les hautes études. Ce fut une ascension admirable des forces vives. Si
le riche est un travailleur, c’est un saint; je le révère. L’étudiant
bourgeois d’aujourd’hui est trop souvent paresseux. De là nos mortes
écoles. Mais ces pauvres qui arrivent, la plupart sont des furieux, des
enragés de travail, des Bichat et des Biot, des Cuvier, bientôt
Dupuytren.--Dans les arts, il en est de même. Les deux hommes qui ont
senti le peuple, la grâce souffrante et le sourire de douleur, Greuze,
Prudhon, ont été les fils inspirés de la pauvreté.
Octobre 94 est une éruption de lumière, telle qu’on en baisse les yeux.
Le beau livre de Despois (Vandalisme révolutionnaire) nous saisit
d’étonnement. C’est comme aux premiers jours du monde, c’est une Genèse
qu’on lit, la Semaine de création.
Des _écoles du salpêtre_, du volcan de Lavoisier, de la révolution
chimique,--et des écoles du Génie, de l’enseignement de Monge (jusque-là
caché dans Mézières),--éclate la glorieuse École des travaux publics (28
septembre), avec son curieux complément, le Musée des machines au
Conservatoire des Arts et Métiers (10 octobre).
Le 30, l’École normale appelle de toute la France tout ce qui enseigne
déjà ou enseignera demain.
Douze chaires à l’École normale, douze au Muséum d’histoire naturelle
sont ouvertes. Le 4 décembre, les trois Écoles de médecine. Enfin, les
Écoles centrales (ou lycées) le 25 février 95.
Énormes créations, saisissantes par la grandeur, mais bien plus par
l’esprit de vie, le cœur qu’on y sent partout.
Quel spectacle nouveau offrirent nos trois Écoles de médecine (Paris,
Montpellier, Strasbourg)! Pour la première fois, au lieu d’un
enseignement en l’air, pédantesque et doctrinal, l’Assemblée a institué
la médecine sur le vif, _au lit des malades_. On met sous les yeux de
l’élève, non la maladie possible, mais l’homme même, l’homme malade, le
patient, la douleur. De là l’armée intrépide des médecins qui suivront
la guerre en allégeant tant de maux. De là les impressions vives,
profondes, de Bichat, du grand livre de la Vie et de la Mort, qui ouvre
la physiologie, vraie voie de la médecine.
L’enseignement, jusque-là dédaigné, apparaît dans sa vérité, comme une
magistrature. On voit la Convention appeler tous les génies du temps à
ses écoles. On voit à l’École normale les Lagrange, les Laplace,
enseigner l’arithmétique. Les Bernardin de Saint-Pierre, les Volney,
etc., furent appelés aux enseignements moraux, littéraires, historiques.
Tout était vie et mouvement, les leçons improvisées. Des conférences
publiques entre élèves et élèves, entre professeurs même, intéressaient
tout le monde. Les femmes y assistaient et y ajoutaient le charme de
leur curiosité émue, de leur facile enthousiasme, parfois de
l’attendrissement maternel. Quand elles virent l’enseignement des sourds
et muets, des aveugles, ces arts ingénieux de la charité, elles ne
retenaient pas leurs larmes. Le bon vieux professeur dit à Massieu, son
meilleur élève: «Essuie-toi bien proprement, et embrasse une des
citoyennes.» Mot de bonhommie touchante (dit fort bien M. Despois) qui
eût enchanté Franklin.
L’Assemblée voyait dans l’art le plus haut enseignement. Devineriez-vous
jamais la somme qu’elle consacra aux prix du concours des tableaux, dans
ce temps de si grande pauvreté publique? Vous ne le trouveriez pas. Un
demi-million (en numéraire)? Le jury, de cinquante membres, fut sagement
composé, non seulement de peintres (presque toujours envieux), mais
d’hommes de toutes les classes, d’écrivains: Lebrun, La Harpe;--de
savants: le géomètre Monge, le naturaliste Vicq-d’Azyr;--d’acteurs: Laïs
et Talma. Il y avait un médecin, un laboureur, un artisan. Pourquoi pas?
rien de plus sage. L’instinct de l’illettré, du simple, souvent peut
redresser les doctes, les raffinés, les subtils.
Ce jeune peuple des provinces, qui arrivait palpitant, trouva prête à le
recevoir l’immense création nouvelle des Musées, des Bibliothèques. Pour
celles-ci, Paris est bien la capitale du monde. Les autres (comme
Londres, Rome ou Vienne) ont leurs Bibliothèques importantes et
précieuses. Mais nous, outre la grande, la centrale, nous avons dix
bibliothèques (Arsenal, Ville, Sainte-Geneviève, Louvre, Jardin des
plantes, École de médecine, Corps législatif, etc.), qui sont toutes
remarquables par des collections différentes, des spécialités
singulières.
Le rayonnant Musée du Louvre, ouvert dès 93, reçoit en 94 (1er octobre)
un hôte immense: c’est Rubens, le triomphe de la couleur. A côté vient
bientôt Rembrandt, les lueurs, les mystères du profond magicien. Ils
viennent, ces puissants maîtres, réjouir, consoler la France, après ses
grandes épreuves. De ses ruines, de l’aridité impitoyable de David, ils
évoquent, ils lui disent: «Tiens! voilà la vie!»
Le maladroit des maladroits, Louis XVI, en 85 avait très sottement tiré
la galerie Médicis du Luxembourg, pour qui Rubens la fit. Elle revient
de Versailles chez elle, en 94. Noble jardin, si beau alors! Au parterre
solennel, on venait d’ajouter un lieu de rêverie, le paisible enclos des
Chartreux. Les suaves tableaux de Lesueur donnaient au vieux couvent un
charme unique, de même que l’ampleur de Rubens, ses formes riches et
pleines, s’encadraient à plaisir dans la grasse et robuste architecture
Toscane. Harmonie si heureuse! aimable accord des arts qu’on a détruit
barbarement.
Ce temps a un sens organique. L’admirable Musée des monuments français,
qui va s’ouvrir en 95, se place aux Petits-Augustins, qui semblaient
faits d’avance pour recevoir ces tombeaux, ces statues. Les figures
d’art gothique ou de la Renaissance se trouvèrent là chez elles, s’y
plurent, s’y établirent. Quand on les en ôta cruellement en 1815, ce fut
un déchirement. Voyez les Jean Goujon, sa Diane au grand cerf, devenue
si maussade sous les basses voûtes grises du Louvre. Dans le jardin des
Augustins, elle était libre, fière, sauvage. Et c’était un enchantement.
J’ai vu cela encore. Ces musées, ces jardins, dans leur belle harmonie,
furent notre éducation, à nous autres enfants de Paris. Quand des
sombres quartiers, des rues noires, le dimanche, on allait là rêver
devant tant de belles énigmes, que de choses on sentait par l’instinct,
par le cœur! Comprenait-on? pas tout. Mais d’autant plus, dans le clair
obscur de ces choses, très imparfaitement devinées, on prenait un sens
fort, pénétrant de la vie. J’en revenais tout plein de songes.
* * * * *
A cette époque, on sortait de Paris beaucoup moins qu’aujourd’hui. Pour
le Paris central, la grande promenade lointaine était celle du Jardin
des plantes et de son Muséum. Promenade si populaire que le Comité de
salut public voulait la tripler d’étendue en lui donnant les deux
quartiers voisins. Vers novembre 94, la bibliothèque et l’amphithéâtre
sont prêts, le muséum transfiguré par l’arrivée des grandes collections
de Hollande. La riche Asie (de Java, Bornéo) apporte sa vie flamboyante.
Ces îles aux cents volcans peignent tout, oiseaux, papillons, fleurs,
coquilles, d’indicibles flammes. Le vieux Daubenton ranimé fit, à
quatre-vingts ans, l’immense et rapide travail de classer et d’exposer
tout.
En décembre 94, l’Assemblée assura la subsistance de la Ménagerie
(formée depuis un an). Elle vota la pension du roi des animaux, «du lion
et de son ami, le chien.» Toutefois avec cette réserve républicaine
qu’exprima Daubenton: «Nul roi dans la nature.»
Ce que 93 avait rêvé, voulu et fait sur le papier, devint réalité vers
décembre 94: le Muséum fut une grande république des sciences, se
gouvernant elle-même.
Elle fut créée par Lamarck, qui en fonda les douze chaires, y mit le
souffle de son puissant esprit.
Ce n’est pas un petit mérite pour Lakanal, Fourcroy (le comité
d’instruction publique, en juin 93) d’avoir osé s’adresser à Lamarck,
ex-ami de Buffon, un noble et un suspect. Ce génie encyclopédique,
novateur intrépide, héros en toute science, avait pris dans la
botanique, dans les transformations des plantes, le mystère profond de
la Nature, son secret de métamorphose. Discutées soixante ans, puis
acceptées du monde, ses méthodes ont vaincu. Il a eu sa couronne (par
les Geoffroy, les Gœthe, les Lyell, les Darwin), ce maître et créateur
des hautes écoles de la vie.
Le moment était solennel. La grande révolution chimique régnait, et
Lavoisier. Par Lamarck, naît la science des forces organiques.
Combien le monde est solidaire! la science mêlée à l’action, au grand
mouvement social! Voyons ces deux rivales en face, la chimie, l’histoire
naturelle.
La chimie n’était pas une science seulement, mais une langue, qui fut
sur-le-champ populaire, s’infiltra, se mêla à tout. On en sent
l’influence même dans la langue politique. Tous nos grands terroristes
en ont l’écho, la vive impression. Trop parfois. Ils semblent y puiser
l’indifférence hautaine aux tragédies du temps. «Rien ne périt. Tout
change. La vie, la mort, qu’importe? Ce ne sont que des phases alternées
du cercle éternel, les opérations de l’universelle chimie.»
Ce fut, au contraire, du moment où la vie eut sa réaction, où l’on se
ressouvint du grand prix de la vie, que jaillit l’histoire naturelle,
l’étude sympathique de tous les organismes (1794). Les moindres animaux
et les plus dédaignés, ceux que le roi Buffon, de si haut, n’eût pu
voir, devinrent considérables. Le peuple de l’abîme, la démocratie basse
des êtres encore flottants aux confins des trois règnes, eut son 89. Il
apporta son titre modeste, mais touchant, son droit à l’intérêt: _la
vie_.
Quand Lamarck eut créé, donné ses douze chaires à Geoffroy, à Jussieu,
partagé la nature, on lui dit: «Vous vous êtes oublié? que gardez-vous
pour vous!--Moi? Le monde sans nom.»--Vaste empire, inconnu, ténébreux,
par qui tout commence. Ce puissant révolutionnaire s’en empara, fut leur
législateur, les nomma, les classa, leur assigna leurs places dans la
Cité universelle. Il en a fait la crypte du Musée, la quasi base
souterraine où ce premier degré de l’animalité porte la grande église.
De là la vie s’élance, s’organisant et s’affinant, mais parente toujours
de ces vies primitives.
La parenté du monde, l’unité d’existence, voilà le nouveau dogme. Mais,
pour sentir cela, deux choses étaient nécessaires,--l’attendrissement
progressif de ce siècle, finalement touché au cœur par la nature,--puis
une simplicité extrême, un abandon surprenant de l’orgueil, qui fit que,
sans difficulté, on reconnut les moindres pour parents.
Les génies de ce temps ont tous été des simples, disons-le en passant.
Daubenton et Lamarck, pendant plus de trente ans, s’immolèrent à Buffon.
Lagrange, si haut placé lui-même, eut le culte de Lavoisier. Haüy était
un bon homme, comme Geoffroy, Ampère, tous ineptes aux choses du monde.
Geoffroy fut un enfant, un simple, un saint. Sa grosse tête
disproportionnée qui semblait indiquer un arrêt de développement, resta
enfantine jusqu’au dernier âge. Il était fils et petit-fils des célèbres
apothicaires dont l’un (dans une thèse sur la génération) posa «du ver à
l’homme» la parenté du monde. Grande vue prophétique qui semble avoir
passé dans le sang à son petit-fils.
Quand je vis celui-ci, je fus illuminé. Sur sa face débonnaire et un peu
prosaïque, des yeux charmants, de candeur adorable, rayonnaient. C’était
l’expression souriante d’un enfant qui aurait en lui la vision d’un
spectacle merveilleux et attendrissant. Le grand jeu de la vie, de ses
métamorphoses, ses amours et ses parentés,--bref, Dieu même,--était dans
ses yeux, avec un cœur de femme, de mère et de nourrice, pour aimer,
observer, couver les moindres êtres.
L’amour universel fut sa seconde vue. Il en tira les dons les plus
contraires à sa nature fougueuse, la finesse, la patience. On a l’œil
perçant quand on aime. Le premier, et mieux qu’aucun homme mortel, il
vit en toute organisation le point où cessent les contrastes apparents,
où les analogies s’engendrent, où l’unité se fait de l’une à l’autre.
Tous ainsi, vus de près, se trouvent être frères. Adieu l’orgueil. Les
moindres animaux sont cousins ou aïeux de l’homme.
Ce que la république humaine, dans sa crise, ses douloureux
enfantements, cherchait, manquait et essayait encore, son idéal, son but
poursuivi, _la fraternité_, c’est le simple fond de Nature. C’est son
beau secret maternel. Grande et nouvelle religion!... Salut! Fraternité
des êtres!
CHAPITRE II
LA FRANCE DÉBORDE AU DEHORS.--GRANDEUR ET VERTU DES ARMÉES.--LA
MAGNANIMITÉ DE HOCHE.
Nous avons esquissé cet émouvant contraste: jamais tant de ruines, et
jamais tant de vie. L’éruption d’une force inouïe d’action, de création.
La France, encore en deuil et dans les embarras d’un changement subit,
voyait moins sa force elle-même. Mais l’Europe la voyait très bien, la
regardait avec terreur.
«La situation, quoique pénible, compliquée, n’en était pas moins
admirable», disent Cambon et Lindet (j’ai sous les yeux les notes de
Lindet). La France _movit lacertos_, montra un bras terrible pour le
travail et le combat.
Bien loin que Thermidor arrête nos armées, elles débordent sur toutes
les frontières. Nos jeunes et vaillants représentants marchent en tête
des armées rajeunies de Rhin et de Moselle. Pendant que Kléber prend
Maëstricht, la porte de Hollande, Moreaux (non pas Moreau), Marceau,
Desaix s’emparent de Trèves, et bientôt de Coblentz, des plus riches
pays du monde, et la France s’asseoit sur le Rhin.
Dans le Midi, les Pyrénées forcées, Fontarabie, Saint-Sébastien, ouvrent
la Péninsule. L’alliance de l’Espagne, la conquête de la Hollande, vont
rattacher ces deux marines et ces deux flottes à la jeune marine
française qu’improvisa 93.
Victorieuse partout, la France pouvait être clémente. Elle tendit la
main à la Vendée. Elle lui envoya le magnanime Hoche, humain, loyal,
persécuté lui-même, sorti à peine des prisons de la Terreur.
Cet homme de vingt-cinq ans, si impétueux sur le Rhin, ce général
rapide, en qui ses officiers (Desaix, Championnet, Lefebvre, Ney)
voyaient distinctement le génie de la France, l’étoile de la victoire,
étonna dans l’ouest par une longanimité étrange et inouïe. Dans ces pays
sauvages, dans la guerre d’incendies, de vols, d’assassinats, il apporta
une chose nouvelle, le respect de la vie humaine. Les premiers mots
qu’il dit, empreints de son grand cœur, étaient touchants: «Français,
rentrez au sein de la patrie! Ne croyez pas que l’on veut votre perte!
Je viens vous consoler... Et moi aussi, j’ai été malheureux...»
(Septembre 94.)
C’était si imprévu, si surprenant, que personne n’y crut. Et quand, par
sa conduite, on le vit vraiment bon, humain, on le jugea faible et
crédule. Il était soutenu par une haute pensée, la plus grande, la plus
raisonnable du temps, qu’il avait exprimée dès le 1er octobre 93, et qui
le frappait encore plus en octobre 94: «L’ennemi, ce n’est point la
Vendée. L’ennemi, ce n’est point l’Allemagne. Repousser l’Allemagne,
rallier la Vendée, et la lancer en Angleterre! _L’Anglais est le seul
ennemi._»
Le projet qui devint ridicule en 1804, ne l’était point du tout en 94.
L’Angleterre n’avait pas les énormes défenses, la ceinture de fer et de
feu qu’elle se fit en dix ans. Elle n’avait pas son Nelson, ni
l’énergique armée navale qu’elle forma avec tant de soin. L’Irlande
subsistait tout entière et appelait la France. Celle-ci allait se
rallier les flottes d’Espagne et de Hollande. L’incroyable création de
Jean-Bon Saint-André, qui refit la marine en six mois de 93, la lança,
soutint avec elle une bataille de trois jours, disait assez ce qu’on
peut faire au pays de Duguay-Trouin. L’émigration complète de nos
officiers _blancs_ avait ouvert le champ à nos officiers _bleus_, la
jeune marine roturière, la fille de la Révolution qui ne fût jamais née
sans elle, et brûlait de lui faire honneur. Qui peut dire ce qu’elle
aurait fait sans les dégoûts, les découragements, disons les désespoirs,
dont Bonaparte l’abreuva?
Avec un grand bon sens, Hoche jugeait que toutes nos guerres, nos
victoires d’Italie, d’Allemagne, ne serviraient à rien, tant qu’on ne
toucherait pas le foyer, l’atelier où se forgent les armes du monde.
L’Angleterre d’autant plus guerrière et colérique qu’elle n’a jamais vu
la guerre, l’Angleterre enrichie de toutes les manières à la fois (les
Indes, le coton, la vapeur), ce monstre de richesse ne pouvait pas
manquer de trouver éternellement en terre ferme des hommes à acheter,
des barbares, Hongrois, Russes, etc. Et la France aurait beau tuer, elle
perdrait du sang (rien qu’en dix ans deux millions d’hommes, d’après le
chiffre officiel). Duel stupide, qui en réalité fut entre la vie et
l’argent, entre l’_homme réel_ de France et l’_homme fer-vapeur_, cette
force de quatre cents millions d’hommes que forgea aux Anglais la
fabrique de Watt et Bolton.
Le Français, l’enfant de Paris, Hoche avait dit le mot positif, le mot
de la situation. L’Italien, effréné poète, romancier insensé (avec ses
beaux calculs), nous lança au hasard dans cette guerre interminable,
cette longue aventure qui ne finit qu’à Waterloo.
* * * * *
Une chose frappe en ce moment (septembre–décembre 94), la solitude de
l’Angleterre.
Quelque soin, quelque ardeur de haine qu’on eût mis à tout unir contre
la France, la coalition, hypocrite, avide, était très divisée. Elle
voulait surtout se garnir les mains, voler, prendre sur l’ennemi, l’ami,
n’importe. Voler des places, des provinces, à son petit protégé le roi
de France, cela lui allait fort. Mais, d’autre part, le beau gros
morceau de Pologne la tentait extrêmement. Après les grands coups qui
montrèrent la France inexpugnable, après la catastrophe qui livrait la
Pologne (4 octobre), ces voleurs regardèrent surtout vers cette proie
facile. Ils auraient traité avec nous. Si la Prusse y mettait quelque
pudeur encore, c’est parce qu’elle craignait que l’Allemagne ne se
rejetât vers l’Autriche. L’Allemagne n’en avait nulle envie. Elle ne
rêvait que la paix, et en décembre la vota à Francfort. Un prince
autrichien, le Toscan, nous avait reconnus. Et les Bourbons d’Espagne
nous caressaient, dans l’idée (si morale) de supplanter ici le petit
Bourbon, l’orphelin. Même moralité chez l’Autrichien et le Prussien; ces
deux protecteurs de l’Empire nous demandent en secret permission de
voler l’Empire. L’un voudrait la Bavière, l’autre les petits États du
Rhin.
L’Angleterre ainsi reste seule, bien justement punie de sa mesquine
politique. Que dire de M. Pitt, tant vanté, tant surfait? Quel
bourgeois, quel prosaïque fils de marchand! On sent l’homme d’affaires,
mais borné par une idée fixe. Idée sortie du fond de haine et de colère
qui fut l’âme des deux Pitt (nous y reviendrons au prochain volume).
C’était de mettre des menottes à la France, des fers aux mains, aux
pieds. Calais fut cela deux cents ans. Eh bien, Pitt voulait se refaire
deux Calais: Toulon et Dunkerque. Il ne sort pas de là, il ne voit rien.
Il manque l’un et l’autre. Il manque l’occasion unique, merveilleuse, de
la Vendée, ne sait rien, ne veut rien savoir... «Avant tout, un port!
une place!» Enfin cette Vendée désespérée s’élance à lui, veut à
Granville se jeter dans ses bras. Il manque encore cela. Et cependant la
coalition lui échappe. La Prusse se refroidit, s’en va, laissant le bras
libre à la France...
Qu’arrive-t-il en 94? C’est qu’un matin, Pitt, de ses dunes, voit
quelque chose en face, sur Anvers et sur Amsterdam... Ma foi, c’est le
drapeau français... Il flotte sur les ports de Hollande, il flotte sur
les ports d’Espagne!... Désespoir...
Dans ces moments-là, le diable ne manque guère d’arriver et d’offrir un
pacte. La guerre au coin d’un bois, l’amitié du chouan, l’assassinat
nocturne? Ressource insuffisante. Mais le diable y ajoute une arme
ingénieuse pour poignarder la France: la fabrique des faux assignats.
Le petit-fils du général Moreaux (celui qui prit Coblentz) a bien voulu
copier pour moi au Dépôt de la guerre les dépêches, rapports, etc., de
nos armées de Moselle et du Rhin, pour les temps même obscurs où il n’y
eut pas d’action brillante, où ces pauvres armées, affaiblies et
réduites (au profit des armées qui frappaient les grands coups), ne
purent guère que souffrir. Eh bien, rien de plus beau.
Tels moururent de froid ou de faim. Mais nul murmure, nul excès, un
respect surprenant des propriétés. Un soldat pilla une fois, fut
fusillé. Ce fut un grand événement. A combien de siècles, grand Dieu!
ces armées de 93 et 94 sont-elles de l’armée qui, en 96, sous Bonaparte
pilla si horriblement l’Italie.
Il y a un endroit admirable. C’est lorsque cette armée famélique est en
marche vers Trèves, la riche ville où vont finir tant de privations.
Grasse ville ecclésiastique de cour électorale, de chapitre opulent, de
couvents qui thésaurisaient. C’était le nid de nos principaux émigrés.
Il y avait leur précieux mobilier, leurs greniers pleins, leurs caves
pleines. Je copie le rapport de nos représentants, Goujon, Bourbotte.
Ils estiment que de l’électorat on pourrait tirer un milliard! (Rapport
du 9 août 94, 23 thermidor.) Eh bien, le croirait-on? Ils arrêtent aux
porte de Trèves cette armée, la font bivouaquer dehors sur les hauteurs.
Et ces admirables soldats trouvent cela naturel, restent sans murmurer à
la porte de la terre promise. On leur confie des magasins tout pleins, à
ces pauvres diables affamés, et ils ne touchent rien, ne songent qu’à
garder fidèlement le bien de la République.
Étonnantes armées! Quelle grande vie morale les soutenait? On l’a vu dès
90. Elles sortirent des Fédérations fraternelles. Elles étaient parties
de l’autel où l’on jura la liberté du monde. Chacune d’elles, en 92,
formée dans la même province et non mêlée, garda ce caractère de
fraternité primitive. Chacune fut une personne. L’austère, de Sambre et
Meuse, tellement républicaine et soumise à la loi; la forte, la modeste
armée du Rhin, la glorieuse patience, eurent toute la gravité du Nord.
Elles nous parlent encore, nous enseignent l’immolation au devoir.
Si l’histoire générale ne m’eût dévoré jour par jour, j’avais un beau
projet, d’écrire _la Légende d’or_, celle des saints de la Révolution,
les héros de la guerre, les héros de la paix.
Je dis _des Saints_. Qui, dans l’histoire, mérita jamais mieux ce titre
que Desaix, que la Tour d’Auvergne, Kosciusko[13]?
[13] Nous avons rempli ce vœu, en réunissant tout ce que l’auteur
avait écrit sur ces _saints du devoir_; nous l’avons publié dans un
volume qui a pour titre: _Les soldats de la Révolution_. A. M.
Une chose bien remarquable, c’est que ce sont surtout les très grands
militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables à qui la
guerre apprit surtout la haine de la guerre. Quand on lit les notes
touchantes que Kléber écrivait le soir dans les horreurs de la Vendée,
quand on lit les lettres _humaines_, profondément humaines, qu’écrivent
Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Vauban, même à celles
que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie, dans la guerre des
Barbares.
En rêvant ces belles légendes, j’avais autour de moi de touchantes
images, celles surtout des fils légitimes de la République, de ses
grands défenseurs, qui nés d’elle, moururent avec elle (Hoche, Marceau,
Kléber et Desaix). Médiocres portraits, mais ressemblants; naïves,
imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui
tremblaient de les perdre, et d’avance volaient à la mort une ombre de
ces hommes adorés.
Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais
la plume et marchais en long, en large, au milieu d’eux. Leurs images
pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins,
mais d’autant plus en eux, dans ces ombres imposantes, je sentais le
vrai fond, l’âme commune des masses qu’ils ont représentées. Ils ne
furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout
entières.