fils. Ils ne les menaient pas seulement au combat, mais chose plus
difficile, les instruisaient avec une ferme et patiente douceur. En
cela, le bon Breton, la Tour d’Auvergne, dépassait tous les saints.
C’est pour être instructeur plus utile, plus efficace, qu’à cinquante
ans il restait capitaine. Il avait un moyen admirable, vraiment
paternel, d’aguerrir ses jeunes soldats. Les voyant incertains, il
marchait devant eux tête nue, le manteau sur le bras, disait: «Allons
d’abord jusqu’à cet arbre. S’ils sont plus forts, nous reviendrons.» Il
recevait, paisible, une grêle de balles, n’était jamais touché, et se
retournait en souriant... Mais déjà tous s’étaient élancés et couraient;
c’était à qui le rejoindrait plus tôt.
L’excellent Auvergnat, Desaix, vaut le Breton. Quelle honnête, modeste,
parfaite nature! Deux mots pour le peindre suffisent. Son général
Kléber, fortifiant son camp, négligeait un côté, disait: «C’est celui de
Desaix.» Les pauvres paysans, fuyant devant l’armée, disaient: «Pour
aujourd’hui, nous n’avons rien à craindre. C’est le corps de M. Desaix.»
Il fallut quatre fois un homme pour mourir, et l’on choisit Desaix. Non
seulement il fut mis en tête, au passage du Rhin, mais par deux fois
dans une place, (Manheim, Kehl), avec injonction de s’y faire écraser et
d’arrêter là l’Allemagne. La mort le respecta, et elle attendit Marengo.
* * * * *
«Que la mort est amère! me disaient des vieillards. Qui nous consolera
de la mort du général Hoche? Elle nous parut celle de la République
elle-même.»
Lui seul inspirait confiance. Il avait dit ce mot: «Je vaincrai la
contre-révolution, et alors je briserai mon épée.» Il écrivait à un
général qui vexait l’autorité civile: «Fils aîné de la Révolution, nous
abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire.» Il destitua le général.
Dans les vastes contrées du Rhin et de Moselle, lui-même il établit
l’autorité civile, inamovible, indépendante de lui.
Nul homme ne fut plus aimé et nul n’eut plus d’ennemis. Les royalistes
d’abord qui voyaient en lui l’épée de la République. Les fournisseurs
ensuite, agioteurs, voleurs, corbeaux suivant l’armée!
Faut-il le dire enfin? Des militaires, une classe nouvelle, des
militaires avides auxquels il fallait un autre homme, _un bon maître_
qui laissât piller.
On ne vit guère avec tant d’ennemis. Il meurt à vingt-neuf ans, et l’on
ne sait comment.
Qu’aurait-il fait plus tard? «N’était-il pas ambitieux?» Oui, certes, de
haute ambition, plus haute que le trône, et que la victoire même. En
tout paraissait sa grandeur. Il défendait son rival Bonaparte.
J’ai dit ailleurs sa naissance à Versailles et l’éducation qu’il se
donna lui-même. Orphelin, soutenu par sa tante, une fruitière, et de
bonne heure garde-française, il eut Paris, le grand Paris d’alors, pour
véritable éducateur.
Sa lucidité étonnante sur la question de la guerre apparut à Carnot dans
un mémoire envoyé de Dunkerque. Robespierre dit: «Le dangereux jeune
homme!» Carnot le protégea et l’éleva fort vite. Mais les hautes
préférences du Comité furent toujours pour deux hommes médiocres,
Jourdan, et le servile, le froid, le dangereux Pichegru.
Le cœur bon, chaleureux, de Carnot est incontestable, autant que son
travail immense, autant que son éclair sublime, à Wattignies, où il fut
tellement au-dessus de lui-même. Mais Carnot était bien moins libre,
même en sa spécialité, qu’on ne croirait. Il était, comme on sait,
officier du génie, mais simple capitaine, et il avait sous lui, dans ses
bureaux, ses anciens chefs et maîtres, les Montalembert, les d’Arçon,
illustres en Europe, plusieurs hommes importants de ce corps
orgueilleux[14], les Marescot et autres. Ces hommes de calcul, avec leur
art de fortifications, de sièges et de guerre immobile, pèsent fort,
gênent fort les hommes de mouvement. La lenteur, l’inertie de Pichegru,
leur paraissait sagesse. Ajoutez que Pichegru avait dans le cabinet de
Carnot un compatriote, un Franc-Comtois, d’Arçon, haute autorité de ce
temps. Les Comtois se tiennent fort. Il y paraît dans l’éloge insensé
que le Comtois Nodier fait de Pichegru.
[14] Dans l’affreux pêle-mêle où Carnot trouva la Guerre et le
ministère de Bouchotte, en août 93, on est émerveillé de voir
combien subitement cet ardent travailleur, cet organisateur rapide
se créa, en un mois ou deux, un centre d’action, des bureaux, etc.
Il prit les hommes capables où il pouvait, surtout dans son corps,
le Génie, corps savant, fort aristocrate, qui avait pour les autres
(pour l’Artillerie même) un étonnant mépris. Le Génie avait ses
mystères, tellement qu’à Mézières il défendait à Monge d’enseigner
ses découvertes. Il avait quelques patriotes (Carnot, Prieur,
Letourneur), beaucoup d’hommes flottants, quelques-uns très suspects
(Obenheim).--En général, les militaires de cabinet (Clarke,
Dupont-Baylen, etc.) étaient des caractères douteux. Les employés,
commis, Fain, Reinhard, Petitot, etc., gens souples et fins, ont
tous été des hommes du pouvoir.--C’était comme un nid monarchique,
royaliste, impérialiste sous le Comité même, au rez-de-chaussée et
dans les entre-sols des Tuileries. Ces rats y travaillaient dans
l’ombre. Le grand tyran moderne, la bureaucratie était là. Le cœur
chaleureux de Carnot, la défiance terrible de Robespierre et de
Saint-Just n’y faisaient rien. Ils avaient sous les pieds, dans
l’épaisseur des murs, un Louvois persistant et qui refleurit sous
l’Empire. Tout ainsi que Louis XIV obéissait aux commis de
Versailles, les triumvirs de la Terreur suivaient, sans le savoir,
cet esprit des bureaux, préféraient avec eux la médiocrité
(Jourdan), et la servilité (Pichegru).
Ce cabinet d’ingénieurs avait-il bien le sentiment des forces vives et
l’appréciation des hommes? Il disait, comme tout le monde le disait
depuis Frédéric: «Il faut agir par masses.» Mais en pratique suivait-on
ce principe quand on parlait toujours dans les instructions de la guerre
«d’envelopper, de cerner l’ennemi?» Pour cela, il fallait faire de
longues ailes divisées. Contre les vieux soldats aguerris de l’Autriche,
les nôtres, si jeunes et si nouveaux, étaient incapables d’exécuter de
telles manœuvres. Ils pouvaient bien massés et serrés, d’un élan frapper
un coup vif. C’est ce que sentit Hoche et ce qui réussit.
Carnot, si dévoué, voulait aller lui-même au Rhin. Mais Robespierre fit
envoyer Saint-Just, absolument étranger à la guerre. Carnot n’osa pas
même donner d’instructions. Il fit écrire à Hoche et à Pichegru qu’ils
se _concerteraient_, qu’on leur laissait _le choix des moyens_[15].
[15] MM. Carnot fils et Louis Blanc (pour des raisons différentes)
tiennent fort à établir: 1º _que Hoche désobéit_ au plan du Comité;
2º ne voulut pas s’entendre avec Saint-Just et Pichegru, etc. Les
pièces originales que j’ai sous les yeux prouvent exactement le
contraire. 1º _Il n’y eut aucun plan_ précis, mais des instructions
fort générales. Carnot s’était fié à Hoche, et lui avait fait écrire
par le ministre de la guerre: «On vous laisse la liberté du choix
des moyens. C’est à toi de te concerter avec Pichegru.» (20 brum.,
10 nov. 93.)--2º _Saint-Just et Pichegru ne voulurent nullement se
concerter avec Hoche._ Dans des circonstances si pressantes,
Saint-Just garda un majestueux silence. C’est de quoi se plaignent
les représentants Soubrany et Richard, le 20 frimaire, puis Baudot
et Lacoste dans toutes leurs dépêches, surtout dans celle du 6
nivôse, 26 décembre, où ils disent: «Saint-Just et Lebas ayant gardé
un profond silence, _à l’exemple du comité_, nous avons agi.» Cela
certes excuse Hoche d’avoir vaincu sans eux, et dément la prétendue
désobéissance dont parlent MM. Carnot et Louis Blanc. Hoche déclara
ne plus vouloir exposer le salut de l’armée en coopérant «avec un
homme aussi _tortueux_ que Pichegru.» Rien de plus clair sur tout
cela que les _Dépêches de l’armée de Moselle_ (au Dépôt de la
Guerre), que j’ai sous les yeux.
Pichegru ne bougea pas. Saint-Just, loin de se concerter avec Hoche,
avec Soubrany, le représentant de Moselle, alla royalement visiter leur
armée, sans leur parler et sans les voir (20 frim., 10 déc. 93). Les
successeurs de Soubrany, Baudot, Lacoste, jeunes gens héroïques, n’ayant
nouvelle ni de Carnot, ni de Saint-Just, de Pichegru, de l’armée du
Rhin, cassèrent les vitres, avancèrent, forcèrent les triples batteries
du grand passage de Werth avec Hoche (Desaix, Championnet, Lefebvre,
Saint-Cyr, Molitor, Vincent, Ney). Sur le champ de bataille, ils firent
Hoche général de l’armée du Rhin, et lui subordonnèrent Pichegru.
Cela permit à Hoche de frapper le coup décisif, qui débloqua Landau,
effraya l’ennemi, le fit bien vite fuir au Rhin. Hoche le passa
lui-même. (25 déc. 93, 4 nivôse. _Dépêches du dépôt de la guerre_.)
Coup superbe, mais qui le perdit. Il n’avait pas désobéi, puisqu’il
n’avait nul ordre. N’importe, Saint-Just le mit aux Carmes par une
décision signée de tout le Comité.
Enfoui quatre mois dans un petit cachot, il y laissa sa santé pour
toujours. Thermidor, la mort de Saint-Just, ne lui ramenèrent pas la
faveur des bureaux. On donna à Pichegru la grosse armée et l’affaire
éclatante de Hollande. A Hoche l’inaction de la triste Vendée, une
guerre impossible où il s’usa, et où la victoire même était un deuil.
La Vendée s’éteignait, la Bretagne s’allumait et la guerre de
l’assassinat. A Rennes, où il arrive d’abord, il trouve la
contre-révolution frémissante, déjà insolente. Qui le croirait? personne
à aucun prix ne voulut lui donner de logement.
Les villes souffraient fort du soldat, qui lui-même s’y énervait,
devenait indiscipliné. Hoche prit la mesure utile, mais sévère, à
l’entrée de l’hiver, de le tirer des villes, des villages, de le faire
camper dans une suite de petits camps qui surveillaient tout le pays,
l’enveloppaient comme d’un réseau.
La loi autorisait l’armée à lever en nature le cinquième de la moisson.
Le paysan fut bien surpris de voir le général fournir de la semence à
ceux qui en manquaient, donner des vivres aux plus nécessiteux, se faire
le père commun du peuple et du soldat.
La campagne eut de lui un bien inattendu, capital pour le paysan. Dans
la Vendée, on forçait à couper, à détruire les haies, qui sont
nécessaires pour parquer le bétail, lui donner du feuillage, et pour les
mille usages qu’on tire du petit bois. Hoche, avec une magnanime
confiance, permit les haies, montrant qu’il redoutait peu l’embuscade,
craignait peu d’être assassiné. Il le fut quatre fois. A la première, il
envoya vingt-cinq louis à la veuve de l’assassin; une autre fois, se
chargea de nourrir les enfants de son meurtrier.
CHAPITRE III
AVEUGLE RÉACTION DE LA PITIÉ.--LES CHOUANS ENHARDIS.--MEURTRES ET FAUX
ASSIGNATS.
Novembre–décembre 94.
Le 23 novembre, la Convention, à l’unanimité, vota le procès de Carrier.
Elle crut par cette mesure d’expiation se rallier l’Ouest, pacifier la
Vendée.
Le 8 décembre, par un acte pénible, mais de grande justice, elle
rappela, elle reçut dans son sein les soixante-treize députés qui
avaient protesté contre la proscription de la Gironde et pour
l’inviolabilité de la représentation nationale. Mesure obligée,
honorable, qui n’en eut pas moins l’effet de donner une force fatale aux
cruels ferments de discorde qui agitaient l’Assemblée, d’y ramener des
spectres de vengeance (comme le tragique Isnard), plusieurs hommes
démoralisés, en prison et très dangereux. Étaient-ce des actes de
faiblesse? La Convention victorieuse de tous côtés, plantait le drapeau
de la France sur Coblentz et sur Amsterdam. Les rois venaient à elle,
demandaient à traiter. Mais cette grandeur même était une tentation de
clémence. La France rassurée voulait réunir ses enfants. De là les
avances excessives, imprudentes, mais certainement généreuses, que
l’Assemblée, que Hoche faisaient à nos ennemis.
Les publications successives des manuscrits de l’infortuné Phelippeaux,
du livre de Lequinio, etc., les récits qu’on faisait des barbaries
récentes de Turreau, continuées après le danger, et jusqu’en Thermidor,
avaient navré les cœurs, les avaient, par la pitié, désarmés de toute
prudence, détrempés et comme énervés. C’est un état pathologique, aussi
bien que moral, qui n’a jamais été décrit. Cette Assemblée, après de
tels accès et de fureur et de douleur, brisée et rebrisée, ayant passé,
repassé par la mort, en gardait un terrible ébranlement nerveux. Tant
d’ombres, tant de revenants! Ce n’étaient pas seulement tel homme, tel
individu, mais des villes, des populations entières, des masses de vrais
républicains qui revenaient comme à la file. En décembre 94, où l’émigré
n’est pas rentré encore, où le royalisme se cache, le monde apparaît
Girondin.
C’était étrange de garder sous clef les soixante-treize députés qui
réellement représentaient l’immense majorité du pays; de retenir
prisonniers ceux qui, seuls, au 31 mai, avaient protesté pour lui et
pour sa liberté?
Si le nombre fait le droit, il était de leur côté. Voilà ce que la
Convention commençait à se dire. Le sien lui paraissait douteux. De qui
le tenait-elle? _Du peuple._ Au nom du peuple seul, elle avait pris
cette prodigieuse autorité. Mais comment? _En vainquant le peuple._
Minorité minime, elle l’avait sauvé malgré lui.
Une fiction fit le 31 mai, le prétendu crime de la Gironde, son projet
supposé de démembrer la France. Énorme calomnie. Dans les notes inédites
de Lindet, que j’ai sous les yeux, je lis qu’après Thermidor, en
septembre 94, il fit, dans le secret des Comités, ce lamentable aveu:
_Jamais les Girondins n’ont pensé à démembrer la France._ Les Comités
frémirent, le prièrent de se taire. Tous eurent le cœur percé. Chacun
dit: «J’ai menti. J’ai versé le sang innocent.» Quel coup, pour ceux
surtout qui, comme Legendre (humains au fond) s’étaient couverts (par
peur) de fureurs sanguinaires, de meurtrières déclamations!
Cependant si tant d’autres, sans peur et très loyaux, acceptèrent ce
mensonge, c’est que la Gironde, innocente sous ce rapport, avait un
autre tort, réel, celui d’entraver tout. Son implacable opposition aux
plus sérieux montagnards, aux hommes d’action, Danton, Cambon, Lindet,
rendait tout impossible, paralysait la France. Elle perdit trois mois en
disputes. Les administrations de départements, forts suspectes,
s’autorisaient de ces querelles pour ne pas vendre les biens nationaux,
ne pas organiser la ressource suprême que Cambon avait fait décréter, la
réquisition.
Lindet se tut, mais la situation parlait. Elle disait deux choses:
1º On ne peut pas les garder en prison;
2º Et du jour qu’on les lâche, on lâche aussi toutes les furies de la
discorde, des voix de tempête éternelle.
En les recevant, l’Assemblée va avouer sa servitude dans ce fatal 31
mai, et par là infirmer ses actes, tant de grandes œuvres si utiles,
tant de choses fécondes pour l’avenir. Elle va reprendre dans son sein
des hommes aigris et désorientés, étrangers et hostiles à tout. Les
meilleurs, les Louvet, les Mercier, etc., esprits généreux, cœurs
humains, en rentrant, ne peuvent manquer de précipiter l’Assemblée sur
une pente déjà trop rapide, l’excès de l’indulgence, la partialité même,
la confiance pour l’ennemi!
* * * * *
Sur 500 membres présents à la Convention, 498 votent pour qu’on fasse le
procès à Carrier. Donc, la Montagne, tout entière, se prononce contre
lui.
Les 21 chargés d’examiner s’accordèrent pour l’accusation, quoique
Romme, leur président, qui la demandait en leur nom, observât qu’il n’y
avait nulle preuve écrite, et qu’il était regrettable de rentrer dans la
voie funeste du passé, de juger un représentant.
Antonelle, le célèbre chef du Jury de 93, patriote inflexible (contraire
à Robespierre, contraire à Bonaparte), refusa de parler pour un homme
dont les folles fureurs avaient tellement nui à la République, n’accepta
pas la défense de Carrier.
L’accusé, même avant de pouvoir dire un mot, était jugé, tué et condamné
d’avance, par la voix des 200 témoins déjà entendus sur le comité de
Nantes, tué par ce comité, par l’adroit, l’éloquent Goulin, qui rejetait
tout sur lui.
Carrier faisait horreur. Mais pourquoi pas Fouché, aussi souillé, plus
hypocrite, à coup sûr, bien plus corrompu? Carrier avait d’abord sa
figure contre lui. C’était un Auvergnat baroque, d’aspect bizarre,
fantastique, improbable. Il était long, n’était que bras et jambes,
comme un télégraphe furieux. Des tics étranges, des signes
vraisemblables d’épilepsie. Dans les soixante jours qu’il fut à Nantes,
il déploya d’abord une grande activité qui aida fort à la victoire. Puis
malade, alité souvent, effaré, hors de lui, livrant tout aux plus
sanguinaires, il s’échappait sans cesse en paroles épouvantables. Nous
avons vu que Charette était en face, le typhus dans la ville, une
panique, un délire général. Il y avait des hommes atroces dans Nantes,
les patriotes des environs qui avaient tout perdu. «Si j’avais fait de
l’indulgence, disait Carrier, ils m’auraient fait guillotiner par
Robespierre.» Du reste, les décrets terribles de la Convention
l’autorisaient, le couvraient tout à fait.
Pour les comprendre, il faut se rappeler la crise de septembre–octobre
93, quand la France se vit serrée, enveloppée de trois dangers, et
qu’ayant à la gorge l’épée de l’Europe, elle sentit aux reins le
poignard de Vendée. Ce ne furent pas alors les enragés, ce furent les
_indulgents_, les Merlin, les Hérault qui firent voter _que l’on fît un
désert_ où il n’y eût plus un homme, une bête. On accusait Carrier,
mais, après lui, Turreau détruisait exactement tout.
Rien n’exaspéra plus contre Carrier que la folle défense qu’en firent
les Jacobins, ne se contentant pas de le laver, mais l’exaltant et le
glorifiant, en faisant un héros. Ils le perdirent et se perdirent.
Par le jugement du 15 décembre, 26 frimaire Carrier fut condamné à mort,
et avec lui seulement deux de ceux qui l’avaient servi. Goulin, le
Comité, les autres aussi coupables, échappèrent, au grand étonnement de
tous. L’Assemblée indignée, brisa le tribunal.
* * * * *
Le résultat fut grave. Il confirma la fable répandue dans l’Ouest que la
République, vaincue partout, faisait amende honorable en Carrier, que le
Bourbon d’Espagne venait de faire son entrée à Paris. En décembre,
Marseille commence à s’entendre avec la Bretagne. Le 15 décembre, le
jour même où périt Carrier, les chouans, hardiment, se montrent au
théâtre de Nantes, dans leur costume. L’officier est en habit vert. Tous
ont des colliers verts et noirs, de belles écharpes blanches, chargées
de brillants pistolets.
Ces pauvres sabotiers ont évidemment fait fortune. Un miracle a eu lieu.
Mais lequel? On avait cru que ces bonnes gens étaient de pieux imbéciles
qui se faisaient tuer pour leur foi. Les fraudes des prêtres en 94
n’avaient pas eu encore grande action. Il est vrai qu’en Bretagne, une
lettre de Jésus tombe du ciel. Sur le Rhône, la Vierge apparaît, il y
fallait un autre miracle, un miracle du diable, celui que l’on va
raconter.
Le diable agit, sous figure d’un chouan, un M. de Puisaye, personnage
équivoque, fort louche, qui passa de Bretagne à Londres avec les
pouvoirs douteux de quelques chefs de bande. Il évita de voir les
émigrés agents des princes. Pitt en avait assez; il ne voulait plus même
les entendre nommer. Mais, chose surprenante, dès qu’il vit Puisaye (2
octobre), tout à coup, cet homme si difficile, si colère, s’adoucit,
l’accepta au point qu’il le logea au plus près de chez lui. Cet homme
était donc un trésor.
Pour ceux qui savent la démonologie, le pacte diabolique ne se fait bien
qu’entre gens désespérés qui vendent, qui jettent leur âme.
Pitt était au plus bas. La Prusse, l’Allemagne, lui échappaient, et il
n’avait plus prise en France. La Vendée expirait. Il n’en savait presque
plus rien. Son seul agent qui allait et venait, l’informait mal, un
certain Prigent, fruitier de Saint-Malo.
Puisaye était aussi au point où l’on fait tout, même des crimes. Tous
les chefs vendéens, bretons, étant _in extremis_, voyant finir le
fanatisme, ne retenaient leurs gens qu’avec une grosse solde qu’ils
payaient en faux assignats de leur fabrique. Immonde concurrence.
Puisaye, qui n’avait pas le sou, offrait aux siens un avantage énorme.
Stofflet donnait dix sous par jour. Puisaye en promettait cinquante.
Mais comment les payer? C’était la question.
Il alla droit au cœur de Pitt par une chose. C’est que ce ministre
n’avait jamais vu un si mauvais Français, si bien fait pour vendre la
France. Nos émigrés, absurdes, inconséquents, légers, faisaient des
réserves, parfois se souvenaient de la patrie. Puisaye, du premier coup,
dit _qu’il était Anglais_ (en effet, il avait quelques parents anglais).
Il surprit M. Pitt en lui disant que la Bretagne ne voulait plus des
émigrés, étourdis et brouillons, _qu’elle voulait des Anglais_.--Des
Anglais déguisés?--Non pas; des Anglais avoués, en uniforme, _en habit
rouge_,--qu’en toute place conquise avec le drapeau blanc, l’anglais fût
arboré.--Pour un moment? Non pas. Pour y rester. On désire _que les
Anglais restent_ et qu’ils ne s’en aillent point.
Il n’y a pas de dogue si féroce qu’avec certaine drogue, certain
magnétisme, on ne puisse lui faire rentrer les dents, le charmer,
l’hébéter. Quand Puisaye eut ainsi magnétisé son Pitt, il dit de quoi il
s’agissait. Pitt avait cru (comme la Convention) que nos gens de l’Ouest
étaient des fanatiques. Puisaye révéla le mystère de la nouvelle hostie,
l’hostie du diable, l’assignat contrefait. Ces misérables, chacun avec
leur bande, en vivaient, en mouraient aussi. Leurs assignats grossiers
menaient droit à la guillotine. Mais la chose bien faite et en grand
pouvait être une arme terrible, filant partout, invisible poignard dans
le cœur de la République. Les éminents graveurs de la Hollande allaient
faire une merveille d’art, d’indiscernables assignats que Cambon même
eût acceptés. On en faisait d’abord trois milliards à la fois! de quoi
acheter la Bretagne (qui sait? les républicains même?) Ce moyen était
sûr. La France était perdue.
M. Pitt était né honnête; il était fils de ce furieux Pitt, lord
Chatham, l’orgueil incarné; petit-fils de celui qui fit connaître cette
famille obscure par la vente surfaite d’un célèbre diamant. Ce
petit-fils était l’idéal même du bon sujet: âpre laborieux, correct
absolument, sans vice, moins un! un seul, la _haine_. En celle-ci il
s’était absorbé, avait passé tout, âme et corps. Résumons sa vie: Il
_hait_.
En ces hommes d’affaires, l’honnêteté est relative. Il réfléchit. La
France étant le _mal_, le mal idéal, absolu, ce qui détruit le _mal_ est
_bien_. Les jurisconsultes anglais, dans les procès venus plus tard à ce
sujet, trouvèrent un très bon texte dans Wolf: «Que la guerre permet
tout, même les flèches empoisonnées.» M. Pitt, si lettré, dut savoir le
texte de Wolf.
Il enferma Puisaye, l’isola de l’émigration, tant qu’il put. En effet,
ce projet avait en dessous une chose qu’il aurait exécrée. C’est que
tous ces milliards d’assignats qu’on faisait, seraient finalement payés
en biens nationaux, biens d’Église, bien d’émigrés. Chose piquante, le
progrès qui allait combler les chouans avait pour base et garantie la
ruine de l’émigration. Si l’on en venait là, quel champ superbe de
disputes, que de procès, que de combats entre les royalistes même, quel
magnifique espoir d’éternelle guerre civile! M. Pitt remercia Dieu, et
comme en toute bonne affaire, il faut aussi faire quelques bonnes
œuvres, il fit à Monsieur, à d’Artois (pour les faire taire) la charité
de quelques milles livres Sterling.
Puisaye, regorgeant d’assignats, en soûla les chouans. Il payait même
d’avance. Il donna à plusieurs jusqu’à deux ans de solde. Mais la
merveille, c’est que ses assignats, étant si parfaits, ne pouvant être
refusés de personne, il les changeait en or à volonté. Un fleuve d’or
coula tout à coup. Chaque prêtre qui partait de Londres avait dix mille
livres en louis.
* * * * *
Vous vouliez des miracles, bonnes gens? En voilà. Et palpables ceux-ci.
Non de vaines paroles. C’est bien la Présence réelle!