L’incrédulité méprisante que témoigna l’Assemblée à l’égard de Tallien,

son accueil sec et hostile de la pétition de Babeuf, l’accusation de

Lecointre déclarée _calomnieuse_ sur l’avis des plus honnêtes, des plus

estimés patriotes, tout cela remontait fort, exaltait les Jacobins.

L’Assemblée ne les aimait pas, mais elle avait besoin d’eux contre

Babeuf, contre Paris, qui voulait l’élection. Eux seuls formaient un

corps dans cette France divisée. Ils pouvaient craindre des vengeances

individuelles. Le sang versé si récemment en juin, juillet, spécialement

dans le Midi, était chaud encore en septembre. Quelques-uns furent

arrêtés comme agents robespierristes, mais non comme Jacobins.

Eux-mêmes, dans leurs adresses, reniaient hautement Robespierre. Ils

restaient un corps redoutable, et, malgré leur petit nombre, imposaient

encore.

Ce qui montre leur ascendant, c’est que personne n’osait les toucher à

l’endroit sensible, l’emploi de l’argent et de tant d’autres valeurs

qu’ils avaient eues dans les mains. De là une sécurité, une confiance

excessive. L’illustre Jean-Bon Saint-André, envoyé dans le Midi, vit

avec étonnement les Jacobins de Marseille déclarer que ceux qui

voudraient les éplucher là-dessus ne pouvaient être que des traîtres.

C’est un fait considérable. La France magnanimement ne demanda pas de

comptes. Dans les injures aux Jacobins, on ne disait pas «fripons». On

disait «buveurs de sang».

Leur attitude était fière. Ils tenaient le haut du pavé ici par leurs

Marseillais. S’ils avaient eu Paris pour eux, ils n’auraient pas eu

besoin de se faire garder, appuyer par cette bande du Midi, fort peu

populaire. Mais le grand parti ouvrier (de Chaumette et de Babeuf)

n’était nullement jacobin; il restait au quartier du centre; ne venait

point les appuyer. Les jeunes gens du commerce qui commencent à remuer,

huaient parfois, clabaudaient, sans agir, sans approcher. Les Jacobins

avaient comme eux des bâtons (parfois des sabres). Tant que le parti

duelliste, l’émigré ne rentra pas, avec l’épée et l’escrime, les luttes

ne furent guère sanglantes. En septembre, les Jacobins avaient encore

l’avantage. Babeuf s’en plaint amèrement (nº 12).

Ils devinrent très agressifs, jugèrent mal la situation. Ils

provoquèrent l’Assemblée qui venait de les soutenir. Ils provoquèrent le

grand Paris, imaginant n’avoir affaire qu’à ces centaines de commis qui

aboyaient après eux. Mais les masses ouvrières qui restaient inertes et

sombres, ces masses à qui Robespierre avait ôté l’élection,

pouvaient-ils les croire pour eux? Elles étaient plus favorables

certainement à ceux qui, comme Babeuf, redemandaient l’élection, une

Commune occupée des pauvres, ce bureau des subsistances, ce gouvernement

paternel qui, dans les temps les plus durs, avait consolé l’ouvrier, du

moins souffert avec lui.

Massacrer la réaction, c’était tout ce que voulaient (disaient du moins)

les Jacobins. Une adresse de Marseille le demandait expressément. Le

meneur des Jacobins de cette ville avait écrit qu’il comptait faire

disparaître tout ce qu’elle avait d’impur. Dangereuses provocations qui

allaient retomber sur eux. Ils se grisaient sur leur nombre, si petit,

devant les masses qu’ils défiaient follement. Leurs Marseillais de

Paris, dans leur ridicule hyperbole, disaient qu’on verrait se lever _un

million_ de Scévolas, avec un million de poignards...

Contre qui? Un étourdi, le représentant Duhem, dit aux Jacobins ce mot:

«Tant mieux, s’ils osent lever la tête, les _crapauds du Marais_! Elle

n’en sera que mieux coupée!» Il répéta, il soutint ce propos dans la

Convention même, devant ce Marais, ce centre, qui, tout girondin qu’il

était, avait contre Robespierre aidé la Montagne, qui, la veille, contre

Babeuf et l’accusation de Lecointre, avait couvert les Jacobins.

Cela fit réfléchir le centre, la droite. Durand-Maillane demanda

froidement si une association qui couvrait la France n’offrait pas

quelque danger pour la liberté. Mais le groupe thermidorien n’était pas

fort arrêté sur ce que l’on pouvait faire. Tandis que Merlin criait,

invoquait le canon, la foudre, jouait les fureurs d’Achille, le premier

des thermidoriens, Barras, fut pour les Jacobins. Il proposa, fit

déclarer par l’Assemblée «qu’elle n’entendait nullement toucher aux

sociétés populaires.»

L’audace des Jacobins, l’ivresse des Jacobines fut au comble. Elles

étaient bien plus furieuses et plus imprudentes qu’eux. C’était un monde

terrible, exalté, un pêle-mêle de tricoteuses et de dames, de femmes

même de représentants. Elles envahissaient parfois les tribunes de

l’Assemblée, injuriaient les dames de la réaction qui se trouvaient là

aussi. Parfois elles interrompaient les discours de risées hardies,

montraient celui-ci, celui-là: «Vois-tu ce visage pâle? Vois-tu cette

mine de traître?» Bref, faisaient ce qu’il fallait pour irriter

l’Assemblée, servir la réaction.

Le parti Jacobin piaffait, sans voir sur sa tête une épée.

Quelle? Une de ces choses imprévues qui ne se voient qu’en France, un

phénomène électrique que jamais les réacteurs n’auraient eu l’art de

faire jouer, qui gagna en un moment, devint immense et terrible comme un

volcan, une trombe. Ce fut une explosion de pitié, d’humanité, de

sensibilité, qui par contre devint fureur, foudroya les Jacobins.

L’éclair partit des tribunaux, d’un petit procès tout simple, et, comme

j’ai dit, d’humanité, non d’accusation d’abord. Il s’agissait uniquement

d’élargir cent trente-deux Nantais qui étaient ici en prison, sans

savoir pourquoi. Ni preuves, ni pièces, ni témoins. Ils étaient plus

qu’innocents. C’étaient d’excellents patriotes qui avaient défendu

Nantes, et repoussé la Vendée. Lui-même, Fouquier-Tinville, avait été si

étonné d’une telle méprise qu’il voulut les faire oublier, les mit dans

plusieurs prisons. La sensibilité publique s’émut au plus haut point

pour eux. Leur acquittement fut une fête. Paris, un peu apathique,

s’émut. On se demanda quel était donc ce Comité jacobin de Nantes qui

les avait envoyés à la mort.

«C’est le Comité des noyades!» La légende, fort confuse, s’éveille, la

curiosité, l’imagination frappée, effrayée, avide. Voici un second

procès, mais terrible celui-ci contre le Comité de Nantes.

Les accusés crient: «C’est Carrier! Nous ne sommes que des instruments.»

Carrier! Le mouvement alors, énormément agrandi, croît de force et de

vitesse. Carrier! Des millions de voix s’élèvent de tous côtés, avec un

strident terrible. Il semble qu’aient retenti toutes les trompettes du

Jugement.

Carrier soutint que s’il n’eût exécuté à la lettre les décrets

d’extermination, il eût été guillotiné. «Par qui?--Mais par

Robespierre.» C’est un _quatrième procès_ où, à travers la personne

subalterne de Fouquier-Tinville, on pénétra, on éventra l’affreux et

profond mystère, la machine robespierriste qui tourna depuis prairial

d’une si horrible vitesse, le secret abominable des conspirations

fabriquées.

Ce fut un immense poème dantesque qui, de cercle en cercle, fit

redescendre la France dans ces enfers, encore mal connus de ceux-là même

qui les avaient traversés. On revit, on parcourut ces lugubres régions,

ce grand désert de terreur, un monde de ruines, de spectres. Des masses

que n’intéressaient nullement les débats politiques, furent de feu pour

ces procès. Les hommes, les femmes et les enfants, tous du plus haut au

plus bas, eurent le rêve des noyades, virent la nuit la brumeuse Loire,

ses abîmes, entendirent les cris de ceux qui sombraient lentement. Rien

d’arrangé dans tout cela. Les journaux que j’ai sous les yeux, ceux

mêmes de Fréron, de Babeuf, en parlent assez platement. Ce ne sont pas

eux à coup sûr, qui ébranlèrent à ce point l’imagination populaire. Tout

le peuple se portait, se précipitait à ces jugements, éclatait dans

l’auditoire par des pleurs, par des sanglots.

Cela dura une année. C’est la masse, c’est le public qui entraîna

l’Assemblée. Celle-ci avait la douleur de s’accuser elle-même. Dans le

péril effroyable de 93, la France étant en danger de trois côtés

(Wattignies, Lyon et Vendée), l’Assemblée avait voté, les yeux fermés,

les décrets d’extermination, les emphases et les hyperboles, la

rhétorique de Barère, sans penser que l’on pût jamais faire ces

choses-là à la lettre. Carrier ne craignait qu’une chose, c’était

d’avoir trop peu tué, d’être resté trop au-dessous de ces terribles

décrets. Ils étaient imprimés. Avec eux ne pouvait-on pas l’accuser

comme modéré?

C’est seulement le 13 octobre que l’Assemblée autorisa le jugement du

comité jacobin de Nantes, seulement le 10 novembre, qu’elle permit le

procès de Carrier. Mais dès septembre, l’élan était donné. La foule,

dans sa violente impatience, regardait le but, Carrier;--on ne criait

que Carrier!--Les Jacobins le soutenaient. Toute la furie publique

tourna contre les Jacobins.

La vitesse d’une masse de plomb qui tombe lourdement dans un puits,

donne à peine une faible idée de la chute des Jacobins. Ils sont

précipités si vite que l’Assemblée qui, le 8, avait enduré leurs

outrages, avant le 30 agit contre eux avec un mépris outrageant.

Eux-mêmes, ils aidèrent à leur chute. Leur grand meneur de Marseille,

qui parlait d’un 2 Septembre, avait été arrêté; on l’envoyait à Paris.

Mais des Jacobins armés le reprennent, le délivrent en route.

L’Assemblée est indignée, et Thuriot, jusque-là défenseur des Jacobins,

propose et fait décréter que ce meneur est _hors la loi_. Les Comités

gouvernants s’enhardissent, chassent de Paris certains étrangers

suspects, c’est-à-dire les Marseillais, appelés par les Jacobins.

C’étaient leurs gardes du corps qu’on leur ôtait. Mais un coup plus

grave était de leur ôter plusieurs de leurs membres même, Jacobins, très

Jacobins, fort compromis, fort inquiets. Le Comité de sûreté en fit

venir aux Tuileries trois cents environ qui avaient composé les

terribles 48 comités de sections. Il les avait déjà couverts contre

toute accusation. Il leur dit qu’on les maintenait, mais réduits à 36

membres (en 12 comités seulement), qu’eux-mêmes ils éliraient entre eux

les 36. Merveilleuse transformation: ces 36 furent tout à coup si zélés

pour le nouveau gouvernement qu’ils arrêtèrent un Jacobin, qui avait

signé pour la société une adresse, modérée du reste, où l’on disait que

l’unique point de ralliement était la Convention.

Les sages voyaient avec tristesse la chute des Jacobins, qui allait

précipiter violemment la réaction. Lindet qui n’y allait jamais et leur

était très étranger, dans un admirable rapport sur la situation (20

septembre), fit un appel à la concorde, à l’oubli, «sauf certains

forfaits.» C’était abandonner Carrier, un seul homme, pour sauver le

reste. Il dit aussi noblement: «Ne nous reprochons ni nos malheurs, ni

nos fautes. Que nous est-il arrivé, qui n’arrive à tous les hommes jetés

à une distance infinie du cours ordinaire de la vie? L’architecte, en

achevant un monument, ne brise pas ses instruments, ses ouvriers, etc.»

Comment pacifier les âmes? on essaya de grandes fêtes. C’était une

tradition très certaine que Marat était haï de Robespierre. Il était

fort peu Jacobin. On croyait (et sa sœur l’a dit) que jamais il n’aurait

consenti à la mort de Danton, qu’il l’eût défendu, eût sauvé l’équilibre

de la République. A travers ses déclamations furieuses, il était souvent

humain pour les individus. Tous les partis opposés, Jacobins,

Thermidoriens, Évêché, tous se réclamèrent de lui. Il fut résolu de le

porter au Panthéon (3 vendémiaire, 24 septembre). Peu après on y mit

Rousseau.

Le soir de ces fêtes, on vit aux théâtres un touchant spectacle qui

pouvait le plus adoucir. On avait tout simplement mis en scène les

jeunes élèves de Léonard Bourdon, les travaux de forge et d’armes qu’ils

faisaient au Conservatoire actuel des arts et métiers. Leurs chants, que

la réaction voulait tourner en ridicule, et qui vraiment étaient très

beaux, m’ont été chantés par mon père, et me sont restés encore dans

l’oreille et dans le cœur.

Vains essais de rapprochement. Les Thermidoriens, voyant que les

Jacobins enfonçaient si vite, loin de reconnaître l’appui que Babeuf et

l’Évêché, que la rue Saint-Honoré (section du Muséum) avaient donné à

l’Assemblée contre les Jacobins, les Thermidoriens, dis-je, étouffèrent

brutalement l’Évêché, la voix de Paris.

Paris allait, par ce club, porter à la Convention une réclamation

raisonnable, modérée, et qui avait une portée très vaste d’avenir. On y

protestait que le peuple voulait défendre toujours la Convention, lui

servir de rempart; mais qu’il demandait qu’on élût librement une Commune

de Paris, que l’on rétablît les assemblées régulières de sections. Il

demandait, au nom du commerce, qu’on en supprimât les entraves. Le

régime des réquisitions qui enlevaient les denrées avait pu être

nécessaire pour la défense nationale; mais, à ce moment, la France

devenait envahissante. L’Europe avait à se défendre. Devait-on, pour une

guerre offensive, maintenir dans sa dureté le régime des réquisitions,

et la cherté des vivres qui en résultait (nº 22 de Babeuf)?

L’assemblée avertie n’attendit pas cette adresse. Irritée, elle décréta

que le club n’aurait plus la jouissance de la salle de l’Évêché.

Réclamation (7 vendémiaire, 28 septembre), renvoyée aux Comités pour

faire un rapport _dans trois jours_.

Ceux-ci n’attendent pas trois jours. Le 8 vendémiaire, au matin, un

architecte arrive, à l’Évêché, avec deux cents ouvriers qui arrachent,

saccagent les meubles. On emporte les débris le soir. On ferme la porte,

on y met un cadenas.

L’Assemblée eût dû s’étonner de ce qu’on n’avait tenu nul compte du

délai qu’elle avait voté. Les Comités gouvernants, pour lui faire avaler

la chose, lui présentèrent le 8 même (étrange indélicatesse), un projet

flatteur qui semblait la payer de sa complaisance. Dans le décret

proposé (que rédigea Cambacérès, un rédacteur ordinaire pour la Gironde,

Robespierre, ou Bonaparte, n’importe), l’Assemblée se décernait, se

donnait à elle-même la nomination de tous les fonctionnaires! (Voy.

_Babeuf_, nº 24.) Donc _plus d’élus_. Des commis _nommés_. Et nommés par

qui? Nommés par les Comités. Ceux-ci se perpétuaient la monarchie de

Robespierre.

CHAPITRE X

LES JACOBINS EN PÉRIL.--BABEUF ARRÊTÉ.--FRÉRON.

Octobre 94.

Reporter la guerre au dehors, réaliser au dedans les grandes et belles

choses sociales que l’on avait projetées, engourdir la violence, la

turbulence politique, c’était l’idéal du centre, de la droite, et peu à

peu de toute l’Assemblée fatiguée.

Elle avait vécu un siècle. Ses membres étaient des centenaires, des

vieillards chagrins, qui la plupart sentaient peu qu’en tuant les

partis, ils risquaient d’aller bien loin, d’étouffer les forces vives.

Le parti de l’élection, Paris, l’Évêché, Babeuf, ils l’étouffent en

octobre. Et le parti Jacobin, qui ne veut pas d’élection, ils

l’étouffent en novembre.

C’est ce qui fait que bientôt rentrera la masse émigrée. Le royalisme

triomphe? Non. L’Assemblée, si peu puissante pour faire, est forte

encore pour défaire. Quiberon et Vendémiaire montrent que le Royalisme

est faible, autant que les deux partis qu’on vient déjà d’étouffer.

Si ces trois partis sont faibles, étouffés ou ajournés, que

restera-t-il? La guerre.

C’est l’avenir sombre, lugubre, que je vois à l’horizon, vers lequel je

vais cheminer à travers le flux, le reflux, le violent cahotement, les

secousses opposées.

* * * * *

Le 9 octobre, au nom des Comités, le grand faiseur Cambacérès lut une

adresse, adoptée, envoyée par toute la France. Elle frappait les

Jacobins et l’ennemi des Jacobins, Babeuf, le club de l’Évêché.

Elle désignait les premiers, «ces patriotes outrés qui parlent tant

d’échafauds.» Elle rappelait adroitement qu’ils avaient eu tout dans les

mains, que beaucoup étaient _acquéreurs_, qu’on eût pu demander compte

«aux patriotes enrichis.»

Mais, d’autre part, on rassurait les acquéreurs, quels qu’ils fussent:

«La propriété est sacrée. Loin de nous ces systèmes d’_immoralité_, de

_paresse_, qui diminuent l’horreur du vol, qui l’érigent en doctrine.»

Calomnieuse insinuation qui voulait frapper Babeuf. Mais le journal de

Babeuf, jusqu’en octobre (en janvier même), n’a pas un mot de

communisme, de lois agraires, etc. Il défend tout au contraire le droit

de propriété. Les ouvriers de Paris auxquels surtout ils s’adressent, ne

demandaient point de terres, ils n’auraient su qu’en faire. Ils

voulaient du travail, du pain. Ils voulaient que les denrées ne fussent

plus enchéries par les réquisitions d’une guerre désormais offensive,

interminable, éternelle.

Le mot _paresse_ était singulièrement dur, injuste. Babeuf avait eu pour

lui les travailleurs de Paris, les sections laborieuses.

Et le mot _immoralité_, qu’il était peu mérité! Quel intérieur

laborieux, austère, que celui de Babeuf! Lui seul a toute la peine et

l’imprimeur tout le gain. Sa femme et son fils de neuf ans travaillent

jour et nuit à plier et distribuer le journal. Point de temps même pour

manger. La maison est abandonnée. Deux pauvres petits enfants, dont l’un

de trois ans, restent seuls, enfermés tout le jour. L’imprimeur un matin

refuse d’imprimer, chasse la femme, dénonce lui-même Babeuf au Comité de

sûreté. On l’arrête le 25 octobre. Ses faux amis thermidoriens

l’accablent, poursuivent son club, prennent les papiers, emprisonnent le

président, les secrétaires. Ainsi, plus d’_élections_. Voilà l’Assemblée

tranquille. La Commune ne renaîtra pas; l’ombre importune de Chaumette

est rentrée dans le tombeau.

Coup grave pour Paris, pour sa moralité même. C’était par là que Paris

reprenait à la vie civique, aux principes et aux idées. En détruisant

l’Évêché, et bientôt les Jacobins, on détourna fortement les esprits

vers un autre monde, de passions, de sentiments, de plaisirs, de

jouissances. L’Assemblée, par ce double coup, croira avoir calmé les

masses. Au contraire, une explosion de fureurs en divers sens va

éclater, et au procès de Carrier, et à la chasse brutale que l’on donne

aux Jacobins, à la guerre d’outrages impudiques que l’on fait aux

Jacobines.

C’est un changement à vue. Qui parlait avec Babeuf, et qui réclama pour

lui? Les sections du travail (Saint-Martin, Saint-Denis, du Temple),

faubourgs du Nord et Saint-Antoine.

Et qui parle, après Babeuf? qui prend le haut du pavé? Le Paris de la

Banque. C’est la section Lepelletier ou des Filles-Saint-Thomas. Section

d’abord girondine, et peu à peu royaliste, l’ennemie de la Révolution.

Le lendemain du jour où ceux-ci virent l’Évêché fermé, la voix du vrai

Paris éteinte, ils se trouvèrent tout à coup avoir du courage, se mirent

à relancer les Jacobins. Cette section de la Banque, dans son brûlant

patriotisme, vint le 2 octobre à la barre crier contre Robespierre et la

queue de Robespierre. Elle demande qu’on arrête un Jacobin qui s’est

vanté d’avoir été, dans la nuit du 9 thermidor, contre la Convention.

Belle prise pour les réacteurs. Ils obtiennent une inquisition. On

demandera désormais à tout fonctionnaire: «Cette nuit-là, où étais-tu?»

Là-dessus Legendre prend feu: «Oui, il faut que chacun dise: _Si j’ai

failli, prenez ma tête_... Jusque dans la Convention, je revois toujours

Robespierre, Billaud, Collot, Barère...» La défense des accusés était

très froidement reçue. Mais Carnot, Lindet, Prieur, invoqués, par eux,

voulurent bien dire qu’ils les avaient vus toujours _dans les bons

principes_, et qu’eux-mêmes avaient participé à toute mesure des

Comités.

Le péril des Jacobins était si visible que plusieurs d’entre eux, qui

étaient membres de la Convention, crurent les sauver en les purgeant,

demandèrent et firent décréter «que l’Assemblée _épurât_ les Jacobins de

Paris.» (4 octobre.)

Le 13, une bombe éclata sur les Jacobins de Nantes. Merlin lut une

dénonciation contre tel _qui a fait noyer_...

A ce mot l’Assemblée frémit. La voilà tout étonnée de ces choses connues

de tous, qu’elle sait très bien depuis un an... Mais 93 est si loin, si

reculé dans le passé!

Un patriote de Vendée, Goupilleau, crie: «Hors la loi!» André Dumont

fait décréter que le Comité de Nantes sera mis en jugement.

Énorme coup de théâtre. Toute la France, à ce moment, ne regarde plus

l’Assemblée. Elle regarde le tribunal où ce comité arrive accablé, jugé

d’avance, se rejetant sur Carrier. Mais son plus terrible regard se pose

sur les Jacobins, sur les défenseurs de Carrier.

Leurs amis à l’Assemblée, leur propre président Delmas, imaginèrent

qu’on pouvait les sauver en les désarmant, les montrant inoffensifs. Ils

demandèrent, on décréta ce qui pouvait faire épargner ceux de Paris,

mais ce qui les tuait en France comme grande institution: _Plus de

correspondances entre les sociétés_. Plus de pétitions collectives. Le

président ou écrivain qui les signe sera arrêté. (16 octobre, 25

vendémiaire.)

Ce décès du Jacobinisme, un si énorme événement, fut à peine remarqué.

Le procès des Jacobins de Nantes qui se faisait ici avait saisi le

public. On écoutait avidement, on haletait, on respirait à peine. Ce

comité était perdu, n’avait qu’une chance pour lui, celle qui parfois

réussit au lièvre, au cerf poursuivis. C’est de donner le change à la

meute, de faire lever une autre bête après qui courront les chiens.

Déjà le public était très occupé de Carrier. Le Comité se rejeta

entièrement sur lui, cachant les rapports intimes qu’il avait avec

Robespierre. Cela flattait la passion, la soif que l’on avait du sang de

Carrier, l’attente d’un procès inouï, horriblement sale et sanglant.

La Convention elle-même fut entraînée. Les Comités (29 octobre, 8

brumaire) firent décréter que vingt et un représentants examineraient si

Carrier devait être mis en jugement.

Billaud-Varennes sentait que l’incendie venait à lui: la maison voisine

brûlait. Il fit la faute d’aller aux Jacobins, et d’y faire un discours

menaçant, qui, dans la Convention, fut présenté comme un appel à la

révolte. Legendre eut contre Billaud un violent accès de fureur,

d’éloquence apoplectique, mais terrible et près du sublime. En regardant

sa face jaune, sournoise, et de chat pris au piège, il lança ce cri:

«Ils disent que je demande leur tête... Eh bien, peuple, sois témoin!...

Tout au contraire je voudrais que Dieu les condamnât à ne jamais

mourir!» (5 nov. 15 brumaire.)

Legendre, contre Carrier, eut un autre mouvement superbe. Pour témoins,

il appela à comparaître la Loire et l’Océan épouvantés de recevoir tant

de sang, si souillé que le baptême de la ligne ne s’y faisait plus!...

Hyperbole prodigieuse, qui n’eut pas moins son effet sur une Assemblée

émue.

Le mouvement de Mirabeau sur la fenêtre du Louvre, le mouvement de

Vergniaud (La terreur sortit souvent du palais de la royauté; qu’elle y

rentre au nom de la loi...) ces commotions profondes se reproduisirent.

On crut voir la Loire, livide, sanglante, entrer dans la Convention.

Laissons les sots dire, écrire, que ces mouvements étaient joués, que

Legendre, que Fréron n’étaient que des hypocrites... «Mais eux-mêmes,

dira-t-on, n’avaient-ils pas versé du sang?» Eh! mes pauvres ignorants

du cœur, de la nature humaine, c’est justement pour cela qu’ils étaient

si furieux. Avez-vous vu le tableau capital de ces temps-là, le grand

tableau d’Hennequin (qu’on cache si sottement au Louvre), _Oreste aux

mains des furies_? Voilà l’idée vraie de l’époque. Beaucoup étaient

torturés, désespérés d’avoir été cruels par peur, s’accusaient les uns

les autres, se déchiraient, se mordaient.

Un livre fit grande impression. Un juré révolutionnaire, le petit

Vilatte, pour se sauver, dénonçait, livrait ses maîtres. Avec esprit et

malice, il ouvrait leur intérieur. Il prétendait dévoiler leur idée,

leur mystère profond, l’idée de sauver la France à force de la décimer:

_le système de dépeuplement_.

Babeuf prit ce titre même pour attaquer Carrier, Robespierre, Billaud,

etc., sans demander toutefois de sanglantes représailles. Mais un autre

s’en empara comme d’une arme de guerre, contre le parti Jacobin. Ce fut

l’ami de Desmoulins, de Danton, des indulgents, l’emporté Fréron. Son

journal aveugle, barbare[9], comme une brute de taureau, se jette sur

l’un, sur l’autre, confond, mêle et brouille tout. Il accuse ceux qui

firent les crimes et ceux qui s’y opposèrent.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 5 / 24 段