Quels étaient dans l’Assemblée les hommes de Thermidor? Évidemment ceux

d’abord qui vivaient par la mort de Robespierre, les soixante députés

qui au dernier mois n’osaient plus coucher dans leur lit, qui étaient

sous le couteau. Beaucoup ne marchaient plus qu’armés, et très

ostensiblement, un peu ridiculement. Lecointre avait des poignards et

des pistolets plein ses poches. Homme intrépide du reste qui avait bravé

en face Robespierre plus d’une fois, qui, sans se cacher beaucoup, avait

proposé à plusieurs de tuer le tyran. D’autres, par des interruptions

hardies (comme Merlin, Ruamps, Bentabole, etc.), avaient lancé à

Robespierre l’indignation de l’Assemblée; mots terribles! autant de

pierres qui l’allaient frapper au front. L’honneur du grand coup

pourtant ne fut pas à ces intrépides. Ce coup, au 9 thermidor, ce fut de

faire taire Saint-Just, d’arrêter aux premières lignes le discours dont

l’opération (comme celle de la torpille) allait engourdir encore

l’Assemblée, où chacun se serait dit: «Ce n’est pas aujourd’hui mon

tour.» L’habile arracheur de dents eût prouvé à ceux qui déjà se

laissèrent arracher Danton, que l’arrachement de cinq ou six dantonistes

n’eût pas fait beaucoup de mal. Saint-Just, revenant de Fleurus (où les

sept immortels de Sambre-et-Meuse lui arrangèrent la victoire),

Saint-Just sous ce laurier sanglant avait un peu du prestige du Corse

après Marengo. Mais combien la Convention valait mieux que l’Assemblée

de ces temps-là? combien l’idée républicaine, même au centre, même à la

droite, était vivante encore! Il suffit d’un homme de peu, de Tallien,

pour que Saint-Just, accroché après deux phrases, ne pût dire un mot de

plus, manquât son 18 Brumaire, et fût avec Robespierre écrasé, mis hors

la loi.

Tallien ne fut jamais qu’un masque, un acteur, et le plus faux, mais

d’autant plus retentissant qu’il était parfaitement vide. Le faux était

sa nature à ce point qu’il n’eut nul besoin d’une hypocrisie calculée.

C’était un clerc de procureur qui devint prote d’un journal, journaliste

et aboyeur à la suite de Marat. Sa jolie tête, sa figure douce

contrastait avec sa furie sanguine. Il s’injectait à volonté de cette

ivresse et parvenait à devenir demi-fou. Il excellait dans la colère,

avec des accès si bien joués de sensibilité qu’il y était trompé

lui-même et alors se croyait bon.

Babeuf l’appelle _le Prince_. Et, en effet, il avait de nature ce qu’on

n’a guère que dans les cours, par l’éducation des princes. Tous les

vices, ailleurs séparés, s’arrangent dans ces âmes-là. Le diable y tient

sa cour plénière. La férocité n’y exclut nullement certaine bonté. Dans

sa royauté de Bordeaux, ce sensible guillotineur apparut un Henri IV

doublé de Caligula.

La facilité qu’il eut là de saigner des négociants, l’accoutuma à

l’argent, et il commença à croire que l’argent vaut mieux que le sang.

Viveur, vraie fille de joie, il fut fêté par les partis, par l’Espagne;

on jugea bien qu’il ne serait pas cruel à des offres raisonnables. La

Bayonnaise Cabarrus (fille d’un ministre d’Espagne), qu’il délivra à

Bordeaux, l’attendrit par sa beauté. Par les ducats espagnols, déjà

espérés, flairés? J’en doute. Il ne se vendit, je crois, qu’après

Thermidor.

Au grand jour, l’excès de la peur le fit brave, plus brave que tous.

Dérision de la destinée!

Ce fut le pire peut-être qui prit l’initiative, qui dit le mot de la

Parque, qui tua Robespierre et Saint-Just.

A voir cette scène de haut, ces deux pâles représentaient la mort.

Tallien, dans l’emportement rouge, brutal, de l’ivresse, du sang, et du

désespoir, représenta pourtant la vie.

Tous voulaient vivre. C’était là le fond. La France, contre les

Jacobins, voulut vivre: voilà Thermidor.

En ce sens, tous dans l’Assemblée, et tous dans la France même, à ce

jour, furent _Thermidoriens_[8].

[8] Michelet se rencontre, ici, avec Bonaparte qui disait: «Après la

Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre.» (Mémoires

de madame de Rémusat, t. I, page 269.)

Ce mot désigne bien moins un parti qu’un tempérament. C’étaient les

hommes sanguins, colères de la colère rouge. Beaucoup étaient des

viveurs, vaillants, brillants, généreux, comme Merlin de Thionville.

Plusieurs étaient des emportés, des étourdis, comme Fréron, dont je

parlerai plus loin, comme le boucher Legendre, toujours dans l’orage du

sang; un jour ivre de colère, et l’autre jour furieux de pitié; vrai

grotesque; un bœuf aveugle que, dit-on, la rusée Contat, poussait,

soufflait chaque matin. Il y avait des âmes troubles, violentes, en qui

Robespierre était toujours présent, vivant, par la haine qu’ils avaient

pour lui (Thuriot, Bourdon de l’Oise). Presque tous étaient de vrais, de

solides républicains. Legendre déplora ses fautes, ses violences, mourut

de regret (1797). Le thermidorien Bentabole, aveugle dans la réaction,

accusé de s’être enrichi, d’avoir épousé une femme riche, meurt pauvre

en 98.

Mais la forte pierre de touche, c’est Fructidor, c’est Brumaire. Quels

sont ceux qui, en Fructidor, cèdent à l’entraînement royaliste? Quels

sont ceux qui, en Brumaire, s’arrangent avec Bonaparte?

Rewbell, fort thermidorien en 94, n’en fera pas moins Fructidor avec la

Réveillère-Lépeaux, modéré et girondin, pour sauver la République.

Dubois-Crancé, thermidorien emporté, n’en est pas moins un républicain

très sûr, violent contre les émigrés, ferme, admirable en Brumaire,

admirable contre Bonaparte.

Il faut aussi bien distinguer les hommes, et voir jusqu’où chaque homme

ira dans la réaction et où il s’arrêtera. Thuriot de très bonne heure

s’éveille et s’arrête, Lecointre plus tard; plus tard Louvet, plus tard

Legendre. La colère et la pitié les ont aveuglés d’abord. Puis ils

voient qu’ils ne peuvent être humains, venger l’humanité, qu’en blessant

l’humanité, en provoquant la vengeance, en frappant la Patrie leur mère.

Ils reculent, se rapprochent même de leurs ennemis Jacobins. C’est ce

qui arrive à Babeuf, d’abord contraire aux Jacobins, puis coalisé avec

eux. Il faut dater exactement, tenir compte des époques, ne pas

brouiller, confondre tout, comme font les robespierristes; ne pas les

guillotiner, dans l’histoire, pêle-mêle, par grandes fournées.

Une chose ulcérait l’Assemblée. Elle avait subi Robespierre. Mais

était-ce par lâcheté? ou par la fatalité qu’imposaient les événements?

Elle n’en savait rien elle-même. Elle doutait, et par moment ne pouvait

se pardonner. Tant d’hommes qui, aux armées et devant les factions,

s’étaient moqués de la mort, gardaient un grand étonnement de cette

paralysie qui, sur les bancs de l’Assemblée, les avait immobilisés, une

colère très légitime, la haine des gens (médiocres) qui les avaient

gouvernés.

Lecointre, homme de cœur, chaleureux, honnête, intrépide, mais, entre

tous, maladroit, exprima la pensée de tous, la douleur de l’Assemblée,

dans une accusation immense qui semblait faire le procès à toute la

Révolution.

Il accuse (avec David, le valet de Robespierre, avec Barère le parleur)

des hommes qui furent les ennemis capitaux de Robespierre: Billaud,

Vadier, Vouland, Amar, hommes atroces qui le perdirent à force de le

seconder.

Lecointre enfin, cet imbécile, accusait Collot-d’Herbois.

Mais c’était Collot justement qui, d’un mot, disons d’un glaive, avait à

jamais séparé la Terreur et la Terreur, l’une barbarement vengeresse

(celle de Collot, Fréron, Carrier, etc.), et l’autre horriblement

perfide, qui a inventé des crimes à mesure pour les punir. Collot dit à

Robespierre le mot qui reste à l’histoire, et qui se retrouvera le jour

du Jugement dernier: «Qu’est-ce qui nous restera, _si vous démoralisez_

l’échafaud?»

Il y a eu les bourreaux, il y a eu les assassins. Il faut bien les

distinguer.

Lorsque Lyon prend pour général le royaliste Précy, quand Toulon se

livre aux Anglais, quand la Vendée les appelle, va les recevoir à

Granville, ceux qui tirèrent de ces crimes d’effroyables représailles

n’eurent pas le moindre remords. Cruels bourreaux! furieux! qui ont fait

haïr la France, ont navré l’humanité. Furent-ils des scélérats? Non.

Que le monde crie contre eux. Ce n’est pas à la république de punir

l’amour féroce, éperdu, qu’ils eurent pour elle. Collot ne se reprochait

rien. Il pouvait être accusé par les royalistes sans doute, non par les

républicains.

L’exécrable mécanique était inconnue à ces hommes de 93. Elle joue en

94. La guillotine elle-même (j’appelle ainsi Fouquier-Tinville) ne vit

cela qu’avec horreur. Il proteste en germinal, il proteste en prairial

contre cette horrible roue où on le mit (comme un chien dans un

tournebroche), pour la faire rouler.

Quelle part revenait à chacun dans cet enroulement de terreurs? Quels

étaient les vrais moteurs? et les simples instruments?

Herman, le juge de Danton, l’administrateur des prisons, Herman

(d’Arras), l’ex-collègue de Robespierre à Arras, faisait faire par Lanne

(d’Arras), dans les prisons, les listes noires de la mort. Les _moutons_

(mouchards), payés, donnaient à Lanne les noms de prétendus

conspirateurs. Ces listes devaient être signées par l’un ou l’autre

Comité. On les portait aux Tuileries.--Qui trouvait-on? Peu importe,

parfois les moins terroristes. Osera-t-on dire qu’ils pouvaient

s’abstenir, ne pas signer? Ils avaient terreur l’un de l’autre. Ils

étaient sous l’œil de David ou tel autre espion intérieur, donc sous

l’œil de Robespierre, «qui ne se mêlait de rien».--Le soir, l’accusateur

Fouquier prenait aux Tuileries les listes. Osera-t-on dire qu’il pouvait

s’abstenir, ne pas accuser d’après ces listes toutes faites? Il était au

tribunal sous l’œil de Coffinhal, de Dumas, l’œil de Robespierre. Tous

les deux étaient chaque soir aux deux côtés de Robespierre, parfaitement

informé, «mais ne se mêlant de rien.»

La roue tournait fatalement d’Herman à Dumas, c’est-à-dire de

Robespierre à Robespierre.

Si l’on veut après Thermidor faire une justice sérieuse, il est évident

qu’on doit frapper les moteurs, et non point les rouages intermédiaires.

Quatre membres des Comités, Billaud, Vadier, Amar, Vouland, avaient un

crime personnel. Ils entrèrent horriblement dans le rôle qu’on leur

imposait, eurent part à la mort de Danton. La méritaient-ils eux-mêmes,

ces instruments trop zélés? Je n’ose le décider. Leur sort était trop

lié à l’ensemble des Comités, au grand parti Jacobin, qui, malgré ses

torts réels, était, sous plus d’un rapport, une défense pour la

république.

Les plus excellents citoyens en jugèrent ainsi, intervinrent pour ces

odieux tyrans. Ils étouffèrent leurs souvenirs, réprimèrent, brisèrent

leur cœur. C’est un spectacle très grand.

L’ennemi de Robespierre, peu ami des Jacobins, Cambon, dit qu’on ne

pouvait toucher à ces accusés (coupables ou non), qu’en touchant à

l’Assemblée elle-même.

Les montagnards héroïques qui revenaient des armées, qui avaient fait la

victoire, qui avaient félicité l’Assemblée pour Thermidor, parlèrent par

la voix de Goujon. Cet admirable jeune homme, la pureté même, dit que

son cœur était navré, que des traîtres avaient mis en avant _un homme

aveugle pour tuer la liberté, tuer l’Assemblée elle-même_. (Et il ajouta

ce soupir sorti du plus profond du cœur): _Comme si nous ne gémissions

pas assez d’avoir été troublés, trompés!..._

Thuriot fit décider: «Que l’Assemblée indignée passait à l’ordre du

jour.»

Tallien ayant réclamé deux jours après, tout le monde l’attaqua, disant

que Lecointre n’avait parlé que d’après lui. Cambon fit déclarer «que

l’accusation était _calomnieuse_». Ce qui fut voté avec des

applaudissements unanimes et violents (30 août, 13 fructidor).

L’Assemblée entière était, quoi qu’on ait dit, républicaine, se croyait

telle sincèrement. Nous verrons comment la foi faiblit en beaucoup de

ses membres. Nous sommes encore au 30 août.

Un événement fortuit, l’explosion meurtrière de la poudrière de

Grenelle, fut imputé aux royalistes, aux prisonniers élargis, aux

imprudents libérateurs, à Tallien. Il crut apaiser le bruit en se

retirant du Comité de salut public, où il venait d’entrer. Mais cela

n’eût pas suffit. On assure que la Cabarrus, son Égérie de vingt ans,

qui l’avait inspiré déjà la veille du 9 thermidor, lui dit qu’il était

perdu s’il ne perdait les Jacobins, et que, pour y parvenir il ferait

bien de se tuer, de s’assassiner quelque peu en les accusant du crime.

Ce qui est sûr, c’est que, passant la nuit dans une rue déserte, il

reçut un coup de pistolet très probablement de sa main. Ses amis eurent

beau crier, accuser les Jacobins. On s’obstina à en rire; et il en fut

pour ses frais, une écorchure bientôt guérie.

CHAPITRE VIII

L’ASSEMBLÉE, POUR SE MAINTENIR, FAVORISE LES JACOBINS CONTRE PARIS ET

BABEUF.

1–6 septembre 94.

Les Jacobins, défendus par leurs ennemis eux-mêmes, avaient eu un grand

bonheur. Étaient-ils sortis du péril? Non. Ils étaient des comptables

qui ne pouvaient rendre compte.

Ils avaient eu plus d’un an de dictature illimitée: non seulement toutes

les places, mais l’absolue disposition du capital de la France. Leurs

comités faisant partout la réquisition en hommes, en chevaux, voitures,

en blé, denrées de toute sorte, sans la moindre responsabilité, sans

écritures régulières, avaient, dans chaque ville et village, marqué qui

devait payer, et comment, combien payer.

La répartition, la levée, l’emmagasinement, l’envoi de toute chose, ils

avaient tout fait à leur gré. Sans profit? je le croirais. Sans

partialité? j’en doute.

Une autre opération, beaucoup plus scabreuse encore, avait été celle des

saisies chez les gens qu’ils arrêtaient. Là que de tentations! Entrant

brusquement dans ces riches hôtels, ces demeures luxueuses, il leur

fallait une vertu peu commune pour respecter tant de choses de valeur,

d’autres d’un art séduisant. Il était bien nécessaire que des

inventaires rigoureux missent parfaitement à jour la probité,

l’exactitude, de ceux qui procédaient sans surveillance, et sûrs de

n’être accusés de personne.

Mais, dans le cercle précis des actes les plus avouables, quand on

vendait ces objets précieux, ou des immeubles, qui eût osé enchérir sur

eux, se porter leur concurrent? Qu’ils le voulussent ou non, ils avaient

tout à vil prix.

Cette faculté terrible d’arrêter qui ils voulaient, faisait croire (des

plus purs mêmes), des choses ignobles, odieuses. En voyant la lâcheté,

la docilité tremblante de ceux qu’ils n’arrêtaient pas, on supposait des

pactes honteux. Ils furent rares, quoi qu’on ait dit, inexorablement

punis par le gouvernement de la Terreur. N’importe, à ceux qui pouvaient

tout, la haine et l’imagination sans nulle preuve imputaient tout.

Si leur royauté eût duré, ils se seraient corrompus davantage. Mais elle

ne fut qu’une crise, un orage, et de ces orages qui tiennent l’homme

au-dessus de lui-même. Ils étaient la plupart de très sincères

fanatiques, sans calcul, sans précaution. Ils ont pu généralement

répondre à leurs ennemis par une glorieuse pauvreté. Mais on ne voulait

pas y croire. On imaginait toujours qu’ils avaient caché, enfoui, ou

passé sous de faux noms. A leurs brutalités passées, à leur orgueil, à

leurs fureurs, on répondit par l’outrage; on leur dit: «Retournez vos

poches.»

Cambon qui ne les aimait pas, qui ne mit jamais les pieds chez eux,

avait ouvert en novembre 93 un avis qui les eût sauvés. Il voulait que,

pour les valeurs qu’ils avaient en maniement, leurs comités fissent des

écritures régulières, qui seraient vues, légalisées, par une commission

de l’Assemblée. La justice le voulait ainsi. L’ordre le voulait ainsi,

et le besoin de l’unité. Ce grand mouvement n’eût pas été inégal et

désordonné. La France n’eût pas présenté (dans ses 50 000 gouvernements

jacobins) l’aspect difforme d’une bête à mille pattes qui marche

d’autant plus mal. «Mais cela était-il possible?» Oui, en novembre 93.

Par nos trois victoires d’octobre (Wattignies, Lyon et Granville), nous

étions extrêmement forts, hors de la crise pressante qui avait tout

légitimé.

Qui s’opposa à une chose si utile aux Jacobins? Robespierre qui les

ménageait, voulait que le Jacobinisme restât une religion. Les Jacobins

étaient _les purs_. Cambon les aurait sauvés, mais étrangement

rabaissés. Ils restèrent irresponsables. On décida qu’ils n’auraient

affaire qu’au mystérieux Conseil de sûreté générale, pouvoir occulte de

police, sous la main de Robespierre, qui se garda de demander le moindre

compte aux Jacobins.

Cette irresponsabilité, cette confiance extraordinaire qui les fit

décidément rois en 94, eût dû augmenter leur nombre. Et le contraire

arriva. Leurs sociétés fondirent. Le seul élément sûr qu’ils eussent,

c’étaient les plus compromis, leurs 40 ou 50 000 comités

révolutionnaires, chacun de cinq ou six personnes. Donc peut-être trois

cent mille en janvier 94. Mais les comités de villages, en mars 94,

retournèrent aux travaux agricoles; ceux qui avaient acquis quelque

parcelle de terre ne pouvaient la négliger.

Les Comités ne subsistèrent que dans les villes de districts.

Comptaient-ils cinquante mille membres? C’est ce tout petit nombre qui

fit la compression horrible du printemps et de l’été. Ce qui indisposa

peut-être encore plus la campagne, c’est que les comités des villes lui

enlevèrent pour l’armée le cheval de labour, si cher et si précieux au

moment où la culture reprit par toute la France. Le paysan eut la terre,

mais comment la cultiver?

Les Jacobins avaient perdu la campagne. Dans les villes même ils étaient

très isolés; à Paris (je l’ai dit) réduits à une affreuse solitude,

quand vint le coup de Thermidor et l’heure de rendre des comptes.

Ils avaient eu tout en main. On les accusait de tout. Il pouvait leur

arriver ce que les agents du fisc (tous juifs) ont eu en Espagne. Ils

avaient pressuré le peuple au nom du roi pour la croisade; la croisade

tourna contre eux, une persécution inouïe, avec une immortelle haine,

que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n’assouvirent jamais.

Les Jacobins avaient perdu leur tête dans Robespierre. Mais ne peut-on

vivre sans tête? Ils le renièrent bien vite dans des adresses

solennelles. S’il a conspiré, disaient-ils, qu’importe au grand corps

jacobin? La Convention qui en tant de choses avait suivi Robespierre,

devait, pour son honneur même accepter cette apostasie. Les

représentants, si nombreux, qui avaient eu des missions, qui de même

avaient exercé une si violente dictature, dont ils n’auraient su rendre

compte, n’avaient garde d’en demander de sévères aux Jacobins. Ceux

d’entre eux qui sont journalistes, dans leurs furieux combats contre les

Jacobins, ne les attaquent jamais sur cette question si grave du

maniement des deniers. Ils gardent là-dessus un silence, une discrétion

qui dut singulièrement enhardir leurs ennemis.

Rassurés sur le grand point, les Jacobins imaginèrent que la Terreur

dont on les accusait, devait être leur refuge. Ils appelèrent des

Marseillais, une petite bande bruyante qui les gardait, les appuyait,

allait, venait, était partout, provoquait imprudemment les grandes

masses de Paris, battaient les colporteurs du journal de Babeuf.

Celui-ci, avec son club de l’Évêché, qui demandait des élections

municipales (et peut-être générales), était la bête noire de tous ceux

qui avaient à rendre des comptes, c’est-à-dire des Jacobins et de la

Convention même.

«De l’audace! encore de l’audace!» Ce fut l’idée des Jacobins. A Babeuf

et à Paris qui demandaient qu’on supprimât pour jamais toute Terreur,

ils opposèrent une adresse (qu’ils avaient fait faire à Dijon) pour

doubler, tripler la Terreur. Tout comité révolutionnaire de la moindre

petite ville aurait eu pouvoir pour la France entière! Un mandat d’arrêt

lancé de Pantin, eût frappé jusqu’aux Pyrénées, aux Alpes, atteint Lyon,

Bordeaux! La petite inquisition de chaque localité aurait eu la

dictature plénière sur tout le territoire. C’était dépasser tout ce que

les décentralisateurs les plus exagérés ont rêvé jamais. Les Girondins

n’y pensèrent pas. Robespierre en aurait frémi.

Le 5 septembre, l’Assemblée écouta cette folie, l’accueillit

honorablement, la renvoya à l’examen de son comité de législation.

Pourquoi? C’est que cette adresse, qui flattait toutes les villes,

permettait d’écraser Paris. C’est ce qu’on fit le lendemain.

Babeuf est étonné, dit-il, de ce que les thermidoriens, Tallien, Fréron,

qui, comme lui, demandaient la cessation de la Terreur et la liberté de

la presse, ne l’appuient point dans leurs journaux, évitent même de

parler du sien. Cependant il avait la simplicité de croire que la

pétition, très modérée, de son club, trouverait en eux quelque appui à

la Convention. Leur homme, leur ami, un thermidorien violent, était au

fauteuil ce jour-là. André Dumont présidait.

La pétition ne demandait que deux choses: la liberté de la presse,--et

l’exercice du «droit qu’a le peuple _de nommer ses fonctionnaires_.»

S’agissait-il de Paris, d’une Commune librement élue? Oui, ce semble.

S’agissait-il de la France? Ce mot de fonctionnaires comprenait-il celui

des mandataires du peuple? Devait-on croire qu’on demandait des

élections générales, une nouvelle Convention?

Personne ne veut mourir. L’Assemblée crut (ce que croit toujours un

gouvernement) que sa vie était le salut. Elle se demandait à qui elle

laisserait la république. Elle n’avait pas vécu jusque-là, je veux dire,

n’avait pu faire les grandes choses de la Révolution projetées sous la

Terreur; elles restaient sur le papier (le Code, l’instruction publique,

etc., etc.).

Elle se défiait aussi excessivement de Paris, non d’un Paris royaliste

qui ne paraissait nulle part, mais du Paris Cordelier, mais du Paris

Hébertiste, du vieux fonds industriel de Chaumette, du fantôme des lois

agraires. Fantôme à qui l’on donna un corps à force de le craindre. Il

n’y en a pas un mot en 94 dans le journal de Babeuf. Il n’était pas

Hébertiste, il le dit expressément, et, mieux encore, il le prouve en

écrivant tout un livre contre les Hébertistes de Vendée (Carrier,

Ronsin, etc.).

Si ce jour, le 6 septembre, la Convention avait eu le grand cœur de se

suicider, l’élection eût été républicaine. Les royalistes étaient encore

fort timides; ils ne reprirent l’audace qu’à la rentrée des émigrés. Pas

un homme en France n’osait encore parler de royauté. Toute la presse

était antiroyaliste. _Chouans_, _vendéens_, _brigands_, tous ces mots

faisaient horreur. La trahison de Toulon, l’appel aux Anglais,

Granville, l’entente des royalistes avec nos mortels ennemis, étaient

des choses présentes. Les misères et les disettes avaient entretenu la

haine du peuple contre le royalisme. Quand Tallien, en épousant la fille

d’un ministre d’Espagne, laissa deviner ses menées, il fut l’objet de la

haine, du dégoût; on le vomit. Il ne put jamais remonter, même par

l’énorme massacre des royalistes à Quiberon. En septembre, les

Montagnards non Jacobins auraient tous été réélus, même les Jacobins

modérés. L’opinion Girondine, celle des grandes villes de commerce, eût

été représentée, et en majorité peut-être. On savait (et Robert Lindet

le disait sans difficulté) que jamais les Girondins n’ont voulu

démembrer la France, comme on les en accusait. On savait que la plupart

étaient d’ardents républicains. On le vit bien par Louvet et tant

d’autres que la réaction royaliste ou le 18 Brumaire, ont fait mourir de

douleur.

Le président André Dumont foudroya la pétition. Fréron, Tallien se

turent, ne dirent rien pour adoucir. Les pétitionnaires ne furent pas,

comme c’était l’usage, invités à s’asseoir. On prononçait l’ordre du

jour. Mais Billaud-Varennes trouva que c’était trop peu sévère. Il dit

que l’Évêché avait toujours été un foyer de conspiration. Ainsi la

droite (André Dumont), ainsi la gauche (Billaud) furent d’accord contre

Babeuf. L’Assemblée renvoya au Comité de sûreté, ce qui sentait

l’arrestation. Les pétitionnaires effrayés se sauvèrent, et celui qui

avait lu fut effectivement arrêté (6 septembre 94).

CHAPITRE IX

LES JACOBINS MENAÇANTS, MENACÉS.--ON FERME LE CLUB DE BABEUF.

8–30 septembre 94.

Histoire du XIXe siècle (volume 1/3) · 第 4 / 24 段