et Danton, l’indulgent et l’exagéré, il était naturel qu’à Nantes on fît
périr Lamberty.
Sa dame, brisée du combat de tant d’émotions contraires, y succomba.
Elle mourut le 9 avril. Lui, il périt le 14.
Ne laissant rien derrière lui, il prit la mort à merveille, comme le
suprême présent de la république, le meilleur, qui le dispensait des
comptes que la réaction prochaine, que l’humanité elle-même aurait pu
lui demander.
Un des soldats qui le menèrent a raconté à mon ami, M. Dugast-Matifeux,
qu’il alla d’un pas leste et ferme, criant: «Vive la République!» Il le
cria sur la place, le cria sur la plate-forme, cria sous le couteau:
«Ré...!» Le couteau coupa sa voix.
Il était mort bien à point. Celle pour qui il se perdit, lui eût-elle
pardonné jamais? Ne lui eût-elle pas reproché ce don cruel de la vie?
Cette dame, «haute comme les monts», replacée dans son parti, dans
l’atmosphère royaliste, n’aurait-elle pas été implacable pour son
sauveur? Eût-il péri? Je le crois. Elle ne l’eût pas fait poignarder,
comme on faisait dans le Midi. Mais il n’en était besoin. Que de gens
dans le parti lui en auraient fait leur cour! Il y avait d’excellentes
lames chez Charette, chez les émigrés. On l’eût tué dans les règles sur
le pré, en duel loyal, comme on fit au héros de Nantes, le fameux
ferblantier Meuris.
Ceux qui aimèrent des Vendéennes, généralement s’en trouvèrent mal.
Savary le dit pour les demoiselles sauvées après l’affaire du Mans, que
des patriotes épousèrent, même en les refaisant riches, rachetant,
restituant leurs biens.
On sait l’histoire de celle que Marceau sauva lui-même. «Aucune femme
plus jolie», dit Kléber qui la vit aussi. Mais elle était effrayante de
fierté, d’audace et de haine. Elle voulait être fusillée. Ils ne purent
pas la sauver, car elle ne tut pas son nom, et elle dénonça ses
libérateurs. Un procès fut commencé contre eux, que le représentant
Bourbotte fort heureusement arrêta. Si elle eût vécu, Marceau eût eu le
cœur pris sans doute, l’eût épousée, et il eût eu cruellement à s’en
repentir.
Babeuf dit aux thermidoriens qui raffolaient de dames nobles: «Lâches
plébéiens! que faites-vous? Elles vous embrassent aujourd’hui, demain
vous étoufferont.» (I, 276, 19 nivôse.)
L’exemple le plus frappant en ce genre sera celui de Tallien. Sa Tallien
(née Cabarrus, femme du marquis de Fontenay), sauvée par lui à Bordeaux,
sauvée encore à Paris, un moment reine de France, l’avilit, comme on a
vu. Dès qu’il est bien dans la boue, elle l’y laisse et convole
ailleurs. D’amant en amant, de mari en mari, vieille, elle se fait
princesse. Quel est ce coquin qui mendie à sa porte? C’est Tallien.
CHAPITRE XIII
LA CLÔTURE DES JACOBINS.
10 novembre 1794.
Les princesses de l’époque, dans ce temps intermédiaire, sont les dames
de l’agiotage, les maîtresses des thermidoriens, qui trônent aux salons
de jeu. Ceux-ci ne furent jamais fermés; les Sainte-Amaranthe, on l’a
vu, les tenaient en pleine Terreur. Maintenant, le jeu, agrandi par
l’agio du papier, l’intrigue de l’élargissement successif des
prisonniers, les plaisirs et les soupers, tout le mouvement du jour a
pour reine cette Tallien. Autour d’elle, une pléiade de dames aimables
et peu sévères, comme la pâle, la gracieuse et déjà fanée Joséphine.
Elles étaient fort étourdies, n’avaient pas même le sens des convenances
politiques qu’aurait imposées l’intérêt. Par exemple, pour porter le
dernier coup aux Jacobins, on aurait dû prendre un jour où le grand flot
populaire de lui-même irait contre eux, ce jour que le procès terrible
contre leur ami Carrier ne pouvait manquer d’amener. Mais on prend
maladroitement le jour d’une affaire d’argent, le jour où la Tallien
échoue pour ses fonds espagnols. Plus maladroitement encore, le
mouvement qui aurait paru celui de la moralité contre «les buveurs de
sang», fut souillé d’espiègleries indignes contre les jacobines.
On calcula seulement que ces furieuses jacobines ayant étourdiment (le
8) hué la Convention, on pouvait, le 9, hardiment les insulter. On crut
que l’Assemblée même serait froide à les protéger, ne serait pas fâchée
de voir ces orgueilleuses humiliées, que l’abandon, le petit nombre des
Jacobins serait constaté, qu’ils resteraient impuissants et ridicules,
avilis.
Le principal exécuteur paraît avoir été un homme bien connu et actif aux
premiers jours de la révolution, un furieux _girondin_ (les Jacobins le
désignent ainsi). C’était un homme de main, fort et grossier,
Saint-Huruge, prisonnier de la Terreur, sorti au 9 thermidor. Ils disent
qu’il avait avec lui une douzaine d’_émigrés_ ou de _chouans_. C’est le
nom que les Jacobins donnent toujours à leurs ennemis. Mot très faux
pour cette époque. On le voit par le discours que Saint-Huruge adressa à
son bataillon de jeunes gens au Palais-Royal. Il n’eut garde de leur
dire le moindre mot de royalisme. Tous l’auraient abandonné. Il parla
comme girondin, au nom de la révolution. Il dit: «Puisqu’ils veulent
sauver Carrier, ils sont contre-révolutionnaires. Tombons sur eux.»
Qu’était-ce que ces jeunes gens? La rue Vivienne, le Perron, le
Palais-Royal, les commis des banquiers, courtiers, des changeurs et
marchands d’or, qu’on nommait _Jeunesse dorée_. Le soir, ils piaffent
aux _galeries de bois_ entre les modistes et les filles, jouant les
marquis, en attendant que les vrais marquis revinssent.
A l’appui venait le flot du commerce. Les marchands des rues
Saint-Martin, Saint-Denis, des Lombards, du Temple, trouvaient bon
qu’après souper la foule de leurs commis s’en allât polissonner dans la
rue Saint-Honoré, aboyer aux Jacobins.
Un trait spécial de cette époque qu’aucun écrivain ne marque, c’est que
ces jeunes gens, fort différents des nôtres, étaient de beaux joueurs de
paume, grands coureurs au champ de Mars. Ils se vantaient (bien à tort)
d’une prodigieuse force physique. Au reste, c’était alors la prétention
de tout le monde, girondins et jacobins, celle des gens de lettres même.
Marie-Joseph Chénier était moins fier de son talent (m’a raconté M.
Daunou) que de sa vigueur, disait-il, intarissable, inépuisable.
Ces gaillards, une trentaine d’abord pour commencer et n’effaroucher
personne, se mirent rue Saint-Honoré, à la porte des Jacobins, insultant
les femmes, une à une, qui entraient: «Coquine, va à ton ménage», etc.,
etc.
Plusieurs se glissèrent dans la salle, et s’assirent parmi les femmes.
Là, ils entendirent ce que Saint-Huruge leur avait dit des Jacobins.
Ceux-ci accueillaient mal les discours contre Carrier et soutenaient
cette thèse, que toucher à Carrier, c’était toucher aux Jacobins. Cela
commença la noise. Le tumulte était effroyable. On criait, on se
colletait. Les femmes étaient si exaltées, que, dans ce danger évident,
une d’elles remplaça l’orateur et essaya de parler.--Celles qui étaient
dans les tribunes criaient contre les intrus: «A bas les
aristocrates!»--Alors, grande confusion et des cris: «A
l’assassin!»--Brutalement on les avait empoignées, on les fouettait.
Qui croirait que, dans un moment si cruel, au lieu d’agir, certains
groupes disputaient. On entendait une voix claire: «Oui, les Jacobins
sont dans les principes!» Cependant, d’autres plus actifs parvinrent à
mettre à la porte les insulteurs, peu nombreux. Ils fermèrent la porte
en dedans. Mais la foule du dehors frappait, voulait enfoncer.
Enfin, la troupe arrive, rétablit la circulation. Douze hommes portent
un jeune homme blessé, crient: «En voilà un que les Jacobins ont
assassiné. Ils veulent sauver Carrier. Ils assassinent le peuple», etc.
Arrivent des représentants à cheval, membres du Comité. On crie: «Vive
la Convention!» Mais une scène émouvante (sans doute arrangée) a lieu.
Un homme vêtu en charbonnier approche des représentants, leur dit: «Ils
ont tué mon frère, égorgé cent mille Français.»
L’ordre se rétablissant, on put emmener les femmes, chacune étant au
bras d’un homme.--On disait pour les garantir: «Prenez garde! elles sont
enceintes!»--Une seule qui brava le danger, traversa la foule, fut
traitée très indignement, moins maltraitée qu’outragée.
Le petit nombre des Jacobins qui étaient restés dans la salle écoutaient
un long discours de Léonard Bourdon, maladroit et dangereux, pour
Carrier, où il disait que, si le peuple était contre, les Jacobins
sauveraient le peuple malgré lui. Plusieurs ne goûtèrent pas cela, et
profitèrent de ce mot pour s’en aller, ne revenir jamais.
Le lendemain (10 novembre, 20 brumaire), les indignités de la veille
furent dénoncées à l’Assemblée, mais par qui? Par ce Duhem qui avait le
plus gâté les affaires des Jacobins--(en parlant de couper la tête «aux
crapauds du Marais»). Les tribunes s’en mêlèrent.
Un quidam appuyait Duhem, parlait haut, gesticulait, menaçait.
«Arrêtez-le! arrêtez-le!» Ce fut le cri de l’Assemblée.
Elle était bien mal disposée quand un excellent patriote, Duroy,
nullement jacobin et qui avait toujours été aux armées, accusa
l’autorité d’être intervenue si tard, de n’avoir pas suffisamment
protégé les Jacobins. Il demandait qu’on renouvelât le Comité de sûreté.
L’inaction avait été volontaire. Le président des Comités, Rewbell (fort
républicain, on l’a vu en fructidor, mais ennemi des Jacobins), fut dur
pour eux, les acheva. Il dit: «Ils ont ce qu’ils méritent. Ils ont fait
tous nos malheurs. Il faut que cette société soit provisoirement
suspendue.»
Les Jacobins évidemment ne connaissaient guère la nature humaine, ni la
France, ni Paris, la légèreté avec laquelle on y prend certaines choses.
Celles de la veille, odieuses et certainement regrettables, ils les
rendirent ridicules par leurs exagérations, disant que «leurs sœurs
avaient été violées et prostituées.» Rien de tel n’avait eu lieu.
Les Jacobins (11 novembre) n’arrivèrent que lentement vers sept heures.
Mais dès six heures, les Jacobines y étaient, surtout à leurs places
ordinaires, aux tribunes qu’on appelait celles de Robespierre et de
Couthon. Dans ce jour qui fut le dernier, dans cette église, déjà
abandonnée, et qui paraissait immense, elles n’en étaient que plus
ardentes, déploraient l’hésitation, le modérantisme des hommes. Les
journaux du temps nous peignent cette scène étrange. Des amies se
retrouvaient. C’était comme Oreste et Pylade; elles se donnaient le
baiser fraternel, s’embrassaient comme martyrs de la liberté: «Chère
amie, je te revois donc! Je te retrouve encore! O ciel!»
Si les Jacobins restaient dans la cour, n’entrant pas encore, c’est
qu’ils attendaient en grande inquiétude les nouvelles de l’Assemblée. La
commission nommée pour décider si l’on accuserait Carrier faisait ce
soir-là le rapport; son président était Romme, un montagnard si estimé.
Si le rapport concluait à l’accusation, on pouvait croire que Carrier
serait abandonné par la Montagne même, qui se séparerait décidément des
Jacobins. Cela se réalisa. On vota l’arrestation.
Ce vote sonnait la dernière heure des Jacobins. Il était sept heures du
soir. Ils entrèrent, enfin, dans leur salle, et, comme les Hébreux en
péril, ils dévoilèrent les tables de la Loi, lurent la _Déclaration des
Droits de l’homme_.
«Mais c’est l’œuvre de Robespierre!» disaient les uns, «Peu importe! Peu
importe, répondait-on. L’or peut se trouver dans la boue.»
Quelques-uns, à la lecture, criaient: «Chapeau bas! tête nue!»--D’autres
voulaient qu’on se couvrît. Vaine dispute, et qui prit du temps.
A ce moment, les Jacobins avaient parmi eux l’ennemi. Ils se sentaient
menacés. Plusieurs chantaient _la Marseillaise_ pour s’encourager au
combat. Mais d’autres, pour les faire taire, chantaient le _Réveil du
peuple_, un chant de réaction.
A sept heures un quart, la cour pleine d’une foule ennemie criait: «A
bas les Jacobins!» Les femmes furent épouvantées, et disaient: «Mon
Dieu! mon Dieu!» Quelques-uns veulent se défendre. La plupart veulent
sortir. On se heurte. On se blesse. On tombe... Par bonheur, la troupe
était déjà arrivée et contenait les jeunes gens. Les Jacobins
s’enfermèrent, emmenant deux prisonniers. Ils ne leur firent aucun mal,
leur mirent seulement le bonnet rouge pour les protéger.
Ayant repris la séance, à ce moment décisif, ils attendaient le résultat
d’une tentative dernière qu’ils firent pour appeler Paris. Ils avaient
envoyé des leurs aux sections, au centre, au faubourg Saint-Antoine. Les
grands quartiers ouvriers se mettraient-ils en mouvement? C’était toute
la question. Ils ne bougèrent. Les Jacobins avaient, contre Babeuf, de
concert avec l’Assemblée, empêché l’élection, empêché la résurrection de
la Commune de Paris. Leur défense opiniâtre de Carrier, du Comité des
noyades, glaçait les masses parisiennes, généralement humaines, et alors
uniquement attentives au grand procès. Ainsi nul secours ne vint. Paris
fut pour les Jacobins ce qu’il fut pour Robespierre même.
Suprême condamnation. Cette illustre société, qui avait fait tant pour
nous, contre nous aussi plus tard, qui, croyant garder le pouvoir, avait
éreinté Babeuf, le parti de l’élection, sortit de son étroite église.
Elle est sortie dans l’histoire et dans l’immortalité.
Les Jacobins, un à un, partirent, donnant le bras aux femmes, pour les
reconduire chez elles. Les troupes faisant la haie, les représentants
étant là, la foule était furieuse de ne pouvoir rien faire que maudire
et regarder.
Les rues restèrent pleines, agitées jusqu’à trois heures du matin. Les
représentants allaient et venaient, tâchaient de calmer les esprits.
Enfin, ils fermèrent la porte des Jacobins, y mirent les scellés (10
novembre 1794, 20 brumaire an III).
DEUXIÈME PARTIE
FIN DE LA CONVENTION.--DIRECTOIRE.
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE REPREND LE MOUVEMENT.--LA GRANDE CRÉATION DES
ÉCOLES.--RÉACTION DE LA NATURE.
Les Jacobins, avant un an, pourront redevenir utiles, seront regrettés
des plus sages. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en novembre 94, ils
étaient l’obstacle à tout.
Qui croirait qu’une société réduite à cinq ou six cents personnes, qui
criaient dans le désert, pût paralyser Paris? Eh bien, tant qu’on
l’entendait, on restait comme suspendu; on ne faisait rien, on
n’achetait rien. On se disait: «Il faut voir... Si la Terreur revient
demain?» Ni les poches ni les cœurs ne pouvaient se dilater.
Cette voix qui disait toujours: «Terreur! échafaud! guillotine!» était
comme un glas sinistre, sonnant même note: «La mort!» Elle rappelait la
clochette aiguë de l’Hôtel de Ville qui, dans la nuit de Thermidor,
glaça tellement les esprits.
Elle se tait. A l’instant, le mouvement recommence. Les murs sont
bariolés d’affiches de cent couleurs. Bals, restaurateurs, diligences
nouvelles, s’annoncent à grand bruit.
Un homme de ce temps me disait: «Les Jacobins avaient tant parlé,
reparlé de mort, qu’à leur clôture il sembla que la mort était
supprimée, que jamais on ne mourrait plus.--Nous nous crûmes nés de ce
jour-là, jeunes et devant rester jeunes, ne pouvant vieillir jamais. On
ne se souciait plus guère de ses années antérieures. Tout le passé
s’obscurcit. Ceux d’aujourd’hui sont fous de croire que nous étions
rétrogrades. Non, nous étions au présent. Il y avait eu sans doute un
certain ancien régime. Il y avait eu hier la crise de la Terreur. Mais,
Terreur et Royauté, nous jetions tout de grand cœur au profond puits de
l’oubli.
«Personne n’a compris ni décrit ce moment où nous n’avions plus les
assommants Jacobins, et nous n’avions pas encore la turbulente rentrée
des Émigrés, aigres et fats, rancuneux, impertinents. Les disputes, les
duels ne revinrent qu’avec eux, en 95. Nul orgueil aristocratique en
novembre 94. Toute classe assez mêlée. Les partis (sauf bien peu
d’hommes) se rapprochaient. A l’Assemblée, bon nombre des plus violents
avaient traversé la salle, et étaient allés s’asseoir à droite parmi
leurs ennemis. Ils semblaient, bien plus que le centre, émus de douleur,
de pitié, pour tout ce qui avait souffert.
«Que de souffrances duraient! que d’ouvriers sans travail! que de
boutiques encore fermées! Sous la Terreur (quelqu’un l’a dit), comme on
forçait de vendre à perte, «c’était à qui ne vendrait pas.» Le commerce
reprit un peu. On s’aperçut de l’état sordide où l’on était depuis deux
ans. Les hommes, à la carmagnole, substituèrent les habits. Mais aucune
toilette encore. Les folles modes du Directoire ne viennent que bien
plus tard. Les femmes (sauf un ruban peut-être) n’achetaient encore rien
du tout. Elles étaient fort malheureuses. Il était grand temps que la
vie ordinaire, le train du monde reprît. Elles mouraient de faim. Telle
comtesse cousait des chemises. Telle marquise était ravaudeuse. D’autres
allaient humblement offrir des leçons de clavecin, ou vous forçaient de
laisser faire votre portrait. Mais souvent leurs petits talents
d’agrément, jadis tant loués, aujourd’hui mis à des épreuves sérieuses,
leur valaient de durs compliments. Après cent courses dans la boue, mal
accueillies, mais payées, elles remontaient en pleurant manger leur pain
sec au grenier.
«Elles étaient fort touchantes, de leurs dangers, de leurs malheurs.
Jamais elles n’eurent moins d’art, de manège, jamais plus de sincérité.
Elles voulaient être aimées, et ne le cachaient point du tout. Elles
venaient en nos bals en novembre et en décembre, dans leur petite robe
blanche, robe unique de toute saison, et qui ne défendait guère.
Beaucoup venaient seules, sans parents ni amies, sans protection. Mais
justement cette époque eut la fièvre du mariage. On n’y mettait
nullement les calculs d’aujourd’hui. On s’informait moins des fortunes.
On voyait, aimait, épousait. Et celle qui arrivait là seule, sans appui,
avait plus de chance qu’aucune de trouver un mari.
«Mercier, peu d’années après, s’étonne de voir aux promenades tant de
jeunes mères qui allaitent, tant d’enfants de deux ou trois ans dans de
petits chariots; enfin, dit-il, plus d’enfants qu’il n’y a de grandes
personnes. C’est le fruit des mariages innombrables qui eurent lieu en
94 après la Terreur. Il remarque encore une chose, la douceur toute
nouvelle, la tendresse, les ménagements avec lesquels sont traités les
enfants.
«Il n’y avait plus de salons, plus de sociétés. C’est aux bals, tout
bonnement, que se préparaient, se faisaient les mariages. On a parlé
sottement, ridiculement, de tout cela. Ce qui, plus tard, devint
cynique, alors ne l’était point du tout. Rien n’était plus sérieux que
cette folie apparente. Les dix-huit cents bals de Paris eurent lieu
partout et tout à coup. Rien n’était disposé encore. On s’établit où
l’on put, dans les locaux les plus grands, nombre d’églises ruinées. On
a remarqué, comme un acte de légèreté impie, que l’on dansait sur les
caveaux où nos pères étaient enterrés. Nos pères eux-mêmes, s’ils
avaient ressuscité, auraient été heureux, je crois, de voir cette
renaissance d’une société si éprouvée, de voir leurs pauvres filles
trouver, après tant de malheurs, la consolation de l’amour, la sécurité
du mariage et du foyer.
«Un lien tout naturel, très fort, existait d’avance entre ceux que
l’échafaud avait fait veufs ou veuves, orphelins. Il ne faut pas
imaginer que cela fût rare. L’énorme majorité de guillotinés (comme le
témoignent les tables qu’on en fit) étaient des classes populaires. Les
survivants étaient un monde, une tribu à part. Elle eut ses bals qu’on
nommait _bals de victimes_. On en a ri. Et rien n’était plus touchant.
Entre tant de personnes en deuil, sympathiques les unes aux autres par
l’analogie de malheurs, on avait quelquefois le rêve de rencontrer
quelque chose de ce qu’on avait perdu. Les situations obligent souvent,
non pas d’oublier, mais de sacrifier aux nécessités nouvelles. La
famille, privée de ses appuis naturels, retrouvait parfois un honnête et
loyal consolateur. Cela est dit à merveille dans une petite gravure,
vraiment admirable, du temps. On y voit danser deux personnes, une
ravissante jeune femme et un jeune homme plus âgé de beaucoup et
sérieux. Il l’a prise, et leur mouvement gracieusement unanime, fait
dire: «Ce sera pour toujours.» Elle suit, et d’élan et de cœur, se
rattache sincèrement à sa destinée nouvelle. Mais ses beaux yeux disent
au ciel: «Pourtant je n’oublierai jamais[12].»
[12] Gravure de Boilly, gravée par Tresca (collection
Hennin).--Boilly, avant 89 très faible, grimaçant sous l’Empire, eut
un merveilleux éclair en 95. La charmante petite gravure, pleine de
deuil et de douleur, ne fut plus comprise plus tard. On l’intitula
sottement: _la Folie du jour_.
«Mercier observe très bien que, dans tous les bals du temps, les femmes
dansent _en silence_ (Mercier, III, 137). «Entre deux cents femmes nul
bruit», elles «semblent se recueillir.» Mais il ne sait pas pourquoi; il
suppose que c’est «pour mieux préciser le mouvement.» Explication
superficielle, mauvaise certainement pour 94.
«Les mœurs n’étaient point du tout encore celles du Directoire. S’il y
avait, comme toujours, de la corruption au centre, autour du
Palais-Royal; beaucoup de quartiers «avaient l’air d’être d’autant plus
épurés.» Jamais la sociabilité aimable de Paris ne parut davantage. On
parlait même aux inconnus. La femme avait des mots charmants pour
rapprocher tout le monde. Entre son frère et son mari, son amant, celui
que peut-être elle allait épouser demain, assise entre le Girondin et le
Montagnard (chez Méot, ou tel autre _restaurateur_), elle disait avec
une grâce souriante qui désarmait: «Mon Dieu! Si j’avais péri qui y eût
perdu? C’est vous.»
«C’était un plaisir de voir comme elles mangeaient de bon cœur, n’ayant
plus la contraction nerveuse de la Terreur, heureuses de ces mariages si
faciles, elles étaient gaies. Les nouveaux ménages, modestes et peu
établis encore, sans cuisine, se pressaient aux nombreuses petites
tables des _restaurateurs_. Mot nouveau qui remplace alors le _traiteur_
de l’ancien régime. Il va mieux au grand mouvement.
«Le promeneur qui circule, deux amis qui se retrouvent, le voyageur qui
débarque, tout cela se précipite, s’asseoit chez le _restaurateur_. Oh!
que chacun en a besoin! A quel dessèchement étique le Français était
arrivé! Pauvre France! sa poitrine, hélas! tenait à son dos.»
* * * * *
Quelqu’un qui, dans un ballon, regarderait alors la France, serait
stupéfait d’une chose. C’est qu’elle paraît peuplée. Hier, elle semblait
déserte, chacun se renfermant chez soi. Personne n’osait voyager. On
pouvait, à chaque village, chaque ville être arrêté, comme un _suspect_
échappé. La sécurité se retrouve. On ne prévoit pas encore la réaction
cruelle. On est gai, on s’agite, on part. On cause dans les voitures
publiques. Mais comme on les trouve lentes! comme elles sont loin encore
de pouvoir se mettre au pas impatient de l’époque, au mouvement si
rapide qu’ont pris les battements du cœur! Mon père en 92, avait fait
trente lieues en trois jours, venant de Laon à Paris; on couchait deux
fois en route. En 93, la voiture où Charlotte Corday vient de Caen, va
d’une traite, ne couche plus. En 94, Saint-Simon, prévoyant et plein du
sens lucide et vrai de l’époque, a créé des accélérées au point central,
rue du Bouloi, les _Diligences Saint-Simon_, qui vont brûler le pavé.
Quels sont tous ces voyageurs de novembre 94? Un peuple des plus variés.
Mille espoirs nouveaux les amènent, mille intérêts, mille idées. Ce sont
des spéculateurs, ce sont des solliciteurs. Mais, en grande majorité,
c’est une jeunesse nombreuse, la joyeuse conscription d’une foule
d’hommes de plus de vingt ans, appelés aux hautes écoles par la
République. Vraie mère qui nourrit ses enfants. L’étudiant aujourd’hui
paye; alors il était payé. Les douze cents jeunes maîtres qui vinrent à
la grande École normale pour apprendre à enseigner, les quatre cents
élèves de l’École des travaux publics (École polytechnique), les
étudiants si nombreux de l’École de médecine, reçoivent par an 1200
francs.