[9] Ce journal lourd et pâteux, avec toute sa violence, comme un orage

malpropre qui amène cinq cents pieds de boue, a parfois certaine

éloquence par l’excès de la fureur et par la sincérité. Certes, oui,

il croit ce qu’il dit. Sans cela, il n’eût pas trouvé sa page 419

mauvaise, mais de grand effet. C’est comme un jugement dernier pour

les quatre (Collot, Billaud, Vadier, Barère). Il voit un

amphithéâtre énorme où siège la France, et quatre échafauds pour

eux. Le peuple juge. Et d’abord arrive pour accuser une immense

armée d’orphelins. Ils pleurent. Mais voici venir une prodigieuse

foule de veuves. Et que de mères! et que de pères!... Vous

redemandez les vôtres?... Mais que dira donc la France? Commerce,

arts, villes détruites, surtout liberté ravie!--On est près de les

condamner...--Un moment! crie une voix... On oublie le plus

horrible... Que d’innocents ont été guillotinés avant de naître!...

Hélas! tant de femmes enceintes!... Les mères mortes, ils vivaient

encore, s’agitaient après le supplice dans les entrailles

maternelles. On les a barbarement étouffés dans le tombeau.--Alors

tout le peuple en pleurs près de déchirer ces monstres... Mais le

ciel lui-même éclate, la foudre pulvérise. Une pluie de sang couvre,

inonde l’amphithéâtre épouvanté (Fréron, I, 420, 11 nivôse, 31 déc.

94).

Comme un homme ivre (et ceci n’est pas une simple figure), parfois il

tombe dans des trous, je veux dire des absurdités, trop absurdes et

ridicules. Par exemple, si, dans le Midi, il s’est fait tels

assassinats, on les a payés de l’argent du Trésor. Et qui les paye?

Cambon (I, 295).

C’était une marionnette dont Tallien, madame Tallien, jouaient souvent

pour leurs affaires. Quant à l’argent, Fréron fut net. Il avait, dès 89,

sacrifié la fortune que la protection de la cour lui assurait. Il fut

toujours aux armées, étranger aux mauvais jours de la Révolution. Quand

on l’envoya à Toulon, il avait reçu un million, et il le remit au

Trésor.

Ce n’était pas un Carrier. Il expliqua parfaitement cette affaire de

Toulon. Il y était avec Barras, Salicetti, Robespierre jeune. Quand on

s’empara de la ville (de ceux qui l’avaient livrée, avaient pendu

beaucoup de patriotes), l’armée frémissait de fureur. Les Comités

gouvernants exigeaient l’exécution du décret exterminateur, écrivaient

des lettres terribles (que nous donne ici Fréron). «Ne sachant, dit-il,

comment distinguer les innocents des coupables, nous fîmes un jury

patriote qui désigna, condamna 250 hommes pris les armes à la main.

J’écrivis aux Comités qu’on en avait tué 800, et je fus réprimandé pour

cet excès d’humanité. La ville devait être rasée. J’affichai et

j’écrivis que j’allais mettre 12 000 maçons en réquisition. Cela plut.

Je ne fis rien, ne touchai pas une maison.» (Voy. ses Nºs 74, 81, 82,

83).

Révélation que je crois véridique et instructive. Nombre de lettres

effrayantes des représentants en mission ont pour but d’exagérer leurs

rigueurs, de tromper les Comités, de fournir des phrases à Barère pour

les terribles gasconnades qui faisaient frémir l’Assemblée. Chez

plusieurs, la férocité des paroles était juste en rapport inverse de la

réalité des actes. Dans ses lettres d’Amiens, André Dumont eût fait

croire qu’il ne buvait que du sang, se régalait de cadavres. En réalité,

il fit un massacre affreux de saints, de châsses, de statues, de

reliques. Il était impitoyable sur la rigide observance des fêtes de la

Raison. Dans le temple de la Raison (la cathédrale d’Amiens), il faisait

danser ensemble les dames et les cuisinières, «faire la chaîne de

l’égalité.» On dansait même aux prisons. Qui n’eût dansé était suspect.

Il fallait que l’on fût gai. Là-dessus, il ne plaisantait pas.

Une des meilleures scènes en ce genre est celle que le Montagnard

Taillefer exécuta à Cahors. Au moment le plus tragique de toute la

Révolution, après la grande razzia de septembre 93, qui combla toutes

les prisons, il fallait être terrible. Entre les Comités si sévères et

l’exaltation locale des violents patriotes, comment faire de la terreur

au meilleur marché possible? Taillefer dépassa l’attente des plus

furieux eux-mêmes. Il entra sur un cheval rouge à Cahors, avec

trente-deux voitures pleines d’un monde de prisonniers qu’il avait

ramassés en route. Sans débotter, il commanda qu’on lui dressât sur la

place une superbe guillotine.

En face, sur un échafaudage, il fit faire deux trônes, régala le peuple

ravi d’un grand jugement des rois. Il prit entre les prisonniers, il

nomma un roi, une reine, des princes et des courtisans. Le roi et la

reine, dûment couronnés en grande pompe, avec tous les prisonniers

amenés, et ceux de Cahors durent (par couple, un homme, une femme)

prendre une torche à la main, monter à la guillotine et lui présenter

leurs hommages, puis réunis, faire en bas une immense farandole.

Quelques zélés pendant ce temps accommodaient l’instrument. Mais le

peuple était charmé; cette belle amende honorable lui semblait bien

suffisante. Il ne souffrit pas qu’on fît monter aucun des danseurs.

Taillefer à l’exécution substitua un dîner dont un citoyen fit les

frais, un bal où dansa tout le peuple. Sa vigueur fut admirée, et il

garda de ce jour une réputation superbe de terrible terroriste et de

vrai buveur de sang.

CHAPITRE XI

TERRIBLE ASCENDANT DES FEMMES.--CE QU’ÉTAIENT LES JACOBINES.

La défaillance du temps paraît surtout en une chose, l’ascendant subit

des femmes. Je les vois partout en novembre, au premier rang de

l’action. L’homme semble devenu secondaire. Les femmes reprennent tout à

coup leur règne de l’ancien régime, mais avec des passions, des

puissances inouïes.

Les thermidoriens d’abord, les royalistes tout à l’heure, servent les

fureurs des femmes. Tout le combat de novembre se fait entre elles.

Elles sont les véritables acteurs; d’une part les jacobines, d’autre

part les femmes sorties de prison en thermidor, les dames de l’agiotage

ou de la réaction.

Celle qui fut madame Tallien était alors à la mode. On l’appelait

sottement Notre-Dame de Thermidor, lui rapportant le courage que

Tallien, au grand moment, puisa dans le désespoir, dans l’excès de la

peur même. Elle était belle, brillante, mais de bien petit esprit. Ce

qui le prouve, c’est qu’elle n’eut pas l’adresse d’économiser Tallien,

de le faire durer dans ce rôle de chef de la réaction qu’il avait si peu

mérité. Elle le précipita et l’avilit tout d’abord dans une affaire trop

visible d’argent et d’agiotage.

Les portraits de Tallien disent son rapide abaissement. Dans celui de

90, c’est un beau jeune homme aux yeux brillants, expansif, de peu de

cervelle. Celui de 94 (simple trait, mais excellent) est un profil,

abêti, pointu, est-ce de sanglier ou simplement de chien vulgaire, que

cette fée mène en laisse? Au moment de leur mariage, voulant de l’argent

sans doute, elle le jette dans un faux pas, dangereux et ridicule. Elle

lui fait prendre en main la cause des agioteurs, celle de son père

Cabarrus pour faire lever le séquestre mis sur les fonds Espagnols.

Cambon empêchait la levée. Tallien (le 8 novembre) attaque Cambon qui le

perce à jour. Il est démasqué. L’Assemblée en eut la nausée, voyant la

malpropre main qui le poussait par derrière.

Un hasard vint à son secours. D’autres femmes, en sens inverse,

troublèrent à point l’Assemblée, lui firent oublier Tallien. C’étaient

les dames jacobines qui, croyant que ce jour-là on parlerait de Carrier,

étaient venues le défendre, avaient envahi les tribunes, interrompaient

les orateurs, menaçaient, criaient, huaient, faisaient tout ce qu’il

fallait pour aider la réaction. L’Assemblée fut indignée. Ce fut la mort

des Jacobins. On ne les défendit plus contre le terrible flot de haine

et de fureur publique que leur défense de Carrier faisait monter chaque

jour, et qui, retombant, les engloutit pour jamais.

Qu’était-ce que les jacobines? La tradition, sur ce point, reste trop

confuse. On croit trop que ce n’étaient que les furies de guillotine,

les tricoteuses, etc. En grande majorité, elles étaient tout autre

chose. Robespierre, en fermant les clubs des femmes révolutionnaires,

des bacchantes échevelées, s’était attaché de très près des femmes de

meilleure tenue, non seulement ses dévotes, dames riches dont je parle

ailleurs, mais d’autres, serrées, sérieuses. Le tempérament janséniste,

sobre, avec des éclats aigres, se trouvait volontiers chez elles, et

beaucoup d’honnêteté, comme chez les dames Duplay (la maison de

Robespierre). La Cornélia Duplay, qui, dit-on, eut l’honneur d’un si

terrible amour, était, on le comprend bien, contractée comme la mort. Sa

jeune sœur, que Lebas laissa à dix-sept ans veuve déjà et enceinte,

était de nature moins sombre, très vive, un peu emportée. Son idéal

était Saint-Just. Je la vis peu avant sa mort, et la trouvai charmante

encore de vivacité, de chaleur de cœur. Elle donnait la meilleure idée

de cette moyenne respectable des dames jacobines.

L’église des Jacobins devenait chaque jour plus grande, plus vide.

Beaucoup s’en éloignaient. Non les femmes. Tout au contraire, elles

étaient plus exactes, assidues tout le jour. Les hommes bougeaient.

Elles non.

Elles soutenaient les parleurs, les encourageaient de cris, quelquefois

de doux murmures. Mais rarement, bien rarement, on arrivait à leur

hauteur. Elles avaient pitié des hommes, déploraient leur modérantisme.

Le reniement de Robespierre que faisaient les Jacobins indignait leur

loyauté. Elles n’avaient peur de rien; elles n’accordaient rien au

temps.

Elles mettaient leur orgueil à rester immuables dans la tension

excessive de la crise de 93. Elles défendaient violemment les choses les

plus odieuses que la nécessité d’alors, le péril, l’emportement du

combat avaient fait faire, et jusqu’au mystère affreux, exécrable, de

juin–juillet 94, qu’elles ne connaissaient nullement.

Pour être juste, il faut dire que, pour beaucoup, cette ivresse

terroriste remontait plus haut, bien plus haut que 93. Plusieurs avaient

leurs raisons pour haïr l’ancien régime d’une haine inexpiable. Cinq ans

n’avaient pas effacé le trop cuisant souvenir des outrages, des

dérisions, des férocités libertines. De Sade est un imbécile quand il

dit avoir peint cela. Toutes ses monstruosités sottes ne donnent nulle

idée des aiguilles dont on piquait un jeune cœur, de ce que la créature

dépendante pouvait souffrir, des terribles jeux de chatte où la grande

dame surtout s’amusait à avilir une fille fière et jolie. Plusieurs

sortaient enragées, et n’en guérissaient jamais. Devenues dames à leur

tour, parfois reines de théâtre, admirées et adorées, elles ne

détendaient pas leur cœur. Courtisanes austères, tragiques, elles

faisaient de la guillotine un culte, une sorte de dogme et de religion

de la mort. La thèse de M. de Maistre sur le caractère sacré,

providentiel, des grandes purgations sociales les eût ravies, et déjà

elles semblaient l’avoir dans le cœur.

Elles avaient une ferveur sincère pour «la messe rouge», sacrement

national, et elles la manifestaient avec une intrépidité cynique,

défiant les vengeances, toutes les chances de l’avenir. Un de mes amis

m’a conté que la belle, l’éblouissante Julie T..., quand elle passait en

voiture sur la place de la Révolution, voyant l’échafaud, descendait,

ôtait ses souliers, disait: «Dieu me garde de ne pas honorer, comme je

dois, le champ de la Liberté[10]!»

[10] D’autres attribuent ceci à une femme de chambre anglaise, dont le

duc de... n’aurait vaincu la résistance qu’en la menaçant de la

défigurer avec de l’eau-forte.

On comprend que ce culte étrange, ce dogme de sang, était rare. La

grande masse des jacobines étaient des femmes honnêtes, violentes,

souvent dominées par des intérêts de famille, la destinée de leurs maris

engagée dans l’action. Beaucoup avaient paru cruelles, et plus que les

hommes peut-être, spécialement contre les femmes qui venaient prier,

pleurer. Elles gardaient leurs maris contre certains entraînements.

Ceux-ci, souvent embarrassés devant ces prières, ces larmes, avaient

besoin pour résister de s’armer de grandes colères, de brutalités,

d’injures. La suppliante s’obstinait, souvent chassée à midi, trouvait

le soir quelque entrée, et quelquefois de guerre lasse eût fini par

réussir. Mais Madame était prudente, inquiète pour la maison. Elle

tremblait que cette pleureuse ne compromît _le bonhomme_. Elle disait

comme l’épicière de Varennes, madame Sauce, dit à la reine: «Ma foi,

madame, chaque femme pour son mari.»

CHAPITRE XII

LES DAMES DE LA RÉACTION.

On a vu qu’en thermidor, à la sortie de prison, les dames étaient des

agneaux. On les aurait crues brisées à un point dont toute autre femme,

une Allemande, une Anglaise, ne se fût relevée jamais. La personnalité

française est bien forte. Plus elle est pliée, plus vivement elle

remonte; c’est comme un ressort d’acier. Dès septembre, elles se

remirent. Elles semblaient avoir oublié. Dès novembre, elles se

souvinrent, redevinrent fières et terribles, violentes contre les

Jacobines.

Elles parlaient de leurs pertes, des deuils, des prisons, des misères,

des choses qui s’effacent à la longue. Elles ne parlaient pas de ce qui

fut pour la plupart la blessure la plus sensible, la moins oubliée de

toutes. C’est que la Révolution, dans sa rudesse égalitaire, dans la

haine qu’elle avait pour l’ancienne société, pour les dames qui y

étaient reines, les avait outrageusement précipitées de ce trône, avait

ravalé ces idoles, leur avait ôté l’auréole, les avait brusquement

placées dans les conditions dures de la simple humanité, disons plus,

dans les misères de l’animalité commune. Jetée tout à coup à la Force, à

Saint-Lazare, dans tel vieux bâtiment noir, où rien n’existait pour la

propreté, la décence, dans une petite chambre nue où rien ne se dérobait

de ce qui humilie le plus, la prisonnière s’abandonnait, pleurait,

perdait le nerf moral. Quoiqu’on ait dans les mémoires bien arrangé tout

cela, les aveux judiciaires des pauvres créatures même disent jusqu’où

elles descendaient.

Plus tard, elles s’en voulaient, moins de ce qu’elles avaient subi, que

des conditions, des lieux passablement prosaïques, où tout cela se

passait. Mais on s’en souvenait trop bien. Des miniatures indécentes

(selon la mode d’alors) restaient pour en témoigner. Exemple, celle que

garda le dernier (et le meilleur) amant de Marie-Antoinette.

Elles croyaient bien à tort que ces misères de prison, où l’humanité

physique est si tristement révélée, étaient la mort de l’amour. C’était

plutôt le contraire. La pauvre nature, réduite à son humble réalité

n’éloigne pas, attendrit. Pour la première fois, la dame se voyait dans

la vérité. Plus d’arrangement, plus d’art, plus de coquetterie suspecte.

Une créature si bonne, si douce, si désolée de ce qui pourrait déplaire!

Sa pudeur la faisait jeune. Dans cette jupe de prison, elle semblait une

demoiselle, une petite fille du peuple. Les larmes venaient aux yeux.

Quelle tentation violente de la sauver à tout prix! J’ai conté

l’histoire tragique du bon et généreux Bazire, celle d’Osselin, qui se

perdit pour avoir caché dans les bois de Versailles une jeune dame

émigrée.

* * * * *

L’histoire la plus forte en ce genre est celle de Lamberty. Fait

spécial, mais terrible, qui éclaire un monde de choses[11].

[11] J’en ai dit un mot ailleurs. Mais je n’avais pas les détails

précis que j’ai aujourd’hui.--L’arrêt de Lamberty et ses motifs sont

donnés exactement dans l’ouvrage de M. Berriat Saint-Prix, _Justice

révolutionnaire_, d’après les registres de la commission du

Mans.--Plusieurs détails importants se trouvent dans l’_Histoire

parlementaire_, t. XXXIV, XXXV.--MM. Belloc, Souvestre, et mes

autres amis de Nantes, m’ont souvent parlé de ces faits,

spécialement de l’état horrible où se trouvait l’Entrepôt. Grâce à

eux, j’ai pu juger combien le livre romanesque de Barante (_la

Rochejacquelein_) était inexact. Par exemple, il dit que Carrier

noya trois cents filles publiques. Ce fut une simple menace, M.

Lejean l’établit en parlant de l’intervention du maire, le tailleur

Leperdit.--Pour la personnalité de Lamberty et les plus curieux

détails de l’événement qui amena sa mort, je les dois à mon savant

ami, M. Dugast-Matifeux, que je puis appeler l’histoire vivante de

Nantes et de la Vendée. Il a connu la belle-sœur de Lamberty et

plusieurs témoins de la tragédie, l’un des soldats qui virent mourir

Lamberty, etc.

L’affreuse affaire de Vendée, comme j’ai dit, avait été faite surtout

par les Vendéennes, fières, colères, audacieuses, qui voulaient garder

leurs prêtres, et entraînèrent leurs maris, ces imbéciles héroïques.

A la défaite, voilà tout ce monde qui est un peuple (nobles, paysans,

prêtres, femmes, religieuses, etc.), voilà l’étrange pêle-mêle, vrai

carnaval de la mort, qui vient s’engouffrer dans Nantes. Prodigieux

entassement. Et tout ce monde était malade d’une diarrhée contagieuse

qui s’empara de la ville. Les décrets étaient précis: Tuer tout. On les

fusillait. Mais les morts tuaient les vivants. La contagion augmentait;

deux mille Nantais meurent en un mois. L’irritation était grande à

Nantes et sur toute la Loire. A Angers et à Saumur, on noyait des

prisonniers. Les Vendéens avaient brûlé plusieurs des nôtres (vivants!).

On contait que les Vendéennes avaient, de leurs longues aiguilles, piqué

les yeux des mourants! Le petit peuple de Nantes criait qu’il fallait

jeter toute cette Vendée à la Loire. Les deux autorités de Nantes, le

représentant Carrier, et le Comité révolutionnaire, en vive rivalité,

s’observant, prêts à s’accuser si l’un ou l’autre donnait le moindre

signe d’indulgence, suivirent la fureur populaire, substituèrent (sans

souci des lois) la noyade à la fusillade.

Carrier n’en fut que plus aimé du petit peuple, pour qui il maintenait

par la terreur les vivres à très bas prix. Les poissonnières lui firent

des fêtes et le couronnèrent de fleurs.

Malgré la grande victoire, Nantes n’était pas hors de danger, ayant

Charette à sa porte sur l’autre quai de la Loire. Deux hommes

dirigeaient tout, non Carrier, un demi-fou, mais le meneur du Comité, le

créole Goulin, et le factotum de Carrier, le carrossier

Lamberty.--Goulin, planteur de Saint-Domingue, joli homme, qu’on croyait

noble, plein d’esprit, de feu, de ruse, avait été secrétaire de

l’indulgent Phelippeaux qui périt avec Danton. Il s’était réfugié dans

le parti opposé, et il tâchait de se laver à force de férocité.--Son

rival contre lequel il travaillait sourdement était Lamberty, le plus

vaillant homme de Nantes, de ceux qui la sauvèrent en juin et qui

brisèrent la Vendée dans son plus terrible effort. «Je l’ai vu, disait

Carrier, arrêter seul deux cents hommes» (sans doute aux _longs ponts_,

si étroits). Il commandait l’artillerie, et il était devenu général de

brigade, mais il ne s’épargnait pas pour les choses les plus

dangereuses. Parfois il se déguisait, et, la nuit, passait la Loire,

entrait au camp ennemi, l’observait intrépidement jusque sous le nez de

Charette.

Comment perdre Lamberty, comment rejeter sur lui seul et sur Carrier ce

qui s’était fait en commun? c’était la question pour Goulin et le

Comité.

Lamberty ne donnait nulle prise pour l’argent, pour l’intérêt. Ses

hommes semblaient nets en ce sens. Ils fusillèrent un des leurs qui, en

décembre, presque nu, grelottant, avait pris la culotte d’un homme tué.

Mais il avait un plus grand crime. Lui et son second, Fouquet, ils

avaient sauvé des femmes.

L’occasion en fut étrange. La grande masse des malades, des mourants et

des morts même (le temps manquait pour les ôter), était l’Entrepôt de

Nantes. Un de mes amis, alors enfant, au bout de quarante années, m’en

parlait avec terreur. Cet entrepôt, comble d’ordures, ses émanations

mortelles étaient l’effroi de la ville. On n’osait en approcher. C’est

là que, vers le 20 décembre, Lamberty vit gisantes deux ombres de

femmes, une dame de vingt-cinq ans, sa fille de chambre de dix-sept.

La dame n’était que trop connue. C’était une Vendéenne, qui appartenait

à la reine, qui ne parlait que de la reine, si bien que les patriotes

l’appelaient Marie-Antoinette. Quoique son mari eût eu un poste à

Versailles, ils étaient tranquilles à la Flèche sous l’abri d’une

permission du Comité de salut public. Mais, au procès de la reine, elle

délira, voulut qu’on joignît l’armée vendéenne; elle suivait dans sa

voiture. A la déroute, ils essayèrent de se cacher dans Nantes, furent

trouvés, pris, reconnus. Le mari fut fusillé.

Pour elle, était-elle vivante, ou déjà ensevelie? Dans ce putride

tombeau, muette, livide, échevelée, elle eût pu faire reculer un homme

moins intrépide. Mais elle était, disait-on, «la plus mauvaise des

brigandes», la plus impossible à sauver. Cela piqua Lamberty. Elle

n’était pas, celle-ci, des libertines Clorindes qui suivaient Charette à

cheval. C’était une vraie dame, altière dans son loyal fanatisme, qui

n’aurait rien demandé, n’eût voulu être sauvée. Cela le mordit au cœur.

Elle était dans tous les sens terriblement dangereuse. C’est ce qui le

décida. Il n’avait jamais rien gagné dans ses deux ans de combats. Il

s’adjugea celle-ci; il prit pour lui ce cadavre, en bravant la mort et

la loi.

Elle avait encore la force de se lever. Elle suivit. Chancelante et

égarée, sans doute elle était comme en rêve. Le monde n’existait plus.

Plus de roi et plus d’église! Plus de Vendée! Tout fini! Quelle était

cette voix, cet homme, ce sauveur? Le savait-elle? Le sauveur avait

trente-sept ans, la flamme de l’homme d’action, visiblement un grand

courage, puisqu’il osait la sauver.

Il la mena droit chez lui. Personne n’aurait été assez imprudent pour la

recevoir. On ne pouvait pas cacher une personne si bien désignée. Quelle

prise pour ses ennemis, pour le Comité de Nantes, qui l’observait,

l’épiait! Et que diraient ses amis les furieux patriotes, de voir assise

à son foyer cette morte, cette pâle figure?... Qui? la Vendée

elle-même!... Eût-il pu leur faire comprendre ce mystère d’amour,

d’orgueil, de fureur? Après l’avoir tant combattue cette Vendée, la

tenir chez lui conquise, c’était la victoire complète et la plus

définitive. Jusqu’à l’âme il l’avait conquise, jusque dans la volonté.

Car, enfin, elle n’avait pas refusé, cette fière personne, de le suivre,

de vivre par lui. Apportant la mort en dot, elle acceptait son

dévouement, voulut bien qu’il mourût pour elle.

Il mourut pour elle seule. On ne lui reprocha qu’elle. On n’aurait

jamais osé lui reprocher autre chose, rien de ce qu’il avait fait avec

Goulin, le Comité, et par ordre de Carrier.

Il eut ce bonheur funèbre de l’avoir quarante jours. La mort approcha

par degrés. Si elle rentrait aux prisons, il était sauvé encore. Si elle

restait chez lui, il périssait certainement. L’arrivée d’un envoyé de

Robespierre, et le courage subit qu’il donna au Comité, avertissait fort

Lamberty.

Le Comité va à Paris, second avertissement. Ses amis furent si effrayés

qu’ils auraient voulu, disaient-ils, poignarder les femmes qu’on avait

sauvées, faire ainsi tout disparaître.

Le troisième avertissement fut le rappel de Carrier, obtenu par le

Comité. Lamberty, sûr de périr cette fois, attendit le coup. Elle et lui

ne pouvaient manquer de mourir en même temps.

L’infortunée était enceinte. Elle fut enlevée de chez lui le 11 février,

jugée, condamnée à mort. Elle déclara sa grossesse qui remontait à

trente-cinq jours (aux premiers jours de janvier). Elle eut un sursis de

trois mois.

On n’arrêta Lamberty qu’après le départ de Carrier, le 16, et pour ce

seul crime,--nullement comme _exagéré_, mais comme _indulgent_. Qui

n’avait été _indulgent_? qui n’avait quelque péché secret en ce genre?

Le pur des purs, Robespierre même, avait sauvé un fermier général du

jugement qui frappa à la fois tous ses collègues.

Lamberty n’avait pas agi furtivement, avec mystère. Il n’avait nullement

caché celle qu’il tirait du foyer de la contagion, et que le fléau

aurait dérobée à la loi. Elle n’avait été mise que chez un homme public,

dans une maison ouverte à tous et qui était le centre même de l’action

militaire. Elle était là sous la garde d’un patriote très sûr.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 6 / 24 段