usé leurs habits, allaient la plupart en costumes de fantaisie,
misérables, pauvres diables, souvent les coudes percés. Cela amusait,
touchait. Aristocrates ou non, ils étaient devenus peuple, avaient reçu
visiblement le baptême de l’égalité.
Les femmes faisaient pitié. On lisait à leurs figures pâles quelle avait
été leur terreur. Aux deux derniers mois surtout, n’ayant plus qu’une
pensée, elles avaient oublié tout soin de leur personne. Celles du
Plessis n’ayant plus que des caracos de toiles, semblaient de misérables
ouvrières. Ailleurs où elles avaient encore de belles jupes d’autrefois,
dans quel état étaient-elles? fripées, tachées et flétries. Les prisons
avaient été d’étranges capharnaüms. Ce monde à part, qui semblait déjà
le monde des morts, en avait les libertés. La peur avait brisé tout
nerf, tout souvenir de ce qu’ailleurs on observe. On avait vécu en
simple histoire naturelle, avec cette unique idée: vivre. Or la seule
chance de vivre, c’était de devenir enceinte. Cela ne sauvait pas
toujours; douze femmes, aux derniers mois, malgré cette déclaration,
s’en allèrent à l’échafaud. En thermidor, beaucoup sortaient enceintes
et fort humiliées; mais qui n’eût pleuré de les voir, entre autres
Mademoiselle de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de
M. de B. (guillotiné le lendemain)?
Où allaient-elles en sortant? Plusieurs n’auraient su le dire. Elles
n’avaient plus de famille, plus de domicile. Leurs maisons étaient
fermées, démeublées, scellées, vendues? Elles étaient recueillies par
quelque ancien domestique, par quelque bonne personne. On les
accueillait volontiers. On se serrait, on se gênait. On partageait ce
qu’on avait. Que de choses on leur apprenait! que de morts! Elles
regrettaient l’ignorance de la prison. Le monde se rouvrait à elles, en
ruine, vide, désert. Elles paraissaient brisées, dans le deuil, mais
résignées. Qu’elles semblaient humbles alors, celles qui, peu de mois
après, se montrèrent des agents terribles, furieux, de réaction!
* * * * *
Paris tout naturellement fut de cœur pour les prisonniers. Parce qu’il
était royaliste? Point du tout à ce moment, mais parce que réellement il
avait été prisonnier lui-même.
Jamais aucun gouvernement, que je sache, n’a aimé Paris. Les Girondins
ne l’aimaient guère. Et le terrible homme d’Arras ne le comprit pas
davantage. Il ne vécut nullement à Paris, mais aux Jacobins. L’ombre
humide de sa rue lugubre d’Arras (que je vois d’ici), il la trouva chez
les Duplay, ne suivant jamais qu’une rue, des Jacobins à l’Assemblée. Si
nerveux, il craignait les foules. Il n’eut aucun sens du grand cœur, si
franc, du faubourg Saint-Antoine. Encore moins du profond Paris central,
de ses mille métiers changeants, des cent mille hommes si adroits, qui
sans cesse modifient leurs arts, libre Protée, antipathique à la morgue,
à la discipline du sombre couvent jacobin.
Les jovialités de Paris lui étaient intolérables. Notre carnaval
d’octobre, aux dépens de Notre-Dame, dans le moment des vendanges, dans
le bruit des trois victoires, l’indigna, lui fut aussi déplaisant qu’à
un pédant une vive échappée d’écoliers. Il nous mit en pénitence, et
nous déclara mineurs, interdits, outrageusement nous ôta nos élections.
Nos innocents banquets civiques où mangeaient tous, riches et pauvres,
lui déplurent, furent supprimés. Il brisa notre Commune. Sans cause,
raison, ni prétexte, il guillotina Paris dans son bonhomme Chaumette,
l’humble apôtre des plus pauvres. Le chef de sa fausse Commune, _nommée_
(et non plus élue) fut un jeune homme du Midi, du plus dur Midi cévénol,
plus tranchant que la guillotine. Sous lui, dans les sections,
quarante-huit petits comités, chacun de cinq ou six membres, _nommés_,
payés par le pouvoir, qu’on n’osait pas même aborder. Tout seuls,
d’autant plus furieux, ils arrêtaient au hasard, qui? N’importe, des
hommes mortels, rapidement expédiés. Et nulle responsabilité; Paris
était à la merci de trois cent commis jacobins.
* * * * *
Pendant qu’on guillotinait Robespierre et la Commune, les patriotes, dit
Babeuf, sortis de leurs retraites, se réunirent à l’Évêché, dans la
vaste salle où se firent les élections de 89, où l’Assemblée
constituante siégea un moment. Là se tenait ce qu’on nommait le Club
électoral. Là fut tramé contre la Gironde le coup du 31 mai. Ce n’était
pas cette fois un coup d’État qu’on demandait. C’était tout au contraire
la loi, le retour à la légalité.
Assemblée antijacobine, disposée à demander compte aux Comités rois,
qui, en tuant Robespierre, espéraient le continuer.
Le jour même, ils avaient osé faire une Commune de Paris!
Ce fut un hasard apparent. Pour guillotiner la Commune de Robespierre,
il fallait en constater l’identité. Trois des municipaux avaient seuls
été fidèles. Le Comité de sûreté leur adjoignit des hommes à lui. Mesure
irrégulière, d’urgence, mais qu’on maintint définitive. De là la plainte
légitime, l’indignation de Paris.
Ces soi-disant magistrats, de si peu d’autorité, furent à la queue du
mouvement, ne purent que le suivre. En parcourant les prisons, à celle
du Luxembourg, ils trouvèrent qu’on travaillait à la chose que les
Comités redoutaient le plus. Les prisonniers avaient prié l’un d’eux,
l’avocat Réal, d’écrire leurs accusations contre les mouchards, les
_moutons_, qui avaient dressé les listes de mort. On ne les envoyait aux
tribunaux qu’en les faisant passer par les Comités qui signaient,
endossaient l’horrible responsabilité. Ces signatures, forcées ou non,
faisaient les Comités complices de ces mouchards de prison. Toucher à
ces mouchards, c’était toucher aussi aux Comités. Amar, effrayé, courut
au Luxembourg pour mettre la main sur Réal, le faire taire, le jeter au
cachot. «Qui êtes-vous? dit Réal.--Représentant.--Que m’importe?» Il
veut ses papiers: «_De quel droit?_»
Ce seul mot contenait un second Thermidor contre les Comités.
Amar dut tirer de sa poche l’écrit qui l’autorisait. Donc la Terreur
durait, les Comités régnaient. Ils le croyaient si bien qu’une prison
(rue de Sèvres) fut encore plus resserrée. On acheta des dogues pour
mieux la garder.
Les Comités ne pouvaient conserver le monstrueux pouvoir (insensé et
impie, qu’arracha Robespierre à l’Assemblée), d’arrêter des
représentants. Il n’y avait pas à perdre un moment pour leur ôter une
telle arme, la briser, les renouveler. Le 12, un militaire,
Dubois-Crancé (excellent citoyen, on l’a vu contre Bonaparte) proposa,
l’Assemblée vota (ce que Merlin, Bourdon, Cambon, Lindet avaient en vain
demandé en septembre 93): _que les Comités fussent renouvelés_, mais
seulement d’un quart par mois.
Leur royauté laissait une funeste tradition d’arbitraire et de tyrannie.
Ceux qu’on leur adjoignit, ceux qui leur succédèrent, moins féroces,
eurent même mépris pour la loi et la liberté. L’orgueil, la défiance
étaient dans les murs des Tuileries, même dans l’air: on respirait
Robespierre et Saint-Just.
Ce fut pour l’Assemblée comme une délivrance d’ôter de devant elle
l’épouvantail bouffi de la Terreur, David, mouchard de Robespierre, son
violent homme de police, ivre de colère et de sang. Il eût péri, sans
son talent. Mais l’Assemblée elle-même gardait un esprit de police. Elle
avait peur de tout, craignait les Jacobins, craignait Paris, dont les
justes griefs avaient pris pour organe l’Évêché, club de Babeuf.
CHAPITRE VI
LE GRAND CLUB DE BABEUF RÉCLAME POUR LES DROITS DE PARIS.
L’Assemblée avait proclamé le 10 thermidor «que Paris avait bien mérité
de la Patrie.»
Et le même jour ses Comités s’étaient chargés de fabriquer une Commune
de Paris. Nomination provisoire qui devint définitive.
Ainsi le jour où l’on avait guillotiné le tyran, on l’imitait, on
maintenait sa défiance sauvage à l’égard de la grande ville qui a fait
la révolution.
Paris avait un droit énorme. Était-ce une simple ville? Qui ne sait que
les Parisiens la plupart sont de la province, sont une France. Clootz va
plus loin; il dit: «Paris est une Assemblée constituante.»--Aux grands
jours (14 juillet, 10 août), il lui reconnaît la papauté du bon sens, et
le proclame «le Vatican de la raison.»
Babeuf nous a fait connaître le prétexte qu’on donna dès 93 au premier
coup sur la Commune, quand on lui emprisonna son bureau des
subsistances, quand on tua même le chef d’une commission d’enquête que
Babeuf avait fait élire par toutes les sections. Les Comités, les
Jacobins, reprirent contre la Commune précisément le langage qu’avaient
tenus les Girondins: que Paris _n’était qu’une ville_, devait se
subordonner à la France, etc., etc.
Pendant quatorze mois, d’abord à cause du grand danger, puis après le
danger, sans cause, l’élection cessa partout. Qui la remplaça?
Simplement l’initiation Jacobine, _le choix des purs par les purs_.
Ce qui est à remarquer, c’est que dans les autres villes, on conserva
quelques formes. A Paris, nul ménagement. L’autorité directement nomma
les 48 petits comités révolutionnaires, et, comme je l’ai dit plus haut,
toute vraie magistrature cessa; ces employés salariés, sans
responsabilité, accusèrent et arrêtèrent.
L’étroite église jacobine, à force d’épurations, devenue si peu
nombreuse, gouvernait contre le nombre, occupait toutes les places. De
quel droit? Sa pureté civique, son attachement aux principes.
Robespierre, ayant dans la main cette église, eût dû s’attacher à lui
garder ce caractère, à ne pas exiger d’elle les brusques revirements qui
feraient tomber son masque hautain d’immutabilité. Mais, dans sa
stratégie, il fut en certains moments si emporté, si furieux, qu’il
oublia cet intérêt, brusqua, foula, viola la pudeur de sa propre église,
exigea qu’elle se dédît, se déjugeât, se démentît, variât du matin au
soir. On la vit, dans la grande affaire du culte de la Raison, on la vit
pour ses présidents Clootz, Fouché, tourner tout à coup du Sud au Nord,
du Nord au Sud. On vit que la Société, si terrible au nom des principes,
avait au-dessus des principes une idolâtrie, un homme.
Les Jacobins, si flottants, pouvaient-ils à jamais suspendre à leur
profit l’élection, ôter à Paris son droit, faire de Paris un grand
_suspect_, qui, s’il ne restait lié, pourrait trahir, perdre tout?
La thèse des Jacobins, soutenue encore aujourd’hui par les historiens
robespierristes, repose sur un certain nombre de calomnies fort diverses
et même contradictoires. «Que Paris était royaliste; que Paris était
Hébertiste; que Paris était Babouviste, c’est-à-dire tout disposé à
violer la propriété.»
Paris n’était point Hébertiste. Il avait fort applaudi à la mort du Père
Duchesne.
Paris ne pensait nullement à vouloir des lois agraires. Les
distributions des terres vacantes, que Chaumette, Momoro, Babeuf,
promettent en 93 pour calmer un peuple affamé, n’étaient point une
atteinte portée à la propriété.
Le seul nom de royaliste semblait la plus grande injure. L’Assemblée fit
des royalistes par ses tergiversations. Elle fit croire qu’on n’aurait
jamais de repos en république. Mais il y fallut du temps. Les vrais
royalistes (en août, septembre, octobre), étaient encore émigrés. Ceux
qu’on prend alors pour eux, c’est la jeunesse girondine du commerce et
de l’industrie, fort bruyante, et ennemie surtout de la réquisition.
Personne, à ces premiers moments, ne revenait au royalisme. C’était
comme une idée lointaine, enfoncée dans le passé. Babeuf l’assure. La
république qui avait repoussé l’Europe en 93, et qui l’envahit à la fin
de 94, était encore en thermidor l’idéal de la nation. On aurait cru
s’avilir en renonçant à l’espoir que _la France gouvernerait la France_,
ferait elle-même sa loi.
Babeuf, antijacobin, mais qui tarde peu à juger aussi les thermidoriens
avec grande sévérité, me semble à ce moment la vraie voix de Paris, du
grand Paris de Chaumette, la résurrection légitime de ce qui fut le plus
pur dans notre Commune de 93.
Il repousse l’injure de ceux qui le disent hébertiste (nº 3, 22
fructidor).
Il n’est nullement ennemi de la propriété. Babeuf (au nº 4), loue et
félicite ceux qui en défendent les droits.
Même en janvier 95, lorsque la persécution l’a exaspéré, il ne demande
encore (nº 29) que ce qui a été voté ou promis par l’Assemblée
elle-même: des lois contre l’accaparement, des secours aux vieillards et
aux infirmes, pour tous l’éducation et des moyens de travail; des terres
enfin pour retraite aux défenseurs de la patrie.
On n’accabla le journal, Babeuf, et le club de l’Évêché, qu’en employant
la calomnie, en évoquant l’épouvantail de la loi agraire, en les
flétrissant du nom d’exagérés, de furieux, tandis qu’au contraire,
Babeuf ne prêche dans son journal qu’indulgence, même pour ses plus
grands ennemis (v. le nº 19), et que, dans sa _Vie de Carrier_, il
n’invoque que les indulgents, Phelippeaux, Desmoulins, Danton.
Il y a dans ce journal des choses très belles, d’un grand sens, et qui
montrent que ce pauvre Gracchus Babeuf (avant d’être ensauvagé par
l’excès des maux, des jeûnes, les prisons, etc.,) eut, non seulement un
cœur admirable, mais un ferme, un pénétrant esprit. Je vois au nº 2
l’observation la plus juste sur la langue révolutionnaire, la barbarie
d’un jargon obscur et néologique, la confusion terrible qu’il met dans
la tête du peuple: «Nous avons rétrogradé, dit-il. Réapprendre la
liberté c’est plus difficile qu’apprendre.»
* * * * *
J’ai demandé bien souvent aux gens qui avaient vu ce temps: «Que
pensait-on? que voulait-on au mois d’août 94, après cette secousse
immense?--_Vivre_, me répondaient-ils.
«Et quoi encore?--_Vivre._
«Et qu’entendez-vous par là?--Se promener au soleil sur les quais, les
boulevards, respirer, regarder le ciel, les Tuileries un peu
jaunissantes, se tâter et se sentir la tête sur les épaules, se dire:
«Mais je vis encore!»
On arrivait à la place de la Concorde. On admirait les loisirs de la
guillotine. Depuis l’exécution de la prétendue Commune, elle était
destituée, commençait un long chômage. Qu’allait devenir Sanson? On en
fit une gravure où l’on voyait l’infortuné, qui, désolé de ne rien
faire, se guillotinait lui-même.
«Il était temps, disait-on. Personne n’eût survécu.» David avait dit:
«Vingt à peine resteront sur la Montagne.» Vadier trouvait que c’était
trop. Il ne trouvait que quatre hommes qui fussent encore dignes de
vivre.
Quel fut l’effet immédiat de ce changement subit? Robert Lindet le dit
très bien dans son rapport du 20 septembre:
«Chacun se concentre dans sa famille, et calcule ses ressources.» Fort
peu de passions politiques dans la grande majorité; le royalisme est
très timide d’abord; le jacobinisme malade, menaçant à force de peur.
Ces deux minorités minimes tirent une force relative de l’inertie
générale des masses.
Un peu de société se refit. On se remit à dîner en ville, chez les plus
proches parents: maigre dîner, de bouilli, de quelque poulet étique. Il
n’y avait guère à la halle. La moisson n’était pas rentrée. Le pain
n’était pas abondant. Chaque convive (me dit mon père) avait la
discrétion d’arriver la poche garnie de son petit morceau de pain. On
jasait, mais la parole n’était pas revenue encore tout à fait. D’août en
novembre, quelque chose restait d’inquiet; les femmes tremblaient
toujours, ne pouvaient se rassurer. Paris reprenait la vie, mais plus
lentement qu’on n’a dit. Comme, depuis quinze mois au moins, on n’avait
rien acheté (rien, ce qui s’appelle rien), bien des choses étaient
usées. Le commerce allait reprendre forcément. La difficulté, c’est
qu’on n’avait pas le sou. Les dames se raccommodaient, et pour laver la
robe unique, il fallait rester en chemise.
* * * * *
Ce réveil de Paris, sortant comme de sa fosse profonde, semble une vraie
exhumation, faible, lente, à petit bruit, quand on a gardé (comme moi)
dans l’oreille, le bruit des grandes journées, 92, 93, le tonnerre de la
voix du peuple.
L’année 94 est terrible de silence jusqu’au 9 thermidor. On entend voler
une mouche. Quand les voix se réveillent, quand les paroles gelées au
vent de la Terreur dégèlent brusquement, retentissent, cette Assemblée,
si nerveuse, tressaille... Ce bruit inusité, cette réclamation de
droits, ces demandes d’élections, tout lui paraît insupportable. Au
lendemain de la tyrannie, elle ne redemande pas sans doute la tyrannie,
mais elle arme ses comités du même arbitraire.
«Quoi! dit Babeuf (nº 2), déjà un procès de presse au bout d’un mois! La
liberté naît à peine, n’est qu’un embryon...» C’est que 94 ne peut plus,
ne veut plus entendre la voix de 92, la voix de 93. L’ombre du vrai
peuple fait peur.
Babeuf demeurait au centre de la rue Saint-Honoré, section de Muséum.
Cette section, sous son influence, décida (30 thermidor), qu’elle se
porterait à la Convention, et y ferait le serment «de ne plus
reconnaître que les Droits de l’homme», c’est-à-dire comme l’expliqua
l’arrêté de la section, que rien n’empêcherait le peuple, autorité
constituante, de s’assembler et d’élire; que Paris ne pouvait rester
sans magistrats élus par lui; que le 9 thermidor devait faire trembler
ceux qui proposeraient des lois sanguinaires, ceux qui usurperaient le
droit d’élection; que si, _dans la Convention_, il y avait des gens qui
méconnussent ces principes, on l’aiderait à les terrasser.
Cette adresse menaçante de la rue Saint-Honoré fut reprise par le grand
club, mêlée des 48 sections, et qui (dit Babeuf) exprimait au nom de
Paris le sentiment de Lyon, de Nantes et de toutes les villes. Le club
fit sa pétition, mais on retarda ce coup, et la pétition ne fut
présentée à l’Assemblée que huit jours après, lorsque les thermidoriens
affermis purent mettre durement à la porte les amis de Babeuf et la
pétition de Paris.
CHAPITRE VII
LA RÉSURRECTION DE DANTON.
Août 94.
L’assemblée n’était nullement maîtresse d’elle-même. Elle sentait
derrière elle une réaction immense. Après l’horrible tension, le ressort
en sens inverse tout simplement se détendait. Il est ridicule d’y
chercher des explications mesquines, celles des robespierristes: «C’est
Tallien, la Cabarrus, etc., etc., qui faisaient la réaction.» Cherchez
moins les petites causes, quand vous en voyez d’énormes, un fait plus
gros que les montagnes. Quel! L’explosion de la vie après le règne de la
mort, la revanche de la nature après cette compression monstrueuse et
dénaturée. Cela revint par l’orgie et par la fureur des sens, je le sais
bien. Mais avant, le cœur eut son explosion dans un cri de douleur.
Ce qu’il y avait eu d’atroce en mai, juin, juillet, c’est qu’en un si
terrible deuil, on ne pouvait pleurer. On les voyait toujours là, ces
grandes victimes. Les morts ne rentrent pas en terre, tant qu’ils n’ont
pas eu leurs larmes. L’héroïque 93 qui avait sauvé la France, venait
d’être guillotiné, la Montagne avec Danton, la Commune avec Chaumette.
Ces gens-là ne s’en allaient pas, ne se tenaient pas pour morts. Aux
quartiers les plus misérables, au noir centre de Paris, la nuit, errait
encore Chaumette, l’apôtre, le consolateur, le prédicateur des pauvres.
Aux Cordeliers et dans tout cet ardent foyer (près l’École de médecine),
que d’échos! Quelle vie brûlante! et en un moment éteinte!
Le plus sombre était l’Assemblée. Quel veuvage!... Existait-il, dans la
Droite même ou le Centre, quelqu’un qui ne pleurât ces cœurs chaleureux,
sincères, l’infortuné Phelippeaux qui nous révéla la Vendée, le bon et
généreux Bazire. A chaque instant, en disant floréal ou thermidor (ces
noms de mois si bien trouvés), le deuil revenait du brillant, du
charmant Fabre d’Églantine. Mais Camille Desmoulins, mais sa touchante
Lucile, mais le bon Anacharsis, si amoureux de la France!... on n’osait
les nommer même. On n’eût pu se contenir. L’orage intérieur eût crevé.
Le plus dur au souvenir eût étouffé de sanglots.
Il fallait bien prendre garde de trop voir sur la Montagne certaine
place, un vide énorme... Un vide? Aux heures mal éclairées de cette
grande salle obscure, quelque chose de redoutable y apparaissait
toujours. Malgré soi on y tournait, on y reportait le regard. De là que
de fois la foudre, les éclairs étaient partis! Et de là aussi pourtant
combien d’idées généreuses, «le Comité de la Clémence», et l’universel
banquet où tous les partis, la France et le monde se seraient assis...
Danton était resté là dans sa majesté funèbre. En l’Assemblée si
éteinte, le plus vivant était ce mort. Sa chaleur était entière dans le
groupe torturé qui avait siégé près de lui, qui l’exprimait malgré soi
par des mouvements convulsifs, des gestes démoniaques, parfois le regard
des furies. La vue de ces possédés séchait, maigrissait Robespierre. Il
languissait de voir Danton si vivant, indestructible; se consumait sur
le problème de le guillotiner deux fois, et de lui-même fût mort de ne
pas le faire mourir.
Un muet tira de son cœur, d’un effort désespéré, ce cri qui trancha la
cause, fit le 9 thermidor: «Le sang de Danton l’étouffe.» De tous côtés,
on dit: «Ah!...» Enfin, on avait respiré.
Mais aussi on était lancé sur la pente la plus glissante. Où s’arrêter?
Ce Robespierre s’était tellement mêlé au fond de la Révolution, par le
mal et par le bien, par l’idée, par la police, l’âcre virus pénétrant,
qu’arrachant l’un on avait peine à ne pas arracher l’autre. Ceux qui
avaient aidé le plus à détrôner le tyran se trouvaient dans les derniers
actes qui l’ont perdu à jamais. Pour achever Robespierre, l’extirper, le
fer devait passer à travers le cœur de ceux qui l’avaient renversé.
Que penser de la sortie précipitée des prisons, de ce mouvement aveugle
qui jetait dans la liberté tant d’hommes de tous les partis?
L’Assemblée fut très flottante; un jour elle suivait son cœur, un autre
la politique, l’intérêt de la patrie. Elle vota un matin que désormais
«on imprimerait les noms des prisonniers élargis.» Le soir, un maladroit
dit: «Il faut remettre en prison ceux qu’on a élargis à tort.» Horreur,
les thermidoriens, Merlin, Legendre, Tallien s’indignent: «Eh bien!
imprimons aussi les noms des emprisonneurs!» La Convention qui venait de
regretter sa pitié, se trouva indulgente, se repentit du repentir. «On
n’imprimera aucun nom.» Ainsi, dans un discret silence, vont se vider
les prisons; tous, coupables ou non, n’importe, les prisonniers sortent
tous.
Les Jacobins réclament en vain. En vain (19 août). Louchet, homme
inconnu, qui demanda l’arrestation de Robespierre, veut le maintien de
la Terreur, veut que les prisonniers rentrent. Renvoyé aux Comités, à
l’oubli et au néant.
«C’est que l’Assemblée était sournoisement royaliste, nous disent les
Jacobins. Les masses du centre, de la droite, qui généralement se
taisaient, laissaient parler les Dantonistes, savaient bien ce qu’elles
voulaient: une restauration de la royauté.»
Pour appuyer cela, ils montrent que tel et tel membre bientôt est devenu
royaliste, impérialiste. Mais cela ne prouve rien. C’est spécieux, mais
très faux. On ne voyait pas si loin.
Les royalistes eurent besoin de cinq mois pour s’éveiller. Ils étaient
engourdis, évanouis de terreur. Leurs agences maladroites (les Brothier,
etc.) sont encore dans des cachettes, des caves ou greniers, des
armoires, sans oser montrer le nez.
Ceux qui n’ont pas en eux-mêmes le sens intérieur de la France, qui
connaissent peu ce pays, où tout se fait par des coups d’électricité
rapide, croiront, diront pesamment que tel était royaliste en juillet,
parce qu’il le sera en décembre, ou plus tard en 95. Ceux-là voudront
nous faire croire que nombre de gens, que la majorité de la Convention
était hypocrite. Selon moi, tous étaient sincères, mais changeants.