.
Terrible orgie du sang. Le chouan, la poche garnie, n’avait plus de
travail que de se promener en égorgeant, pillant les patriotes. Ceux-ci
fuient dans les villes. Tous les maires de villages sont assassinés, les
acquéreurs de biens nationaux sont égorgés, les prêtres constitutionnels
martyrisés. Défense de porter du grain aux villes; les femmes qui
l’essayent sont tuées. Autour de Nantes seulement, les chouans
reconnurent l’amnistie de la République en tuant six cents patriotes,
douze fonctionnaires.
La tactique des _honnêtes gens_ qui obsédaient le général et les
représentants était de leur persuader que ces assassinats n’étaient pas
politiques, étaient de simples actes de voleurs, de brigands. Le député
Boursault fut si crédule qu’il voulait payer les chouans, les constituer
_gardes territoriales_ (gardiens le jour, brigands la nuit!)
Hoche, dans son beau rêve de rallier la Vendée, la Bretagne, pour les
lancer sur l’Angleterre, se refusait les moyens irritants de police, les
visites domiciliaires dont on avait tant abusé. La bonne société, les
belles dames caressantes l’aveuglaient, invoquaient sa générosité en
faveur «des pauvres chouans.»
Ceux-ci avaient leurs tigres et leurs renards: le tigre Cadoudal, le
renard Cormatin. Ce dernier regardait vers Londres, rusé et patient,
mystifiait les républicains, se moquait d’eux, les rendait méprisables.
Ainsi le général Humbert, brave, mais incapable, pour finir les
assassinats se laissa entraîner à la démarche honteuse d’obtenir
entrevue d’un petit brigand, Boishardy, un chef de deux cents assassins.
Hoche, lui-même, dans son désir d’arrêter l’effusion du sang, ne refusa
pas de voir Cormatin, qui menait toute l’intrigue. Ce chef lui parut
doux et sage, tout à fait ami de la paix. Hoche, suivant son grand cœur,
parla comme un homme sincère, rappela ses propres malheurs et s’étendit
sur le besoin de sauver le pauvre peuple. Il répéta ce qu’il avait dit
dans une lettre: «Qu’ils viennent, disait-il, qu’ils viennent. Je suis
prêt à les embrasser!
«Je suis Français, dit Cormatin, et, comme tel, je me réjouis de vos
victoires du Rhin, des Pyrénées. Je sais bien, hélas! que mon parti,
formé par le désespoir, _n’a rien à attendre du dehors_.» Hoche, charmé
de le voir dans ces bonnes pensées, lui rappela la conduite de
l’Angleterre pour la Vendée, et crut l’avoir convaincu que les Vendéens
et les émigrés avaient été joués par la coalition.
Cet excellent Cormatin ne demandait qu’une chose: qu’on lui permît de
travailler à la paix, qu’on le laissât librement «pacifier le pays»,
qu’on lui donnât Humbert comme témoin de ses démarches; il ferait cesser
les assassinats, rien n’était mieux imaginé.
Dans l’intérêt d’Humbert et pour lui sauver quelques balles, Cormatin
lui conseillait même d’endosser l’habit des chouans. Humbert l’eût fait,
si Hoche ne s’en fût indigné, et ne lui eût commandé de garder l’habit
de général, la dignité républicaine.
L’amitié des chouans pour nous était devenue une moquerie, une dérision.
Quand ils rencontraient nos soldats en petit nombre, ils leur enlevaient
leurs armes, _au nom de la fraternité_. Un jour, Hoche traversant un
bois avec Cormatin, celui-ci, averti par un de ses hommes, dit d’un air
mystérieux: «Il y a là _des gens_... je vais leur parler.» Il voulait
avoir l’air de protéger le général. «Je ne veux rien de vous, monsieur,
dit Hoche; je passerai bien sans vous. Restez et tenez-vous
derrière.»--Cormatin, en grommelant, obéit, se mit derrière, puis il
piqua des deux, disparut dans le bois.
CHAPITRE IV
LA PANIQUE DE L’ASSIGNAT. LES SPÉCULATEURS. LES
UTOPISTES.--SAINT-SIMON.--BABEUF.
94–95.
Il était ridicule d’user le premier général de la République dans cette
diplomatie honteuse avec des bandes de voleurs. L’Assemblée, pendant
quatre mois, était libre de les écraser.
La guerre n’est plus européenne. La Prusse, l’Espagne se retirent. Donc,
on peut fortifier Hoche, agir avec vigueur. La France a devant elle
quatre mois admirables où ses deux bras sont libres. De l’un, elle prend
la Hollande; de l’autre, elle pourrait étouffer les chouans. Sa
longanimité pour eux a cet effet d’enhardir, de relever le royalisme à
Lyon, de préparer les pâques meurtrières de 95 et les massacres du Midi.
Ici, les historiens brouillent les dates, parlent, dès 94, des faits de
95, ne voient pas l’entr’acte réel qu’on eut pour les grands événements
en décembre, janvier, février, mars. Ils sont, comme était l’Assemblée,
assourdis du tapage de la rue, du bruit de Paris et de Lyon. A Lyon,
plusieurs assassinats de terroristes avaient eu lieu. Mais la grande
terreur royaliste ne commença, comme on va voir, qu’à Pâques.
La douceur des mœurs de Paris est fort sensible ici. Pendant ces quatre
mois, on crie tous les soirs, on se pousse. On chante _le Réveil du
peuple_. On donne quelques coups de bâtons. Les muscadins, la troupe de
Fréron, les jeunes gens (les Laya, Lacretelle, que nous avons connus)
huent ou chassent les Jacobins. Ceux-ci, à leur tour, baignent les
muscadins dans les bassins des Tuileries. Et, dans ces voies de fait,
aucun accident grave, point de sang répandu. Il n’y a pas, je crois, de
blessé; nul autre que Marat, dont on casse les bustes de plâtre, pour
lui substituer J.-J. Rousseau (31 janvier 95). Des enfants traînent un
de ces Marats, la corde au cou, jusqu’à l’égout Montmartre. Fréron gémit
et gronde. Il se sent dépassé. Cependant, le 2 mars, les muscadins
soutiennent qu’ils ne sont nullement royalistes. Et cela était vrai pour
la grande majorité.
L’Assemblée perd le temps en stériles et fâcheux procès que les
Girondins revenus font aux membres de l’ancien Comité (Collot, Billaud,
Vadier, Barère). Carnot et Lindet les défendent. Plusieurs disaient très
bien: «L’Assemblée tout entière, qui consacre leurs actes, peut être
mise en cause.»--Un membre obscur ajoute: «Votons l’oubli! Pour moi, je
m’en voudrai toujours de n’avoir su mourir!»
Le seul embarras grave de la situation était que le travail se relevait
bien peu à Paris, que les vivres étaient chers, que l’assignat baissait.
Pourquoi cette baisse? Pure panique, inexplicable inquiétude.
Notez que les faux assignats apparaissent à peine et ne sont pas connus.
Sans doute on en a trop fait, et trop vite, (il le fallait bien pour la
guerre). Mais ce papier n’en restait pas moins bon. Un papier qui vous
sert à payer vos impôts, un papier qui vous donne des terres à volonté,
un papier qui pour gage a six milliards de biens, est tout aussi solide
qu’aucune monnaie métallique.
Des douze milliards de biens nationaux, six seulement étaient vendus.
Donc, six restaient à vendre. Avec l’assignat, vous pouviez chaque jour
avoir des terres, des prés, des bois, des maisons magnifiques, les plus
beaux domaines à vil prix.
Pourquoi donc la panique? Elle était fort artificielle, poussée et
augmentée par tous les ennemis de la Révolution. Mais elle l’était aussi
par ses amis, les paysans, qui, vendant très cher leurs denrées, et,
s’ils pouvaient, en argent, avilissaient, abaissaient l’assignat.
On parlait beaucoup d’_affameurs_, d’accapareurs. Que quelques-uns
spéculassent sur le blé, cela n’est pas douteux. Mais le grand affameur,
c’était la liberté nouvelle, c’était le paysan libre de vendre quand et
comme il voulait.
Il y était tellement décidé et déterminé que, même sous Robespierre, il
éludait obstinément le maximum, au risque de sa vie. Il aimait mieux
mourir que de vendre à bas prix. C’est sur lui et sur le marchand que
frappa tant la guillotine. Le marchand eût fermé, s’il eût pu, mais
n’osait. Il n’avait rien ou presque rien d’ostensible dans sa boutique,
mais dans l’arrière-boutique, des réserves pour ses pratiques, les gens
qui ne marchandaient pas.
Thermidor finit les mystères, ouvre tout, lâche tout. Le paysan, au
fond, est roi de France, car il rançonne le marchand qui rançonne
l’ouvrier. Il observe les prix, vend tard et à son jour, vend peu, vend
cher, obtient tout ce qu’il veut. Comme tout le monde il parle
d’affameurs, d’accapareurs et de famine. Mais c’est lui surtout qui la
fait.
* * * * *
Il est fort curieux de voir recommencer un monde. Notons les premiers
signes de la résurrection de l’industrie.
Son grand événement en 94 est celui-ci: _la France a cassé ses sabots_,
prend des souliers, tant qu’elle peut. On a senti le prix du mouvement
rapide.
On a fait des souliers pour nos douze cent mille soldats. Le paysan en
achète, au moins pour le dimanche.
Le Vendéen, fidèle à ses sabots, nommait les _bleus_, mal chaussés, les
patauds. Mais ces patauds marchaient plus vite.
En 95, l’habit se renouvellera dans les villes. Les grandes masses
bourgeoises qui ont les municipalités nouvelles, se rassurent, craignent
moins de montrer leur aisance. Habit carré, grosse cravate, fines
bottines ou petits souliers.
Les arts du meuble, par lesquels Paris sous Louis XV s’imposa à
l’Europe, ne peuvent se relever. Partout le bric à brac, des meubles
charmants à vil prix. Chacun a chez soi quelque pièce, très exquise
souvent, en contraste choquant avec le reste, un ménage dénué et pauvre.
Aux dix-huit cents bals de Paris, aux innombrables mariages, les femmes
en robe blanche semblent autant de vestales. La Terreur et la mort ont
tout renouvelé. Elles apparaissent légères et vaporeuses, comme des
ombres souriantes, dans un nuage de linon. Belle industrie. La fabrique
du blanc semble l’à-propos de l’époque. L’ingénieux et ardent
Saint-Simon le crut ainsi, l’essaya dans la Somme et donna du travail à
des populations très pauvres (Hubbard, 26–27). Mais la grande question
de l’industrie du blanc était de savoir si elle en resterait aux choses
de mode, ou si elle s’étendrait à la grande consommation, linge de corps
et de table, draps, rideaux, etc. Saint-Simon, qui voyait très bien,
mais au delà du temps, par l’instinct du désir et l’amour, du progrès,
sans doute espérait qu’en l’état de complet abandon où l’on était resté,
la propreté serait le premier besoin d’intérieur. Cela vint, mais fort
tard, peu, très peu sous l’Empire, mais seulement après les guerres,
vers 1818. En 1795, le paysan achète de la terre, achète de l’argenterie
même, qu’on peut toujours revendre, mais ne se fait pas de chemises.
* * * * *
Toute spéculation est-elle coupable? On le croirait à lire les
déclamations de l’époque.
Mais en 93, le fameux Comité, tout en invectivant contre le
_négociantisme_, se servait de négociants et de spéculateurs. Lindet
avoue que, sans eux, malgré les ressources énormes de la réquisition, on
n’aurait pu répondre aux besoins subits de la crise. Ces maisons sont en
réalité des réservoirs qui concentrent, amassent (comme les grands
bassins de Versailles), et qui peuvent, à tel jour, lâcher une grande
masse, à telle heure donner un jet fort.
Énumérons les genres différents des spéculateurs:
1º Le _fournisseur_, grand _manufacturier_. Tel fut Armand Séguin, ami
de Fourcroy et chimiste, qui prétendit pouvoir tanner les cuirs en
quelques jours, et chaussa nos armées subitement. Chaussures, il est
vrai, détestables, mais commodes, légères au soldat. Il marchait dans
l’eau, mais marchait.
2º L’_accapareur_, presque toujours funeste, qui ne fabrique pas, au
contraire entrave la production.
Exemple: un garçon de vingt ans, Ouvrard, de Nantes, voit en 89
commencer l’immense mouvement des journaux, de l’imprimerie. Il court à
Angoulême, où étaient la plupart de nos fabriques de papier. Il achète
d’avance tout ce qu’on en fera en deux ans, et le revend très cher. Il y
gagne cent mille écus, rançonne, entrave l’imprimerie.
3º Encore pire, l’_agioteur_ sur l’assignat. Genre fatal de spéculation,
qui, donnant des gains énormes à qui ne produit rien, écarte les
capitaux de toute création réelle. On y prit l’horreur du travail. Bien
plus, les cascades ruineuses qu’on opérait sur la valeur de l’assignat
tombaient surtout d’aplomb sur les classes secondaires et pauvres, sur
le petit marchand, sur le misérable ouvrier. Cette industrie cruelle
était la guerre à l’industrie.
Mercier, Boilly, Charles Vernet, ont fait des portraits admirables du
Perron, du Palais-Royal d’alors, honteusement immondes, mêlés de
loups-cerviers, de filles, de bouges souterrains, d’allées mal odorantes
où l’ordure de tout genre triomphait, s’étalait. Il serait cependant
insensé de généraliser cela, comme on a fait, de dire: «Tel fut Paris.»
Quand je vois au contraire comment vivait la jeunesse des écoles, si
sobre et si laborieuse, je sens combien le Paris d’alors était mélangé.
Ces écoles ont donné des hommes éminents. J’en ai connu plusieurs. Ils
vivaient serrés dans certaines petites pensions bourgeoises à bas
prix[16]. Vie spartiate, abstinente à l’excès, que n’accepterait aucun
étudiant d’aujourd’hui.
[16] Je citerai Parmentier.
* * * * *
J’ai regret que ce mot, ce beau nom de spéculateur ait été tellement
détourné de son sens. Celui qui le mérite, c’est celui qui, d’un point
élevé regarde au loin, prévoit, calcule les voies de l’avenir, et d’un
esprit fécond crée les hommes et les choses.
Que Saint-Simon ait réussi ou non, je l’appelle pourtant un grand
spéculateur, fort digne de ce nom. Ce fils de la science du XVIIIe
siècle porta dans les spéculations un vrai caractère de grandeur, une
haute logique. Marquons-en le progrès triple, en ses trois degrés:
Je l’ai montré d’abord comme acquéreur de biens nationaux. La terre,
d’abord, la terre au paysan. Il l’achète pour la diviser, la donner à
vil prix.
Mais cette terre, comment la cultiver, quand la réquisition a fait
razzia des chevaux? Saint-Simon en achète pour les vendre à crédit ou
même les donner aux gens de sa commune.
Enrichi par la terre, le paysan achètera? _l’industrie va se relever?_
Saint-Simon y a foi, et il crée des fabriques.
Fabriquer au meilleur marché, c’est maintenant le but. Il nous faut des
machines et des directeurs d’ateliers. Saint-Simon crée chez lui _une
école de jeunes savants_,--non la Polytechnique, qui enseigne ce que
l’on sait,--mais celle du _Perfectionnement_, qui cherche et améliore,
veut savoir davantage, diriger, hâter le progrès.
Pour créer des hommes surtout, ce qu’il fit est chose étonnante. Ceux en
qui il croyait entrevoir l’étincelle, il leur ouvrait son cœur, sa
bourse, sa maison. Foi sans doute excessive, aveugle et imprudente, mais
bien digne d’admiration.
* * * * *
Pour revenir à la situation, quel en était le grand, le réel embarras?
Nullement mystérieux. C’était la détente subite après la constriction de
la Terreur. Le retour à la liberté, aux habitudes naturelles, eut
l’effet d’une convulsion, d’un spasme violent.
Il est bien enfantin de dire qu’aucune autorité eût pu rien à cela.
L’autorité! elle n’existait pas. L’Assemblée et ses comités de
gouvernement avaient comme la France elle-même, subi le grand fait
général, l’affaiblissement qui suit tout effort au delà de la nature.
La Convention sortie de la fausse unité de la Terreur, reparaissait
variée d’esprit, de nuances politiques, ne pouvait plus donner une
impulsion déterminée.
Que fallait-il? «Reprendre Robespierre, après l’avoir tué? Soutenir, par
la terreur, le maximum et l’assignat?» Donc, relever la guillotine?
Ceux qui disent ces paroles vaines, oublient d’ailleurs un point
essentiel. C’est que, même sous Robespierre, avec la mort présente et un
torrent de sang, on ne parvint jamais à établir vraiment ce fameux
maximum. Il élevait très-haut les salaires d’ouvriers; _mais il n’y eut
plus ni salaires_, ni ouvriers, puisqu’on ne fabriquait rien. Il
abaissait très bas la valeur des denrées, des vivres. _Mais les vivres
ne venaient plus_ que par la violence et les menaces des agents redoutés
qui couraient le pays.
La doctrine de liberté illimitée, qui fut celle de Turgot, des grands
économistes, avait été celle des Girondins; elle dominait dans la
majorité de la Convention, chez ses nouveaux meneurs. Quelque bonne
qu’elle pût être en elle-même, et en temps ordinaire (comme ceux où
Turgot l’appliqua), elle demandait certainement quelque tempérament dans
la situation étrange, si exceptionnelle, de 94. Il eût fallu aider Paris
à franchir ce moment de crise, c’est-à-dire prendre des mesures pour y
tenir l’hiver le pain à certain prix. Paris le méritait pour plus d’une
raison: 1º il souffrait beaucoup plus que tout le reste de la France,
étant une ville d’art et de haute industrie; 2º Paris, à ses dépens, en
suspendant tous ses arts lucratifs, avait fait la Révolution, qui le
ruinait. Il avait enfanté, créé la République.
Ceux qui prirent ou reprirent autorité maintinrent l’odieuse exception
qu’on fit contre Paris: les quarante quatre mille communes eurent toutes
leurs municipalités, leurs magistrats élus... moins une, celle de Paris!
Si Paris avait eu une Commune en 95, un organe régulier, une
administration spéciale des subsistances, on n’eût pas eu l’affreux
chaos de Germinal et Prairial, et leurs échos sanglants dans les
massacres du Midi.
Babeuf, très honorablement, soutenait cette thèse. Dans son numéro du 29
nivôse (19 janvier 95), il attaque, il dénonce ses faux amis
thermidoriens, spécialement Tallien, la Cabarrus: «Infortunés Français!
nous retrouvons la Pompadour!» Il annonce les maux que va produire la
fatale indulgence de Fréron, l’amnistie proposée pour _les émigrés de la
peur_. Comment les distinguer des autres?
Babeuf, à ce moment, eût voulu réunir les plus sincères amis de la
Révolution, et généreusement il avait défendu ses ennemis, les Jacobins,
qui avaient tant agi contre lui et son club. Sa _Vie de Carrier_ fut
écrite pour défendre et sauver les Jacobins de Nantes, le comité
nantais, que l’on voulait poursuivre après le jugement de Carrier.
Opposé jusque-là aux Jacobins par son humanité et son horreur du
terrorisme, il se rapprochait d’eux par son austérité. Leur rêve, à ce
moment, que partagea Babeuf, eût été de sortir de tout régime
d’exception, d’appliquer, d’établir la _Constitution de 93_, idéal
ajourné par Robespierre lui-même, pôle lointain de la démocratie, où le
peuple n’élit pas seulement la législature, mais _lui-même vote sur les
lois!_
Hélas! hélas! quelle haute culture exigerait une telle chose!
Soixante-quinze ans après, on vient de voir, en mai 1870, ce peuple
infortuné, voter dans les ténèbres, et par sept millions de votes, se
poignarder lui-même!
Babeuf, les Jacobins, en appelaient à la France, et ne savaient ce que
c’était. A peine connaissaient-ils Paris, rien des départements, rien du
grand changement qui s’était fait en huit mois depuis Thermidor.
Donnons des dates très précises:
La fin de 94 (août, septembre, octobre, novembre, décembre) fut
absolument girondine. «Le discrédit du royalisme était extrême», dit
Thibaudeau. Et Montgaillard avoue même à Pâques (95) que sa situation
est encore pitoyable. A Paris, ce qu’on nomme la jeunesse dorée
s’indigne d’être appelée royaliste. C’est seulement en mars que quelques
jeunes gens acceptent ce nom détesté.
A Lyon, personne, exactement personne, ne s’avoue royaliste, avant
l’anniversaire du 21 janvier.
Cependant, souterrainement un changement s’est fait vers la fin de 94.
Tout l’hiver, le midi est travaillé par les prêtres. Au printemps, il
commence à l’être par les émigrés, par la puissante agence que Pitt créa
à Berne, avec des masses d’or, la fontaine des faux assignats à son
premier jet de trois milliards! La machine de la _Terreur blanche_ est
préparée partout. L’innocence de nos patriotes eût été bien surprise de
voir leur Constitution de 93 envoyant en masse à l’Assemblée des ennemis
de la Révolution.
CHAPITRE V
COMMENT LA TERREUR BLANCHE SE PRÉPARA L’HIVER.
«Est-ce que l’on ne saura jamais rien de la Terreur
blanche?--Non.--Pourquoi!--C’est qu’elle subsiste.»
Remarquable réponse que faisait à mes questions un homme très versé dans
les histoires locales de l’Ouest et du Midi, qui aurait pu écrire
beaucoup et ne l’a fait jamais.
«Peut-on même en parler? Ce n’est pas toujours sûr. Ce sont choses qui
touchent d’honorables familles, et qui sont comme couvertes par l’accord
des _honnêtes gens_.»
Parlez, si vous voulez, de la Terreur républicaine. De toutes celles qui
se sont succédé dans le Midi depuis des siècles, c’est la seule qui ait
vaillamment affiché ses actes, les autres sont muettes, et, le plus
curieux, elles ont obtenu de leurs victimes même la complicité du
silence[17].
[17] Les protestants n’aiment pas que l’on parle de la dragonnade. Ils
répugnent à ces souvenirs. Dans telles villes où ils sont riches,
nombreux, et maîtres du pavé, je les trouvai souvent muets comme la
tombe sur les actes, les mœurs catholiques. Ils ont fermé les livres
de la Révocation. C’est par un heureux hasard que j’ai retrouvé les
faits les plus tragiques aux actes des martyrs, qu’on envoyait de
Languedoc à Jurieu et qu’il a imprimés à travers sa polémique
(admirable et trop oubliée).
Avant les protestants, les fils des Albigeois observaient le même
silence sur l’abomination de la longue Terreur qui écrasa, humilia
leurs pères. Les familles en gardèrent cinq cents ans le secret!
C’est à peine cette année même, qu’une voix est sortie enfin de ce
tombeau. (_Histoire des Albigeois_, par N. Peyrat, 1870.)
On a, dans les archives du Midi (et partout) détruit, tant qu’on a pu,
les pièces accusatrices des trois Terreurs récentes que les
conservateurs (un parti identique sous des noms différents) firent en
95, en 1815 et en 1852. Il est très-difficile d’éclaircir la première.
Chose bizarre, c’est à Nantes, par un bonheur insigne, que j’ai trouvé
des traces de ce qu’on a si bien effacé sur le Rhône. Les notes d’un
représentant qui y fut envoyé m’ont appris maint secret de ce qu’on crut
cacher, même aux vallées profondes de l’Ardèche, aux sauvages contrées
de la Lozère. (_Papiers de Goupilleau_, communiqués par M.
Dugast-Matifeux.)
Ainsi des tombes et des ruines sortent des voix que l’on n’attendait
point. Elles viennent peu à peu démentir et les mensonges calculés des
partis, et les fictions décevantes, souvent plus dangereuses encore, des
fantaisistes, des artistes étourdis, du roman historique, le plus grand
ennemi de l’histoire. Une littérature tout entière est venue de nos
jours ajouter ses mirages aux obstacles, aux difficultés que l’histoire
rencontrait déjà. Nodier, le plus brillant, a ouvert cette voie. Il a
restauré Robespierre, et de ce paradoxe, avidement saisi, il est sorti
toute une école. De même il a paré, dans son indifférence, la Terreur
royaliste, et fait des gentlemen de nos assassins du Midi. Il ne tient
pas à lui que Fouché ne soit galant homme, et Pichegru loyal. Par
bonheur, les amis de celui-ci ont démenti Nodier.
Un mot fera juger comme il fausse l’histoire. Les assassins de Lyon et
du Midi, eux-mêmes s’appelaient _compagnons de Jésus_. Aimé Guillon, ce
furieux, qui est un prêtre, dit _Jésus_. Et, en effet, c’est bien dans
l’ombre de l’église, autour des neuf églises rouvertes à Lyon
qu’apparaît pour la première fois cette mystérieuse compagnie. Mais
c’est trop simple pour Nodier. Il met compagnons de _Jéhu_. Il suppose
que ces vengeurs allèrent chercher le nom d’un vengeur d’Israël, un nom
biblique qu’auraient pris sans doute volontiers les Puritains, mais
parfaitement inconnu en pays catholique, où la Bible se lit si peu.
* * * * *
Nous allons tout à l’heure expliquer la machine qui, de septembre en
mars, travailla sourdement pour amener la sanguinaire réaction;
instrument double, d’intrigue fanatique, et de corruption, d’or anglais,
de faux assignats.
Mais, avant tout, il faut remarquer une chose, c’est qu’en cet orageux
Midi, l’action va s’engager sur un terrain imprégné de haines
envieillies, que vingt révolutions en sens inverse avaient cruellement
travaillé.